Bonjour mes petits chinchillas tout doux ! Ravie de voir que vous appréciez cette petite aventure dans l'enfance des Holmes... et que vous aussi, vous blâmez les parents. Ils continueront encore un certain temps d'en prendre pour leur grade ;p
RaR des anonymes :
Morganne-bzh :Merci pour la review et les compliments, je n'ai rien à ajouter, tu as tout dit ! ;)
Juillet 1985 – Mycroft, douze ans, capitaine abandonné
Eton était un rêve accessible. Mycroft avait bientôt treize ans, et à compter de ses quatorze ans révolus, il pourrait entrer dans la vénérable institution. Directement au lycée. Papa n'était pas d'accord avec ça. Maman l'encourageait.
Les « Je suis fière de toi, Canard, je sais que tu vas réussir » côtoyaient régulièrement les « Tu travailles trop, Mycroft ». Son père et sa mère n'auraient su être plus différents. Plus le temps passait, et plus Mycroft s'en rendait compte. Cela faisait partie des choses qu'il n'aurait pas aimé savoir en grandissant, pour lesquelles l'âge adulte était un fardeau. Prendre conscience que ses parents n'étaient plus seulement Papa et Maman mais des personnes à part entière était une drôle de chose. Et découvrir qu'ils n'étaient pas le groupe Papa-et-Maman qui avait constitué le pilier de son enfance était étrange également. Parfois, Mycroft se disait qu'ils n'étaient jamais d'accord et ne comprenait pas qu'ils soient toujours ensemble. Parfois, il avait envie de dire à ses parents qu'ils feraient mieux de divorcer, s'ils étaient aussi peu accordés sur leurs opinions. Parfois, il avait envie de déclamer qu'il s'occuperait de Sherlock et de Eurus, et tant pis pour eux.
Et parfois, il voyait à quel point ils s'aimaient et combien le divorce n'était pas une option envisageable. Mais Mycroft avait bien du mal à comprendre les sentiments amoureux entre ses parents. C'était quelque chose qui était sur une autre dimension, loin de la compréhension du jeune homme, mais dont il voyait les symptômes évidents entre ses parents. Il aimait Sherlock, et il aimait Eurus, et il aimait ses parents, de cela il ne doutait pas.
Le reste du monde, en revanche, était dans une autre dimension.
– Canard ? On va manger, Maman a sonné la cloche. Tu n'as pas entendu ?
Son père venait d'entrer dans sa chambre après avoir frappé, l'arrachant à ses révisions.
– Désolé. Je travaillais. J'arrive tout de suite, Papa.
Le regard désolé de son père prédisait de la suite. Qui fut sans aucune surprise :
– Tu travailles trop, Mycroft ! Prends une pause !
– Je n'ai pas fini mon programme de révision. Après.
– Tu n'arrêtes jamais ! Ça t'importe tellement, Eton ?
– Oui, bien sûr ! C'est le meilleur lycée du pays, qui m'ouvrira les portes des universités que je veux !
– Tu as douze ans... Pourquoi penses-tu déjà à l'université ?
– C'est important, Papa, répliqua Mycroft plus sèchement qu'il ne le voulait.
Il referma son cahier avec un bruit sec, abandonnant l'idée de finir le chapitre de sciences économiques qu'il étudiait. Son père ne le laisserait pas faire, de toute manière, il descendrait déjeuner avec lui de gré ou de force.
– Je sais, Mycroft. Je sais que c'est important pour toi... Mais j'aimerais juste que tu saches qu'il y a des tas d'autres choses importantes, dans la vie. Les liens avec tes frère et sœur, par exemple, sont vitaux. Sherlock et Eurus sont encore très jeunes. Ils ont besoin de toi. Tu n'as pas envie d'aller jouer dehors avec ton frère, parfois ? Avant, tu passais beaucoup de temps avec lui.
Des mots amers brûlèrent la gorge de Mycroft. Il y aurait eu beaucoup de choses à répondre à cela. Vu le nombre de sujets qui n'étaient pas évoqués chez eux, comme les réactions parfois dérangeantes de Eurus, ou l'autisme de Sherlock dont personne ne parlait jamais, malgré les crises épisodiques qui se déroulaient parfois, le jeune homme trouvait très ironique de parler de Sherlock et Eurus, et de ses liens avec ses cadets.
Et puis bien sûr, il y avait le fait que Sherlock n'avait plus besoin de lui. Et au fond, cela blessait plus Mycroft qu'il voulait bien l'avouer.
– Je ne crois pas Sherlock ait besoin de moi. Plus maintenant.
– Tu as tort, lui asséna son père d'une voix forte qui résonna dans la chambre calme. Tu as pensé à ce qu'ils vont ressentir quand tu partiras pour Eton ? Tu vas leur manquer. Ce sera très loin d'ici.
