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Chapitre XV. Entre carrosse et dragons

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Harry observait Pierre-François et Jim qui dansaient joue contre joue. Il y avait trop longtemps que de Lauzun n'avait pas mis les pieds à son établissement "L'aigle noir". Après avoir été dîner au restaurant "Le 58", en un besoin primitif de narguer l'ennemi autant que par envie de s'évader, ils y avaient transplané. Tout au moins de sa part, c'était ainsi. Pour Pierre-François, c'était joindre l'utile à l'agréable. Les enfants étaient déjà aux tamaris surveillés par Gauthier qui de plus en plus représentait, pour eux, le grand-père que certains n'avaient pas. L'ancien intendant en était ravi. Robert, Didier et les elfes de maison les entouraient. Demain, commencerait le week-end de la Saint-André. Quatre jours qu'ils passeraient en famille. Ce soir, ils avaient désiré cette escapade en amants. Personne n'était au courant. Même pas Dray. C'était une attitude immature, imprudente, si jouissive.

Le champagne était devenu une habitude lorsqu'ils étaient au club. Une douce habitude qui datait d'un temps où ils n'étaient pas encore ensemble. Un temps où de Lauzun séduisait un jeune couple dont il était tombé amoureux fou en l'espace de quelques heures. Où pour eux, il avait oublié son masque et abandonné ses manières de libertin dédaigneux, supérieur. Sans attaches. Il s'attendrit en se rappelant leur prédateur, comme l'appelait Jim. Il accrocha son regard lumineux et ne le lâcha plus. Il y avait tant de choses dans ces yeux-là. Il envisagea l'agréable silhouette habillée avec goût et élégance. Il était superbe. C'est ce corps-là qu'il avait le plaisir de caresser chaque nuit. Pierre-François devait lire ses sentiments sur son visage car il sourit. Il était indifférent à tout ce qui se passait autour de lui. Seul cet homme comptait. Jim ? Jim était lui, une partie de lui-même. La plus belle...

La masse qui s'écroula sur lui le prit complètement au dépourvu. Une femme soûle à première vue. Une main agrippée à son genou, affalée à moitié sur le sol, à moitié sur la table basse, elle le fixait sans le voir d'un air hébété. Un parfum lourd et fleuri, mélangé à une odeur de sueur aigre, envahit ses sens olfactifs. Les verres jonchaient le sol et un liquide froid coulait sur son pantalon. Le mec qui l'accompagnait, perdu dans les brumes d'alcool, lui gueulait de se lever mais ne faisait rien afin de l'aider. Dans un mouvement instinctif, il faillit employer la magie et se retint.

— Putain, qu'il est mignon ! s'écria-t-elle enfin.

Elle semblait vouloir se relever en s'appuyant sur lui. Ses doigts ornés de nombreuses bagues se posaient sur sa poitrine, remontaient vers son épaule. Sournoise tentacule. Méfiant, il la repoussa. Elle retomba avec un bruit mat en glapissant, exhibant les semelles rouges de ses Louboutin pointure quarante-deux, des seins mous et opulents qui tentaient de fuir le corsage taille S qui les emprisonnait tant bien que mal. Une main longue et soignée la tira en arrière, deux autres la remirent sur ses pieds sans délicatesse. Il retrouva la faculté de respirer normalement.

— Surveillez-la ! s'exclama Jim d'un ton acerbe à l'individu qui les regardait d'un air bovin. Tu vas bien, chéri ?

Il acquiesça. Pierre-François fit un signe impératif à l'adresse des videurs. Répondant très vite à l'ordre de leur patron, ils vinrent encadrer le couple à l'attitude indésirable pour le reconduire à la sortie. Il entendit l'ivrogne maugréer et saisit au vol les mots "tantouse" et "enculé". Un sombre primate. Après un sortilège de séchage sur son pantalon, Pierre-François entreprit de l'examiner sous toutes les coutures à la recherche d'une puce ou d'un micro qu'elle aurait pu lui accrocher. Sa bouche sur la sienne clôtura l'examen négatif.

— On ne peut pas t'abandonner même un court instant, soupira-t-il avec un léger sourire en coin. Toujours prêt à retourner au giron des dames.

Il faisait assurément une drôle de tête, car ils éclatèrent de rire de concert. Le bras de Jim entoura sa taille, il se laissa aller contre lui tout en nouant ses doigts à ceux de Pierre-François.

— Elle sentait le patchouli et la transpiration, accusa-t-il. Elle m'a fait penser à Rogue et l'odeur de la classe de potions.

Il imagina Sev avec une robe moulante, des escarpins à semelles rouges et talons aiguilles. Après le vêtement et le chapeau à fleurs de la grand-mère de Neville, il n'avait pas de chance. Décidément, le champagne ne lui valait rien. Il fit part de son idée à ses amours et ils délirèrent un bon moment sur leurs anciens professeurs respectifs avant d'aller danser tous les trois.

Au petit matin, ils rentrèrent à Poudlard afin de se changer et ne transplanèrent au Cap d'Agde qu'une fois certains qu'ils ne transportaient aucun mouchard. Ils en étaient arrivés là. À voir dans le moindre incident banal un danger potentiel. Les tamaris, la maison de Weymouth devaient rester des havres ignorés, protégés des sorciers par un gardien du secret et des moldus par des sorts repousse-moldus. La sécurité des enfants, de leurs amis, la leur était à ce prix.

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Il faisait beau. Peut-être un peu moins chaud que deux semaines auparavant. Pas assez en tout cas pour oublier une petite laine. Le nombre des jeux de plage étaient plus limités qu'en été. Hier, ils avaient fait du bateau, du volley, encore un château de sable, une partie de balle au prisonnier. Puis, les plus jeunes avaient commencé à tourner en rond. Dès le premier jour. P'ti loup avait eu l'imprudence de parler aux chenapans de cerfs-volants et d'un jeu de boules de pétanque. Depuis, ils le leur avaient rappelé à cinquante reprises au moins.

Ils avaient rendu les armes et étaient dans un magasin à Agde. Mademoiselle Lily, après avoir élu un cerf-volant écarlate à pois noirs représentant une coccinelle, réclamait à cor et à cri un chariot à tirer aux tons acidulés, rempli de jeux : seau, arrosoir, formes, moulin, bateau, tamis, pelle et râteau. Le fait qu'elle en était bien pourvue ne semblait pas lui venir à l'esprit. A celui du père qui avait déjà le joujou sur les bras non plus d'ailleurs. Harry hésitait entre un jeu de pétanque en inox et un en plastique. Pourquoi pas en bois tout compte fait ? Sylvain, lui, voulait absolument un diabolo. Le commerçant derrière son comptoir perdait patience. Jim les contemplait le cœur gonflé de tendresse.

— Prends celles-là, mon amour, glissa-t-il à Harry en lui tendant une petite valisette contenant huit boules colorées en bois et un cochonnet rouge. C'est le même prix que le diabolo. Ainsi pas de jaloux, railla-t-il en désignant les ados qui maintenant examinaient les ailes delta.

Ils tombèrent d'accord pour choisir des cerfs-volants de formes identiques mais de couleurs différentes. Harry ajouta aux achats un jeu de croquet familial pour six personnes, un jeu de dames et des jeux de cartes pour faire un rami sur la terrasse en cas de pluie, ainsi le vieux Gauthier pourrait aussi participer. Lorsqu'ils quittèrent la boutique, la figure du vendeur était moins revêche. Le montant des dépenses n'y était pas pour rien. Ils chargèrent tout dans la voiture qu'avaient amenée Didier et Robert de Weymouth et se rendirent au marché.

Celui de la Tamarissière où ils allaient habituellement avait lieu le mercredi, c'est donc vers Agde qu'ils se dirigèrent.

— Harry ? Ils sont enfin sortis, l'interpella Sylvain.

Le garçon indiquait à celui-ci et à Aymeric des jeux électroniques sur un étal. Les derniers Game boy couleur. Les gamins n'avaient pas de console et il supposait déjà que, s'ils en avaient envie, son fiancé en achèterait pour Noël. Il avait trop souffert de voir Dudley jouer à longueur de journée avec sa playstation pour en priver leurs enfants.

— Ça a l'air chouette, Pa, confirma Ay. T'en penses quoi, Dad ?

L'air étonné des passants sur eux quand l'adolescent les appelaient "papa" était gênant. A vingt trois ans, se retrouver père d'un gamin de douze, d'une fillette de trois alors qu'on n'avait jamais eu l'intention de l'être était déstabilisant. Lui se posait des questions alors que Pierre-François et Harry semblaient bien le vivre.

— C'est sympa, Ay, répondit-il avec le sourire. Pourtant vous aurez vite fait le tour des jeux et ils ne sont pas donnés.

— C'est bientôt Noël, fit valoir Pierre-François. Mettez les sur votre liste. Peut-être que le Père-Noël vous l'apportera au pied du sapin.

— Daddy ! s'écria le chenapan en levant les yeux au ciel d'un air blasé. Pas à notre âge. On ne croit...

— Lily, imbécile ! siffla Sylvain entre ses dents, lui coupant la parole avant qu'il aille plus loin.

— Moi, je vais demander une poupée qui fait pipi, fit justement celle-ci.

— Mais c'est dégoûtant ! s'exclama Sylvain.

— Pas du tout ! fit la fillette. J'en veux une qui a un petit robinet, comme toi. Moi, je n'en ai pas.

Le visage de Sylvain devint d'une belle couleur ponceau, tandis que Ay ricanait en narguant son ami. Jim se plongea subitement dans la contemplation de livres policier d'occasion sur l'éventaire voisin. Il ne voulait surtout pas rencontrer le regard de ses hommes, il ne pourrait pas se contenir. Cela ne l'empêcha pas d'entendre Pierre-François éclater de rire.

— C'est parce que tu es une fille, chérie. Seuls les garçons ont un petit robinet, expliqua Harry très sérieusement malgré l'amusement qu'il percevait en sa voix.

— Toi aussi ?

— Moi aussi ? répéta son Harry un peu bêtement.

— Toi aussi, t'en as un ?

Musique, le rire clair de Pierre-François redoubla. C'était tellement contagieux qu'il se laissa aller.

— Comme tous les hommes, oui.

Lily fit la moue, incertaine de ce qu'elle allait faire de l'information. Un pékinois affublé d'un manteau rouge à carreaux, d'un nœud posé sur le sommet de la tête détourna son attention et soulagea la gente masculine. Jim échangea un coup d'œil complice avec Pierre-François qui attira gentiment Sylvain à lui, ébouriffant ses cheveux d'un geste paternel.

— Pourquoi moi ? interrogea-t-il avec une grimace.

— Parce que tu as pissé dans l'étang des poissons chez tonton Sylas et qu'elle t'a vu ? railla Ay.

— Toi aussi !

— Oui, mais moi je l'ai fait discrètement.

— Discrètement ou pas, ce n'est pas une chose à faire...

Jim perdit le fil du sermon de son fiancé en voyant une expression étonnée, puis admirative peinte sur le visage de Pierre-François. Il suivit la direction de son regard. Un mec brun d'une trentaine d'année discutait avec une vieille femme. Magnifique spécimen. Le profil de statue grecque, la grande silhouette moulée en un jean slim et un tee-shirt blanc étaient des plus séduisants. Il dut sentir leur intérêt car il tourna la tête vers eux et eut un sourire suffisant qui lui déplut immédiatement. Il était beau et il ne le savait que trop.

— Pierre-François ! fit Harry d'un ton glacial qu'il lui avait rarement entendu. Je lui demande son numéro de téléphone pour que tu puisses t'arranger un cinq à sept discret ?

— Son adresse en monde sorcier plutôt, rectifia leur loup. Tu ne demandes rien, mon amour, j'ai ce qu'il me faut, se moqua-t-il tendrement. Viens ici, chéri.

Sans se préoccuper des passants, Pierre-François tira Harry à lui, l'enlaça et posa les lèvres sur les siennes. Il adorait constater sa jalousie. Ainsi que voir les yeux noirs de Jim sur le Français.

— Sorcier ? En effet, je sens son aura d'ici, murmura son compagnon. Puissante.

Harry se retourna brusquement, l'inconnu n'était plus là. Ils s'envisagèrent tous les trois, indécis, mal à l'aise. Assurément, rencontrer un sorcier chez les moldus n'était pas synonyme de danger, c'était même fréquent. D'autant plus que l'académie de magie de Beauxbâtons ne devait pas être très loin. Le Survivant pensait devenir légèrement paranoïaque.

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Il fallut presque l'après-midi entière afin d'arriver à faire voler ces engins de malheur appelés cerfs-volants delta. Au bout de son filin de nylon arrimé à un piquet de tente enfoncé dans le sable, la coccinelle rouge, flottant dans le ciel au gré des légers coups de vent, narguait depuis longtemps les autres qui étaient encore au sol. Enfin, le système une fois compris pour profiter du courant ascendant du vent, cela alla tout seul. Maltraité par des mains nerveuses qui manipulaient les deux poignées de façon peu délicate, le cerf-volant d'Aymeric plongeait souvent puis s'écrasait sur la plage. L'adolescent tempêtait avant de s'y remettre en ronchonnant. Pourvu que l'armature en carbone soit résistante, songeait Harry. Sylvain, patient, obtenait des résultats plus encourageants.

Assis entre les jambes de Jim, pendant que Pierre-François, la tête appuyée sur sa cuisse, dormait, Harry suivait son petit monde des yeux. En vain, il essayait d'ignorer le malaise qui l'avait saisi à la vue du sorcier français et des prunelles de son homme sur lui. Têtu, le trouble le poursuivait.

— Arrête de te torturer, mon cœur, chuchota Jim qui le devinait comme d'habitude, en resserrant son étreinte. J'ai râlé moi aussi. Il nous aime, Harry. Tellement. Oui, c'est vrai, il l'a trouvé beau et ses yeux l'exprimaient mais il l'a déjà oublié. Il n'y avait même pas de désir en lui. Il aurait pu contempler de la même manière un imposant monument ou un magnifique paysage. Fais lui confiance.

