Bonjour mes petits hérissons mignons ! J'espère que vous allez bien, et que vous avez le coeur bien accroché, parce que là on attaque le très lourd et le douloureux de la jeune vie de Mycroft ! Merci de continuer de me lire et de laisser des si jolis petits mots d'amour, ça me touche énormément, comme toujours !

Bonne lecture !


Novembre 1987 – Mycroft, quatorze ans, Etonien sans domicile

L'année scolaire avait commencé difficilement. Les problèmes avec Eurus n'étaient pas revenus, du moins pas directement, mais au moment de mettre ses bagages dans la voiture et de rejoindre le campus qui allait l'accueillir durant l'année, Mycroft avait eu le cœur lourd. Eurus lui avait dit au revoir d'un air absent. Et Sherlock avait fait une crise assez violente, au moment où il avait compris que non, son grand frère ne rentrerait pas demain.

Pourtant, Mycroft le lui avait expliqué tout l'été, mais les mots n'étaient parvenus à sa compréhension qu'à l'ultime limite. Il avait dû monter dans la voiture au milieu des larmes et des sanglots déchirants de son petit frère, les yeux révulsés, le corps se balançant spasmodiquement d'avant en arrière, et l'image le hantait encore.

Les nouvelles qu'il avait eues par la suite n'avaient été guère plus réjouissantes. D'après les pédopsychiatres consultés pour l'occasion, Sherlock ne supportait les variations dans son environnement que s'il les avait décidées. Il n'avait pas toléré le départ de son frère, et faisait désormais parfois des crises de tétanie pour des détails, laissant ses parents désemparés, et un goût amer d'échec dans la bouche de Mycroft.

Eton, de plus, n'avait pas été la terre promise, le rêve devenu réalité. Le niveau scolaire et les exigences demandées étaient celles auxquelles s'attendait Mycroft, et il n'avait pas été surpris. En revanche, ses relations avec ses condisciples étaient au mieux, inexistantes, au pire, insupportables.

C'était quelque chose au-delà de la compréhension de Mycroft. Ces gens étaient l'élite de la nation. Des futurs ministres, banquiers, sénateurs, lords. Eton formait, était la passerelle d'accès aux plus hautes fonctions de l'Etat. Et pourtant, c'était un ramassis de crétins. Pas intellectuellement, cela il ne pouvait le nier, mais humainement, ils étaient la lie de l'humanité. Et le génie de quatorze ans boulimique était une cible facile pour leurs moqueries.

Mycroft les endurait en silence, gardait ses yeux secs et son cœur plus sec encore. Il prenait les choses avec le sourire, ne se départissait jamais de son expression calme, gardant son contrôle les émotions bouillonnantes qui fulminaient en lui. Il avait rapidement fait le tour de ses camarades, avait déduit ceux qui étaient le plus susceptibles de s'élever aux plus hautes fonctions. C'était souvent les plus stupides, les plus agressifs, les plus moqueurs. Mais un jour, ce serait eux qui seraient en première ligne du gouvernement anglais. Alors Mycroft serrait les dents et endurait, parce qu'un jour, il aurait besoin d'eux. Un jour, il serait le maître dans l'ombre, et ils seraient ses marionnettes. Il s'en était fait la promesse.

Mais pour ça, il avait besoin de garder de « bonnes » relations avec eux, et de ne pas répondre à leurs moqueries, leurs provocations, leurs plaisanteries grivoises qui le laissaient de marbre.

Eton était un enfer, et certainement pas la terre promise dont il avait rêvé.

Eton était sa punition pour avoir abandonné son frère... et son purgatoire auquel il devait survivre pour ensuite bâtir le monde qu'il offrirait à ses cadets. Quand il dirigerait ce monde, Sherlock serait heureux. Et Eurus aussi. Il y croyait dur comme fer.

Il était rentré à quelques occasions, les week-ends, mais il avait vite compris que sa présence ne faisait que plus de mal à Sherlock, et il avait vite arrêté. L'enfant ne supportait pas de le voir repartir le dimanche soir. Et même s'il s'extasiait sur le costume queue de pie et réclamait des chemises et s'emmêlait les doigts dans les boutons et délaissait même parfois Victor pour profiter de son aîné durant quelques heures, ce n'était pas bon pour lui.


La dernière visite de Mycroft remontait à la fin du mois d'octobre, une semaine plus tôt. Il était allé faire des ricochets à la rivière, Sherlock et Victor jouant aux pirates sur la berge, Eurus s'amusant avec son avion de bois, voulant partager le jeu de son frère et de son ami, chantonnant la drôle de comptine de son invention.

