Merci pour vos adorables retours sur le précédents chapitre ! Cela me touche beaucoup !

La suite ne va pas aller en s'arrangeant, je préfère autant vous prévenir ;p

Bonne lecture !


Septembre 1983 – Mycroft, dix ans et deux mois

La porte claqua. Mycroft bondit du canapé. Il aurait pu rester lire dans la bibliothèque, mais il voulait être proche de la porte d'entrée de leur grande maison. Il voulait entendre Papa et Maman rentrer, pour se précipiter vers eux. À seulement dix ans, il venait d'entrer en troisième année de collège, et il avait eu les meilleures notes de sa classe. Cela ne lui avait pas demandé tant d'efforts que ça. Ses parents avaient promis d'examiner sa demande de sauter encore une classe, s'il avait des bonnes notes. Il en avait marre d'attendre. Tout cela l'ennuyait profondément. Il voulait rentrer à Eton, mais il fallait avoir quatorze ans révolus, l'âge des condisciples actuels de Mycroft, ou presque. Savoir que tous ces idiots pouvaient postuler au collège de ses rêves et pas lui le frustrait énormément. Il avait pourtant le niveau... mais pas l'âge requis. Le temps qu'il grandisse, il entrerait à Eton directement au lycée, et n'y passerait que peu de temps. Et il espérait vraiment que les facultés feraient moins de difficultés pour l'accepter même s'il était mineur ! Il était hors de question qu'il renonce à Cambridge pour une raison aussi futile que son âge.

– Maman !

Ses parents accrochaient leurs manteaux à la patère. Sherlock avait l'air très triste. Quelque chose avait dû mal se passer à l'école. Papa et Maman étaient convoqués pour parler de son frère, qui était entré au jardin d'enfants depuis peu. Mycroft avait eu la garde de Eurus le temps que ses parents aillent au rendez-vous avec les puéricultrices. Il n'y avait eu aucun problème avec la fillette, qui dormait sagement dans son lit à barreaux désormais. Pourtant, quand le regard de sa mère se tourna vers lui, Mycroft y lut de la colère, et cela coupa net toute velléité de lui parler de son changement de classe.

– Mycroft, tu as encore mangé un paquet de gâteaux ? l'apostropha-t-elle sèchement en voyant les miettes sur son pull.

Il baissa les yeux, rougissant. Oui, il avait mangé un paquet de Dinosaurus en lisant son livre. Il ne l'avait même pas fait exprès. Il ne s'en était même pas rendu compte. Il l'avait fait machinalement.

Ses parents surveillaient son poids, désormais. Mycroft savait que c'était irrationnel, mais il était parfois jaloux de son cadet, ce petit frère si mince et si fluet, qui dévorait les biscuits par dizaines sans prendre un gramme. Au même âge, Mycroft n'était pas comme ça. Il avait comparé sa courbe de croissance à celle de son frère, et cela n'avait rien à voir. Sherlock était mince, et il le resterait.

– Violet, ne t'en prends pas à lui. Il n'a rien fait, apaisa Sieger.

Mycroft releva la tête pour croiser le regard doux de son père, qui lui souriait bienveillant.

– Que... commença l'aîné.

– Pas maintenant, le coupa sa mère. Poussin, monte dans ta chambre, mets ton pyjama, lave-toi les mains, les dents, le visage, et va au lit.

– Mais j'pas pris m'douche... marmonna l'enfant.

– Tu la prendras demain, lui ordonna Maman. Obéis, s'il te plaît.

Sherlock ne répondit rien, et laissa tomber les chaussures qu'il venait de finir de délacer sur le sol, au lieu de les ranger proprement comme il aurait dû, et fila en direction du couloir qui desservait l'étage où se trouvaient les chambres. Mycroft, abasourdi, le regarda faire. Sherlock avait l'air honteux. Maman en colère. Papa dépassé par les évènements.

Il était évident que personne n'écouterait Mycroft, ce soir. Qu'importaient ses désirs et ses envies. Sherlock avait encore fait quelque chose, et la priorité lui était donnée.

– Je vais monter aider Sherlock, décréta Sieger.

Sa voix ne laissait pas de place à l'imagination : il en voulait à sa femme de se montrer si froide avec leur fils cadet, si jeune et si blessé. Violet ne répondit rien, mais son visage demeurait fermé. Mycroft n'attendit pas les explications.

– Non. Je vais le faire. Je m'occupe de Sherlock.

