Bonjour mes petits visons ! De toute évidence, vous avez eu du mal avec la fin de chapitre précédent. Mycroft a-t-il vraiment fait assassiner son oncle et sa tante ? Eh bien je ne répondrai pas à cette question :) La fin est volontairement floue, pour laisser le choix de l'interprétation au lecteur : a-t-il comploté pour les faire assassiner ? L'accident de voiture était-il volontaire ? Etait-ce une machination de Rudy et Mycroft pour faire disparaître Rudy des radars ? Est-ce un plan qui a mal tourné ? Ou bien tourné ? Mycroft est-il triste parce qu'il ne reverra plus jamais son Oncle parce qu'il est vraiment mort, ou parce qu'il a décidé de disparaître ? Imaginez ce que vous voulez :) Je ne donnerai pas de solutions !

Bonne lecture !

Juin 1989 – Mycroft, bientôt seize ans et jeune diplômé

Mycroft considérant la convocation dans sa main avec un air de profond dégoût. De quel droit le convoquait-on, au juste ? Il faisait la pluie et le beau temps à Eton, même parmi les professeurs, désormais. Il entrait à l'université à la rentrée. Les examens qu'il venait de passer seraient parfaits, comme toujours. Tout dans sa vie était parfait. Ne restait qu'à survivre aux vacances d'été, chez ses parents, avec Sherlock. Il aurait préféré trouver un stage, se faire des contacts utiles, comme tout bon Etonien sortant devait le faire, mais comme toujours, il était mineur. Impossible de travailler. Et puis fondamentalement, retrouver Sherlock pour deux mois ne lui déplaisait pas. Il avait des choses à lui enseigner, à lui dire, à lui faire comprendre. Il ne rentrait pas assez souvent à la maison et voyait bien l'influence désastreuse de l'éducation en dilettante de ses parents.

La convocation, qui l'obligeait à se rendre à l'infirmerie la veille de son départ, soit demain, l'agaçait au plus haut point. Il ne comprenait pas. Il n'était pas malade, ses vaccins étaient à jour, et il se sentait en pleine forme. Et jusqu'à preuve du contraire, à part beaucoup plus de café qu'il n'était sain d'en ingérer, il n'avait pas pris de substances quelconques pour booster ses performances intellectuelles. Et on n'avait jamais vu de contrôle anti-dopage à l'école !

Il froissa le bout de papier dans son poing serré. Que cela lui plaise ou non, il devrait répondre à la convocation. Et se plier aux exigences, aux pantomimes qu'on lui demanderait.


– Bonjour, Mycroft.

Le médecin-en-chef, derrière son bureau, regardait l'adolescent d'un air sévère. La femme avait à peine quarante ans, un très grand professionnalisme, et un suivi régulier de ses patients. Une infirmière, absente au rendez-vous, la secondait pour les tâches courantes. Mrs Brown s'assurait, au-delà du bien-être physique de ses petits protégés, de leur bien-être mental.

Et à voir son regard fermé, ses mains posées bien à plat sur le bureau, ses traits tirés, l'état de Mycroft l'inquiétait.

– Mrs Brown, la salua Mycroft en s'asseyant délicatement, sans faire un bruit.

Il aurait été malpoli de faire racler la chaise sur le sol. Les manières de Mycroft étaient parfaites. Tout en lui était parfait. Parfait comme un bloc de glace. Une magnifique statue, taillée dans la glace, sans aucune imperfection, lisse et magnifique.

– Vous avez demandé à me voir, reprit l'adolescent de sa voix la plus douce, la plus soumise. Je vais pourtant bien... Ai-je fait quelque chose de mal ? Y a-t-il un problème dont vous souhaiteriez m'entretenir à propos de mes analyses de sang ?

La dose parfaite d'inquiétude dans la voix, de gêne, d'angoisse, de faux rire. Mycroft était parfait.

– Non, Mycroft. Tes analyses sont excellentes. Tu es en pleine forme, physiquement.