Harry soupira et renversa sa tête sur l'épaule de Jim.

— Outre le regard de Pierre-François, cet individu m'a inspiré une méfiance instinctive.

— Imbu de lui-même. Je suis d'accord avec toi.

— ...

— Qu'est-ce que tu ne me dis pas, chéri ?

— J'ai eu l'impression pénible qu'il savait parfaitement et qui nous étions et qu'il allait bientôt nous revoir. C'est stupide. Pourtant, je me trompe rarement.

— Si c'est le cas, ce sera toujours assez tôt, grogna Jim. C'est inquiétant, oui. Surtout qu'il nous a vu à Agde alors que jusqu'alors personne ne soupçonnait notre présence dans les environs. De là à découvrir Les tamaris, il y a du chemin à accomplir. Que pouvons-nous y faire ? Sommes-nous déjà obligés de l'inviter à notre week-end ? Occulte-le.

— ...

— Nous avions évoqué un lien à trois, continua Jim à voix basse après un moment de silence. On pourrait prévoir ça à Noël, non ? Des bagues ?

— Des anneaux sorciers, souffla son fiancé. Tu te rappelles les porte-clefs de notre appartement à Cambridge ? Nous ne nous en servons jamais parce que nous sommes tout le temps ensemble, si on demandait un troisième à Lucius dans le but que Pierre-François sache toujours où tu es et comment tu vas.

— Ce serait bien, oui. Lily, viens ici, chérie. Tu t'éloignes trop. Le sable est le même près de nous.

Éveillé depuis longtemps, Pierre-François les écoutait parler. De leurs soucis. De leurs sentiments. De leurs projets. Les uns et les autres le concernaient lui.

— Pa ? Il reste du cake ?

— Chut, Ay !

— Ça va, mon amour, il est temps de me réveiller, fit Pierre-François, saisissant l'occasion au vol.

Il s'étira, se redressa, tendit la main vers la bouteille dans la glacière avant d'avaler de longues goulées d'eau fraîche.

— Où sont les grands ?

— Partis en exploration, répondit brièvement Harry.

Manifestement, après la rencontre de ce matin, cela ne lui plaisait pas. Il s'assit tout contre lui, l'attira sur son flanc, lança un coup d'œil à Jim qui sourit. Il ne lui fallut qu'un instant pour être blotti de l'autre côté. Il embrassa l'un puis l'autre avant de pousser un soupir satisfait.

— Ils commencent à s'en sortir, constata-t-il en contemplant les deux adolescents.

— Il aurait suffi d'un léger geste de baguette...

Le vieux Gauthier installé à leurs côtés sur un lit de plage fit entendre un petit rire de crécelle.

— Non, non, ils doivent apprendre la patience et l'opiniâtreté, fit Pierre-François en riant. Ils s'y sont tenu l'après-midi entière, tu crois que cela aurait été le cas s'il n'avaient pas eu à vaincre la difficulté ?

Que son jeune moldu suggère d'employer la magie afin de les aider discrètement l'amusait.

— Le soleil se couche, râla Harry en guettant l'horizon.

— Les voilà, fit Pierre-François un quart d'heure plus tard. Arrête de te faire du souci. Tu te gâches la vie, Harry. Tu ne profites plus de rien. Tu ne ris plus, le blâma-t-il avec tendresse. Tous, autant que nous sommes, nous savons le danger, mon doux amour. Nous sommes prudents. Ce n'est pas une raison pour que ça devienne le centre de ta vie. Je voudrais que tu ne veuilles plus tout assumer. Tu n'étais pas bien avant-hier soir ? Pour la première fois depuis un bon moment, tu as fait preuve d'impulsivité, d'insouciance. J'ai aimé danser avec toi pleinement présent entre mes bras.

Il voyait ses paroles accomplir leur chemin dans ses yeux, sur son visage.

— En cherchant des trackers sur notre peau, nos vêtements dès que quelqu'un nous touche ? En n'osant pas transplaner directement ici ?

— Nous prenons le double de précautions afin que nos enfants soient en sûreté, c'est vrai. Mais ensemble, nous profitons de l'existence.

— Le centre de ma vie ? À votre place ? C'est ce que tu me reproches ? C'est ce qui te pousse à regarder ailleurs ? reprit Harry après une minute de réflexion.

Eh zut ! Il l'avait oublié celui-là. Sa surprise sembla visible parce que Jim rit doucement.

— Harry ! J'ai vu un beau mec. Point, c'est tout. Le monde est plein d'hommes superbes et aucun n'a d'importance, fit-il en haussant les épaules. Tu te montes la tête pour rien.

— Erwin, lui rappela son compagnon.

— Oui, railla-t-il. Ça m'arrive aussi. Il faut rentrer. Le ciel est couvert, j'ai bien peur qu'il ne fasse pas très agréable demain.

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Ils s'étaient couchés tard, avaient fait l'amour au réveil. Membres mélangés, peaux épousées, lovés en une même étreinte, ils paressaient sous les draps. Le temps était morose. Ils entendaient des rires, des galopades, parfois des cris puis ça se calmait. « Ah ! Qu'il est doux de ne rien faire – Quand tout s'agite autour de nous ! », résumait parfaitement leur état d'esprit. (1)

A plus de midi, ils s'installèrent sur la terrasse autour d'un brunch appétissant. L'humeur était au beau fixe. Rêveur, Harry observait l'horizon. La main de Pierre-François se posa sur sa cuisse. Il sourit, glissa ses doigts entre les siens sans quitter des yeux la mer.

— Dans une autre vie, j'aimerais être marin, se moqua-t-il. Pas pour les voyages mais parce qu'elle m'apaise. Et je suis obligé de reconnaître que j'ignore pourquoi.

— Harry ? Parle-nous du tournoi des trois sorciers, demanda Cloud avec un signe de tête vers Justin.

— Je suppose que vous allez mettre vos noms dans la coupe, fit-il. Oui ? Je m'en doutais. Je suis certain que toutes les mesures de sécurité seront prises, pourtant on ne peut pas écarter tout risque. Il ne faudra jamais relâcher votre attention. Je veux bien vous conter mes épreuves mais vous devez réaliser qu'elles n'ont rien en commun avec celles de cette année. Aucun des professeurs qui les avaient imaginées n'a participé à l'élaboration de celles-ci. Je n'ai été réellement en danger que pendant la première avec les dragons. Lors de la dernière, c'était Voldemort le problème, pas le défi final.

Harry raconta. Sa manière de narrer devant les jeunes gens était autre. Moins personnelle et plus détaillée. Il essayait de leur donner des points de repère pour leur propre quête si l'un était choisi. Il insista sur l'utilité de l'indice qui permettait de se préparer. Les confidences de ses états d'âme, son sentiment d'être trahi par son ami, sa souffrance d'être ridiculisé par ses condisciples, ses compagnons continuèrent à en être les seuls dépositaires.

— Il est primordial d'être attentif, de réfléchir avant d'agir, conclut-il en fixant Justin qui eut une petite grimace suffisante et agaçante. De ne pas perdre son sang-froid, insista-t-il.

— Chaque affrontement fera appel à des qualités différentes, abordera des cours différents, des magies différentes. J'avais deviné votre future implication, avoua Pierre-François, j'ai donc prévu un serment sorcier de non divulgation pour ceux qui ont contribué à l'organisation de telle façon à ce qu'il ne puisse y avoir de contestation en cas de victoire de Poudlard. Quel que soit le champion ou la championne de l'école.

— Bonne idée, approuva Harry. Mais « tricher fait partie des traditions du Tournoi des Trois Sorciers. Personne ne s'en est jamais privé » m'a dit Barty Croupton sous l'apparence d'Alastor Maugrey. (2) Il n'avait pas tort. Les quatre compétiteurs ont triché. Moi y compris.

— Je ne veux pas que l'on nous reproche quoi que ce soit. Inutile d'ajouter ce genre de soupçon à notre passif, ricana son homme. Le département de la coopération magique et le département des jeux et sports magiques s'étaient impliqués largement lors du tournoi précédent. La mort de Cédric Diggory a tempéré l'enthousiasme. Les directeurs de ces services joueront uniquement un rôle de parade. Nous attendons aussi des invités importants, notamment des ministres de la magie que nous avons rencontrés lors de la conférence internationale. En plus des dirigeants des écoles, ils seront juges lors des épreuves. C'est une responsabilité supplémentaire, mais j'ai tenu à ce qu'il n'y ait pas que des anglais, termina-t-il en souriant. Je me fais peu d'illusions sur le fair-play de nos adversaires. Une conversation avec Albus n'a pas modifié mon opinion, fit-t-il avec une moue éloquente.

De Polliatov, je n'ai aucun renseignement, même pas le nombre d'élèves. Il entretient le suspense. Pourtant, je n'ai pas le choix. Avec deux classes de plus, je vais engager des assistants pour soulager les professeurs titulaires dont le planning est trop chargé. Après plusieurs mois à ce poste, je m'aperçois que certaines choses ne fonctionnent pas comme elles le devraient. Je dois prendre des mesures. Firenze assumera définitivement les cours de divination et d'astronomie des élèves de sixième et septième. Oui, je sais, se moqua-t-il en voyant l'air narquois de Harry, la cohabitation avec les Trelawney ne sera pas facile. En plus de Tracey Davies, Elias Gwenar, ancien de Serdaigle devenu préparateur de potions à Sainte-Mangouste, secondera ce cher Slughorn complètement dépassé par les événements en temps normal. Je crois que je le garderai ensuite, il remplacera avantageusement ce vieux charlatan le temps venu.

Harry éclata de rire.

— Tu ne l'aimes pas lui.

— Je n'ai pas de raison de l'apprécier. Encore moins son célèbre club et sa recherche de popularité auprès des Sang-Pur. Olivier Dubois, qui s'est blessé en championnat et se retrouve en disponibilité, épaulera Sirius et s'occupera des entraînements de quidditch le reste de l'année. Les elfes font reluire jusqu'au plus petit chaudron dans les plus discrets des placards. Une cinquième table réservée aux différentes classes de septième sera à nouveau dressée. Le banquet de bienvenue est déjà organisé, la coupe de feu n'attend plus que les noms des concurrents. Tout est sous contrôle.

— Et ? fit doucement Jim en posant une main sur la sienne.

Il noua leurs doigts avant de répondre. Il ne voulait pas trahir les confidences d'un ami, d'un autre côté ses hommes exigeraient des explications tôt ou tard. C'est un rôle qui semblait lui coller à la peau en ce moment.

— J'ai reçu Jean-Baptiste, dit-il paraissant changer de sujet du tout au tout. Frédéric désire suivre une formation en électronique en monde moldu. C'est vrai qu'il y a chez nous, un besoin accru de techniciens capables de placer des folixes, des réseaux internet ou des panneaux photovoltaïques. Frédéric estime qu'ils ont assez profité de l'hospitalité de Sylas et voudrait qu'ils s'installent. C'est très rapide mais ce n'est pas nous qui pourrions les en blâmer, nous avons fait pire, railla-t-il. Dès que Frédéric débutera ses cours, découvrira pour eux le logement idéal, ils quitteront le castel même s'ils se sentent bien en ces murs qui ont vu naître leur couple.

— Je les comprends. Pourtant là, ils sont en sûreté, commenta Harry avec un air soucieux.

— Bref, Frédéric ne sera pas payé des mille et des cent lors de cette formation, loin de ce qu'il avait en travaillant avec Gaby. Jean-Baptiste a décidé de l'aider.

— Résultat, il t'a demandé de lui trouver un boulot en dehors de ses heures à l'université et tu l'a pris à Poudlard sans savoir à quoi il servira, conclut Harry en le contemplant tendrement. Il gagne à être connu notre cajun.

— Je crois qu'il redoute la répartition des biens acquis par Frédéric et Gaby pendant leur vie commune. Le second peut refuser de racheter sa part de l'appartement parisien et Frédéric y tient beaucoup. Jean-Baptiste ne veut pas vivre dans les meubles de Gaby.

— « Il n'y a pas de problème il n'y a que des solutions » (3), se moqua Jim. Ils sont amoureux, ils définiront un terrain d'entente.

— Il y a une inconnue dans l'histoire, soupira Harry. La réaction de Gaby. Je sais bien qu'il est insupportable mais il perd son compagnon qui lui aime ailleurs. Je ne pense pas que cela le dispose à offrir des cadeaux.

— On va à la plage ? les interrompit Aymeric impatiemment.

— Il n'y a pas de soleil, grommela Jim.

— Il n'y a pas assez de vent, non plus, grogna à son tour l'adolescent. Pas de quoi faire monter les ailes delta. Mais pas besoin de chaleur ou d'alizés pour jouer à la pétanque ou au croquet.

Logique imparable.

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Avec un sentiment de plénitude, Hermione s'étendit dans l'eau tiède. Elle aimait particulièrement la salle de bain de leur chambre à Toulouse. Il y avait toutes les commodités nécessaires en un endroit dont elle appréciait la singularité. Les rayons de Phébus jouaient avec les vitraux des fenêtres en ogive et venaient baigner de lumière colorée les éviers en marbre rose de Carrare et le grand miroir qui les surmontait. Entouré d'une épaisse moulure dorée, il paraissait bijou accroché sur les murs nus moyenâgeux. Évasion. Rêverie.

Dès le premier séjour, ils avaient été séduits par les contrastes étonnants. Des ottomanes précieuses dans les salons, des bergères dans les alcôves cachées du regard par de lourdes tentures de brocart avoisinaient un décor moderne avec des sofas en cuir, de gros clubs confortables posés sur de riches tapis d'orient très anciens. Des tapisseries de chasse ornaient des murs faits de ces briques du pays appelées "foraines" fabriquées à base de la glaise rouge qui a donné son surnom à la ville. La ville rose. Roses le matin, incarnates à midi, alabandines le soir, la brique et la tuile habillent Toulouse. Ici, de larges dalles luisantes recouvraient le sol, là de vieux parquets qui vivaient sous les pieds. Traces du passé. Transformations apportées à travers les ans par les différents châtelains. Exception faite des chambres de Teddy et des jumeaux, ils n'avaient rien voulu changer. Chacun y avait son lieu préféré.