Il refusa d'entendre ce que ses parents répliquèrent à ce sujet, et au ton glacial avec lequel il leur avait parlé. Mycroft n'aimait pas être laissé pour compte, traité comme un bébé. Il savait exprimer son point de vue. Il ne se montrait jamais froid ou impertinent. Mais aujourd'hui, il était en colère. Contre ses parents. Contre son frère. Ce petit frère aimé-choyé-adoré. Jamais ses parents n'avaient été convoqué à l'école pour Mycroft. Il endurait les brimades à cause de son poids, de son intelligence, de ses tâches de rousseur, et il rapportait les meilleures notes quand même. Sherlock allait au jardin d'enfants depuis trois semaines et il causait déjà des ennuis ? C'était injuste, tellement injuste.

Mycroft ne supportait pas cette idée. Que ses parents ne l'écoutent pas sur son projet de sauter une classe, encore une, simplement parce que Sherlock avait fait des siennes ? C'était tellement et profondément injuste.

Pourtant, aussi en colère était-il contre le garçonnet, il savait au fond de lui qu'il n'avait pas le droit de lui faire payer le poids de son agacement. C'était Mycroft qui avait mal fait les choses. Il aurait dû mieux préparer Sherlock, et il n'aurait pas fait de vagues.

En revanche, ses parents n'avaient aucune excuse, et il monta pesamment les marches, juste pour faire du bruit, juste pour montrer sa désapprobation.

Sherlock était dans sa chambre quand il y arriva. Il ne s'était pas mis en pyjama, ni ne s'était lavé les mains, les dents ou le visage. Et, en le voyant, tout l'énervement de Mycroft s'envola. L'enfant tremblait au milieu de son lit, recroquevillé sur lui-même, enserrant ses jambes de ses petits bras malingres, et se balançant d'avant en arrière dans un mouvement spasmodique.

– Rien fait... rien fait... fait... rien fait... rien... rien fait... répétait-il en boucle.

Le spectacle brisa le cœur de Mycroft. Son frère avait toujours été un enfant sensible, plus sensible que les autres, et il détestait quand les choses changeaient dans son environnement. Il faisait toujours les choses dans le même ordre. Il rangeait sa chambre à l'excès. Angoissait quand le dîner était servi avec trois minutes de retard. N'aimait que les insectes, qu'il pouvait observer pendant des heures avec sa petite loupe. Détestait regarder les gens dans les yeux.

Mais ce n'était pas grave. C'était ce qu'il était, rien de plus. Sherlock avait toujours vécu à la maison, jusque-là, et tout le monde connaissait son comportement. Musgrave était leur royaume, leur refuge. Mycroft en avait fait un havre de paix sûr pour ses cadets. C'était, jusqu'à quelques semaines auparavant, tout ce que Sherlock avait connu dans sa vie.

Depuis, il avait découvert le jardin d'enfants, et il faisait des choses anormales.

Alors Mycroft se précipita et secoua son frère, pour qu'il arrête de faire ça, et lui cria d'arrêter de faire l'idiot, de se comporter comme ça, d'être un Holmes, un intelligent.

Il eut beau secouer et crier et hurler que ce n'était pas normal, Sherlock n'eut aucune réaction, et continua de se pelotonner dans ses propres bras en marmonnant.


Maman et Papa avaient géré la crise. Mycroft ne savait pas comment. Le vacarme avait réveillé Eurus. Papa et Maman s'étaient disputé une partie de la nuit. Eurus ne faisait que pleurer, dans son lit à barreaux.

Sherlock était arrivé dans la chambre de Mycroft en pleurant, sans plus rien comprendre à ce qui se passait. Mycroft, épuisé, n'avait plus la force de se mettre en colère ou d'en vouloir à son petit frère. Il se passait quelque chose qui le dépassait, qu'il n'avait pas prévu, dont il n'avait pas pu protéger Sherlock. Il était responsable. Il était le grand frère.

– Couche-toi, ordonna-t-il à son cadet en désignant son lit. Je reviens.

Eurus gémissait dans sa chambre. Le babyphone, pourtant, était branché, mais Papa et Maman criaient trop dans leur dispute pour l'entendre. Mycroft réalisa les gestes en automate. Prendre l'enfant, vérifier sa couche, lui donner sa sucette, emporter le biberon prêt pour la nuit, au cas où. Il ramena la benjamine de la fratrie dans sa chambre. Sherlock, petite silhouette frêle au milieu des couvertures, le regarda faire, fasciné.

Mycroft referma la porte de sa chambre. Les cris de leurs parents s'atténuèrent.

