Bonjour mes petits mouflons ! Merci pour vos adorables retours sur le précédent chapitre, je suis contente que cela vous plaise ;)

Je tiens à mettre un WARNING sur ce chapitre. Il va peut-être vous paraître dur, ou surprenant. J'espère, en tout cas, qu'il ne vous laissera pas indifférent.

Bonne lecture !

RaR anonymes :

Guest : Bien sûr que ça va partir en cacahuètes, c'est ça qui est drôle ;p Merci pour la review :)


Juillet 1982 – Mycroft, neuf ans, double grand frère

La maison était calme. Sherlock et Eurus étaient avec Papa et Maman, sur la plage en bas de la maison. Eurus avait fêté sa première année quelques mois plus tôt. Mycroft en aura neuf dans une semaine. C'était l'été à Musgrave, et il faisait beau et chaud. Sherlock courait partout à s'en épuiser, pourtant infatigable boule d'énergie. Eurus essayait vainement de suivre son frère, sans y parvenir, encore trop petite et trop bébé. Elle se contentait d'essayer très fort, et de se plaindre et pleurnicher dès que quelque chose la frustrait.

Mycroft aurait pu suivre tout le monde dehors, et faire des ricochets, comme il aimait le faire, et tenter d'apprendre à Sherlock, savait-on jamais, des fois que son cadet soit capable d'arrêter de courir pour comprendre le mouvement de torsion du poignet absolument vital à la réalisation d'un beau ricochet.

Mais quand ses parents le lui avaient proposé, il avait secoué la tête pour refuser. Parfois, il éprouvait le besoin d'être seul. De retrouver Musgrave comme la maison ne le serait plus jamais : pour lui tout seul. Il aimait ses frère et sœur. Sherlock était son précieux cadet, son joyau, son plus merveilleux trésor. Eurus était sa petite sœur. Mais Mycroft n'oubliait pas qu'un jour, il avait été le seul éclat de rire de ces lieux. La maison, autrefois si grande pour lui seul, si pleine de cachettes et de recoins, lui paraissait désormais presque étouffante parfois. On ne pouvait pas faire trois pas sans tomber sur un navire en bois de Sherlock, ou un élastique de Eurus, qui était tombé de ses couettes.

Les deux cadets avaient envahi l'espace, et Mycroft aimait le silence de l'antique bâtisse, se rappelant avec nostalgie ce temps pas si lointain où il était seul. Il n'était pas jaloux. Ce n'était pas dans sa nature. En revanche, parfois, il aimait fermer les yeux et repenser aux jours d'avant.

Et puis, quand il était seul, il pouvait aller silencieusement jusqu'au garde-manger et piquer un paquet de McVities. Et le grignoter en arpentant les pièces, sans que Maman ou Papa ne lui disent que c'était mal, entre les repas. Ils ne se rendraient pas compte de la disparition du paquet. Il y avait tellement, dans le placard. Un de plus ou un de moins, personne ne verrait la différence.

Mycroft dépassa la chambre de Papa et Maman, celle de Eurus, celle de Sherlock. La sienne était située tout au bout du couloir, à côté de celle de Sherlock. L'avantage, c'était qu'il était loin de tout, au calme, qu'il avait sa propre salle de bains, et surtout, qu'en face, il avait la bibliothèque.

En réalité, l'imposante pièce était autant en face de sa chambre que de celle de Sherlock, vu le volume important qu'elle prenait, mais pour Mycroft, c'était parfois un peu comme si c'était SA bibliothèque. Après tout, il était le seul à savoir lire, bien sûr. Eurus tanguait parfois encore sur ses jambes quand elle essayait de marcher trop vite. Elle ne parlait pas encore. Quant à Sherlock, il parlait trop vite, s'emmêlait dans ses phrases, faisait plein de fautes. Eurus adorait les câlins, Sherlock les détestait. Ils étaient très différents, mais ils étaient, tous les deux, encore rien d'autre que des bébés. Mycroft était un grand, lui. Et il en était fier.

