Pandore, ma fidèle jument, m'attendait au coin du chemin qui quittait le château. Ce n'était pas un animal domestique, mais je m'étais liée d'amitié avec elle au fil du temps et elle me rendait souvent visite, elle m'autorisait même à poser une selle sur sa robe noire. Après que je l'eusse enfourchée, je me dirigeai vers le château de la Reine. La forêt était grande et tous les arbres se ressemblait, aussi il fut facile de se perdre. Après plusieurs heures à tourner en rond, revenir sur mes pas et emprunter d'autres directions, je tombai sur une petite chaumière. Elle était en plein milieu d'une clairière et semblait habitée, à en juger par la fumée s'échappant de la cheminée. Du bruit venant de l'intérieur se fit entendre. Je décidai de poser un pied à terre et de renvoyer Pandore dans la nature. Je m'approchai discrètement de l'une des fenêtres pour comprendre de quoi venait tout ce brouhaha quand, soudainement, j'entendit un léger craquement provenant d'au-dessus. Je décidai, cependant, de ne pas y faire attention quand le deuxième craquement retentit. Intriguée, je levai la tête pour découvrir une jeune fille, semblant avoir le même âge que moi, assise sur une branche menaçant de craquer. Elle était vêtue d'un haut mauve et d'un pantalon bleu océan. Elle semblait m'observer. Quand elle vit que je l'avais remarquée elle paniqua légèrement. Je décidai alors de lancer la conversation, un grand sourire aux lèvres :
« Bonjour ! »
La jeune fille replaça une mèche brune derrière son oreille et rosit légèrement.
« B… bonjour… », balbutia-t-elle.
« Tu devrais faire attention, cette branche ne m'a pas l'air très solide… », la prévins-je.
« Oh… Oui… T… tu as raison. »
Elle se recula doucement quand, tout à coup, la branche craqua puis céda. La fille dégringola de l'arbre. Instinctivement, j'ouvris les bras pour la rattraper. C'est ainsi que je me retrouvai nez-à-nez avec la jeune fille. Nos regards se croisèrent, puis se détournèrent aussitôt. Ses joues prirent une légère teinte rouge tomate.
« T… Tu peux me poser, s'il-te-plaît ? », demanda-t-elle.
Je lui obéi et la posai doucement à terre.
« Désolée… », répondis-je
« Tu viens de me sauver tout de même… »
« De rien… »
Je sentis mes joues rougir légèrement à leur tour. Afin de détourner la conversation je montrai la chaumière du menton.
« C'est ici que tu vis ? »
« Oui… », répondit-elle, « avec mes tantes. Elles sont gentilles mais un peu agaçantes, c'est pour ça que je suis sortie prendre l'air quand je suis tombée, littéralement, sur toi. »
Elle eut un rire très chaleureux, ses yeux bleus se posèrent sur moi un instant, puis se détournèrent.
« Alors », dis-je pour changer de sujet, « que fais-tu ici ? »
« Eh bien… », répondit-elle, « je suis… cachée. »
« Ah oui ? Pourquoi ? »
« Des gens veulent ma mort, ils ont déjà tué ma mère. »
« Oh, c'est horrible, j'ai perdu ma mère également, je peux comprendre… »
« Ne t'en fais pas, j'ai réussi à surmonter cette perte, maintenant je vis ici, avec mes tantes. »
Elle montra la maison avec sa main droite.
« Et que fais-tu pour t'occuper ? », lui demandai-je.
« Je fais des balades en forêt, je cueille des fleurs, des champignons, des aliments pour mes tantes, pour les déjeuners et dîners. Je… »
Elle fut interrompue par une voix venant de la maison :
« Violette ? Où es-tu ? »
« Mince, je suis désolée », s'excusa-t-elle, « je dois y aller, on m'appelle. »
« Je t'en prie… Violette, c'est ça ? »
« Oui ! », elle hocha la tête en souriant.