La prochaine visite serait à Noël, et pas avant. Il avait du travail.


Son responsable d'internat l'avait réveillé au milieu de la nuit, dans la nuit du jeudi au vendredi qui avait suivi son dernier week-end à Musgrave. Il lui avait ordonné de préparer sa valise. Le doyen voulait le voir. Il était dispensé de cours pour quelques jours.

Il avait pris peur. Il avait cru être renvoyé. Sur le moment, cela lui avait semblé être la pire chose qui pouvait se produire. Il avait oublié que la réalité était toujours pire que ses cauchemars.


– BARBEROUSSE ! BARBEROUSSE !

– La chanson est la solution, Sherlock. La chanson est la solution.

Mr et Mrs Trevor étaient dans la cuisine, accompagnés des parents Holmes. La police effectuait une battue sur tout le domaine depuis des jours. Sherlock hurlait à s'en abîmer les cordes vocales en courant de partout.

Et Eurus chantonnait.

– Barberousse le noyé, Barberousse le noyé. La chanson est la solution, Sherlock. Moi qui suis perdu, qui me trouvera. Enfoui sous le vieux hêtre, viens me secourir. Le vent d'est se lève. Seize par six, mon frère, et on descend !

Il n'y avait pas de variante. Il n'y avait pas de sens.

Victor Trevor avait disparu depuis quatre jours, et les chances de le retrouver vivant s'amenuisaient d'heures en heures. Depuis que Eurus avait commencé à l'appeler Barberousse le noyé.

Les policiers avaient écouté la chanson de la fillette, les appels désespérés de Sherlock, les témoignages des quatre parents, mais ne croyaient pas sérieusement à la théorie que la chanson soit la solution. La chanson ne voulait rien dire. Eurus n'avait que sept ans. Ce n'était que des chamailleries de gamins. Victor avait dû se perdre, tomber dans un trou, glisser quelque part. Aucun signe d'une intrusion sur le domaine ou d'un enlèvement n'avait été relevé. C'était un accident. Forcément un accident.


Au bout de trois jours de battue, les policiers ne cherchaient plus un corps vivant, mais une dépouille. Au bout de quatre jours, ils en avaient informé les parents, qui s'étaient effondrés de chagrin. L'opération pour l'œil de leur fils était prévue dans un mois. Ils avaient enfin trouvé un spécialiste qui leur proposait un plan réalisable. Ils avaient enfin rassemblé la somme. Leur futur s'éclaircissait enfin.

Leur monde s'écroulait soudain.

– Moi qui suis perdu, qui me trouvera. Enfoui sous le vieux hêtre, viens me secourir. Le vent d'est se lève. Seize par six, mon frère, et on descend ! La chanson est la solution !

Et Eurus chantonnait encore. Sherlock avait essayé de comprendre. Mycroft aussi. Mais la chanson n'avait pas de sens, et Victor n'était pas réapparu.

La voix brisée, le corps épuisé, Sherlock s'était écroulé de sommeil. Il n'avait quasiment pas dormi depuis l'arrivée de Mycroft, et l'aîné Holmes doutait qu'il ait pris du repos au début de la semaine.


Dimanche soir. Mycroft retournait à Eton le lendemain matin, très tôt. Il n'était plus d'aucune utilité. Il n'avait pas compris la chanson, il n'avait pas réussi à calmer son frère, ni à faire parler sa sœur qui continuait de sourire et chantonner, angélique avec ses couettes, sa robe bleue, son chandail blanc.

Sherlock dormait dans sa chambre.

Eurus était dans la sienne. La dernière fois que Mycroft avait vérifié, elle dessinait, et comme de la lumière filtrait toujours sous sa porte, cela devait toujours être d'actualité. Mycroft n'aimait pas les dessins. Les policiers refusaient de voir un lien entre les images glaçantes de la petite fille qui supprimait systématiquement Sherlock de leur famille et la disparition du meilleur ami de celui-ci. Son air innocent et ses grands sourires embobinaient le monde entier. Chaque adulte se retrouvant en sa présence était rapidement piégé par son charme, sous sa domination. Leurs parents ne faisaient pas vraiment exception, oscillant en permanence entre un asservissement total à leur benjamine, et la terreur qu'elle leur inspirait.

Mycroft n'avait pas envie de retourner à Eton. L'idée de partir, abandonner tout cela, le terrifiait. Et au fond de lui se nichait une envie plus grande encore de fuir et de partir sans se retourner pour ne jamais revenir. Tout laisser tomber, tout abandonner. Ne s'occuper plus que de lui, comme lorsqu'il était enfant unique, lorsqu'il n'y avait pas tous ces problèmes.