D'un pas traînant, il entra dans la bibliothèque en se jurant de ne pas laisser de miettes. Sa mère ne serait vraiment pas contente s'il ne se lavait pas les mains et touchait les livres avec les mains pleines de chocolat et faisait des tâches de gras sur les pages. Mycroft aimait les livres et il avait appris à les respecter.

Alors il rangea le sachet qui contenait encore un biscuit dans sa poche, essuya soigneusement ses mains sur sa chemise, et laissa ses doigts se promener sur les rayonnages de la grande bibliothèque familiale.

Il y avait des rangées qu'il connaissait par cœur. D'autres qui ne l'intéressaient pas du tout, comme les bouquins de statistiques de Maman, ou ceux de jardinage de Papa.

Il y avait aussi les livres interdits, bien trop haut pour qu'il puisse les atteindre, mais il s'en moquait. Il passait à proximité d'une étagère de livres de maths de Maman quand il vit le bout de papier noir qui dépassait d'un livre. Mycroft était curieux. Il tira, doucement.

Puis plus fort. Il réussit si bien qu'il fit dégringoler trois ou quatre volumes épais, en même temps que le papier venait. Mycroft en reçut un sur l'orteil, et laissa échapper un mot peu poli, que sa mère aurait fermement condamné si elle avait été là. Le temps que la douleur dans son petit orteil reflue et qu'il replace les traités de mathématiques à leur place (deux étaient des livres que Maman avait écrits, et elle y tenait beaucoup), il en avait presque oublié le papier qu'il avait voulu attraper à la base.

Mais le papier, lui, n'avait pas oublié et était toujours là, au sol, où Mycroft l'avait lâché. Ce n'était pas un papier, en réalité, ou alors un papier photo.

Mycroft savait ce que c'était. Il en avait déjà vu, une fois. Maman avait appelé ça une échographie. C'était une photo du bébé quand il était encore dans son ventre. On ne voyait pas grand-chose, et Mycroft trouvait cela assez moche. Il n'y avait eu aucune ressemblance entre la photo d'échographie de Eurus et Eurus elle-même quand elle était née. L'écho-truc en noir et blanc, ça n'avait pas vraiment d'intérêt, selon le petit garçon.

Il ne savait pas ce que ça faisait là, et s'apprêtait à la reposer quand il aperçut des chiffres, dans un coin.

Mycroft n'était pas bête. Ces machins étaient moches, et il ne pouvait pas dire si c'était lui, Eurus ou encore Sherlock sur l'échographie. En revanche, il connaissait les chiffres et les dates.

Et la date ne correspondait ni à quelques mois avant la naissance de Eurus, ni à quelques mois avant la naissance de Sherlock, ni à quelques mois avant sa propre naissance.

Il regarda un peu plus l'image, le cœur battant. S'il comprenait bien, le bébé moche qui était là, dont on voyait surtout la tête, était un bébé qu'il ne connaissait pas.

Mycroft frissonna. La découverte lui faisait peur, un peu. Il se l'était promis, pourtant, quand Sherlock était né, d'être toujours préparé à l'imprévisible. Il s'était laissé surprendre avec la naissance de Eurus, mais depuis, il lui semblait maîtriser la situation. Pourtant, cette photo lui prouvait que non. La date était presque deux ans avant la naissance de Sherlock. Quand lui avait quatre ans.

Un souvenir flou s'imposa à lui. Celui de sa mère en larmes, devant un homme en blouse blanche qui prononçait des mots méchants, forcément méchants, puisque sa mère pleurait. Il y avait quelque chose. En un instant, sa décision fut prise. Mycroft cacha la photo sous sa chemise, et ressortit rapidement de la pièce pour traverser le couloir et rejoindre sa chambre. Précaution inutile : aucun membre de la famille n'était rentré. Il cacha l'échographie dans le tiroir de sa table de nuit.