Eton était un internat, bien sûr. Pour Mycroft aussi, c'était une angoisse. Il n'avait jamais vécu ailleurs qu'à Musgrave, dans sa chambre, son royaume.
– Que veux-tu que je fasse ? Je ne vais quand même pas aller au lycée du coin !
Le mépris évident qui suintait des mots de Mycroft fit faire la moue à son père. Le lycée du coin était très bien, d'un niveau tout à fait correct. Musgrave était la demeure ancestrale des Holmes, c'est-à-dire de son père et de son père avant lui. Sieger, malgré ses origines allemandes et le bilinguisme pratiqué la maison (pratique dont les parents Holmes usaient d'ailleurs toujours, Sieger s'exprimant régulièrement en allemand, Violet en français, initiant leurs enfants à être trilingues dès leur plus jeune âge, ce qui ne leur avait jamais posé de problèmes), avait toujours vécu ici. Et fréquenté le lycée du coin.
– Je comprends que tu veuilles t'élever à l'excellence, Mycroft, mais n'oublie pas qui tu es.
Les sourcils froncés d'incompréhension de Mycroft durent parler pour lui, car son père précisa :
– Tu es toi, Mycroft Holmes, enfant de douze ans, notre fils, et le frère aîné de Sherlock et Eurus. N'oublie pas ça, d'accord ? C'est important. Tu as le droit d'être un enfant, tu sais ?
Mycroft ne répondit rien. Il ne voulait pas vraiment avoir cette conversation.
– Viens manger maintenant, d'accord ? soupira son père en se voyant confronté au silence de son aîné.
– Il est là ? demanda Mycroft à brûle-pourpoint.
Nouveau soupir.
– Bien sûr. Tu le sais bien. Ses parents travaillent beaucoup, on ne va pas l'abandonner pour le déjeuner, un de plus ou un de moins à table... Et tu sais le bien qu'il fait à ton frère !
Oui, Mycroft le savait. Et il ne le méprisait que davantage pour cela. Pour le calme que Victor Trevor faisait naître en Sherlock. Pour la manière dont le jeune garçon s'était infiltré dans le cœur de son frère, si pur, si fragile, si sensible. Pour le franc sourire de Victor. Pour l'amitié indéfectible qui s'était lentement tissée entre les deux garçons, malgré un mauvais départ.
– Allons manger, soupira Mycroft sans plus évoquer Victor. J'espère qu'il y a du rôti. J'ai faim.
Il y avait en effet du rôti, et Victor, Eurus et Sherlock attablés dans la salle à manger.
– T'es en retard, Mycroft !
Le reproche venait de Sherlock. Quand on avait inculqué la ponctualité à son cadet des années durant, on se devait d'arriver à l'heure pour le repas. En outre, Sherlock était pétri d'habitudes et de manies. Il avait besoin de prendre ses repas à heures fixes. C'était une de ses bizarreries qu'on n'évoquait pas et que la famille Holmes avait simplement intégrée dans son fonctionnement. Mycroft haïssait cela. Il n'avait cependant pas le pouvoir de s'y opposer.
Sans s'excuser davantage que d'un geste las, l'aîné de la fratrie prit place à côté de sa sœur, en face de Victor, et le repas commença.
– Sherlock, enlève ton chapeau.
La demande de Mycroft crispa presque aussitôt la tablée.
– Non, répondit l'enfant, buté. Et je m'appelle pas Sherlock !
– Barbejaune, c'est moche, commenta Eurus.
– C'est mon nom de pirate ! répliqua l'enfant.
– C'est pas moche ! le défendit aussitôt Victor.
Violet et Sieger échangèrent un regard, épuisés. Passer un repas normal relevait désormais d'un combat de tous les instants. Sherlock refusait d'aller où n'était pas son ami Victor. Eurus passait son temps à embêter son frère. Mycroft donnait des ordres à sa fratrie qui le lui rendait mal, et méprisait Victor et ce qu'il représentait. L'ambiance se dégradait de jour en jour.
– Ce n'est pas la question de l'esthétisme, Barbejaune, reprit Mycroft en insistant sur l'utilisation du nom. Nous sommes à table. Tu dois enlever ton bicorne, c'est une question de politesse.
Bicorne. Le mot arrachait les lèvres à Mycroft. C'était lui qui avait lu des histoires de trésor et de pirates à Sherlock. Lui qui lui avait appris l'escrime, à tenir son épée de bois. Lui qui lui avait enseigné comment lire une carte, se repérer en mer, utiliser un compas et même un sextant, à un enfant de six ans. Et lui encore qui lui avait offert son fameux chapeau. Son tricorne. Que Sherlock avait délaissé presque aussitôt, quand Victor lui avait donné un bicorne.