La part grandissante de cette envie le terrifiait encore plus que tout. Il avait promis de protéger Sherlock. Il avait promis, dans une moindre mesure de protéger Eurus. Mais alors, comment était-il censé protéger Sherlock... de Eurus ?

– Elle sait où il est !

– On n'arrive pas à lui faire dire. On n'arrive à rien avec elle !

Papa et Maman, dans la cuisine. Tout le monde était parti, quand ils avaient eu fini d'assurer aux parents Trevor, dévastés, de leurs condoléances et de leur soutien. Mycroft, assis en haut des marches de l'escalier, les écoutait parler. Mycroft n'en pouvait plus. Il descendit précipitamment l'escalier pour rejoindre la conversation des adultes.

Ce fut sans doute pour cela qu'il ne sentit pas immédiatement la fumée.


Au milieu de la nuit, les pompiers arrivés en urgence maîtrisèrent enfin l'incendie. Et Mycroft, abasourdi, regarda son royaume, la maison de son enfance, la maison ancestrale des Holmes, son héritage, sa vie toute entière, partir en fumée.

Sherlock dormait contre son épaule, dans ses bras. Assis à l'arrière d'un camion de pompiers. Il ne savait pas où étaient passés ses parents. Eurus, en revanche, il le savait. Sous sédatifs, et attachée à un brancard, elle était dans une ambulance. Les médecins attendaient la signature des parents Holmes pour la décharge et la faire interner rapidement. On avait trouvé les allumettes dans sa main. Elle avait souri quand on lui avait demandé ce qu'elle avait fait. Elle avait tenté d'empêcher Mycroft de remonter chercher Sherlock, qui dormait paisiblement à l'étage. Elle avait hurlé qu'il devait aller rejoindre Barberousse le noyé, et qu'ils devaient tous repartir dans une nouvelle maison, toute la famille.

Sherlock n'était pas sa famille.

Papa avait dû la ceinturer, tandis qu'elle se débattait comme une folle. Mycroft s'était précipité dans le brasier, avait arraché son frère à sa chambre. Il dormait encore, ses bronches encombrées de fumée le tuaient lentement dans son sommeil.

Mycroft n'avait rien pu sauver d'autre de leur demeure familiale. Tout était parti en fumée, de la cave au grenier. La maison était vieille, pleine de poutres et de bois. Eurus avait appris comment allumer un feu ronflant. Elle n'avait rien laissé au hasard.

Au matin, hagard, Mycroft avait contemplé les cendres de sa vie toute entière. Les pompiers étaient parvenus à circonscrire l'incendie à la seule bâtisse, sans toucher au domaine, qui aurait pu, avec ses hectares de forêt, s'embraser et faire des dégâts sur plusieurs kilomètres.

– Quand pourra-t-on... retourner dans la maison ? Essayer de voir si on peut trouver des choses récupérables ?

La voix de Papa.

– Pas tout de suite. Nous devons sécuriser la zone. Nous assurer que plus rien ne risque de s'effondrer. Je ne vous conseille pas de vous faire trop d'illusions. Il n'y a pas vraiment d'aile moins atteinte qu'une autre. Vous avez de la chance d'être tous en vie.

Le chef des pompiers.

De la chance ? songea amèrement Mycroft. En vie ? Victor Trevor était mort. Sherlock avait failli y passer aussi. Eurus était morte aussi, d'une certaine manière. Ce qui restait d'elle n'était plus que folie. Leur famille était morte, elle aussi. Leur maison n'était plus. Et plus que tout, l'enfance de Mycroft était morte, elle aussi.

– Mycroft ?

La voix pâteuse de Sherlock, dans son giron. Réveillé par les sanglots et les larmes silencieux de son aîné qui coulaient sur lui.

– 'sepasse quoi ? Mycroft ? Pourquoi 'n'est pas à la maison ? Où qu'on est ? Mycroft !

L'environnement étrange du camion de pompiers dans lequel ils étaient toujours installés, malgré l'aube, effrayait Sherlock autant que les larmes de son frère. Il n'avait jamais vu Mycroft pleurer. Il ne pensait sans doute même pas que c'était possible.

– MYCROFT ! Pourquoi on n'est pas à la maison ? Où est la MAISON ?

L'aîné reconnut les prémisses d'une crise de Sherlock. Mais il n'avait pas la force de la gérer. Mentir n'était de toute manière pas une solution.

– Oh, Sherlock, petit frère. On n'a plus de maison. On n'a plus de maison.


Prochain chapitre - Janvier 1989 - Publié le Me 31/10. Reviews, si le coeur vous en dit ? :)