Et puis, il attendit.


Sherlock et Eurus allaient se coucher beaucoup plus tôt que lui. Depuis plusieurs heures, les deux petits ronflaient gentiment dans leurs chambres respectives, on les entendait à travers le baby-phone du salon.

– Tu devrais aller te coucher, Canard. Il est tard. Tu as école, demain.

– Tu viens avec moi ? geignit Mycroft.

Il était en pyjama, n'attendait plus que l'ordre d'aller se coucher, voulant attirer ses parents dans sa chambre. Mais le brusque regain d'infantilisation de leur fils aîné surprit le couple Holmes. Mycroft les avait rarement habitués à se comporter ainsi.

– Tu es malade ? réagit aussitôt son père en se levant de son fauteuil pour venir coller une de ses grandes mains fraîches contre le front de son petit garçon.

Mycroft aimait les grandes mains de son père. Il s'y sentait en sécurité. Il s'appuya davantage contre elle, réclamant d'être porté, câliné, embrassé.

– Non, je suis pas malade. Tu viens avec moi aussi, Papa ?

Cette fois, ils s'alarmèrent vraiment. Mycroft était loin d'être tactile avec eux, réservant ses câlins à Sherlock uniquement, qui en retour ne les tolérait qu'en de rares occasions, et uniquement de Mycroft. Sans un mot, après juste un regard de concertation, Sieger attrapa son fils au creux de ses bras, et ils rejoignirent la chambre de leur aîné, le bordant, le berçant, attendant patiemment la suite. Il y aurait forcément une suite.

Tremblant, Mycroft se pencha lentement en direction de sa table de nuit. L'ouvrit. Et en tira l'échographie, qu'il déposa entre eux sur les draps.

– C'est qui ? demanda-t-il d'une toute petite voix.

Assis chacun d'un côté de Mycroft, Sieger et Violet n'eurent pas vraiment besoin de regarder l'image et la date pour savoir de quoi parlait leur fils aîné.

Il y eut un instant de silence inconfortable. Les parents Holmes essayaient de reprendre contenance, de faire le tri dans les informations que leur surdoué de fils, mais toujours un enfant, était en mesure de comprendre. Mycroft n'osait rien dire.

– Où as-tu trouvé cela ? reprit finalement Violet doucement.

Mycroft ne répondit pas, baissa les yeux.

– Je ne te dispute pas, Canard. Cette échographie n'aurait pas dû se trouver à portée de tes mains. C'est nous qui avons fait une bêtise en la laissant. Tu n'as rien fait de mal, si tu l'as trouvé dans un endroit où tu avais le droit de te trouver.

La voix de Maman était douce et chaleureuse, la même voix qu'elle avait quand elle faisait du chocolat chaud à Mycroft pour guérir plus efficacement que n'importe quel pansement les écorchures de son cœur face aux nouvelles insultes qu'il essuyait à l'école.

– Dans la bibliothèque. Dans un livre... Un livre de toi, Maman.

– Tu lis mes livres, toi, maintenant ? rit-elle, mais l'éclat de rire était un peu forcé, un peu sec.

– Ça dépassait, marmonna Mycroft.

Les parents Holmes échangèrent un regard au-dessus de leur fils recroquevillé dans son lit. C'était de leur faute. Violet n'aurait pas dû ressortir cette vieille échographie du tiroir de son bureau, elle n'aurait pas dû la poser sur un des multiples ouvrages qu'elle compulsait, elle n'aurait pas dû ranger rapidement son bureau en refermant le livre sur le document, elle n'aurait pas dû ranger les volumes sans vérifier que rien n'en dépassait. Le tort était fait, et il était trop tard pour revenir là-dessus.

– Tu sais ce que c'est, Mycroft ? reprit lentement Maman.