Comme tous les élèves d'Eton, Mycroft était soumis à des prises de sang régulières, généralement au début du semestre. S'il y avait eu des résultats inquiétants dans ses analyses sanguines, il aurait été prévenu depuis belle lurette.

– Alors que se passe-t-il ? demanda sereinement l'adolescent.

– Depuis quand es-tu boulimique, Mycroft ?

Médecin et adolescent auraient pu discuter encore longtemps en se faisant des politesses et des faux-semblants, mais elle préféra attaquer frontalement. Elle fréquentait Eton depuis des années. Malgré son arrogance à se croire unique et sa précocité extrême, Mycroft Holmes n'était qu'un adolescent comme les autres, qu'elle connaissait si bien. La première fissure dans l'armure de glace apparut quand, une demi-seconde à peine, il parut surpris de sa question. Mais tout aussi vite, il s'était repris, sourire serein, visage détendu, demi-rire doux, voix calme.

– Je ne suis pas sûr de comprendre votre question, Mrs Brown...

– Docteur, le corrigea-t-elle sèchement.

– Docteur Brown. Regardez-moi.

Et il désigna d'un large mouvement de main son corps parfait, plat, anguleux.

Elle leva un sourcil.

– La boulimie ne se définit pas par un surpoids ou de l'obésité, au contraire. C'est une maladie mentale. Dont tu es atteint.

– Vous ne savez pas de quoi vous parlez, répliqua-t-il, mâchoire serrée.

Son regard était dur, agressif, ses yeux brillaient de fureur. La glace se fendillait.

– Je suis médecin, Mycroft. Je pense que tu es boulimique, et que ton programme absurde et impossible à tenir sur le long terme n'ayant pas survécu à l'intensité de cette année, tu en es arrivé à te faire vomir, d'abord de temps en temps, puis plus régulièrement. C'est comme ça que ça commence. Puis ensuite, on ne peut plus s'en passer. Alors on ne s'en passe plus. Et la vie devient alors si simple. Tu peux recommencer à manger. Tu as trouvé le moyen magique d'y survivre sans prendre un gramme. N'est-ce pas merveilleux ? Fantastique ? N'est-ce pas la preuve que tu es malade ? Tu es intelligent Mycroft, très intelligent. Si ce n'est pas toi, qui étais concerné, si je devais te parler d'un de tes condisciples, Miss Applefinn, par exemple, ne serait-ce pas évident ? Immédiat ? Le diagnostic ne serait-il pas sans appel ? Alors pourquoi s'illusionner... quand il s'agit de toi-même ?

Poings serrés. Lueur de colère froide dans les yeux. Mâchoire tendue. Épaules carrées, jugulaire battant furieusement dans le cou. Le garçon n'était plus que fureur contenue.

– Ne parlez pas de choses dont vous ne savez rien, siffla l'adolescent en réponse.

– Tu as besoin de te faire aider, Mycroft.

– Je quitte le lycée, balaya-t-il l'argument de la main, comme si ce n'était rien.

– Tu as subi de très lourdes épreuves. Tu es plus jeune que tous tes camarades. Plus intelligent qu'eux, également. As-tu choisi, finalement ? Quand Oxford et Cambridge te feront les yeux doux tous les deux, as-tu choisi à qui tu diras oui ? As-tu choisi ta voie ? Tu n'as que seize ans, Mycroft. Et tu as déjà traversé bien des choses. Personne ne t'en voudra d'être malade. Avoir besoin d'aide n'est pas une faiblesse, tu sais ? Je peux te conseiller des médecins très bien, qui sauront t'aider.

Sa voie n'était plus celle du médecin ferme et tranché. C'était celle d'une femme, douce et aimante, qui était prête à aider ce gamin qui en avait déjà trop vu, trop enduré.

– JE N'AI PAS BESOIN D'AIDE ! JE N'AI BESOIN DE PERSONNE ! hurla-t-il en se relevant, faisant violemment tomber la chaise derrière lui.

