Ce qui nous ramène au début de notre histoire, trois ans plus tard. Nous étions au beau milieu de la semaine. Comme à mon habitude, je me trouvais, ainsi que ma mère, dans sa fameuse pièce secrète. Nous révisions ensemble les composants d'une potion régénératrice, permettant de soigner une personne. Cela faisait trois mois que nous bossions sur cette potion. J'avais du mal à retenir les composants et, lorsque venait le temps de la préparation, la mixture était soit un poison, soit une soupe, soit elle explosait purement et simplement. Heureusement que ma mère était patiente. Soudain, le château se mit à trembler.
« Qu'est-ce que c'est ? », demanda-t-elle.
Elle semblait inquiète.
« Reste là, ma chérie, je vais voir ce que c'est… », me dit-elle.
Elle sortit rapidement de la salle et emprunta les escaliers. Quant à moi, je restais seule au milieu de la pièce, devant la potion qui bouillonnait. J'ajoutai quelques ingrédients de temps en temps… Une autre explosion, bien plus violente, retentit. Je cru d'abord que cela provenait du chaudron, mais non, cela venait bel et bien d'au-dessus ! Elle fut suivie par un grondement monstrueux faisant trembler la voute de la salle, quelques pierres commencèrent à se détacher du plafond. Si je ne bougeais pas d'ici, je serais bientôt ensevelie sous les décombres. Je courus vers les escaliers et les montai alors que la pièce s'écroula derrière moi. J'arrivai dans le couloir principal méconnaissable, il y avait une énorme brèche dans le mur côté jardin, à terre gisaient le cadre des fenêtres et les rideaux en lambeaux. J'escaladai les gravats afin de voir ce qu'il se déroulait. C'était un véritable carnage. Une immense armée provenant du château du roi, menée par une femme aussi belle qu'inquiétante. Elle envoyait des vagues de soldats vers le château, toutes repoussées par une sorte de créature faisant au moins cinq mètres de haut, des ailes noires comme la nuit, et des yeux verts scintillants. Cela ressemblait à un dragon provenant des livres de contes, mais quelque chose me semblait familier à son propos.
« Mère ? »
Le dragon tourna la tête un instant et la peur put se lire dans son regard. Ce fut l'erreur à ne pas commettre. Les soldats envoyèrent une salve de flèche envoyant la créature à terre.
« Mère ! », m'écriai-je, en m'élançant à sa rencontre.
Je traversai le champ de bataille jonchée de créatures des ténèbres et de soldats royaux. J'étais beaucoup trop loin, il me restait encore une bonne centaine de mètres quand je vis la créature reprendre son apparence véritable. Je me figeai alors. La générale posa un pied à terre et se dirigea vers ma mère, la main sur le pommeau de son épée.
« Sorcière ! », s'exclama-t-elle, « voilà bien trop longtemps que tu terrorises le royaume, je suis venue mettre un terme à ton règne ! »
Mère se releva, non sans difficulté, et prit la parole.
« Aphira… Tu as enfin décidé de mener le combat… Approche et met un terme à cette guerre… »
La dénommée Aphira sortit l'épée de son fourreau.
« Pour Aurore ! », s'écria-t-elle, avant de s'élancer à la rencontre de son adversaire.
« Mère ! Attention ! », clamai-je.
« Non, Iris ! Laisse-moi régler ça… »
Sur ce, elle sortit une dague de sa robe déchirée et contra l'épée. S'engagea alors un combat féroce entre les deux femmes. Dague contre épée. À chaque estocade contrée, Mère répliqua. Elle réussit soudain à entailler la joue d'Aphira. Celle-ci hurla de douleur et redoubla d'intensité dans ses coups. Quant à moi, j'étais à une centaine de mètres de la scène, figée, observant sans pouvoir intervenir. Le peu de soldat restant étaient prêt à intervenir en cas de défaite de la part de leur cheffe. Maléfique commençait à faiblir, ses coups se faisaient de moins en moins rapides et ses contres ressemblaient de plus en plus à des coups de chances. Aphira était sans merci et commençait à se rapprocher dangereusement de son adversaire. Tout à coup, Maléfique entailla l'épaule de son ennemie et poussa un cri de victoire. Mais ce fut de courte durée et Aphira profita de cette ouverture pour la rapprocher d'elle. Je vis cette dernière avec sourire de satisfaction, je me demandai pourquoi, puis je compris quand je pus voir la lame ensanglantée de l'épée d'Aphira sortant du dos de son ennemie.
« Mère, NON ! », m'écriai-je.
« Adieu, sorcière… », s'exclama-t-elle, un sourire victorieux sur ses lèvres.
Elle jubila quelques secondes puis sa bouche se tordit en un rictus et ses yeux s'agrandirent soudainement.
« Adieu, ma reine… », s'exprima Maléfique, dans son dernier souffle.
Elles tombèrent l'une sur l'autre, dans une mare de sang. Je vis les soldats récupérer le corps sans vie de la reine, et enlever la dague qui était plantée dans son cœur. Ils partirent et je me mis à courir vers le lieu de la bataille. Au centre, gisait Maléfique, sorcière, gardienne de la frontière entre les forces obscures et le bien, ma mère. Je m'effondrai sur elle et pleurai longuement. Je l'enterrai quelques heures plus tard, dans le cimetière familial, à la place d'honneur, je passai des jours, des semaines entières devant sa tombe, lui parlant quelques fois.
« J'ai fait de gros progrès Mère, j'arrive à effectuer une potion sans que celle-ci explose. »
Nous étions un mois et demi après le drame, j'étais à nouveau dans le cimetière.
« Excusez-moi, mademoiselle », dit une voix derrière moi.
C'était Arthur, le majordome de ma mère, et donc le mien désormais.
« Que voulez-vous Arthur ? », lui demandai-je, sans pour autant le regarder.
« Eh bien, mademoiselle, il me semble que votre mère ne souhaitait pas que vous soyez ici à vous lamenter sur son sort. »
« Qu'en savez-vous, Arthur ? »
« Il se trouve, mademoiselle, que je l'ai connue bien avant votre naissance… »
« Mais vous n'êtes pas ici pour me demander de revenir au château, je me trompe ? »
« Vous avez raison, mademoiselle, je suis ici pour vous remettre ceci, votre mère voulait que je vous le transmettre si celle-ci venait à nous quitter prématurément. »
Je me retournai vers lui pour voir ce qu'il me tenait. C'était une enveloppe. Une enveloppe d'un mauve sombre cachetée par un sceau qui était celui de ma mère. Je la pris délicatement et l'ouvris. À l'intérieur se trouvait un parchemin froissé. Je le sortis de l'enveloppe et le dépliai. C'était une page d'un de ses livres de sort, il mentionnait une malédiction. En bas de la page était griffonné un mot à la hâte :
« Aurore… », murmurai-je, puis je tournai la tête vers Arthur et lui demandai-je, « qui est Aurore ? »
Il réfléchit un instant puis me répondit :
« Si je ne m'abuse, il s'agit de la fille du roi… »
Et soudain je compris. Je compris pourquoi la reine est venue ici et a tué ma mère.
« C'est donc ça… », murmurai-je, « Arthur ? »
« Oui, mademoiselle ? »
« Où habite cette Aurore ? »
« De l'autre côté de la forêt, si je ne m'abuse… »
« J'aimerai lui rendre une petite visite. »
Il hésita un instant puis il vit à mon air résigné qu'il n'arriverait pas à me faire changer d'avis.
« Bien mademoiselle. »