Le petit salon qui ouvrait sur la terrasse une double porte-fenêtre à meneaux était l'antre de Draco. Pas de dorures, de tapisseries, de tableaux. Des murs lisses simplement peints d'un vert foncé satiné. Le parquet en chêne, clair et brillant, était le seul élément luxueux.

Des divans moelleux, sans prétention formaient un îlot face à la vaste cheminée de pierre bleue. Une commode-scriban Louis XV aux nombreux tiroirs supportait, incongru, un écran d'ordinateur. Une haute armoire en noyer abritait derrière ses portes une large télévision et une chaîne stéréo dernier cri. Lorsque, fatiguée ou avide de solitude, elle se retirait tôt dans la chambre, elle percevait la musique. Elle savait que, pour le plaisir de Sy, ils dansaient ensemble. Ces soirs-là, ils y faisaient l'amour aussi, sur le canapé, à même le sol, contre un mur. Elle l'ignorait. Avant de venir la retrouver, ils allaient prendre leur douche qui effaçait les stigmates de leur passion, les odeurs de leurs émois. Mais le lien les lui contait. Elle faisait semblant de dormir profondément. Ils la prenaient entre leurs bras, lui chuchotaient des mots d'amour qu'elle n'était pas censée percevoir, caressaient leurs fils avant de s'endormir l'un contre l'autre. Ils l'aimaient. Oui. Mais leur union avait pris un tournant inattendu qu'elle n'avait pas prévu. Qu'elle avait provoqué en toute inconscience. Ils s'aimaient plus encore.

Elle tourna le robinet d'eau chaude, effleura son ventre rebondi qui tressaillit. Ils appréciaient la chaleur, les adorables monstres. La tête appuyée sur le bord de la baignoire, les paupières baissées, elle dressait le bilan de son égocentrisme, de son aveuglement. Son amour envers Sylas d'abord au détriment de Draco, son désir des jumeaux ensuite. Miss je-sais-tout n'avait pas cherché un second sens à la prédiction. Celui-là l'arrangeait trop bien. Leur égarement crevait pourtant les yeux et Pierre-François l'avait vu de suite. Enfin, son éloignement d'eux afin de profiter de l'aventure merveilleuse qu'était cette attente au point de leur refuser toute participation à celle-ci au début. Il avait fallu l'intervention de Pierre-François à nouveau et de Harry pour qu'elle accepte de leur en accorder une miette. Oui, elle les aimait à sa manière. Oui, elle faisait des erreurs. Elle payait cash.

Que se passerait-il après la naissance ? Quel serait son rôle ? C'est certain, elle avait hâte d'être mère. Mais en dehors ? Sa libido en léthargie qui tolérait l'harmonie physique dévorante qui les unissait se réveillerait-elle pour la réprouver ? Elle ne supporterait pas qu'ils s'écartent plus encore. Elle entendit des rires, des exclamations. Teddy était levé. Elle ne bougea pas. Ses maris s'en occuperaient.

Sylas, lui, affectionnait la bibliothèque, les massifs canapés Chesterfield en cuir couleur marron, les murs recouverts de rayonnages garnis de livres anciens amassés durant des siècles. Il avait un véritable engouement envers les reliures précieuses de cuir repoussé, les tranches dorées à l'or fin, les parchemins tellement vieux qu'ils en étaient fragiles comme du cristal. L'odeur de vieux papier, d'encre attaquée par la moisissure dominait celle de l'encaustique, celle des jasmins qui fleurissaient la terrasse. Sylas aimait y lire, y travailler. Seul ou avec eux le plus souvent. Ils y approfondissaient leurs cours universitaires, discutaient des leçons, moquaient les professeurs, raillaient les autres étudiants en toute complicité. Ils s'épaulaient. Elle qui avait été la meneuse du trio qu'elle formait avec Harry et Ron lorsqu'ils étaient à Poudlard avait l'impression inconfortable d'être à la traîne.

Elle se sentait exclue et les enviait. Coupable. Oui, c'était son choix d'abandonner les projets communs. Elle ne les avait même pas consultés avant de prendre sa décision de ne pas aller à Cambridge. Elle peinait à imaginer sa vie sans le poste de sous-directrice que lui avait proposé Pierre-François. Elle avait eu beaucoup de chance qu'il le lui offre malgré son attitude. Reconnaissance essentielle de son intelligence.

Œuvrer aux côtés de ce perfectionniste était une gageure perpétuelle. Elle avait appris à le connaître, à l'estimer, à le redouter. Ce directeur efficace, éclairé avait le sens de l'organisation et voulait consacrer celui-ci à faire avancer les choses. Une nature anticonformiste telle la sienne ne pouvait se contenter d'un carcan dépassé et étriqué. Il avait mis sur pied en solo le tournoi des trois sorciers, ne faisant appel à ses professeurs que pour appliquer ce qu'il avait décidé. A ce moment, elle avait réalisé que Dumbledore avait été un extraordinaire sorcier mais que l'âge était là. En quelques mois, sans paraître en souffrir, Pierre-François avait abattu un boulot de dingue. Lorsque son esprit n'était pas occupé par ses amours, il l'était par une idée novatrice. Ils étaient sa force et sa faiblesse. Pour eux, il devenait le miel de sa vie. Car l'homme n'avait pas que des qualités. Il se montrait autoritaire, hautain, volontiers sarcastique. Il ne supportait pas la paresse ou l'incertitude. Sans hésitation, il avait envahi la vie de ses amants et maintenant la contrôlait. Il les chérissait sans limite. Il serait capable de tuer pour eux. Comme pour venger son fils. Comme Harry l'avait fait pour le protéger.

Son ami lui manquait. Ron aussi. Harry, c'était autre chose. S'il était encore là, dans sa vie, dans son avenir, elle n'était plus seule dans les siens. D'autres étaient venus lui voler la place. Jim, Pierre-François et aussi Draco, Sylas. Il avait droit à une vie personnelle, on était d'accord. Elle en avait une. Elle le savait, pourtant il y avait les grands principes et les sentiments.

Le couple Frédéric – Jean-Baptiste appréciait particulièrement la tonnelle face à la Garonne. Située dans le parc, sécurisée par le gardien du secret, elle était invisible aux yeux des sorciers et ils y étaient en sûreté. Une fois dans le château, ils passaient le plus clair de leur temps libre dans le boudoir avoisinant la chambre de Frédéric et devenue la leur. Le romantisme de la pièce demeurée telle qu'il y a des siècles plaisait aux deux amants. Une large ottomane les accueillait souvent, l'un contre l'autre. A moins qu'assis dans des fauteuils Louis XV, ils ne préfèrent jouer aux échecs sorciers sur une table à jeux en marqueterie dont le plateau était un échiquier moldu. Parfait symbole de leur mixité.

En revenant de l'université, un samedi à midi, le Cajun avait ramené une belle pensine qui trônait sur un guéridon. Ce fut son premier achat. D'autres lui succédèrent : un astrolabe sphérique dont le pied était orné de sculptures en bronze d'animaux mythiques, un chaudron gravé d'une multitude de runes où semblait toujours mijoter l'une ou l'autre mixture que concoctait l'américain. Régulièrement, Jean-Baptiste acquérait l'un ou l'autre grimoire ou vieux livre qui venait s'ajouter aux piles posées sur une superbe commode de marqueterie de cubes sans fond. Ce petit salon traditionnel était la pièce la plus sorcière du castel. La seule à vrai dire. Elle aimait y boire le thé en leur compagnie.

Ils paraissaient très amoureux. Jean-Baptiste avait des élans fougueux qui le poussaient à se pendre au cou de Frédéric, des sourires provocants, des coups d'œil coquins qu'il ne destinait qu'à son amant qui riait devant ses débordements passionnés. Avec une rouerie naturelle, le Louisianais frôlait, en ondulations lascives, de son jeune corps menu et bien proportionné celui de son amant. Tous les prétextes étaient bons. En sa présence, le Français se maîtrisait. D'un geste machinal et nerveux, il ouvrait et refermait les mains, serrait les poings pour ne pas saisir son homme qui en était très conscient. Le sorcier l'allumait tant et plus, indifférent à son regard qui les observait. Cela amusait Hermione.

Elle avait appris à apprécier les deux. Frédéric, sérieux et sensible, Jean-Baptiste, décidé, impulsif, assumant ses choix sans hésitation. Elle savait qu'ils partiraient, que Frédéric estimait que leur séjour se prolongeait de façon indécente. Il avait essayé d'en discuter avec Sylas, offrant de contribuer au train de vie de la maison. Généreux, celui-ci avait refusé amplifiant sans le désirer le malaise de celui qui était devenu un ami. Frédéric avait trouvé une formation qui débuterait dans quelques mois. En attendant, il poursuivait avec beaucoup d'opiniâtreté son instruction avec Joshua. Dans le but d'aider son compagnon, Jean-Baptiste allait travailler à Poudlard en plus de ses cours universitaires.

L'amitié, la famille, le couple étaient des notions primordiales pour Pierre-François. Il avait sans hésiter engagé Jean-Baptiste et ouvert Poudlard à Frédéric qui y mangerait le soir lorsque celui-ci serait tenu d'assister aux repas. Pareillement, la table centrale s'enrichissait des conjoints et des enfants des professeurs. Un exemple qu'elle jugeait bénéfique pour les élèves, privés de leur environnement dès l'âge de onze ans. Les enseignants acquéraient ainsi un statut plus humain. Ils n'étaient plus de vieux barbons asexués sans attache. Pierre-François en offrait un aperçu. Lily prenait ses repas avec son père dans la grande salle et distrayait les adultes par ses babillements incessants.

— Tout va bien, ma mie ? demanda Sy de l'autre côté de la porte qu'elle avait fermée à clef.

Elle se secouât.

— Oui, mon ange, j'arrive.

Ils devaient profiter de ce week-end à Toulouse. Le prochain, ils seraient à Poudlard puis les participants au tournoi des trois sorciers seraient là et Merlin seul sait ce qui en découlerait.

.

Une fois n'est pas coutume, Jim s'était levé le premier. Un besoin naturel pressant l'avait tiré du sommeil et de leurs bras. Au retour, il avait voulu voir si le temps était clément et s'était attardé devant le paysage le front contre la vitre.

Un corps nu s'appuya contre le sien. La chaleur de la peau tiède lui fit réaliser qu'il avait froid. Le bras qui l'encerclait, la main posée sur sa poitrine à hauteur du cœur le réchauffaient. Une bouche baisa sa nuque.

— Bonjour, mon chéri. Tu es glacé, murmura tendrement Pierre-François.

Ses mains frictionnèrent ses épaules.

— Je ne m'en étais pas rendu compte, chuchota-t-il. P'ti loup, tu connais le mec que nous avons rencontré au marché ?

— Non. Jamais vu, répondit-il brièvement, tout occupé qu'il était à ses caresses énergiques.

— J'ai vu ton air étonné en le voyant là, Pierre-François, fit-il un peu sèchement.

Il le sentit se raidir contre lui. Ses doigts s'immobilisèrent sur ses biceps.

— Alors je te mentirais ? répliqua son homme très calme mais avec en sa voix une telle tension qu'il la ressentit comme une menace. La personne avec qui il parlait est Constance, une parente lointaine de ma femme. Une de ces vieilles cousines aigries invitées aux réunions familiales importantes parce qu'on ne sait l'éviter, de celles que l'on fuit comme la peste avec de faux sourires parce qu'elle a une langue de vipère. C'est sa présence à elle qui m'a surpris. C'est ensuite que je l'ai vu, lui. Je me souviens qu'il est beau et brun, c'est bien tout...

— Elle sait l'existence du mas ?

— Non. Heureusement. Si cela avait été le cas, nous n'y serions plus. Je ne vous ai rien caché. Même pas le pire. Je n'ai aucune raison de vous tromper. Surtout pas dans le but de m'épargner une brève réaction de jalousie au sujet de mon passé. Encore moins dans les circonstances actuelles. André, Kevin, Laurence, je ne les ai pas aimés. Vous faites avec. Quelle place occuperait en notre union une autre courte liaison basée sur un attrait physique. Je n'aime pas me justifier. Tu me déçois.

— Je n'ai pas supposé que tu avais de mauvaises intentions, protesta-t-il en serrant sa main entre les siennes afin de le retenir alors qu'il avait un mouvement pour s'éloigner.

— Chut tous les deux. Une bonne journée ne saurait débuter par une dispute. Jim, tu m'as dissimulé ce que tu pensais pour me rassurer, railla Harry.

Il le contempla, nu, à moitié redressé dans le désordre de la couche qui souriait et leur tendait les mains. Ces week-ends lui faisaient du bien. Il était plus serein. Oui, c'est vrai. Il avait évité d'ajouter à son inquiétude, oubliant pour Harry, jusqu'à ce matin, ce qu'il avait cru voir. Pierre-François le poussa vers le lit et les bras de leur chéri. Il se réchauffa entre eux. Son sorcier d'amant était trop silencieux. Il embrassa l'arrête de la mâchoire, glissa vers sa bouche qu'il lécha sensuellement, avant de se lover sur lui.

— P'ti loup..., commença-t-il.

— Laisse tomber, Jim.

C'était dit avec douceur. Pierre-François caressa sa hanche avant de l'embrasser avec passion. Pourtant persista en lui la sensation qu'il lui en voulait de son manque de confiance.

— Je t'ai seulement posé une question, s'entêta-t-il.

— Je t'y ai répondu, fit-il calmement. Peut-on cette fois avoir cet instant de tendresse que je recherchais ?

Coi, il se tut. Il ne se rappelait pas qu'il ait jamais exprimé ce genre de désir. Ni Harry d'ailleurs. Cela venait naturellement. C'était sûrement l'avis de son fiancé car il le fixa décontenancé, avant de couvrir son visage de légers baisers. Préoccupés par les événements, l'avaient-ils négligé ?

— Un souci, mon ange ?

