Bonjour mes petites loutres gracieuses ! Comme d'habitude, je vous remercie de tous vos gentils mots d'amour... Mais préparez-vous, on attaque les trucs moins rigolos dans ce chapitre !
Bonne lecture !
Juin 1987 – Mycroft, treize ans, futur Etonien
C'était la quatrième fois de la nuit que Mycroft se réveillait, le cœur battant, l'esprit en alerte. Puis son regard tombait sur le radio-réveil de sa table de nuit et il réalisait que non, il n'était pas en retard. C'était toujours le milieu de la nuit, et il n'avait pas raté son réveil.
Dans un mois et douze jours, il aurait quatorze ans. Cela impliquait donc qu'à la rentrée de septembre, ayant fêté son anniversaire durant l'été, il pourrait intégrer Eton. La prestigieuse institution, cependant, avait mis quelques conditions spécifiques à son admission. L'âge minimum, oui, mais Mycroft intégrerait directement le lycée, et serait logé dans les mêmes ailes que ceux de ses camarades, de seize, dix-sept voire dix-huit ans. La direction avait préféré s'assurer qu'outre ses résultats scolaires brillants, Mycroft avait bien la maturité et les épaules pour gérer tout cela. Ils avaient donc organisé une session spéciale de tests pour lui, avec des examens écrits et oraux sur ses connaissances et compétences, et une analyse psychologique et psychiatrique complète.
Papa avait été fermement contre, bien sûr. Maman avait hésité. Mycroft avait réitéré sa farouche volonté de rejoindre le célèbre institut. Alors ils avaient cédé.
Mycroft était allé se coucher de bonne heure pour être en forme pour ces deux jours de tests, qui promettaient d'être très intenses. Et s'était réveillé toutes les deux heures, le cœur battant et en alerte, persuadé d'être le matin, d'être en retard, de ne pas avoir entendu le réveil... avant de découvrir que non. Et de retomber dans les draps et le sommeil.
Mais au cinquième réveil de Mycroft, ce ne fut plus pour les mêmes raisons. Ce qui l'avait réveillé avait réveillé toute la maison en même temps que lui. Et c'était Maman qui hurlait, hurlait, et hurlait encore.
Mycroft, désorienté, sauta à bas de son lit, et courut sur le palier en pyjama, clignant furieusement des yeux quand la lumière crue du plafonnier du couloir attaqua ses pupilles habituées à l'obscurité de sa chambre.
– Appelle une ambulance, Sieger ! MAINTENANT ! DIS-LEUR QUE C'EST URGENT !
La voix de Maman n'avait jamais été aussi paniquée. Papa n'avait jamais réagi aussi promptement. Mycroft paniqua, sans comprendre ce qui se passait. Il n'était que six heures du matin. Sa mère se levait souvent à cette heure-ci, elle aimait profiter du silence et du calme avant que toute la maisonnée ne bruisse de l'activité familiale. Mais Mycroft, lui, ne devait se réveiller qu'à sept heures, pour partir à huit heures, selon le planning bien établi et mille fois répété.
– Mycroft qu'essequisepasse ?
La voix ensommeillée de Sherlock lui parvint, à travers les brumes de son angoisse. L'enfant de sept ans avait été réveillé, lui aussi, et se frottait les yeux vigoureusement, ses traits chiffonnés par le sommeil, venant se réfugier contre son grand frère.
Une bouffée de soulagement envahit l'aîné Holmes. Sherlock allait bien. La cause de toute cette agitation n'était pas son précieux petit frère. Puis, tout de suite après, Mycroft comprit. Papa avait dévalé l'escalier à toute vitesse, en direction du téléphone. Les hurlements de Maman provenaient du salon. A l'étage, là où se trouvaient leurs chambres, il n'y avait plus que Mycroft et Sherlock, dans les bras l'un de l'autre, inquiets à l'idée de ce qu'ils pourraient trouver s'ils se décidaient à descendre l'escalier et rejoindre le rez-de-chaussée.
La chambre de Papa et Maman était grande ouverte. Mycroft se trouva sur le pas de la porte de la sienne. Sherlock était contre lui. Et la porte de Eurus était légèrement entrouverte, plongée dans la pénombre. Si quiconque dormait dans cette pièce, elle aurait dû être réveillée par tout ce raffut, comme eux tous. La résolution de l'énigme était facile. Eurus n'était pas dans sa chambre. Eurus était en bas. Eurus était la raison pour laquelle leur mère réclamait une ambulance.
Manifestement, Sherlock en était arrivé à la même conclusion que lui.
– C'est... Eurus ? demanda-t-il tout bas, sa voix ne portant plus aucune trace de sommeil.
Ses grands yeux clairs étaient écarquillés de terreur, et ses boucles folles formaient une couronne autour de son crâne. Avec sa marque de draps sur sa joue, ses pieds nus et son pyjama à moitié débraillé, l'image innocente et terrifiée qu'il renvoyait était plus angoissante que l'absence de sons en provenance du rez-de-chaussée.
Ce fut à cet instant là que la colère de Mycroft prit naissance, enflant rapidement en lui.