Il remonta dans son lit, installa Eurus contre lui, serrée contre sa poitrine. Sherlock vint aussitôt se blottir contre sa petite sœur, de l'autre côté. Le lit était large, un grand lit pour un enfant qui n'en avait pas l'utilité, mais qui, en cet instant précis, ne regrettait pas cette exigence déraisonnée d'adulte qu'il avait eue.

– Il faut dormir, maintenant, apaisa-t-il doucement en caressant les joues de ses frère et sœur. Je suis là. Je veille sur vous. Il faut dormir, maintenant.

Blottis les uns contre les autres, la fratrie Holmes se laissa tomber dans le sommeil.


Oncle Rudy était là. Il avait l'air soucieux. Il n'avait pas fait de clin d'œil à Mycroft en arrivant. Et il était là pour garder Eurus et Mycroft pour la journée. Parce que Sherlock devait « aller passer des examens ».

Mycroft avait déjà entendu ça. Lui aussi avait passé des examens. On en avait conclu qu'il était très intelligent, et c'était tout. Mais là, tout cela lui semblait différent. Il avait peur. Sherlock était très intelligent, c'était un fait, mais il était aussi très sensible.

Mycroft avait peur pour son cadet, emmené loin de lui.

– Oncle Rudy, qu'est-ce qui se passe avec Sherlock ?

– Je ne sais pas, bonhomme, je ne sais pas...

Mycroft détestait quand les adultes lui mentaient au prétexte qu'il était trop petit. Mais il ne pouvait rien faire de plus. Il devait attendre que Maman et Papa reviennent.

Mycroft s'était attendu à devoir attendre durant des heures, toute la nuit s'il le fallait. Il était prêt à avaler des litres de thé en douce, ceux avec une forte dose de théine, et pas les infusions qu'il buvait la plupart du temps, enfant qu'il était et auquel ses parents faisaient attention.

Il avait même rassemblé des livres passionnants qui le tiendraient éveillé, s'il le fallait. Il n'en eut pas besoin. A vingt-et-une heure, alors que Eurus dormait, Papa, Maman et Sherlock rentrèrent.

Mycroft en fut surpris, mais il était prêt immédiatement, sur le qui-vive. Il voulait savoir.

Il n'en eut pas l'occasion. Le regard de Maman le cloua sur place, laissant mourir dans sa gorge les mots qu'il aurait voulu prononcer. Papa n'avait pas l'air mieux.

Et Sherlock, bien sûr, était pire que tout. Les yeux rouges, le regard fuyant, la tête rentrée dans les épaules, l'enfant avait l'air si misérable que Mycroft se sentit physiquement mal pour lui.

– Monte te coucher, Poussin, lui intima doucement sa mère. Il est tard.

Sherlock ouvrit des grands yeux, les pupilles incapables de rester immobiles balayant la pièce, baragouina une réponse qui n'était ni vraiment oui, ni vraiment non.

– Accompagne-le, Mycroft, suggéra Sieger.

C'était une simple demande, pas un ordre. Mais Mycroft n'était pas idiot. Oncle Rudy était sur le seuil, et Maman le regardait, sans un mot. Les adultes allaient parler, et on congédiait Mycroft comme un malpropre. Comme un enfant.

L'enfant qu'il détestait être. Il détestait ce corps, si faible, si petit, si lâche, si gros. Sa propre existence, en cet instant précis, lui fit horreur. Il ne voulait pas être cette personne. Un jour, il deviendrait puissant, il s'en faisait la promesse. Ce serait lui qui ferait la pluie et le beau temps. Lui qui congédierait. À lui qu'on obéirait. Il refusait de rester dans ce carcan qui le révulsait terriblement.

Mais il savait aussi où était l'ordre de ses priorités. Il saurait bientôt ce qui se tramait avec Sherlock, foi de Grand Frère. En attendant, le cadet Holmes avait besoin de lui.

Alors il monta rejoindre son frère, l'aida à se déshabiller, à faire une toilette sommaire, se brosser les dents. Malgré les yeux qui se fermaient déjà à moitié, le corps qui se relâchait et devenait de plus en plus flasque alors que l'épuisement de la journée faisait son œuvre, Mycroft tint à lui lire une histoire. Sherlock n'entendit même pas un chapitre complet de L'Île au Trésor, de Louis Stevenson, mais c'était assez. Mycroft préférait qu'il s'endorme en se rêvant pirate plutôt qu'il repense à tout ce qu'il avait pu subir durant cette journée.