— Non. Aucun. Je sais qu'avec le tournoi des trois sorciers nous attend une période de stress intense. J'aimerais profiter de vous. Nous trouverons toujours le temps de faire l'amour, c'est certain, dit-t-il, les épisodes tendres, eux, seront peut-être rares.

— Nous trouverons ce temps-là aussi, fit Harry.

Cela sonnait comme une promesse.

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Inexorable, la routine reprit. L'université, les cours à Poudlard. Les affaires courantes du monde sorcier. Elles paraissaient calmes, on ne peut plus calmes. Malgré l'horaire chargé, Harry respirait enfin. Pourtant, ce jeudi soir, installé à la table avec ses compagnons et le trio, il étudiait le compte rendu sur Caine que son contact aux États-Unis avait transmis à Jan.

Engagé tout jeune dans le corps d'infanterie des marines, l'Américain avait fait la guerre du Vietnam, ensuite celle du Golfe et ses états de service étaient impeccables. Le modèle des sous-officiers. Il avait été décoré pour action d'éclat et avait gravi les échelons jusqu'à devenir capitaine. N'ayant pas fait l'école militaire, il ne pouvait espérer mieux. Il avait participé avec le troisième groupe des forces spéciales déployées en Haïti à l'opération Uphold Democracy, séjournant plusieurs mois à la base de Guantanamo qui accueillait à l'époque plus de quatorze mille réfugiés venant d'Haïti et autant de Cubains qui voulaient fuir le pays. Depuis plus de quatre ans le camp ne désemplissait pas, les conditions de vie et d'hygiène des habitants des villages de toile, y étaient déplorables. A son retour à sa base, en avril 1995, Caine avait démissionné. Pourquoi ? Que s'était-il passé ?

Un rapport rédigé trois mois auparavant avant ce fait relatait une rixe survenue dans un bouge de Port-au-Prince au cours de laquelle l'un de ses sous-officiers était mort. Caine avait dressé un procès-verbal où il avait clamé qu'un haut gradé en était le meurtrier. Un semblant d'enquête avait été effectué et la bavure étouffée. Quelques semaines plus tard, le capitaine Cavertley avait été soupçonné d'assassinat sur cet officier ivre qui avait tiré en l'air pour ramener le calme et dont une des balles s'était égarée, tout à fait par hasard, dans le cœur du lieutenant décédé. L'accusation n'avait pu être retenue fautes de preuves et cette affaire avait été classée encore plus vite que la première. Enterrée, comme les deux hommes. Lors de l'enquête, la vie privée de Caine avait été fouillée, examinée sous toutes les coutures. Figurait dans son dossier la mention de son mariage, de la naissance de sa fille et de son divorce. Pour le reste, sa vie affective ressemblait à un désert. On ne lui connaissait aucune addiction. On ne lui avait découvert ni relations à long terme ni aventures passagères. Féminines ou masculines. Il vivait pour son métier qu'il abandonnait soudain sans un regard en arrière. Avait-on exigé son départ ?

Harry fit une grimace incrédule.

— Il avait forcément une double vie, jugea Pierre-François. Une en monde moldu et une en monde sorcier. C'est tellement facile. Je dois admettre qu'il doit être très intelligent car il n'y a nul doute exprimé dans cette épaisse farde cartonnée. Voyons la suite.

En quatre ans, il avait demandé des visas touristiques pour des contrées aussi différentes qu'Israël, le Liban, le Mali, l'Australie, la Thaïlande et dernièrement la France et l'Angleterre. Il avait séjourné six mois dans le Vermont pendant la maladie de sa mère. Peu après son décès, il avait obtenu un visa diplomatique pour la Grand-Bretagne. Il travaillait en temps que consultant en logistique pour l'ambassade des États-Unis à Londres.

Ils échangèrent un coup d'œil sidéré. Voilà qui changeait tout.

— Impossible ! s'exclama Jim. Quel rôle peut assurer un consultant en logistique dans un service diplomatique ?

— Je ne sais, mon cœur, railla Harry. La barbouze de service, je suppose.

— Téléphone à ton père, ma tendresse. Il pourra peut-être se renseigner.

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Le vendredi suivant, ils transplanèrent à Weymouth pour un week-end en amoureux. Juste eux trois. Ils voulaient fermer la porte au nez des problèmes du monde sorcier, de Poudlard, profiter en égoïstes de ce répit accordé avant l'arrivée des participants au tournoi. Lili était restée en Écosse, chouchoutée par Hermione qui était de "garde", flanquée de Draco et Sylas.

Ils sortirent dîner en un restaurant situé sur le vieux port. Le moment était agréable. Léger, insouciant. Dans cette atmosphère cosy et bon enfant, ils se sentaient bien. Ils voulurent le prolonger et allèrent prendre un verre dans un pub. Tout au moins, c'est ce qu'ils crurent avant d'y pénétrer. Son enseigne, Harry's, leur avait fait un clin d'œil. La façade était engageante, rassurante. Et trompeuse. L'endroit était en réalité une discothèque dont les vastes pistes de danse bondées étaient réparties sur deux étages. Un peu surpris de se retrouver dans ce genre de lieu que rien n'annonçait, ils s'étaient adaptés. Ils n'avaient pas l'habitude de fréquenter des établissements qui n'étaient pas ouvertement gay-friendly et Harry avait, dans un premier temps, été gêné du peu de contact physique avec ses hommes. Il l'avait oublié devant le défi de séduction instauré par Pierre-François et s'était pris au jeu. Ils se parlaient d'amour avec les yeux. De désir aussi. Ils se dévisageaient, s'envisageaient, se déshabillaient. Il y avait dans le regard de son compagnon cette envie brute de de Lauzun qui avait choqué Jim et l'avait amusé lui, séduit même, lors de leur rencontre. Il la retrouvait avec un plaisir infini. Comme ce soir là, les iris foncés de Jim trahissaient inconsciemment le même ardent besoin, cette fois, adressé aux deux. Ils ne se touchaient pas, mais il fallait être aveugle pour ignorer qu'un lien les unissait. Arguant qu'ils devaient se lever tôt le lendemain afin d'aller à l'université, ils rentrèrent. Pourtant, ce n'est qu'aux petites heures du jour qu'enfin rassasiés de sexe, ils s'endormirent.

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Dominant les flots, longeant d'un pas accordé le bord de la falaise, ils marchaient sur la lande sans autre but qu'admirer les environs. Pierre-François leur indiqua un escalier qui menait à une bande de sable que venaient lécher les vagues de la marée haute. La température était plus douce qu'à Poudlard de quelques degrés, pourtant ils avaient dû revêtir duffle-coat et chaussures de marche. Harry soupira d'aise quand la main de Jim l'attira à lui. Leurs hanches se frôlaient à chaque pas et cet effleurement, cette chaleur qu'il provoquait lui plaisaient. Tout comme l'air du large qu'il aspirait en grandes goulées.

Il lança un coup d'œil à Pierre-François qui les observait. Était-ce le vent de noroît qui faisait qu'il avait froid de l'autre côté ou le manque de lui ?

— Viens !

— Dix galions pour vos pensées, Monsieur Potter, souffla-t-il en l'enlaçant.

Il fut ému de ce rappel du passé.

— Je t'aime, chuchota Harry.

— J'espère bien, se moqua-t-il. Je t'aime aussi. Je vous aime, se reprit-il.

Ils marchèrent un long moment. Le sable fit peu à peu place aux galets qui crissaient sous leurs pas. Une masse de murs délabrés surmontant la mer se profilait, tandis que les cailloux se couvraient peu à peu d'amas noirs et poisseux que rien ne justifiait. Entre les pierres suintait une eau nauséabonde et le sol devenait glissant. On voyait de moins en moins la roche érodée du flanc du promontoire cachée par du lichen et une mousse verdâtre. Si le paysage au loin ou vers la mer était magnifique, cet endroit, lui, leur fit faire la grimace.

— Le château de Sandsfoot, constata Jim en désignant les pathétiques murailles. Il fait partie de notre histoire. Édifié sous le règne de Henri VIII, c'est l'un des forts qui protégeaient, contre les expéditions étrangères, l'ensemble du port de Portland grâce à leur artillerie.

Ils renoncèrent à suivre le bord de mer et empruntèrent le chemin escarpé qui aboutissait à des jardins fleuris parfaitement entretenus. Un pont de bois menait au castel abandonné. Harry perché au bord de la falaise emplissait ses yeux de bleu et de lumière. Le bras de Pierre-François vint enserrer ses épaules.

— Reviens parmi nous, railla-t-il tendrement. Perçois ce qui nous entoure et dis moi ce que tu ressens.

A l'évidence, son homme parlait sérieusement, il s'appliqua.

— Il y a des ondes magiques, murmura-t-il. En grosse quantité. Des protections importantes. Une demeure de sorciers sous sort de fidelitas, tu crois ?

— Oui. Très ancienne. La plage était impraticable pour éloigner les indésirables.

— Qu'arrivera-t-il si les moldus décident de démolir ce qui leur apparaît comme une ruine inesthétique, voire périlleuse puisque la moitié du fort est déjà tombée en bas ? s'enquit Jim.

— C'est une possibilité logique, en effet, admit Pierre-François. (4) Et qui prouve à quel point les deux mondes dépendent l'un de l'autre. Il faut nous en aller. Nos auras sont trop puissantes pour ne pas être repérées. Inutile d'inquiéter les habitants de ce logis s'ils sont chez eux.

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Le lendemain après le déjeuner, ils reprirent l'exploration des environs. Ils auraient pu aller en ville, Pierre-François aimait l'animation. Voir les yeux de Harry magnifiés par cette expression extatique qu'il avait lorsqu'il contemplait la mer l'emporta sur ses autres envies. Il leur proposa de découvrir la baie de Saint-Oswald, surnommée Man O'War Cove, une anse au creux de la falaise, encaissée entre deux pitons dont la célèbre Durdle Door. Une ligne de rocs plus ou moins alignés, plus ou moins émergés selon la marée fermaient la crique. L'arche naturelle de calcaire la séparait de sa presque jumelle. Un interminable escalier escaladait la pente pierreuse couverte d'ajoncs et de mousse pour redescendre vers la seconde étendue de fin gravier. Un point de vue avait été aménagé à son sommet.

— Superbe, souffla Jim en s'appuyant sur Pierre-François dont le bras vint immédiatement encercler sa taille.

Il serra le corps souple, baisa la joue glacée et rougie, la bouche frémissante. Le site était désert en cet après-midi frisquet et venteux. Il saisit Harry contre eux, se concentra et transplana sur la plage. Encore un mètre plus avant et les vagues caressaient leurs pieds. Il sentit le recul de Jim alors que Harry riait. Son petit homme se pendit à son cou et Pierre-François lécha doucement les embruns salés qui venaient mouiller son visage. Ses lèvres froides avaient aussi le goût de sel mais sa langue était chaude et son baiser brûlant. Tout comme celui de Jim qui lui succéda. Ils continuèrent à s'embrasser de longs moments avant de suivre le rivage vers l'ouest. Assis sur un gros rocher plat incongrûment solitaire, ils regardaient venir le crépuscule.

— Il fait de plus en plus glacial, grommela Jim.

— La lumière est si belle, plaida Harry. Encore un instant, le soleil peu à peu décline. Vois cet or liquide. C'est splendide.

Jim fit la moue avant de soupirer à fendre l'âme.

— On transplanera et on allumera la cheminée perpétuelle dans le salon, le consola Pierre-François avec un clin d'œil complice.

Ce fut au tour de Jim d'éclater de rire en défiant Harry d'un air railleur. Son fiancé haussa les épaules. Ce n'est pourtant qu'une grosse demi heure plus tard qu'ils purent s'installer devant le feu ouvert. Harry attira un Jim réticent entre ses bras.

— Tu es égoïste, lui reprocha celui-ci. Nous nous promenions depuis une éternité. J'étais transi et c'était le moindre de tes soucis.

— Oui, j'ai été un peu égoïste, reconnut Harry en passant ses doigts dans les courtes boucles blondes. Désolé, ajouta-t-il après un court silence. C'est le dernier week-end chez nous avant la fin du tournoi.

— On essayera que ce ne soit pas le cas, intervint Pierre-François heureux de ce "chez nous" qu'avait prononcé son compagnon. Rien ne nous empêche d'y passer des soirées. Où que nous soyons, nous y sommes ensemble. C'est le principal, précisa Pierre-François, ce qui fit sourire ses amants. Profitons-en avant de rentrer à Poudlard. Ensemble.

Il a trop insisté pour que ce soit sans but, pensa Harry. Lui aussi me trouve exigeant. Je dois faire attention.

Blotti contre l'un, la tête de l'autre sur ses genoux, il oublia bien vite ses réflexions. Ils savourèrent le dîner préparé par Didier avant de se lancer en des parties d'échec où aucun ne faisait de quartier à son adversaire.

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Une semaine calme s'écoula. Le vendredi fut là trop vite. Le climat était déplorable. Depuis le matin, une pluie froide et agressive inondait la région et de violentes bourrasques d'un vent polaire annonçaient que l'hiver frappait à la porte. Rassemblés dans le grand hall, le directeur, le corps professoral et les préfets attendaient l'arrivée des Français. Les adolescents avaient été dispensés de la dernière heure de cours et laissés libres d'assister ou non au spectacle. Hermione se tenait à la droite de Pierre-François. À sa gauche, les professeurs de défense contre les forces du mal et d'étude de la politique moldue plaisantaient sous son regard indulgent.

Madame Maxime savait se faire désirer, elle avait déjà plus d'une demi-heure de retard. Harry racontait en détails sa venue cinq ans auparavant. Hermione désigna un point lumineux dans le ciel déjà obscurci par le crépuscule.

— Les voilà !

Bientôt les abraxans blancs devinrent visibles. Ces énormes chevaux palomino avaient une grâce étonnante lorsqu'ils volaient et une puissance écrasante lorsqu'ils étaient au sol. Le nez contre les fenêtres, impatients, les collégiens échangeaient des suppositions fantaisistes. Ils virent Hagrid se précipiter afin d'aider la semi-géante à sortir de son carrosse. Sa masse camouflait l'intérieur éclairé de la berline. Vinrent ensuite les élèves et les deux silhouettes des accompagnateurs. Tout occupés qu'ils étaient par la directrice, ils n'y prêtèrent aucune attention.

