Bonjour mes charmants petits iguanes à paillettes ! Je suis ravie de lire chaque semaine vos reviews, et votre enthousiasme... ça me touche beaucoup. Par contre, j'aime autant vous prévenir, les parents Holmes continuent d'en prendre pour leur grade. Un fils boulimique, un deuxième autiste qui a préféré le terme sociopatge pour se définir, et la petite dernière psychopathe... Ils ont leur part de responsabilité dans tout ça.

Réponse aux anonymes :

Morganne_bzh : Merci beaucoup pour tes compliments, je suis ravie de savoir que cela te plaît et est crédible ! Merci pour la review !

Bonne lecture !


Août 1984 – Mycroft, onze ans et commandant dans la Navy

Mycroft ouvrit les yeux avec plaisir, ce matin-là. Sherlock se tenait à deux centimètres de son visage, comme tous les jours. La première fois, cela l'avait surpris, voire fait sursauter de voir, en ouvrant les yeux, les pupilles écarquillées de curiosité de son cadet, penché sur lui. Puis Sherlock était revenu tous les jours des vacances, et Mycroft s'était juste habitué. C'était les vacances d'été, et il n'avait rien de mieux à faire, fondamentalement. Il révisait, bien sûr, parce qu'il aimait étudier, apprendre, et qu'il avait besoin de mériter son statut de bon élève, d'excellent élève, de premier de la classe. Il avait besoin d'être le meilleur pour intégrer Eton, un jour.

Mais durant les vacances d'été, une fois son étude terminée, il n'avait pas grand-chose à faire. Musgrave, qui avait été son terrain de jeu préféré, son Château, son royaume, sa vie toute entière, l'étouffait désormais. La maison n'avait pas changé, pas plus que le terrain, le jardin, les tombes, la forêt, la plage. Leur domaine était toujours aussi étendu. Pourtant, Mycroft s'y sentait opprimé. Ils étaient si loin de tout, ici ! S'il voulait aller quelque part, il devait demander à ses parents ou Oncle Rudy ou Tante Amelia de l'emmener en voiture. Et même si c'était pour traîner dans une librairie, on devait l'emmener.

Il ne se sentait pas libre de rester aussi longtemps qu'il le voulait, sachant qu'on l'attendait pour rentrer. Il n'avait pas les mêmes loisirs qu'un enfant de son âge, ni même que ceux des adolescents dont il était plus proche, en terme de maturité, mais cela ne l'empêchait de désirer une forme de liberté, d'indépendance.

Que Musgrave ne lui offrait pas.

Mycroft en souffrait, au fond de lui. La maison familiale lui renvoyait en outre une image désagréable de son corps, lui qui ne parvenait toujours pas à maigrir. Quand il était en ville, et que seule son intelligence comptait dans les discussions qu'il entretenait avec des gens plus âgés que lui, il avait la sensation de laisser son enveloppe corporelle derrière lui, de se détacher de tout cela, d'enfin avancer dans la vie, de laisser son enfance et tout ce qu'elle lui rappelait dans le passé.

Mais alors que les vacances d'été s'écoulaient lentement, il n'avait pas vraiment l'occasion d'aller en ville.

Alors il lui restait Sherlock. Et s'il y avait bien une chose qui n'avait jamais changé dans la vie de Mycroft, c'était son cadet. Sherlock était toujours Sherlock, et il était toujours son précieux trésor.

L'enfant n'avait jamais refait de crises. Maman s'opposait fermement à ce qu'il voit un psy. Alors Mycroft, victime lui aussi de l'omerta du silence mené par ses parents, ne disait rien lui non plus.

Cela n'empêchait pas Sherlock d'être Sherlock. Et dans son enfance innocente, il aimait Musgrave comme Mycroft l'avait aimé. Il aimait courir dans la forêt, lire entre les tombes, déchiffrer les drôles d'écritures qui y étaient notées et qui n'avaient aucun sens, aller jusqu'à la plage.

Et plus que tout, il aimait être un pirate. Les lectures de Mycroft avaient porté leurs fruits. Pour l'anniversaire de l'enfant, en janvier dernier, il avait reçu un magnifique tricorne authentique de pirate, et ne le lâchait plus depuis. Vissé sur sa tête du soir au matin, il aimait s'imaginer en corsaire et voguer sur les flots déchaînés.

– Tu viens jouer, Mycroft ? Viens jouer !

Et il aimait la présence de son grand frère pour le suivre dans ses délires de mer en furie et de trésors enfouis.