En refermant la porte de son petit frère, après avoir allumé la veilleuse abeille (Sherlock aimait les insectes. Tous les insectes), Mycroft refusa de donner aux adultes le plaisir de le renvoyer de nouveau dans son innocence enfantine. Et préféra regagner sa chambre sans retourner dans le salon, sans dire bonsoir. C'était sans doute puéril, stupide et vain car personne ne le remarquerait, mais pour l'enfant, c'était comme une victoire.


Sherlock était déjà reparti avec Papa et Maman quand Mycroft se réveilla, le lendemain matin. Il devait aller au collège, et Oncle Rudy, qui était encore là pour s'occuper de Eurus, resta sourd aux protestations de l'aîné de ses neveux : Mycroft gagna le collège la mort dans l'âme. Pour la première fois de toute sa scolarité d'élève parfait et brillant, il fut inattentif et incapable de répondre aux questions des enseignements.

Son cœur et son âme étaient restés à Musgrave. Dans le château qu'était leur maison familiale, ce royaume qu'il avait échoué à bâtir pour protéger ses cadets. On lui en avait déjà arraché un. Qui pouvait prédire ce qui se passerait par la suite ?


– Mycroft ! Viens jouer zavec moi ! Eurus, c'une fiiiille !

Abasourdi par le spectacle, Mycroft regarda son petit frère qui se précipitait vers lui alors qu'il rentrait du collège. Comme si tout était normal. Comme si rien ne s'était passé. Maman était dans son bureau. Papa lisait dans le salon, comme il aimait le faire ses jours de congés. Eurus jouait sur le tapis auprès de lui en babillant joyeusement. Le parfait tableau de leur parfaite famille. Un leurre. Une illusion. Qui avait volé en éclat.

Mycroft n'adressa pas la parole à ses parents de toute la soirée. Pas un mot.

Il fallut que les deux cadets soient couchés, et l'aîné retranché dans sa chambre, lisant un traité de sciences économiques au fond de son lit, pour qu'on frappe à sa porte.

Papa et Maman n'attendirent pas son assentiment pour rentrer.

– On doit te parler, Mycroft. À propos de ton frère.

Ils avaient capté toute son attention. Le livre fut vite oublié. Enfin, Mycroft entrait dans le cercle des adultes !

Pendu à leurs lèvres, il attendait.

– Les enseignantes de Sherlock ont détecté un comportement inhabituel chez lui, commença Maman. Comme c'est la procédure, elles ont fait un signalement, et nous avons dû aller à l'école pour en parler. C'est là qu'ils nous ont conseillé...

– De faire tester son frère, acheva Sieger en voyant que sa femme peinait sur les mots à employer. Il a vu des psychologues et des médecins toute la journée d'hier et toute la matinée. Nous avons dû répondre à des tas de questions sur lui, également. Il est très jeune, alors c'est très difficile à déterminer mais...

Papa s'interrompit. Jeta un regard à Maman, dont le visage fermé n'exprimait que de la colère.

– Ils pensent que Sherlock est atteint d'une forme d'autisme, qu'on appelle syndrome d'Asperger. Tu sais ce qu'est l'autisme, Mikey ?

Papa et Maman ne l'appelaient jamais comme ça, plus depuis très longtemps. Maman continuait de l'appeler Canard, même si ça l'énervait un peu, mais ça lui allait quand même, parce qu'il y avait les deux canetons qu'étaient Sherlock et Eurus à protéger, et qu'il aimait être le grand canard. Mais ce surnom-là, c'était rare. Mycroft avait peur. Il n'arrivait pas à l'analyser. Pas à comprendre ce que ça voulait dire, vraiment dire.

Et Maman, de toute manière, l'empêcha de répondre à la question de Papa.

– Mais ça n'a aucune importance, ce qu'ils pensent, lança-t-elle avec amertume. Moi aussi, ils ont dit que j'étais autiste, Asperger.

– Tu avais plus de vingt ans, signala Papa.

– Et ça ne m'a pas empêché de vivre. Ça n'empêchera pas Sherlock de vivre ! Il ne doit pas être enfermé dans une case, un nom, un syndrome. C'est stupide ! Ça le briserait ! Et tu ne veux pas briser ton petit frère, pas vrai Mycroft ? Alors il ne faut pas lui dire. Il ne faut pas lui laisser penser qu'il est autiste. Qu'il est différent.

Mycroft savait ce qu'il voulait répondre. Mais les mots ne franchirent jamais ses lèvres.

« Mais il est différent, pourtant. »


Prochain chapitre - Août 1984 - Publié le Me 03/10. Reviews, si le coeur vous en dit ? :)