« Moi c'est Iris, ravie d'avoir fait ta connaissance. »
« De même, j'espère que nous nous rencontrerons à nouveau ! »
« Oui… Moi aussi… Au revoir. »
« Au revoir. »
Elle s'inclina légèrement et partit en direction de la chaumière tandis que moi, je fis le chemin inverse, retournant au château à pied.
Le chemin fut plus court dans l'autre sens, bizarrement. Peut-être était-ce parce que j'avais déjà fait le chemin dans un sens et que, donc, je connaissais la route. Mon arrivée au château se fit à la nuit tombée. Je fus accueillie par Arthur :
« Je me suis inquiété mademoiselle, j'ai vu la jument de mademoiselle revenir sans mademoiselle. »
« Tout va bien Arthur, j'ai réussi à revenir, c'est le principal, non ? »
« Vous avez raison, mademoiselle. Est-ce que mademoiselle a réussi à trouver ce qu'elle cherchait ? »
« Qu'entendez-vous par là ? »
« Le château de la Reine, mademoiselle. Vous vouliez rendre une petite visite à la fille du Roi, Aurore, si je ne m'abuse… »
« Pardonnez-moi, Arthur, je me suis perdue en forêt et j'ai… »
Je ne voulais pas lui parler de Violette, je voulais que ça reste un secret entre elle et moi.
« Je comprends, mademoiselle. », me dit-il, « Vous avez eu du mal à rentrer. Vous réessaierez un autre jour. »
« Demain. », déclarais-je, déterminée.
Je montai me coucher, laissant Arthur au milieu de la cour.
La nuit passa rapidement. Lorsque le soleil vint pointer le bout de son nez à ma fenêtre, je fut réveillée. Je me levai alors et descendis comme à mon habitude. Je découvris, sur la table de la cuisine, la malédiction lancée sur la fille du roi, cela me revint alors en mémoire. Je voulais rendre visite à cette enfant et faire en sorte que la malédiction s'effectue, afin de cerner ma mère. Je ne vis pas Pandore en sortant et décidai d'y aller à pied. Et c'est ainsi que le perdis à nouveau dans l'immense forêt. Je décidai de m'asseoir contre un arbre afin de déjeuner. J'étais en plein milieu de mon repas quand je vis une flèche fuser en ma direction et de planter au-dessus de ma tête. D'un bond je me levais, et sortis ma dague.
« Qui est là ? », m'écriais-je.
Le silence, brisé par le cri des oiseaux me répondit. Je détachai la flèche et l'examinai. C'était du bel ouvrage, le bois avait été taillé minutieusement et la pointe provenait sûrement d'un rocher. En l'observant de plus près, je vis des traces de sang, sûrement animal, incrusté dans la pointe. C'était amateur, effectivement, mais c'était du très beau travail.
« J'ai votre flèche ! », dis-je, d'une voix forte, « c'est du beau travail ! »
J'entendis alors du bruit provenant du buisson devant moi, je préparai ma dague pour appréhender la personne s'y trouvant et m'avançai lentement vers l'arbuste. Alors que j'étais à quelques centimètres du buisson, une forme en surgit, celle d'une fille, faisant ma taille, des yeux bleus ciel et une chevelure brune arrivant à la taille. Des brindilles s'étaient coincées dans ses cheveux, je pus sentir son souffle, il était rapide et saccadé.
« B… bonjour », balbutia-t-elle.
C'était Violette.
« Oh… euh… Bonjour… Violette, c'est ça ? »
« Oui… », répondit-elle en rougissant, « euh… je ne sais même pas ton prénom… »
« Iris ! », répondit-je, avec beaucoup trop d'enthousiasme.
Je la vis répéter silencieusement mon prénom.
« C'est… joli ! », déclara-t-elle, avec un grand sourire.
Je rougis à mon tour, ce qui la fit se détendre, puis nous nous mîmes à rire en voyant nos têtes, semblables à des tomates. Quand nous nous calmâmes, une dizaine de minutes plus tard, je lui tendis la flèche.