Alors tous les matins, à partir du moment où Maman ou tout autre adulte qu'il trouvait en premier donnait l'autorisation, il se glissait dans la chambre de son aîné qui dormait bien trop longtemps selon lui, et le réveillait à sa manière : en le poussant légèrement. Et en se collant tout proche de lui, à en faire avoir une crise cardiaque à Mycroft de surprise.

– Tu ne veux pas aller jouer avec Eurus ?

La question de Mycroft, tout en s'étirant et en se redressant tranquillement dans son lit, la lumière de la matinée filtrant à travers ses fins rideaux, était rituelle. Son cadet venait le chercher tous les matins. Et tous les matins, l'aîné se demandait pourquoi il ne jouait pas avec sa petite sœur. Eurus était bien plus proche de lui, en âge. Elle était en outre, elle aussi, d'une intelligence féroce, et elle n'avait aucun mal à suivre Sherlock, à la fois dans son imagination débordante que dans ses courses effrénées.

Mais la réponse de Sherlock ne variait jamais :

– Non. Eurus, c'est rien qu'une fille, c'est pas drôle ! Et pis c'est un bébé, elle sait pas jouer, et je l'aime pas !

Au début, Mycroft luttait. Essayait d'expliquer à son petit frère que c'était mal, qu'il ne pouvait pas dire ça. Que Eurus était sa sœur, leur sœur. Qu'elle faisait partie de leur famille. Que Sherlock n'avait pas le droit de dire des choses pareilles. Mais Sherlock était têtu. Il n'en démordait pas.

– Elle est trop bizarre, avait-il asséné, un jour que Mycroft avait insisté.

Et sur ce point, l'aîné Holmes ne pouvait que lui donner raison. Eurus était sa sœur, sa petite sœur, et il l'aimait. Il savait que c'était mal, mais il ne l'aimait pas comme il aimait Sherlock. Sherlock était son trésor. Eurus était sa petite sœur, sa famille. Mais il l'aimait autant qu'il le pouvait.

Et pourtant, il comprenait Sherlock. La fillette n'avait que quatre ans, et pourtant elle se comportait parfois de manière étrange. Sa manière de fixer les gens ou les choses sans ciller, sans parler, pendant longtemps, bien trop longtemps. Mycroft en était toujours mal à l'aise. Papa et Maman n'aimaient pas en parler. Encore une chose pour laquelle le silence était roi, dans la maison. Alors Mycroft se taisait, lui aussi.

Mais demandait toujours, par acquit de conscience, si Sherlock ne voulait pas jouer avec Eurus. Et devant le refus du petit garçon, s'habillait et le suivait dans le jardin.

Et endossait avec passion le rôle de commandant de la Navy.

C'était le jeu préféré de Sherlock. Il était un fier pirate, avec son chapeau et son sabre de bois, et Mycroft était à sa poursuite. Commandant de la Navy, tout de blanc vêtu (le petit garçon estimait cela primordial, pour contrebalancer avec le noir de son chapeau marqué d'une tête de mort. Et pour mieux voir arriver Mycroft de loin, probablement), il devait pourchasser le vil pirate fendant les flots, et trouver son trésor.

Bizarrement, Mycroft avait le mauvais rôle dans cette histoire. Il ne faisait en outre aucun cadeau à l'enfant, et le cherchait à ses pleines capacités d'adulte : Sherlock perdait à chaque fois. Pourtant, il en souriait toujours largement, le soir venu. Son grand frère était son héros. Et ne se plaignait jamais que Mycroft ne se rabaisse pas à son niveau d'enfant, au contraire. Comme l'aîné des Holmes en son temps, il n'aimait pas être infantilisé.

Le jeu pouvait aussi bien leur prendre une heure que la journée, selon l'enthousiasme de Sherlock, de Mycroft, et l'intelligence dont avait fait preuve le garçon ce jour-là. C'était à la fois une quête, un jeu de cache-cache, de réflexion, une bagarre à l'épée en bois. Mycroft avait pris des cours d'escrime, durant quelques mois. Il enseignait désormais à Sherlock l'art de parer un coup.

Il lui enseignait également la navigation, les pôles magnétiques, à se servir d'une boussole, d'un compas, à trouver le Nord quand on était perdu et comment équilibrer un bateau pour qu'il flotte. Sherlock se devait d'être un marin accompli. Et il prenait les leçons très au sérieux.

– Jamais tu ne le trouveras, cette fois ! jura l'enfant pirate en mettant au défi la Navy anglaise, un jour de plus, de trouver son coffre au trésor caché sur le domaine.

En cela, Musgrave était le meilleur terrain de jeu au monde : il regorgeait de cachettes.