Les lourds vantaux s'ouvrirent à son approche. Fort civilement, le directeur s'inquiéta du voyage. Il s'était déroulé sans anicroche. Oui. Il remarqua que son français impeccable ne la perturbait aucunement. Les jeunes gens et les chaperons s'étaient rapidement mis à l'abri. Lors de la correspondance par hiboux, Pierre-François avait précisé à Madame Maxime que le temps en Ecosse était moins clément que dans le sud de la France, pourtant les tenues ne semblaient pas plus chaudes que ne les avait décrites Harry.

— Pascal ? Dominique ? Venez, appela-t-elle.

Pierre-François dirigea les yeux vers les interpellés et sursauta. Devant lui se dressait l'homme brun rencontré à Agde. Son air narquois indiquait qu'il l'avait reconnu. Immédiatement, il pensa à Harry et Jim et lança un bref coup d'œil vers eux. Il préféra ne pas analyser leur expression.

— Pascal Lemare, professeur de défense contre les forces du mal et Dominique de Merac, médicomage encadrent mes élèves, continua Madame Maxime inconsciente du trouble qui l'agitait.

— Peut-être ces derniers pourraient-ils découvrir leur domaine des six mois à venir et s'y installer ? Mon fils va les y conduire. Cloud, tu veux bien piloter nos visiteurs ?

Harry lui avait rapporté les vantardises des pensionnaires françaises et Fleur lui avait dépeint le château de l'académie Beaux-Bâtons. Sans rien bouleverser de son Poudlard, Pierre-François avait magnifié celui-ci en gardant son style.

L'aile agrandie magiquement et rénovée dans le but d'accueillir les étudiants de Beaux-Bâtons et ceux de Durmstrang avait été pourvue de tout le confort nécessaire mais aussi d'un luxe de bon aloi. Harry et Jim en avaient admiré l'élégance et s'étaient moqué. Ayant eu les conseils d'un des designers de la jet-society internationale, il n'avait, disaient-ils, nul mérite. Il y avait toute la tendresse du monde dans ces légères taquineries qui étaient autant de compliments. Cela l'avait fait rire. Les chambres occupaient les deux tours de l'aile ouest. Pour chaque école, il avait fait aménager au rez de chaussée du bâtiment les séparant, une salle commune et une salle d'études dont les hautes fenêtres donnaient sur le lac ou sur la forêt interdite. Il avait voulu, les appartements des accompagnateurs, situés aux étages, vastes et somptueux. Harry avait ri en retrouvant "la patte de son grand-duc" dans la décoration.

— Quant à nous, allons prendre un remontant. Une tasse de café ou de thé ? Une liqueur ? suggéra Pierre-François. Vous ferez connaissance de mon corps professoral. Certains étaient déjà là, il y a cinq ans et vous seront familiers.

Il les guida vers la grande salle. Il sentit monter l'aura de Harry, la porte massive s'ouvrit devant eux. Il présenta d'abord Hermione puis ses collaborateurs tour à tour par ordre d'ancienneté.

— Fleur Delacour, professeur de métamorphose, formée par vos soins. Harry Potter, professeur de défense contre les forces du mal et le vainqueur du tournoi des trois sorciers précédent.

— Je me rappelle, fit la directrice avec un sourire qui pouvait passer pour aimable.

— Jim Spencer, qui dispense à Poudlard, ainsi qu'à l'université sorcière de Cambridge, le nouveau cours "étude de la politique moldue".

— Vous avez des professeurs moldus ? s'étonna le médicomage qui devait avoir noté l'absence d'aura magique de Jim.

— En effet, trois. Le troisième est Monsieur Habran, fit-il en désignant Gauthier, qui enseigne "l'étude des mœurs moldues" et la langue française.

— Vous leur accordez votre confiance ? insista l'homme.

— Tout à fait, railla-t-il. Depuis le début de cette année, nous avons aussi des assistants qui secondent les professeurs titulaires des cours de potions, sortilèges, vol sur balai, botanique, histoire de la magie, étude des trois magies. Les cours de divination et d'astronomie sont dispensés aux deux dernières années par Firenze, l'un des centaures de la forêt interdite, continua-t-il sans prêter attention aux murmures ébahis de ses invités. Enfin, le club de duel est encadré par nos professeurs contre les forces du mal, Messieurs Bill Weasley et Harry Potter, par Monsieur Jean-Baptiste Dalcourt qui remplace en ce rôle d'instructeur Monsieur Abelforth Dumbledore qui a pris une retraite méritée.

— Très jeune, constata Pascal Lemare qui adressa au Louisianais un salut chaleureux.

— "Aux âmes bien nées, la valeur n'attend point le nombre des années", répliqua Pierre-François. (5) Il est aussi l'assistant de Madame Narcissa Malfoy qui initie aux différentes magies. J'espère que vos étudiants auront à cœur de respecter nos us et coutumes et...

Harry ne l'écoutait plus. Très agité, Aymeric venait de surgir et lui parlait.

— Pas en fourchelang, Aymeric, enjoignit-il. Par politesse.

— Il y a un problème avec Max et des Français. Il faut y aller vite, Pa, il ne tiendra pas longtemps, même avec Sylvain et les filles pour l'aider.

Ils se mirent à courir. Le spectacle qu'ils découvrirent était pour le moins étrange. Maxence, dont la rage paraissait décupler les forces, écrasait de sa vindicte déchaînée un grand et massif étudiant de Beauxbâtons contre le mur. La baguette appuyée sur le cou du garçon, il attendait l'arrivée des secours. Trois autres inconnus le tenaient en joue, eux-mêmes menacés par des pensionnaires de première année : Sylvain, Typhaine et Alicia.

— Je peux savoir ce qui se passe ici ? tonna Pierre-François en s'agenouillant aux côtés d'Andrew qui semblait évanoui, tandis que Harry d'un simple sortilège de désarmement attirait toutes les baguettes à lui et les attrapait d'un unique mouvement.

— C'est le mec qui a tenté de violer Andy à Durmstrang ! s'écria Maxence dont la voix pleine de colère tremblait. J'avais oublié un parchemin en classe de potions, du coup j'étais à la traîne. Dès que ce salaud l'a aperçu dans le couloir, il lui a sauté dessus. Je l'ai vu mais j'étais trop loin. Andy a essayé de le repousser, il l'a insulté et frappé. L'autre lui a envoyé un Petrificus Totalus, Andy est tombé et, là, plus près, j'ai enfin pu intervenir. Merlin seul sait ce qu'il lui aurait fait.

Pierre-François ferma les yeux un bref instant, avant de se tourner vers l'assaillant.

— Le directeur de Durmstrang t'as laissé t'en tirer et s'est satisfait de t'expulser. Dans mon école, tu es soumis à son règlement. Tu es majeur. Une seule tentative d'agression sexuelle ou d'agression tout court sur mes élèves et ce sera le magenmagot et la prison d'Azkaban, expliqua-t-il d'un ton glacial. Tu as bien compris ?

— J'ai été renvoyé de Durmstrang à cause de lui. Il a foutu mon avenir en l'air, s'écria-t-il la voix pleine de rancœur. Je ne l'ai pas violé. J'avais seulement l'intention de lui donner une leçon parce qu'il m'avait aguiché. Un petit homo toujours en train de tortiller du cul devant tous, voilà ce que c'est. J'ai tenu à lui dire que je m'en souviendrais, asséna le malabar avec morgue. Il m'a porté un coup le premier, je me suis défendu.

Andrew libéré de son sortilège eut une exclamation indignée. D'un signe discret, Harry lui conseilla le silence.

— Par tes actes, tu es responsable de ton éviction, lança Pierre-François sèchement. Ne cherche pas, en plus, à t'en dédouaner et à charger le fardeau sur les épaules d'un autre. Assume. Ici, tous sont respectés quelle que soit l'orientation sexuelle qui n'enlève aucun mérite. Je n'ai jamais rien eu à reprocher à Andrew. Tu viens d'arriver et, déjà, je suis obligé de sévir. Crois bien que c'est la dernière fois que je fais preuve d'autant de mansuétude. Je vous les confie, ajouta-t-il à Pascal Lemare et Dominique de Merac, en désignant les trois restés à l'écart depuis son arrivée. J'espère qu'ils seront tous punis. Je dois retourner auprès de Madame Maxime, fit-il à ses compagnons.

— Va, chuchota Jim avec tendresse.

— Ça ira vous trois ? demandait Harry pendant ce temps en rendant les baguettes. La tienne, Sylvain. Typhaine. Alicia. Je ne veux plus avoir à vous les confisquer, fit-il d'un ton sévère. Andrew, Maxence, accompagnez-moi.

Après un ultime regard peu aimable aux anciens de Durmstrang qui avaient fait bloc avec leur condisciple, Maxence prit sans hésitation la main d'Andrew et le suivit.

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Les elfes s'étaient surpassés. Cuisine française et plats anglais s'étaient heureusement mariés tout au long du repas. Le propriétaire de L'aigle noir avait veillé personnellement à l'excellence du vin servi aux adultes. Il était d'ailleurs plutôt satisfait de lui-même. La grande salle avait été agrandie magiquement dans le but d'y installer une cinquième table qui accueillait tous les élèves de septième année, celle des professeurs avait doublé de dimensions. Tous était présents excepté Hermione rentrée se reposer auprès de Draco et Sylas. Aujourd'hui uniquement, il avait interdit les changements de table. Ils avaient subi les discours de Lucius qui était à sa gauche, puis de Georgina Spavin, la directrice du département de la coopération magique et, enfin, de Barry Adams dirigeant du département des jeux et sports magiques. Lui, après tant de bla-bla insipide, s'était contenté de souhaiter la bienvenue et bon appétit aux convives. À sa droite, Madame Maxime paraissait de bonne humeur malgré l'incident et le fait qu'il ne lui avait pas caché son mécontentement. Dominique de Merac et Pascal Lemare étaient ses voisins. Elle n'était pas dépaysée. Les discussions étaient bon enfant et générales.

Il lança un coup d'œil à ses amours dont il avait dû s'éloigner pour caser aux places d'honneur les grosses légumes du ministère. Harry riait des facéties de Sirius et Jim plaisantait avec Bill et Fleur. Ils étaient sages comme des images, ses chéris. Il ne les avait pas vus seuls une malheureuse seconde depuis l'arrivée des Français. Pourquoi, par Salazar, s'était-il persuadé que Dominique de Merac était une femme ? C'est un prénom épicène. Parce que le médicomage soignait des filles jusqu'à cette année où l'école était devenue mixte ? Il devait avoir environ son âge. Il avait un superbe corps athlétique, des yeux bleu très clairs contrastant avec ses cheveux foncés, des traits fins et agréables. Il se rappela le pressentiment de Harry lors de la première rencontre. Il se tiendrait loin. Très loin de ce magnifique prédateur.

— Tu sembles préoccupé, mon ami ? lui souffla Lucius.

— Tu vois l'homme brun assis à côté de Madame Maxime ? Nous l'avons croisé à Agde lors de notre dernier séjour là-bas, il discutait avec une lointaine cousine de feue mon épouse. Je me demande si c'est un hasard. Harry a dit à Jim que cet inconnu savait non seulement qui nous étions mais aussi que nous serions appelés à nous revoir.

— Et il avait raison, à son habitude, conclut Lucius. Il est très beau. Toi qui aime les hommes, il te plaît ?

Pierre-François dut avoir une mine étonnée car le Sang-Pur eut une grimace ironique.

— Tu l'as dit, il est séduisant. Il fut un temps où, de manière physique, il m'aurait plu. Oui. Mais je n'ai jamais aimé être le gibier, précisa-t-il. Et celui-là est un chasseur. Donc, je serais passé outre.

— Qu'arriverait-il si tu trompais Harry et Jim ?

— Ils ne le supporteraient aucun des deux. Nous nous séparerions.

— Si c'était Harry ? ou Jim ?

— Même résultat. Et je ne pense pas qu'il en sortirait indemne, ajouta-t-il après un instant de réflexion, en jetant un coup d'œil incisif au médicomage.

— Et politiquement ?

Pierre-François fixa son interlocuteur longuement, imaginant les conséquences qu'engendrerait une guerre entre eux, avant de soupirer.

— Mais peut-être est-il très innocent et n'a-t-il que des intentions tout à fait honorables, termina Lucius avec un sourire inquiétant.

Décidément, le ministre avait gardé quelques tics de son passé de mangemort.

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La porte de l'appartement se ferma sur eux avec un léger clac rassurant. Pierre-François s'appuya à l'huis en entraînant ses amours sur lui. Soudés en une étreinte passionnée, ils reprenaient leurs marques.

— On dresse le bilan ? suggéra Jim.

— Après la douche, gémit Harry. Je n'en peux plus.

C'est donc enfouis sous la couette qu'ils échangèrent leurs sentiments concernant la soirée.

— On croyait devoir se méfier uniquement des élèves de Durmstrang. Nous étions trop optimistes, ricana Harry.

Il serra Jim contre lui puis ils se blottirent entre les bras de Pierre-François.

— Oui, commenta Jim. Je n'ai pas du tout aimé sa morgue. Est-ce qu'un très jeune adolescent peut réagir devant l'assurance écrasante dont ce garçon plus massif que moi fait preuve ?

— Je comprends ce que tu veux dire pourtant, après son échec devant Maxence, son image de terreur a été bien égratignée. Et les petits n'ont pas hésité à l'aider, c'était assez impressionnant. Je suis fier d'eux.

— Il essayera de se venger, fit Pierre-François, on le lisait en ses yeux. Je crois que le professeur de défense contre les forces du mal était sincèrement indigné, l'autre ça le divertissait.

— L'autre. Tu avais raison, chuchota Jim en se frottant de façon lascive sur le corps de Harry. A son arrivée, il n'a pas été étonné de nous apercevoir, il savait nous trouver ici.