Le fracas, malgré l'épaisseur du tapis, parut insupportable aux oreilles de l'adolescent dont le sang battait à ses temps.

– JE PEUX ME DEBROUILLER TOUT SEUL ! hurla-t-il encore, cognant le bureau de ses poings serrés.

Le docteur Brown n'avait même pas frémi. Une telle déferlante de violence était rare dans son cabinet, mais pas improbable. Et elle ne se sentait pas en danger. Mycroft était un adolescent, grand et maigre, et assurément plus fort qu'elle. Elle ne pourrait pas se défendre en cas de besoin, et préféra lever immédiatement les mains en signe de reddition, mais elle n'était pas spécialement inquiète. La fureur de l'adolescent avait besoin d'exploser, mais elle n'était pas dirigée contre elle. Il était boulimique, elle en avait l'assurance désormais. Et c'était contre lui-même qu'il était en colère. Contre ce corps qu'il ne supportait pas.

Elle croisa posément les mains sur ses genoux, sans jamais relâcher le contact visuel avec le jeune homme debout, agressif, muscles tendus, tout en angles et en colère.

– Je n'en doute pas, Mycroft. Essaye la boxe ou mieux, le théâtre, pour évacuer la fureur et apprendre à t'accepter. Ou tu ne survivras pas à tes années d'université à Oxford. Bonne journée, Mycroft. J'ai été enchantée de te connaître durant ces deux années. Bon retour chez toi.

Et sans un mot de plus, elle lui désigna la porte, qu'il prit plaisir à franchir et à claquer derrière lui. Comment osait-elle ? Se permettre de savoir mieux que lui ce qu'il était, ce qu'il pensait ? Il n'avait jamais perdu son calme à ce point-là, et une fois dans le couloir, il partit en courant, le plus vite possible. Il courut, courut et courut encore, animé d'une rage folle qu'il n'avait jamais ressentie. Il ne s'arrêta pas tant qu'il ne fut pas en plein cœur de la forêt qui bordait l'éminent établissement, le souffle court, la poitrine brûlante, les jambes sur le point de lâcher.

Et des larmes plein les joues.

Que croyait-elle, cette doctoresse ? Qu'il ne savait pas ? La première fois qu'il avait enfoncé ses doigts au fond de sa gorge, il ne s'illusionnait déjà plus : s'il le faisait une fois, il le referait. Jusqu'à en devenir une habitude. Il savait bien ce qu'il était, ce qu'il faisait, l'illusion que tout allait bien dans laquelle il vivait.

En deuxième année, préparant trois fois plus de A-level que la plupart de ses camarades, cherchant à décrocher uniquement des A* et à monter le meilleur dossier possible pour les meilleures universités du pays, avec deux ans d'avance, le rythme de ses révisions et de son travail scolaire et extra-scolaire s'était trop intensifié. Il dormait toujours aussi peu, mais tout le sport auquel il s'astreignait n'était plus envisageable. Son alimentation non plus. Il buvait trop de café, avalait parfois n'importe quoi de sucré à effet rapide pour se rebooster et réviser encore une heure ou deux, et le corps plat et musclé dont il était si fier avait commencé à disparaître.

Il se révulsait. Ce corps difforme, énorme, qui enflait, disgracieux, il le haïssait.

Il haïssait ses parents pour l'avoir fait naître gros, roux, pâle, le corps grêlé de tâches de rousseur, deux tâches de naissances déplaisantes en bonus (une sur le pied, une à l'intérieur d'une cuisse), alors que Sherlock était parfait, avec ses grands yeux bleus, sa peau de lait, ses cheveux corbeaux et son rire doux.

Il haïssait Sherlock d'être mince, beau, adorable, chéri, béni.

Il haïssait ses camarades de deux ans ses aînés, leur physique plat et sportif, leurs abdominaux, leur sourire charmeur et leurs cheveux parfaitement peignés et coiffés.