Mycroft était de bonne humeur, ce jour-là, ce qui voulait dire que Sherlock allait perdre rapidement. Il n'avait pas envie de jouer tout en réfléchissant à autre chose ou en prenant son temps, ce qui lui arrivait parfois : toute son intelligence serait mise au service du jeu de Sherlock. Il aurait trouvé avant midi.

Peut-être que cet après-midi, il pourrait continuer d'apprendre à son frère à faire une cabane dans les arbres.

Ou bien, si Sherlock voulait jouer tout seul, il s'occuperait de Eurus. La petite fille passait trop de temps enfermée dans la bibliothèque pour que cela soit sain. Quand Oncle Rudy était là avec sa femme, Tante Amelia obligeait la fillette à sortir et profiter du bel été anglais. Mais si c'était Maman qui les surveillait, Eurus pouvait passer sa journée le nez dans des bouquins poussiéreux qui n'intéressaient personne, même pas Mycroft, et qui n'étaient certainement pas de son âge. Il était déjà assez inquiétant qu'elle sache lire avec une telle facilité à son âge.

– Rends-toi, pirate ! Le commandant Mycroft sera toujours plus fort que toi ! J'ai trouvé ton trésor et tu seras arrêté et jeté dans une geôle à Londres !

Mycroft aimait le théâtre, moduler sa voix, brandir le sabre factice et mettre fin au jeu. Le visage rayonnant de bonheur de Sherlock quand il avait perdu était un spectacle aussi rare que précieux et magnifique.

– Jamais ! répliqua Sherlock, hilare.

Et c'était la dernière réplique du jeu. Au loin, une cloche retentissait : Maman les appelait pour déjeuner. Sherlock, récupérant son coffre à trésor pour la prochaine session, fila comme l'éclair à travers les arbres du domaine pour rejoindre la table. Mycroft le suivit, plus lentement. Il ne courait pas, lui. Il n'aimait pas courir. Il n'aimait pas ce corps trop lourd pour courir, qui s'essoufflait si vite.

Et il n'avait aucune hâte d'arriver à la maison, la table richement dressée de multitudes de tentations auxquelles Sherlock et Eurus pouvaient céder sans remords, quand lui devait se restreindre.


– Mycroft ! Mycrooooooft! Myyycroooooft !

La voix paniquée de son frère tira l'aîné de ses réflexions, assis à travailler au soleil dans le jardin. Eurus était là également, à proximité de son frère. Elle ne lui parlait pas, se contentait de jouer avec ses crayons de couleur, mais Mycroft était content qu'elle lui tienne compagnie. Eurus passait trop de temps seule pour son bien.

Sherlock, après avoir refusé que Mycroft vienne avec lui pour l'après-midi, était parti s'amuser de son côté. Le connaissant, il avait dû aller du côté des fausses stèles et leurs drôles d'inscription. Tant qu'il restait sur le domaine (et il en connaissait parfaitement les limites), il avait le droit d'aller n'importe où.

Mycroft se releva précipitamment, cherchant du regard la source du son, prêt à voler au secours de son cadet. Sherlock déboucha subitement dans le jardin, courant à toute allure, les joues d'une couleur rouge soutenu à cause de l'effort et ses yeux clairs écarquillés. La course avait encore plus emmêlé ses boucles sombres sur le haut de son crâne et il présentait un drôle de spectacle.

Maman, attirée par les cris, sortit de la maison à son tour mais ce fut dans les bras tendus de Mycroft que le garçonnet se réfugia aussitôt.

– Y'a quelqu'un ! s'écria-t-il, à bout de souffle.

Mycroft paniqua. Un intrus sur la propriété ? Avec quelles intentions ? Le terrain était grand, les promeneurs pouvaient s'y égarer facilement, mais rarement aux abords de la maison ou du cimetière. Heureusement que son frère courait vite. Que se serait-il passé si l'intrus avait tenté de l'enlever ? De l'agresser ?

Il s'apprêtait à demander des précisions quand, à la lisière de son champ de vision, apparut l'intrus en question. Haut comme trois pommes et le visage rond d'un poupin, l'agresseur des cauchemars de Mycroft était un enfant.

Un enfant qui voulait simplement jouer, et Maman rit de la méprise de Sherlock, laissant l'enfant venir plus près, se présenter.

Mycroft sentit Sherlock se tendre dans ses bras. Il n'aimait pas quand on se moquait de lui sans qu'il comprenne pourquoi. Il avait eu peur, très peur, et il n'aimait pas quand Maman riait ainsi de sa méprise.

– Bonzour ! Je m'appelle Victor Trevor ! J'peux jouer avec toi ?


Prochain chapitre - Juillet 1985 - Publié le Me 10/10. Reviews, si le coeur vous en dit ? :)