— La dernière chose dont nous avons besoin c'est un espion et un ennemi à l'intérieur de Poudlard, dit Harry tout en lui rendant ses attouchements. Je serais curieux de connaître le sujet de sa conversation avec ta vieille cousine Constance.

Rarement, le prénom de cette femme avait dû être murmuré sensuellement d'une voix enrouée par le désir. Pierre-François, sans interrompre ses caresses, eut un petit rire amusé.

— Es-tu certain de vouloir en savoir plus maintenant ?

— Non, souffla Harry sur ses lèvres. Là, je m'en fous.

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Après une matinée à l'université, Harry et Jim cherchèrent leur compagnon. Il n'était pas à son bureau. Pas non plus à l'appartement. La carte du maraudeur l'indiqua sortant de la nouvelle serre avec Neville et Hagrid.

— Il s'occupe de la première tâche, supposa Harry. Viens ! Il va à la grande salle.

Les deux accompagnateurs français qui paraissaient explorer les lieux les dépassèrent sans les voir. Dominique de Merac désigna de la tête avec un sourire railleur leur amant qui discutait avec Olivier Dubois, tout en regardant la fin du cours de Sirius. Pascal Lemare semblait réticent, néanmoins il suivit le médicomage qui se dirigeait d'un pas conquérant vers Pierre-François.

— Monsieur est en chasse, fit Jim d'un ton plein de mépris.

— Dangereux chasseur. Mais le gibier est beau, commenta Harry avec un clin d'œil complice. À nous de ne pas nous laisser faire. Bonjour, salua-t-il à la ronde lorsqu'ils furent à portée de voix. Nous allons déjeuner ? demanda-t-il à son chéri.

— Attention ! cria celui-ci.

D'un geste rapide de la main, il conjura un bouclier et redressa le balai d'Aymeric qui fonçait droit sur son père adoptif qui ne fut même pas effleuré mais plongea instinctivement.

— Beaux réflexes ! s'exclama Harry.

— Pa ! Tu n'as rien ? s'affola l'adolescent en se précipitant vers lui et en l'aidant à se relever. Soudain, j'ai perdu le contrôle. Je ne comprends pas. Cela ne m'était jamais arrivé. Le balai semblait pris de folie.

— On le fera vérifier au magasin d'accessoires de quidditch, le rassura Pierre-François. En attendant, tu peux prendre mon éclair de feu, Ay.

— Merci, Daddy, fit le garçon en fixant le sien d'un air nostalgique.

— J'irai le déposer. Ne te tracasse pas, ils ne mettront pas longtemps à te le réviser, dit Harry.

— Le propriétaire quitte sa boutique et apostrophe Harry quand il passe devant sa vitrine afin de lui montrer ses nouveautés, ricana Jim. Fais lui confiance, ça ira vite.

Harry adressa une grimace à son fiancé.

— Je n'y comprends rien, intervint son parrain, Aymeric est très soigneux avec son Nimbus et il vole bien mieux que les trois quarts des élèves. Même si mon meilleur élément est Cloud, termina-t-il en se tournant vers Pierre-François qui se rengorgea.

— On verra ce que Higgins, le patron de Sport-Balai, en dira. Il faut aller manger, non ? Madame Maxime va se retrouver seule à table, signala Harry en réduisant le Nimbus et en le fourrant dans sa poche.

Avec un léger rire amusé, Pierre-François saisit l'Élu du monde sorcier britannique par la taille, l'attira d'un mouvement possessif contre lui avant de réaliser l'endroit, sa position et de le relâcher illico.

— Et surtout, tu as faim, se moqua-t-il tendrement.

— Aussi.

Resté en retrait à leur proximité, Jim observait la réaction des deux français devant cette petite scène de bonheur quasi conjugal. L'un était surpris, le chasseur avait un air ulcéré qui l'étonna et lui donna matière à s'interroger. L'homme se reprit pourtant immédiatement lorsqu'il vit son regard.

— Alors c'est vrai, ils sont ensemble ? glissa le premier.

— Je pense que le monde sorcier entier est au courant, répondit Jim avec prudence.

— Nous savons d'où vient Vassier, alias de Lauzun, son club parisien "L'aigle noir", sa vie scandaleuse et libertine en monde moldu, son métier de designer pour la jet-society, c'est connu et vérifié, ricana-t-il. Son ascension au poste de directeur de Poudlard demeurera toujours un prodigieux mystère. Bien que, il y aurait une explication toute simple, fit-il avec un regard ironique vers le couple. Mais il y a tellement de rumeurs sur Harry Potter. On ignore où se situe la vérité.

— Vraiment ?

— On a parlé de parents abusifs qui l'ont martyrisé ce qui l'a rendu fragile psychologiquement et instable, de fausses fiançailles avec un moldu lui permettant de conclure les négociations de Liège, d'une alliance avec les partisans de Voldemort dans le but de lui succéder ce qui justifierait que Malfoy soit ministre, d'un pacte avec le diable pour être invincible et maîtriser la mort, de l'abandon d'une jeune femme enceinte après avoir enfermé son frère pour le faire taire, de garçons dont il est devenu tuteur afin de s'approprier leur fortune après le décès suspect des parents ou tuteurs... Si on devait croire ce qui se raconte, on lui attribuerait sans hésiter une paire de cornes et de sabots fourchus.

— Je vois que les sorciers français ont beaucoup de temps pour cancaner et aucun scrupule à déformer ou inventer des faits, railla Jim cette fois hors de lui. Excusez-moi, je vais retrouver mon fiancé.

Il les planta là sans autre forme de procès. Dans une impulsion provocatrice, il prit ses amours par la nuque et baisa leurs lèvres successivement.

— Allons manger, décida-t-il d'une voix ferme.

Alors que derrière eux retentissait le rire de Sirius, il les poussa vers la grande salle.

— Mon cœur ?

— « Dans un monde où l'information est une arme et où elle constitue même le code de la vie, la rumeur agit comme un virus, le pire de tous car il détruit les défenses immunitaires de sa victime », jeta-t-il avec hargne.

— ...

— C'est une phrase de Jacques Attali, un économiste et politicien français, précisa Jim.

— Tu nous expliques ?

— L'opinion des sorciers à l'étranger n'est pas flatteuse. Des ragots courent sur notre compte, résuma-t-il. Espérons qu'il y en ait de plus réalistes ou agréables que ceux qu'il vient de m'énumérer.

— Nous le savions, mon cœur. Je suis désolé que cela te blesse, déplora Harry atterré. De l'inédit ?

— Pas vraiment, soupira son chéri. Avoir séduit et laissé Ginny en mal d'enfant après t'être assuré du silence de son frère ? Où ton marché passé avec le diable afin d'acquérir l'invulnérabilité ? La base des autres est tirée des journaux. Transformée, amplifiée... Ils savent que tu es de Lauzun, P'ti loup.

— C'était inévitable, admit celui-ci. Je m'en doutais déjà. Madame Maxime n'était pas étonnée que je l'accueille en français. Il faut dire qu'en anglais, elle a un accent à couper au couteau... J'ai voulu ménager les oreilles de tous, plaisanta-t-il avec un clin d'œil complice.

— De Lauzun n'a pas à rougir de sa vie, mon ange. Moi, j'en suis très fier, déclara Harry.

— Tout comme moi, affirma Jim.

— De Lauzun le libertin ? Le nuisible ? rappela Pierre-François à ce dernier.

— C'est toi, fit le jeune moldu calmement.

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Trois jours plus tard, ils étaient une fois encore dans l'immense hall à attendre et guetter les eaux déjà assombries du lac. Ils en furent pour leurs frais car c'est dans les airs que grossirent quatre points clairs.

— Des dragons, s'exclama Jean-Baptiste le premier.

Des cris, des remarques stupéfaites fusèrent dans leur dos.

— Des Pansedefer ukrainiens, précisa Harry. Les plus grands.

— Mais pas les plus féroces. Ce sont les Magyar à pointes, tu en sais quelque chose, intervint Hermione.

— Quels frimeurs, lança Pierre-François avec un léger sourire ironique.

— Quand même, murmura Jim à ses côtés. Ce sont des grosses bestioles.

— Tranquillise-toi, ma tendresse, ils sont sous imperium. C'est la seule manière de se faire obéir de ces créatures. Il est impossible d'apprivoiser des dragons, lui souffla-t-il. Ils prendront leurs précautions et ne s'approcheront pas.

Les énormes bêtes lourdes de plusieurs tonnes, longues d'une dizaine de mètres se posèrent sur les abords du lac. Hagrid se précipita en marmonnant dans sa barbe qu'il ne voulait pas rater ça. Les jeunes gens avaient quitté les selles fixées sur les larges dos, s'étaient laissés glisser jusqu'au sol sur les écailles d'un gris métallique et gravissaient la pente. En tenues de cuir noir et capes écarlates, le port de tête droit, le pas décidé, ils avaient une allure fière et martiale en adéquation avec la façon de Durmstrang de voir l'état de Sang-Pur. Les dragonniers, eux, s'apprêtaient déjà à repartir sur leurs extraordinaires montures.

— Ils ne se reposent pas ? chuchota Jim comme si les mastodontes allaient l'entendre et venir l'attaquer s'il se manifestait.

— Si, mais pas ici. Ils vont certainement chercher des grottes dans le flanc des falaises et retourneront demain à l'aube.

— Belle entrée fracassante. Ces demoiselles en sont toutes émoustillées, railla Hermione.

Un personnage étonnant précédait les élèves. Grand et sec, il était habillé de ce que l'on pouvait qualifier d'armure de cuir, chaussé de hautes bottes de cavalier, il avait une silhouette de conquistador bien plus que de viking. Là s'arrêtait pourtant la ressemblance. Âgé d'une soixantaine d'années, il avait des cheveux plaqués en arrière sur son crâne, aussi pâles que ceux de Draco, une courte barbichette de mousquetaire plus rousse que blonde, un nez droit et fort, des pommettes hautes et proéminentes dénonçant une origine slave ou russe, des yeux foncés, légèrement bridés et profondément enfouis dans les orbites. Il promena un regard acéré sur ceux qui l'attendaient et, bien que cela ne dura qu'un instant, chacun se sentit fouillé jusqu'au tréfonds de lui-même.

Du bout des lèvres, il salua tout d'abord Madame Maxime, ensuite Pierre-François qui comprit immédiatement que celui-là les méprisait. La directrice de l'académie Beauxbâtons parce qu'elle était une sang mêlé, lui parce qu'il était homosexuel. Le premier contact fut donc froid. Le cérémonial du vendredi se reproduisit. Escorté, par sécurité, de Justin et Phyllis la préfète de Serdaigle, Cloud pilota les étudiants dans les quartiers qui leur étaient réservés, tandis que Polliatov le suivait vers la grande salle pour une légère collation : thé et gâteaux. Il vit Harry et Madame Maxime échanger un regard de connivence dans le dos du directeur de Durmstrang qui le déconcerta. Que lui cachait son petit homme ?

Polliatov lui présenta ses accompagnateurs, professeurs de potions et de métamorphose. Le premier était un vieux bonhomme rabougri aux cheveux rares. Des lorgnons surmontaient un nez camus et protégeaient des orbes délavées. Il portait le nom d'Amund Nynorsk. Le second n'était autre qu'Evgeni Levski, ancien poursuiveur de l'équipe nationale de Quidditch de Bulgarie. Si l'on partait du principe qu'ils aideraient leur champion à préparer les épreuves, il avait fait des choix plus judicieux que Madame Maxime.

Ce fut alors au tour de Pierre-François d'annoncer ceux qui se chargeraient dans les prochains mois d'instruire ses ouailles. Le sorcier détailla avec intérêt Harry quand vint son tour et interrompit la litanie de noms d'un geste autoritaire qui déplut fortement au directeur de Poudlard.

— Igor Karkaroff m'avait parlé de vous. C'était un ami charmant, tout comme son frère Vassili tué à la bataille de Stonehenge, lança-t-il à son compagnon. De votre main, je crois ?

Le tout était dit d'un ton mielleux mais l'expression haineuse des yeux démentait cette feinte bonhomie. Soudain, le silence s'était fait autour d'eux. Pierre-François se remémora l'invocateur qui d'une voix fanatique avait récité la formule ramenant Grindelwald à la vie.

— Ils avaient tous les deux de bien malheureuses relations, constata Harry. De bien dangereuses ambitions. Parfois la sauvegarde du monde sorcier a des exigences auxquelles on ne peut qu'obéir, même si c'est à contrecœur.

— A contrecœur ? ricana Polliatov.

— Je n'ai jamais pris aucun plaisir à jouer les justiciers ou les combattants, je ne fais qu'accomplir mon destin qui est de défendre de mon mieux notre univers. Croyez-moi, c'est une malédiction.

Le sérieux avec lequel c'était dit accentuait la portée de chaque parole. Cela l'émut plus qu'une rebuffade. Son tendre amour était résolu, inébranlable. Il n'aimait pas ça, mais le ferait coûte que coûte. C'était une mise en garde.

— Madame Narcissa Malfoy initie aux trois magies, continua abruptement Pierre-François après un coup d'œil tendre à son homme, secondée par Monsieur Jean-Baptiste Dalcourt. Monsieur Jim Spencer a développé un nouveau cours ici, mais aussi à l'université de Cambridge : l'étude de la politique moldue. Monsieur Habran familiarise aux mœurs moldues et à la langue française, Madame...

— Des professeurs moldus qui enseignent à des sorciers ? Impossible ! s'exclama, de sa voix de baryton avec un fort accent scandinave, son voisin scandalisé.

Il se maîtrisa et s'efforça de répondre calmement.

— Personne n'est mieux indiqué pour expliquer tout ce qui les concerne que les intéressés eux-mêmes. L'ouverture sur le monde moldu est devenue, à cause de Voldemort et ses mangemorts, une nécessité, fit-il valoir fermement. Si nous voulons que ça se passe bien, il faut nous en donner les moyens.

D'une voix froide afin de ne plus être interrompu, il termina sans fléchir sa présentation. Pourtant du coin de l'œil, inquiet, il observait ses amants qui, tous les deux pris à partie, avaient leur visage des mauvais jours.