Il était furieux. Contre Eurus. Cette sale gamine qu'il n'avait pas désirée. Cette petite sœur qui n'avait rien à faire dans leur fratrie, qui était venue bousculer l'ordre qu'il était en train d'établir pour lui et Sherlock. Cette fille qui avait tout déréglé dans la mécanique bien huilée dans leur famille, qui n'était pas vraiment prévue, pas si tôt. Cette enfant non désirée qui avait simplement pris la place d'un autre bébé, la place vacante entre Sherlock et Mycroft.
Il était en colère contre les bizarreries de sa cadette, ses réflexions, sa manière de toujours s'immiscer partout, cette volonté farouche qu'elle avait de toujours vouloir jouer avec Sherlock.
Il détestait avoir dû se multiplier par deux, alors qu'il aurait dû n'avoir qu'un cadet à protéger. Il ne pouvait qu'échouer, à devoir tout faire en double ! Sherlock était sensible, fragile, délicat. Il était difficile à protéger, surtout de lui-même. Il n'oubliait jamais rien, retenait toutes les promesses que faisaient les adultes pour rassurer les enfants et qu'ils n'avaient pas l'intention de tenir, et c'était à Mycroft de le consoler, de le rassurer, de l'aider à surmonter l'épreuve de la déception, de la désillusion, tout en faisant attention à chacun des mots qu'il prononçait.
Eurus était un grain de sable, minuscule, mais qui avait grippé la belle machine de leur famille, de leur foyer.
Et Mycroft, en cet instant précis, la détestait. Parce qu'à cause d'elle, Sherlock était terrifié. Parce qu'à cause d'elle, il risquait de rater l'examen pour Eton.
– Viens, ordonna-t-il à son frère. On va s'habiller.
Dut-il y aller seul et emmener son frère pour le surveiller pendant que ses parents s'occuperaient de Eurus, Mycroft se fit la promesse d'aller réussir ses tests. Plus vite il intégrerait le lycée, plus vite il en sortirait diplômé, et plus vite il pourrait protéger Sherlock. Envers et contre tout, envers et contre tous.
Finalement, ce ne fut pas nécessaire de partir battre la campagne à pied, trouver un taxi, un train pour Londres. Maman était montée dans l'ambulance venue chercher Eurus quelques minutes plus tard. Papa les avait félicités pour être prêts à partir, et les avait emmenés dans la voiture, suivant l'ambulance jusqu'à l'hôpital voisin, celui où ils étaient nés tous les trois.
Ils avaient ensuite attendu, beaucoup trop longtemps au goût de Mycroft qui se demandait encore comment s'esquiver en douce, quand Oncle Rudy était arrivé, l'air aussi « tiré du lit » qu'eux.
– Viens bonhomme. Je t'emmène à Eton pour tes examens, si tu te sens en état. On peut les appeler pour leur expliquer si...
Le cœur de Mycroft se gonfla de bonheur. Ses parents lui sourirent doucement, lui rappelant de faire ce dont il avait envie. Ils n'avaient pas oublié que ce jour était l'un des plus importants de la vie de Mycroft. Et même si ses évaluations psychologiques risquaient d'être grandement affectées, il en avait toujours envie. Alors il suivit Oncle Rudy, et ils filèrent à une vitesse bien supérieure à celle autorisée sur les routes de la campagne anglaise, et rejoignirent l'institution.
Le temps qu'ils arrivent, Mycroft était un peu moins en colère. Une part de lui continuait de penser « bien fait pour toi Eurus, même en soins intensifs, tu ne me voleras pas mon rêve ! » mais l'autre était uniquement concentrée sur le fait de faire ses preuves.
Il fit de son mieux pour se composer le visage le plus neutre et mature qu'il soit, maudit une fois de plus son apparence qui le révulsait, ce corps difforme marqué par toutes ses séances de grignotage intempestives, et serra la main du président d'Eton, prêt à se jeter corps et âme dans la bataille.
– Ta mère au téléphone, Mycroft. Tu veux lui parler ?
Mycroft était épuisé. Oncle Rudy et lui avaient rejoint la chambre d'hôtel à la fin de la journée. Le jeune homme avait passé sa journée à noircir des feuilles d'examen, et à passer deux oraux. Demain matin, il avait les évaluations psychologiques, et un ultime test l'après-midi. Il était épuisé, voulait dormir, ne pas se laisser parasiter par les évènements familiaux.
Au fond, il était heureux qu'Oncle Rudy soit avec lui. Il aimait son Oncle, et il lui rendait bien. Mais le téléphone de l'hôtel tendu par son Oncle était trop tentant. Il l'attrapa.
– Allô, Maman ?
Entendre la voix de sa mère ne lui fit pas forcément du bien. Elle lui demanda à peine comment s'était passé sa journée. Elle ne parla que de Eurus. Les médecins avaient arrêté l'hémorragie de ses poignets, et elle était hors de danger. En revanche, le temps de déterminer pourquoi elle avait fait ça, elle était sanglée au lit, et un ballet permanent de pédopsychiatres se relayait dans sa chambre. Une enfant de six ans ne prenait pas un couteau dans la cuisine pour entailler ses bras sans aucune raison. Une enquête policière avait été diligentée sur les parents Holmes. Ils avaient passé leur journée à être entendus par des policiers. Sherlock également.