« C'est à toi, non ? »
« Oui ! », acquiesça-t-elle, « Merci ! »
Elle prit la flèche et la glissa à sa taille.
« Tu n'as pas de contenant pour tes flèches ? », lui demandai-je.
« Un carquois, tu veux dire ? Si, mais il est à la maison et j'étais partie pour faire une chasse rapide… Enfin jusqu'à ce que je tombe sur toi », répondit-elle.
« Quelle idée de me viser aussi ! », soupirai-je.
Nous rigolâmes à nouveau, cela faisait longtemps que je n'avais pas été aussi joyeuse.
« Bon, je dois te laisser, le gibier ne va pas s'attraper tout seul. », me dit-elle en sortant du buisson.
« Je comprends. »
Elle me salua de la main puis me tourna le dos et s'enfonça dans la forêt. Mon cerveau tournait à plein régime, que fais-je maintenant ? Que…
« Attends ! », l'interpellai-je.
Sa tête apparut derrière un arbre, elle arborait un grand sourire.
« Oui ? », questionna-t-elle.
« Tu veux bien… m'apprendre ? »
Elle s'approcha de moi.
« T'apprendre… À chasser ? », fit-elle en me tenant l'arc.
J'acquiesçai, ce qui la rendit d'avantage heureuse.
« Génial ! », s'exclama-t-elle, « viens, suis-moi ! »
Elle disparut derrière un arbre et je la suivi. Nous marchâmes quelques temps puis elle s'arrêta net, sans me prévenir, ce qui fit que je lui rentrai dedans.
« Aïe… », fis-je.
Elle me fit signe de me taire et de regarder devant moi. Je lui demandai silencieusement pourquoi, puis elle me tourna la tête de force. C'est alors que les vis. Une majestueux cerf se tenait au milieu d'une clairière, il ne semblait pas nous avoir remarquées. Elle me tendit l'arc sans un bruit et se déplaça derrière moi pour m'aider à la manier. Je sentis son souffle contre mon cou, elle posa sa main droite sur la mienne et se mis à me murmurer à l'oreille :
« Prend l'arc avec cette main et prend la flèche de l'autre. »
J'exécutai ses ordres.
« Bien. », me chuchota-t-elle, « maintenant éloigne le bois de l'arc tout en maintenant la corde près de toi, cela s'appelle bander l'arc. »
« D'accord. », répondis-je à mi-voix.
« Maintenant », poursuivit-elle, « fixe la cible du regard. »
Elle se rapprocha davantage pour guider mes bras et ma main. Cette proximité soudaine me fit rougir légèrement, mais elle ne le vit pas. Ses lèvres étaient à quelques centimètres de mon oreille, je pouvais entendre sa respiration.
« Dernière étape », murmura-t-elle, « vise. »
Elle m'aida pour cette dernière étape, la flèche était dans la direction du flanc du cerf.
« Et, tire. », acheva-t-elle.
Je relâchai la corde, la flèche fila tout droit et allât se planter dans la cible, qui s'effondra. Violette se décala et s'exclama :
« Merveilleux ! Peu de personnes y arrivent du premier coup, tu le sais ? Veux-tu m'aider à le transporter ? »
J'acquiesçai, toute fière de ce que j'ai réussi à faire. Nous transportâmes le cadavre du cerf, quand mes mains touchèrent la peau de l'animal, je sentis qu'il était vieux et fatigué. C'est sans doute pour ça que Violette l'avait choisi. Nous laissâmes l'animal sur le pas de la porte de la chaumière. Le soleil était bas et mon amie me dit qu'il fallait mieux que je rentre, je lui dis au revoir et repartis au château. Pendant près d'une semaine nous nous retrouvions pour chasser son dîner, nous jouions dans la forêt, faisant des parties de cache-cache. J'en oubliais totalement la raison pour laquelle j'avais pénétré dans la forêt initialement. Chaque soir nous nous disions au revoir devant le pas de sa porte. Le neuvième soir de nos escapades, elle m'offrit un baluchon, contenant des plats qu'elle avait elle-même concocté.