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La cinquième table accueillait les étudiants de septième des quatre maisons de Poudlard, les vingt-huit français et les vingt-cinq élèves de Durmstrang. Un lourd silence y régnait. L'entente avec ceux de l'académie Beauxbâtons avait, jusque là, été cordiale excepté avec le groupe des quatre anciens de Durmstrang mis à l'écart depuis le problème avec Andrew et Maxence. Ce soir était différent. Des éléments perturbateurs étaient venus bouleverser l'équilibre précaire établi. Cinq ans auparavant, Albus avait laissé les visiteurs choisir où s'asseoir. Lui avait décidé d'une autre disposition pour des raisons stratégiques. Les étrangers à l'école étaient trois fois plus nombreux cette année et il désirait les tenir à l'œil, les rapports des garçons de Durmstrang avec les plus jeunes dont Maxence et Andrew seraient limités, plusieurs septièmes étaient membres de la Fratrie et sauraient réagir en cas de conflit. Il espérait avoir songé à tout.

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Quelques flocons de neige précoces étaient tombés en fin de journée. Pour Harry, c'était synonyme de feu perpétuel dans la cheminée. Il avait aussitôt réclamé celui-ci. Pierre-François avait ri et Jim levé les yeux au ciel. Il repoussa la couette, ils n'en avaient vraiment pas besoin. Il s'étira avec délices sur le corps de Pierre-François qui grogna doucement et resserra son étreinte, il caressa l'épaule nue de Jim qui protesta. Rien ne l'empêcha d'effleurer des lèvres tous les morceaux de peaux blondes à sa portée. Il aimait les voir ainsi abandonnés dans le sommeil. C'était un instant précieux que celui du réveil entre leurs bras. Surtout en ce moment. Il s'y lova à nouveau.

Le premier week-end avec les délégations étrangères commençait ce jour-là. La matinée, Jim et lui seraient à Cambridge. En début d'après-midi, une sortie à Pré-au-lard pour permettre aux élèves de faire leurs achats de Noël était prévue. Sous sortilège de désillusion, sous leur forme d'animagus ou sous leur apparence réelle pour les professeurs, les membres de la fratrie seraient sur le qui-vive afin d'assurer la sécurité de tous le plus discrètement possible. Il enroula autour de son doigt une des longues mèches claires de son chéri. Dominique de Merac ne ratait pas une occasion de se trouver sur le chemin de celui-ci qui paraissait s'en soucier très peu, ignorant ses œillades ou ses plaisanteries foireuses. En leur présence à Jim et lui, on ne peut pas dire que le Français avait envers le directeur des gestes équivoques, mais ses regards appuyés en disaient trop. Cela ne lui plaisait pas. Sans cours à donner, le séducteur passait son temps entre la bibliothèque, l'infirmerie, errait dans le parc ou aux abords de la forêt interdite. Il imaginait souvent le bellâtre poursuivant son amant de ses assiduités, le poussant en ses derniers retranchements. Faisait-il de l'effet à Pierre-François ? Son corps le tentait-il ? Le penser lui arrachait le cœur. Sa raison se devait de surmonter ses craintes irrationnelles, il se morigénait, se fustigeait même. Son homme l'aimait, il pouvait lui faire confiance.

Tous les élèves, que ce soit de Durmstrang ou de Beauxbâtons, s'étaient inscrits au club de duel en plus des habitués et se réuniraient à dix-sept heures. Après avoir discuté avec ses compagnons, Bill et Jean-Baptiste, ils avaient décidé d'utiliser la salle sur demande. Il suffirait qu'il s'y faufile avant la réunion pour qu'elle prenne la forme imaginée : celle d'une salle d'entraînement modulable, capable de fournir des conditions, des lieux répondant à leur demande. Elle s'ouvrirait à l'approche de chaque participant ou spectateur. Puis disparaîtrait pour renaître, la semaine suivante, différente. Ils avaient fait appel à Sirius, Sylas, Draco, Jareth afin de compléter l'équipe. Ils ne seraient pas trop de sept sorciers pour encadrer tant de monde si des étudiants se mettaient en tête de transformer cette compétition sportive amicale en quelque chose de dangereux. C'est essentiellement un combat et il était méfiant quant aux dispositions des élèves de Durmstrang. Tous avaient eu un comportement exemplaire jusque maintenant, mais Maxence et Andrew prenaient part au club depuis le début de l'année. Un malheureux accident est si vite arrivé.

Pascal Lemare avait proposé son aide et il n'avait pu la refuser. La position du professeur lui paraissait floue. Il ne lui croyait pas de réelles mauvaises intentions. Il avait essayé plusieurs fois de parler à Jim, certainement dans le but de s'excuser de sa bévue. Son fiancé l'avait évité. Cela ne pourrait durer indéfiniment mais Jim était têtu. Il lui avait confié la façon méprisante dont l'autre avait médit de Pierre-François qui, elle, ne devait rien aux ragots. Ragots dont son homme avait évité soigneusement de lui relater toute la teneur afin de ne pas le blesser.

Il baisa le léger creux en dessous de la pomme d'Adam avant de nicher le visage dans son cou à la recherche de cette odeur si humaine, si indispensable à sa vie qu'il respira doucement. Dans son dos, Pierre-François suivit le mouvement.

— Arrête de remuer, lui reprocha-t-il d'une voix embrumée de sommeil.

— Dors, mon ange, souffla-t-il.

Peut-être était-ce un peu tard. Les longues mains caressèrent ses hanches, sa taille et l'enlacèrent. Serré sur le sien, le corps de Pierre-François s'éveillait. Sensualité. Harry se tourna afin de se trouver à moitié sur lui, la joue contre la sienne.

— Quelle heure est-il ?

— L'heure de se lever, répliqua-t-il avec une grimace.

— Harry ?

— Encore un peu, exigea-t-il.

— Ce soir, nous ne dînerons pas à Poudlard, lui murmura Pierre-François. Hermione me remplacera. Ce sera son premier réel contact avec eux, railla-t-il. Je lui souhaite bien du plaisir. Ce sera aussi l'un des derniers avant que Narcissa la remplace pendant la fin de sa grossesse. Ne te tracasse pas, Draco et Sylas seront là pour l'épauler. Peu à peu, il nous faut retrouver une certaine liberté. Nous ne tiendrons pas le coup autrement.

— C'est ton soupirant qui va être déçu, ricana-t-il.

— Harry. Regarde-moi, mon doux amour. Je suis très très amoureux de mes compagnons. J'ignorais même que des sentiments aussi forts puissent exister. Rien n'est plus important que vous deux, cesse de te morfondre.

— Qui est-il vraiment ? Un curieux ? Un séducteur ? Ou un espion ?

— C'est la question, intervint Jim, enfin réveillé, en les embrassant tendrement l'un, puis l'autre.

— Tu n'as pas demandé une enquête sur lui à Lucius ? se moqua Pierre-François après avoir rendu baiser pour baiser.

— Pas encore de résultats, grogna Harry. Je n'ai que les données de Madame Maxime à qui je ne peux pas faire part de mes soupçons sans quelque chose de plus tangible que mes inquiétudes amoureuses. Il n'est à Beauxbâtons que depuis septembre. Elle l'a engagé suite à la défection d'un de ses potionnistes car si monsieur est médicomage, sa spécialité ce sont les potions. Un vrai génie, paraît-il.

— Mais alors pourquoi n'enseigne-t-il pas ? s'enquit Jim perplexe.

— Mystère. Parce qu'il y a déjà trois professeurs à Poudlard ? Ou que son but n'était pas celui-là ? D'après Madame Maxime, il a beaucoup insisté pour être du voyage, précisa Harry.

— Tu sembles au mieux avec notre chère directrice ?

— Sans en être membre, elle a collaboré à plusieurs reprises avec l'Ordre du Phénix. Avant la bataille de Poudlard, elle a, avec Hagrid, essayé de rallier les géants à notre cause et les a incités à combattre Voldemort. Ils ont échoué. Plus récemment, elle a discuté avec le ministre de la magie français au sujet de l'ouverture au monde extérieur. Si elle n'a pas été jusqu'à prendre des professeurs moldus, elle a, cette année, créé de nouveaux cours. Facultatifs, il est vrai, mais c'est un premier pas. Elle sait qui tu es réellement, fit Harry en accentuant le dernier mot.

— Comment ?

— Je le lui ai dit avant qu'elle accepte d'inscrire l'académie de Beauxbâtons au tournoi. Elle connaît tes origines, l'assassinat du petit, ton désespoir et ta reconstruction en monde moldu dans le personnage de de Lauzun, le fait que tu aies désapprouvé ton frère et aies contribué grandement à la bataille de Stonehenge. Que tu es membre de l'Ordre du Phénix aussi. Le reste ne regarde que toi.

— Tu aurais pu me prévenir.

— J'aurais pu, oui. J'avais peur que tu me reproches mon immixtion dans tes affaires, reconnut-il.

— Tu es mon homme, souffla-t-il. M'aider est normal, j'en ferais autant. Je crois te connaître et chaque fois, tu me surprends. Tu veux tout savoir, que je sois à toi totalement, murmura-t-il tout contre sa tempe. Tu ne tolères aucun jardin secret et puis, parfois, tu as ce genre de scrupule...

— Tout savoir de toi, oui. Pour mieux t'aimer. Et le garder pour moi. Pas le confier à d'autres. Je n'ai pas à intervenir dans ton travail sans ton assentiment.

— Alors pourquoi ? s'étonna-t-il.

— Même si je trouve que cette compétition est organisée à un mauvais moment, je ne voulais pas qu'elle te fasse l'affront de refuser, avoua Harry. Tu es quelqu'un d'extraordinaire. Je lui ai seulement donné l'occasion de le découvrir.

Ému, il resta muet. En sept mois, ils en étaient arrivés à former un trio équilibré et soudé où chacun avait une place marquante. Il pensait qu'il serait toujours plus proche de Harry que de Jim, comme Jim le serait de son fiancé, pourtant il les aimait tous les deux d'un amour intense, passionné.

— Il est l'heure, leur fit-il en les poussant hors du lit, malgré son peu d'envie de les laisser.

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Avec l'aide de ses compagnons, Harry avait imaginé la salle sur demande telle qu'elle se présentait. Huit longues estrades entourées de hautes protections invisibles pour empêcher les sorts de s'égarer vers les côtés. On n'est jamais trop prudent. Une tribune pour des spectateurs. La possibilité pour les étudiants de circuler entre les lices lorsqu'ils auraient terminé leur propre affrontement. Le club de duel qui n'était qu'un complément au cours de défense contre les forces du mal s'offrait des airs de grande compétition sportive.

Bill divisa les élèves de Poudlard en huit groupes en prenant soin d'intégrer dans chacun au moins un membre de la fratrie. Harry avait demandé à ce que Cloud et Justin restent à proximité de Maxence et Andrew, il les mit donc ensemble pour former un des noyaux. Puis il répartit les garçons de Durmstrang et enfin les étudiants de Bauxbâtons mélangeant les éléments afin qu'ils se tiennent tranquilles. Les accompagnateurs avaient tenu à assister aux duels du siècle. Les distractions, il faut le reconnaître, étaient bien rares à Poudllard. Hermione, Jim leur tenaient compagnie. Du coin de l'œil, Harry vit le quatuor composé d'Aymeric, Sylvain, Typhaine et Alicia se faufiler devant les adultes et s'asseoir parmi les curieux.

Pierre-François tint à rappeler les consignes. Le salut à l'adversaire, les pas de recul et surtout l'interdiction d'utiliser des sorts douloureux ou dangereux. Il insista sur le fait que l'acquisition de la précision, de la rapidité mais aussi de la puissance des sortilèges était le but du club de duel. Une malsaine rivalité ou les règlements de comptes privés n'y avaient pas raison d'être. Ensuite, il déclara la session ouverte.

Harry ne quittait pas des yeux les champions : Justin un masque railleur peint sur la figure et un garçon de Durmstrang. Ce dernier n'était ni grand, ni imposant, à la vérité, il ne payait pas de mine, mais une envie de vaincre comme il en avait peu vu assombrissait son regard perçant. Il ne lui fallut que quelques minutes pour désarmer un Justin trop sûr de lui. Excédé, Harry fixa celui-ci qui haussa les épaules, avec un air fataliste. Il soupira. Ce n'est pas la première fois qu'un excès de confiance jouait des tours à son protégé pourtant il ne se corrigeait pas de son défaut. Il fut remplacé par Maxence. La Française qui lui faisait face était bonne duelliste. Ses sorts étaient intenses, bien ciblés. Son manque de réactivité, de combativité était sa faiblesse. Très vite, l'adolescent le remarqua. Il pressa la cadence, ne lui donnant pas le temps de réagir. Malgré son jeune âge, il gagna haut la main laissant son vis-à-vis dépité. Harry lui asséna une petite claque amicale sur l'épaule et le garçon eut un de ces sourires magnifiques qui illuminaient son visage.

Les joutes se succédaient. Il percevait parfois des exclamations, des rires. Il aurait voulu faire le tour des lices, voir comment Jean-Baptiste ou Pascal Lemare s'en tiraient avec les adolescents, mais il ne pouvait s'absenter. Enfin, arriva l'ultime tournoi de son côté. Andrew affrontait un élève de Beauxbâtons. Le gamin se défendait bien. Il mit son adversaire en difficulté plusieurs fois avant d'être surpris, lors d'un moment d'inattention étonnant, par un Confundo immédiatement suivi d'un Incarcerem qui sonnèrent sa défaite. Un léger ricanement sur la droite attira son attention. L'ancien élève de Durmstrang contemplait sa victime habituelle avec haine et mépris. A coup sûr, il était responsable du désengagement de l'adolescent. Il lui lança un regard d'avertissement.