La gorge de Mycroft se noua, et un bref instant, il culpabilisa. Il avait abandonné son petit frère, son trésor, qui avait dû endurer tout cela sans lui.
– Ils voudront sans doute t'interroger dès que possible... Je suis désolée Mycroft, je ne comprends pas pourquoi elle a voulu se suicider, je ne la comprends pas, je...
Sa mère avait l'air complètement paniquée. Mycroft n'en fit pas grand cas. Il ne croyait pas à un suicide. Eurus était beaucoup de choses, mais elle ne désirait certainement pas mourir.
– Si elle avait vraiment voulu mourir, Maman, elle n'aurait pas tranché ses bras dans ce sens-là, asséna-t-il d'un ton glacial. Elle est suffisamment intelligente pour savoir que la mort vient beaucoup plus vite en traçant une ligne verticale le long des veines et en les plongeant dans l'eau chaude.
Un hoquet de terreur lui répondit. Puis un très long silence prit place entre eux.
– Ton frère veut te parler. Bonne soirée, Canard. Papa et moi t'aimons fort. Bonne chance pour demain.
La voix aigüe remplaça alors celle de sa mère dans le combiné, et Mycroft tenta de repousser les frissons de dégoût que la conversation avait générés, pour mieux se concentrer sur son petit trésor.
– Mycroft ! Je veux que tu sois là !
– Je rentre demain, petit frère. Encore une journée... Sois sage, d'accord ?
– NON ! J'VEUX PAS !
Il y eut un bruit de cavalcade, et Mycroft devina que son cadet avait pris le combiné sans fil pour aller se réfugier dans une cachette connue de lui seul (enfin, de lui et Mycroft, bien sûr, mais inconnue de ses parents) pour mieux téléphoner.
– J'AIME PLUS EURUS ! râla le cadet. Je suis pas content ! J'veux pas être sage ! C'est elle qui a fait une bêtise, et c'est moi qui suis puni ! Peux pas aller jouer dehors ! J'ai pas le droit d'aller voir Barberousse ! Les policiers m'ont posé plein de questions méchantes ! Eurus, elle avait qu'à mourir d'abord ! Ça aurait été moins embêtant en plus ! Je veux pas être sage ! Je veux que tu reviennes, Mycroft ! C'est trop injuste !
La tirade haineuse et furieuse de son petit frère glaça Mycroft. Ce n'était qu'un enfant, et il ne savait pas ce qu'il disait, et ne souhaitait sans doute pas réellement la mort de sa petite sœur, mais ce n'était pas l'important. L'important, c'était cette colère enfantine, dirigée contre celle qui avait gâché sa journée. Cette réaction puérile, exactement la même que celle que Mycroft avait eue : il s'était énervé contre Eurus, sans raison.
Il connaissait la benjamine, sans doute pas aussi bien qu'il pouvait prédire les réactions de Sherlock, mais bien assez, c'était sa fratrie après tout. Et Eurus ne faisait jamais rien sans raison. Rien. Ça comme le reste avait une justification. Mais elle n'était pas coupable. Elle ne méritait pas sa colère. Les adultes matures ne s'énervaient pas contre les enfants imprudents qui faisaient des bêtises. Ils essayaient de comprendre.
Demain, Mycroft devait prouver à des professionnels qu'il était apte et mature à entrer à Eton. Il ne devait pas réagir en gamin immature et colérique. Il devait être un adulte. Et plus que tout, il devait protéger Sherlock, et comprendre Eurus.
La réponse d'Eton leur parviendrait sous dix jours, par voie postale, mais Mycroft n'était pas inquiet. Ses parents non plus. Ils passaient leur temps à parler à voix basse dans la cuisine avec Oncle Rudy et Tante Amelia, qui allaient rester quelques jours.
Eurus était calmement couchée dans son lit quand Mycroft entra dans la pièce. Elle n'exprima ni joie, ni tristesse à l'idée de le voir.
– Pourquoi tu as fait ça, Eurus ?
– Je veux voir comment mes muscles fonctionnent, répondit aussitôt la voix fluette.
Il n'y avait aucune hésitation. Aucun mensonge. Personne ne lui avait posé la question frontalement. Personne ne s'était réellement donné la peine de l'écouter. Mycroft hocha la tête lentement. Les manuels de médecine de la bibliothèque ne résoudraient pas tout, mais ils pouvaient aider.
Il partait les chercher et se trouvait sur le pas de la porte quand il se retourna brutalement, un frisson désagréable courant le long de sa colonne vertébrale. Paraissant ne pas avoir conscience de son existence, Eurus chantonnait toute seule à voix basse. Une comptine inventée dénuée de sens. Qui donnait froid dans le dos.
Prochain chapitre - Novembre 1987 - Publié le Me 24/10. Reviews, si le coeur vous en dit ? :)