– Je. Veux. Pas.
Mycroft chercha du soutien auprès de sa mère. N'en trouva aucun.
– Dans l'absolu, ton frère a raison, Poussin. Mais ça ira pour cette fois, d'accord ?
La faiblesse de sa mère. Tous les caprices de Sherlock lui étaient passés. Mycroft vit Eurus se tendre, le visage déformé par une grimace vite maîtrisée. Elle non plus n'avait pas le droit à tous un tas de choses, et ses interdictions étaient fermes et définitives. Elle ne faisait pas la pluie et le beau temps dans la famille. C'était le rôle de Sherlock. L'enfant entièrement désiré. L'enfant adulé. L'enfant béni après une interruption thérapeutique de grossesse. Eurus n'avait pas connaissance de toute l'histoire comme Mycroft, mais elle semblait en comprendre bien assez. Et mal le vivre.
Mycroft avait de la peine pour la benjamine. Mais il avait bien assez à faire avec son chagrin, ses démons personnels. Elle était si jeune par rapport à lui. Les choses évolueraient. Cela lui passerait.
Et Sherlock, ravi d'avoir gagné la bataille, sourit narquoisement de toutes ses dents à son frère en se servant largement, dans des quantités que Mycroft ne pouvait plus manger.
Les enfants étaient repartis jouer. Victor et Sherlock – pardon, il fallait désormais s'habituer à dire Barberousse et Barbejaune – en brandissant leurs sabres de bois, Eurus sur leurs talons à vouloir à tout prix jouer avec eux.
Mycroft était resté avec ses parents qui finissaient leur café en débarrassant la table.
– L'opération de Victor est prévue pour bientôt ?
– Ils doutent de pouvoir la réaliser, répondit sa mère en lui tendant l'éponge pour qu'il lave la table. C'est affreusement cher et très risqué. Il pourrait perdre son œil.
L'enfant n'était pas devenu ami avec Sherlock pour rien. Il souffrait d'un décollement rétinien aggravé à l'œil droit depuis manifestement longtemps, et les médecins n'étaient pas confiants. Ses parents avaient déménagé dans ce soin paumé de l'Angleterre à cause de la présence d'un chirurgien réputé qui pouvait les aider. Mais l'opération n'était pas sans risque, et plusieurs glaucomes sur le même œil, aggravant le risque de l'opération, avaient été détectés.
Aussi les parents Trevor patientaient-ils en consultant régulièrement le spécialiste, qui leur avait récemment donné un montant pour l'opération nécessaire, si toutefois l'enfant lui paraissait assez stable pour la réaliser. Le nombre de zéros avait effrayé les parents. Mais ils voulaient le meilleur pour lui. Alors ils travaillaient deux fois plus, laissaient le garçonnet aux bons soins distants de la famille Holmes et à son amitié avec Sherlock, et Victor portait depuis des années un cache-œil noir, en tout point identique à celui des pirates.
Et c'était ça, au final, qui avait séduit Sherlock. Ce détail qui prouvait que son ami était un vrai pirate.
Mycroft craignait la réaction de son frère le jour où Victor ne serait plus obligé de porter le bandeau noir et qu'il verrait comme tout le monde. Il n'était pas sûr que l'amitié entre les deux garçons y survive. Sherlock pouvait avoir des réactions très étranges.
– Il a déjà perdu son œil, de toute manière. Il ne l'utilise pas et voit à peine la plupart du temps. L'opération pourrait tout changer, commenta Mycroft d'un ton poli.
Il n'en avait fondamentalement pas grand-chose à faire du sort de l'œil de Victor Trevor. Mais il s'inquiétait des réactions de son cadet. Et ses parents le comprenaient fort bien. Ils ne relancèrent pas le sujet. Mycroft avait obtenu les informations qu'il désirait, à savoir quand Victor risquait de cesser d'être Barberousse pour Sherlock et c'était tout.
– Merci pour le repas. Je vais...
– Tu remontes travailler ? l'interrompit son père. Encore ? Il fait beau, va profiter du soleil avec ton frère et ta sœur !
Mycroft jeta un œil au jardin. Eurus boudait. Sherlock et Victor riaient ensemble. Il n'était plus le capitaine de la Navy et le héros de la vie de son petit frère. Il n'avait plus que ses révisions, son rêve d'entrer dans la meilleure université du pays chevillé au corps.
– Oui. Je n'ai pas fini mes révisions du jour, décréta-t-il. Je sortirai peut-être après.
Ils savaient tous que cela voulait dire jamais.
Prochain chapitre - Juib 1987 - Publié le Me 17/10. Reviews, si le coeur vous en dit ? :)