– Oui... Un bébé. Une échographie. Une photo de bébé de dans ton ventre, avant.

– Exactement. Et tu sais lire la date, bien sûr ?

– Oui...

– C'était ta petite sœur, murmura doucement Sieger en caressant les cheveux de son fils en un geste tendre. Avant Sherlock tu aurais dû avoir une petite sœur...

Il y eut un silence.

– Et... elle est où ?

Nouveau silence. Comment parler à un enfant qui ne croyait ni au Paradis, ni à l'Enfer, ni à aucune religion, que l'enfant entre lui et son cadet n'était pas simplement morte, mais qu'elle n'avait jamais vécu ? Ce n'était pas comme les bébés qui venaient au monde mort-nés, et qui avaient une existence juridique, une inscription sur le livret de famille. C'était un néant total, un vide à tous les niveaux, y compris dans le cœur de Violet et Sieger. Un vide qui ne saurait être comblé.

– Tu sais ce que sont les chromosomes, n'est-ce pas ? L'identité génétique de tout le monde.

– 46 chromosomes, 23 paires, récita Mycroft doctement.

Il aimait les cours de science, il était doué pour ça.

– Dont une paire qui détermine si on est une fille ou un garçon.

– Exactement, le félicita sa mère en lui pressant l'épaule. Ça, c'est pour les gens...

Elle ne pouvait pas dire « normaux ». Cela reviendrait à dire que les enfants trisomiques étaient anormaux, et elle refusait que son fils pense cela.

– Pour les gens classiques, comme toi, moi, Maman, la sauva Sieger. Mais parfois, il y a des bébés qui ont un chromosome de plus. Au lieu d'avoir 23 paires, ils en ont 22 paires, et un triplet.

Mycroft fronça les sourcils.

– Et c'est mieux, d'en avoir plus ? demanda-t-il naïvement.

– C'est... différent. Et parfois, ce n'est pas bien. Du tout.

Mycroft regardait alternativement ses deux parents. Il commençait lentement à comprendre.

– Quand Maman est tombée enceinte, les médecins ont fait les mêmes analyses que pour toi ou Sherlock. Mais ils étaient inquiets. Ils ont fait ce qu'on appelle une amniocentèse, un examen médical plus précis et plus long. Et ensuite, ils ont pu établir un document qu'on appelle caryotype. Ça montre tous les chromosomes du bébé.

Il ne servait à rien d'édulcorer la vérité. Mycroft était trop mature pour ça.

– Waoh ! C'est trop bien de pouvoir faire ça !

Et il n'était aussi parfois rien de plus qu'un petit garçon qui trouvait la science merveilleuse et voulait devenir docteur.

– Ça nous a montré que le bébé, sur le chromosome 13, au lieu d'avoir une paire de chromosome, il en avait trois, poursuivit lentement Violet. On appelle cela une trisomie 13. Et les bébés qui sont ainsi... ne peuvent pas naître. Ils sont...

Elle n'arriva pas à poursuivre, la voix brisée par des sanglots retenus.

– Les bébés sont souvent déjà morts avant même de naître, dit fermement Sieger. Ils sont morts dans le ventre de leur mère. Ou s'ils ne le sont pas, ils le seront à la naissance. Alors les médecins ont dit...

Mycroft n'entendit pas la fin. Il s'en souvenait, désormais. « Le plus tôt sera le mieux », avait dit l'homme en blouse blanche. Le plus tôt sera le mieux pour débarrasser Maman de sa petite sœur morte avant même d'avoir vécu.

Mycroft sourit péniblement à ses parents. Il avait mal partout, envie de pleurer. Mais il préférait savoir. Pour toujours protéger Sherlock, et Eurus, de l'apprendre. D'apprendre la vérité. Il était Grand Frère. Il devait protéger ses cadets.


Prochain chapitre - Septembre 1983 - Publié le Me 26/09. Reviews, si le coeur vous en dit ? :)