Avant de s'éloigner, il les félicita tous, les remercia de leur présence. Pendant un moment, il observa, aux côtés de Dray, quelques échanges entre Fabian et un étudiant de Durmstrang avant de se diriger vers la tribune où patientait son fiancé depuis plus de deux heures et demi. Il sursauta lorsqu'il vit, devant une des estrades, son homme et à ses côtés Dominique de Merac beaucoup trop proche à son goût. Ce dernier se pencha vers Pierre-François, lui parla et il entendit le rire de son amant. Il serra les poings. Ses ongles s'enfoncèrent dans ses paumes et c'est cette douleur qui lui fit refuser la souffrance qui broyait ses entrailles. D'un pas nerveux, il marcha vers son compagnon. Sans ménagement, il posa une main captatrice sur la taille de celui-ci.

— Intéressant ? s'enquit-il d'un ton bref.

La rage au ventre, Harry le dévisageait sans aménité.

— Non. Il y en a peu qui sortent du lot. Tu le sais, nous en avons discuté ce matin.

Pierre-François espérait qu'il comprendrait le double sens de sa phrase.

— Jean-Baptiste se débrouille ? demanda Harry sans répondre.

Son chéri lui dérobait son regard. Il avait perdu de vue que le jonc d'or à son poignet était plus bavard que ses yeux. Les filaments carmin qui salissaient le bleu profond des gemmes lui contaient son déchirement. Qu'avait-il cru surprendre ?

— Sans aucun problème. Malgré sa jeunesse, il a de l'assurance à revendre. Un de Durmstrang a tenté de faire le malin, il l'a remis à sa place sans hésiter, railla-t-il. Ses explications sont claires. Son petit accent et ses iris de braise séduisent les demoiselles, s'esclaffa-t-il avec un clin d'œil complice.

— Elles vont un peu oublier leur directeur, se moqua son amour.

— Dominique − il le vit se raidir parce qu'il l'avait appelé par son prénom − me trouvait trop critique et estimait qu'une démonstration s'imposait, avec un adversaire digne de moi. Bien sûr. Toi de préférence, compléta Pierre-François d'une voix tranquille.

— Un duel contre toi ? Je croyais que nous n'en étions plus là depuis longtemps, ricana Harry.

— Cela ne pourrait être qu'un jeu, mais je dois reconnaître que je n'en ai pas envie. Jim nous a assez attendu. Il doit s'ennuyer ferme. C'est le dernier affrontement, fit-il en montrant les deux élèves qui patientaient. Après, nous passerons la soirée en amoureux tous les trois.

Fugacement, il mélangea leurs doigts, caressa le bracelet d'appartenance qui redevint bleu sous ses doigts. Pierre-François lut l'étonnement sur le visage de son compagnon devant cet attouchement en public et n'eut qu'une envie : baiser la bouche qui esquissait un léger sourire heureux.

— Tout s'est parfaitement déroulé, constata Pascal Lemare qui s'était approché.

— En effet. Ils ont encore beaucoup à apprendre, nota Sirius. Vous avez un club de duel à Beauxbâtons ?

— Non. Je ne vois pas quand planifier ça en plus des cours. J'ai un emploi du temps surchargé, avoua le professeur.

— Vous devriez y penser, développa Harry. Notre ancien directeur, Albus Dumbledore pressentant les événements qui n'allaient pas tarder à nous bouleverser, autorisa le professeur de défense contre les forces du mal à le mettre sur pied dès 1992. Il sentait la nécessité d'entraîner ses étudiants à l'art du combat. Il fut supprimé sous la dictature de Dolorès Ombrage, ironisa-t-il. Ensuite, le club de duel fut placé sous la responsabilité de chaque directeur de maison. Certains ne l'ont jamais organisé. Pourtant, beaucoup d'élèves conscients qu'ils avaient à construire leur avenir, on cherché une solution pour progresser d'abord en prévision de la bataille de Poudlard contre Voldemort et ses mangemorts, puis de celle de Stonehenge contre Dolorès Ombrage et La loge sorcière. En dehors de ces lices, fit-il en les désignant d'un vaste geste, ils sont capables, dans un véritable conflit armé aussi bien sorcier que moldu, de se défendre. De défendre le monde sorcier. Ils l'ont déjà fait à nos côtés à Stonehenge. Car nous les familiarisons aussi au combat de rue moldu. Avec ce qui se prépare, ce n'est pas superflu. Et je ne crois pas que la France, cette fois, soit épargnée, précisa-t-il.

— Ce qui se prépare ? ricana Dominique de Mérac. Le monde sorcier est on ne peut plus calme.

— Il semble paisible, rectifia Draco soutenant illico son ami d'un ton bref. C'est complètement différent.

Comme Harry, il ne supportait pas le Français, ses manières hautaines, ses faux sourires, ses œillades à Pierre-François. Il l'avait jugé au premier regard de défi que l'autre lui avait adressé. Oui, il était le meilleur ami du Survivant. Oui, il le protégerait, coûte que coûte, de tout. De tous. Sous prétexte de faire des promenades, l'homme fouinait partout, de la forêt interdite aux classes inoccupées. Un soir qu'Hermione voulait absolument un morceau de pudding aux cerises, il l'avait croisé dans le couloir des cuisines où il s'était perdu, dixit. Il faisait ami-ami avec ce balourd d'Hagrid toujours trop bavard, avec cette folle de Sibylle Trelawney qui avait très peu goûté l'arrivée de Firenze sur son territoire. Il avait assisté plusieurs fois aux cours de potion d'Horace Slughorn qui avait accueilli à bras ouverts ce confrère, ce Sang-Pur prétendument descendant de l'ancienne noblesse française. Il questionnait les portraits et les fantômes. Très habilement, il accoutumait les habitants de Poudlard à sa présence. Il usait la défiance de certains. Et attisait celle d'autres.

Lui n'attendait qu'une occasion où l'autre serait moins sur ces gardes pour explorer un peu ce cerveau plein d'intentions suspectes. Il en avait discuté avec Sylas. Celui-ci d'ailleurs l'incitait en ce moment même par le lien à plus de modération. Il ne fallait pas éveiller les doutes du Casanova. Casanova qui rencontrait peu de succès auprès de Pierre-François qui faisait preuve de la même amabilité envers lui qu'envers tous les invités. Ni plus, ni moins. Souvent le regard de Harry suivait son compagnon. Il y lisait la jalousie qui possédait son ancienne Némésis et qu'apaisait sans peine son amant d'un coup d'œil, d'une parole, d'une caresse tendre. Leur amour réciproque était évident. Il était bien plus solide que ne le croyait le Don Juan de pacotille. Jim avait une attitude opposée, il le voyait épier le mangeur de grenouilles avec curiosité et méfiance. Jamais Pierre-François.

— Nous aurons fort à faire afin que les deux univers ne se heurtent pas, intervenait-il justement d'une voix calme et sûre. Trop de politiciens ambitieux ont envie de prendre le pouvoir d'un côté ou de l'autre. Trop de personnages avides pensent qu'un conflit leur apportera une partie du gâteau. Nous nous sommes battus pour les accords de Liège mais que se passerait-il si ceux-ci étaient dénoncés ? Les moldus ne font que tolérer le monde sorcier. Pourtant, ils sont tellement imbriqués l'un dans l'autre que les moldus ne pourraient le détruire sans sacrifier le leur et vice versa. Certains le réalisent, d'autres non. Maintenir l'équilibre actuel est un exercice difficile. Des meurtres perpétrés dont celui du ministre de la magie portugais ne sont que les prémices de ce qui se trame. Les manœuvres politiques sont une autre manière de parvenir à des fins dommageables.

— Depuis la signature du Code International du Secret Magique en 1689, notre monde était caché et "toléré" comme vous dites, fit Pascal Lemare, pourquoi vouloir une ouverture vers l'extérieur ?

— Voldemort ne nous pas laissé le choix, développa son mari à son tour. Nous vivions en parallèle tout en nous ignorant. Sa folie a attiré l'attention des gouvernements. Les exactions commises en monde moldu : des crimes, des viols, des tortures, des destructions entraînant de nombreuses morts, les ont émus. Ils ont réalisé que, malgré leur armement sophistiqué, leur arme nucléaire ou biologique, un mage noir créait avec ses seuls pouvoirs beaucoup de dégâts. Ils ont peur. Lorsque nous avons débuté les négociations à Liège, ils exigeaient que nous nous remettions entre leurs mains. Purement et simplement.

— D'autres tels les pays méditerranéens, très catholiques, étaient prêts à reprendre la chasse aux sorcières moyenâgeuse, railla Harry. Après plusieurs jours de tractations, grâce à la position favorable de quelques délégués européens, dont le père de Jim, nous avons abouti à un consensus garantissant la non-ingérence, le respect des créatures magiques, l'interdiction d'expéditions scientifiques. Accords qui ont été honorés mais qui ne plaisent pas à certains.

— Vous n'avez rien de concret, fit le bellâtre en haussant les épaules.

Harry le regarda, les yeux ronds d'étonnement. De quoi parlait cet abruti ? Après tout, il ne pouvait rien en espérer de mieux.

— Il est vrai qu'en trois mois, l'assassinat d'un ministre, une tentative de meurtre sur la personne de Harry à la Nouvelle-Orléans, l'attaque de Pierre-François et ses élèves à Pré-au-Lard, la parution dans la presse de photos compromettantes prises alors que nous aidions des amis à sortir d'un piège tendu soi-disant par d'anciens Mangemorts précisément le soir avant la conférence internationale des sorciers ne sont que broutilles. Pas de quoi fouetter un fléreur, ricana Jim.

Draco rit. Spontanément, Jim employait de plus en plus fréquemment des locutions sorcières.

— Vous avez des ennemis, fit l'autre. Le contraire serait surprenant. De là à imaginer un complot international...

Il leva les yeux au ciel. Qu'il était agaçant. Jareth fit entendre un petit claquement de langue exaspéré qui résumait ce qu'il pensait de l'individu.

— En effet, conclut pourtant Pierre-François aimable. Laissons la politique et ses turpitudes pour un autre moment. Nous rentrons, mes amours ?

Jim lui sourit. Devant les Français, leur compagnon profitait de chaque occasion offerte pour insister sur leurs liens. Si Pascal Lemare semblait s'en moquer comme de sa première chemise, il voyait à chaque fois se peindre sur le visage de Dominique de Merac une fugitive expression de mépris et de dépit. Le médicomage se reprenait très vite, redevenait le séducteur attentionné et charmé par Pierre-François. Pourtant, Jim croyait qu'il n'était pas gay. Que les relations entre hommes le dégoûtaient. Sans plus que des impressions, il avait gardé son idée pour lui et continuait à observer son jeu malsain. Leur loup essayait d'être naturel envers leurs invités, quels qu'ils soient, jouant son rôle de directeur affable. La jalousie manifestée par Harry ne lui facilitait pas la tâche mais accréditait leur absence de soupçons.

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Pierre-François s'affairait à préparer le dîner, Harry faisait prendre le bain à Lily et Jim était au téléphone avec William.

— Voilà une demoiselle propre comme un sou neuf, plaisanta Harry qui repoussa d'une main tendre les boucles brunes et humides qui lui tombaient devant les yeux. Tu as besoin d'aide ?

— Non, c'est prêt.

Il se tourna vers son compagnon dont le portable sonnait. Harry fixait d'un air étonné le nom qui s'affichait sur l'écran.

— Gellert ? Bonsoir. Un problème ?

— ...

— Oui. Quand ?

— ...

— Demain vingt-et-une heures. Oui. Au castel, cela vous convient ? Nous y serons.

— ...

— D'accord, fit-il avant de raccrocher. Il veut nous voir. Il a obtenu quelques éclaircissements, a-t-il dit. Tu sauras te libérer ?

— Je serai là, affirma Pierre-François. Jim de ton côté, des informations ?

— Mon père a le résultat de l'enquête menée à l'ambassade des Etats-Unis. Il n'y a aucun Caine Cavertley dans les services et pas de nouvel employé depuis plus d'un an.

— D'accord, murmura Harry. Donc, nous avons un Caine Cavertley, capitaine des forces spéciales qui démissionne sans un regret à la suite d'une histoire louche où sont morts deux militaires. Il est toutefois payé pour une fonction fantôme à l'ambassade des Etats-Unis à Londres où il n'a jamais mis les pieds. Il bénéficie d'un visa de travail et, je suppose, de l'immunité diplomatique. Nous savons, nous, où il est et ce qu'il y fait. Il nous manque pour quoi et pour qui. De ce côté là, nous n'avons pas avancé d'un pas et...

— Soirée tranquille en amoureux, grommela Pierre-François dépité.

Harry s'interrompit net.

— Désolé. On n'en parle plus, mon ange, dit-il en l'enlaçant. Mangeons. Après, on pourrait peut-être regarder "Sleepy Hollow, la légende du cavalier sans tête" ou "Matrix" ?

— Il y a aussi "Il faut sauver le soldat Ryan", intervint Jim. Il n'a pas l'air mal du tout.

— Tirage au sort ! décréta Harry.

— La dernière fois, tu as triché ! s'exclama son fiancé.

— Mais je vous l'ai dit et on a recommencé. Ce n'était qu'une taquinerie. Vous n'y aviez vu que du feu, se moqua-t-il avant d'enfourner une bouchée des lasagnes maison que Pierre-François réussissait si bien. Délicieux, chéri.

Le Sauveur du monde sorcier décida d'oublier celui-ci. Pour un soir.

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(1). Citation de Michel Carré issue de Livret de Galatée (opéra-comique de Victor Massé)

(2). Harry Potter et la coupe de feu

(3). Citation d'André Gide

(4). Dès 2009, les associations propriétaires du fort ont fait aménager les alentours du château et transformer les jardins dont la création datait de 1930 en de plus impressionnants de style Tudor avec jets d'eau et roseraies qui sont devenus, en peu de temps, un des buts de promenade favoris des touristes. Un salon de thé complète l'ensemble.

Le château, lui, a été aménagé, consolidé pour la visite des touristes en 2012 avant les jeux olympiques. L'accès y est libre et gratuit.

En fin 1999, époque de notre récit, il n'y avait donc que des jardins et un petit pont de bois qui les reliait au fort en ruine considéré comme dangereux.

(5). Le Cid de Pierre Corneille

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