Il haïssait les filles, qu'il ne désirait même pas, mais qui se retournaient sur le passage de ses condisciples et jamais le sien, lui qu'on ne connaissait que pour son intellect et son intransigeance, jamais pour sa plastique.

Et plus que tout, il se haïssait, lui et son physique, lui qui n'était même pas capable de s'extraire au-delà de ce physique difforme, qui se laissait atteindre par des sentiments qui auraient dû être quantité négligeable.

Alors oui, il savait ce qu'il était, ce qu'il faisait. Il savait aussi que c'était mal, mais il n'arrivait plus à vivre autrement. Partir loin d'ici, entrer à l'université changerait peut-être les choses, du moins l'espérait-il, mais sans y croire. Il ne se supportait plus.

Qu'avait-il réussi, au fond ? Eurus grandissait, enfermée loin de tout, considérée comme morte pour le reste du monde.

Sherlock avait tout oublié, faisait des crises d'angoisse, de panique, régulières, dès que les choses se passaient un peu trop difficilement pour lui à l'école. Les enseignants étaient inquiets quant à son entrée au collège, au bouleversement que cela allait apporter.

Papa et Maman étaient dépassés, ne savaient plus quoi faire, ne faisaient plus rien.

Oncle Rudy était mort.

Ses camarades d'Eton n'étaient pas des amis, juste des relations utiles dont il se servirait un jour sans aucun doute, et ils le savaient tous : aucun d'eux n'avait jamais cherché à connaître Mycroft, à l'aimer. Juste à se faire aimer, être prêt à utiliser et être utilisés. Mycroft s'était élevé au plus haut de la hiérarchie de ce jeu de pouvoir. Il ne regrettait rien. Il avait voulu et avait obtenu.

Et pourtant, il avait la sensation de passer à côté de tout, de sa vie, de ce qu'il aurait dû désirer.

Perdu dans la forêt, un instant, il se permit de s'effondrer au sol, entourant ses jambes de ses bras, sanglotant comme un enfant, enfonçant son visage dans ses genoux pour que personne ne l'entende, personne ne le voit.

Mais personne ne vint le consoler, personne ne vint l'enlacer, personne ne vint le sauver. En se relevant, il abandonna simplement les derniers lambeaux de son enfance qu'il avait eu tort de retenir au fond de lui.

Une fois debout, il sécha ses larmes, referma son visage, son cœur. Il avait des bagages à terminer. À la rentrée, il entrerait à la fac, il était plus que temps qu'il cesse tout cela. Il allait reprendre sa vie en main.

Mais avant, il avait un été à passer chez ses parents, et quelque chose à faire.


– Sherlock ?

L'enfant se redressa dans son lit, à moitié endormi. Il était monté se coucher depuis peu, épuisé du long repas de fête supposé féliciter Mycroft pour la fin de ses examens et la réussite prochaine, personne n'en doutait, de son entrée dans une des universités les plus réputés du pays.

– M'croft ? P'quoi t'viens pas ?

La diction de Sherlock était habituellement parfaite, mais la fatigue le faisait marmonner. Mycroft n'en avait cure. Il allait apprendre une leçon très importante à Sherlock, et il la lui répéterait autant que possible, jusqu'à ce qu'il la comprenne jusque dans ses os. Et pour cette leçon, il était hors de question qu'il rejoigne son cadet pour se blottir contre lui. Il n'avait que trop laissé ce genre de choses se produire. C'était à cause de ça que Sherlock était trop sensible, qu'il faisait des crises.

Mycroft s'était encore disputé avec ses parents, comme ils l'avaient fait durant tous les week-ends où il était revenu à la maison ces six derniers mois. Sherlock était autiste et Maman et Papa refusaient de l'entendre, de le reconnaître. Alors si Sherlock n'avait pas le droit d'être autiste, Mycroft devait lui apprendre quelque chose d'important, la seule chose nécessaire pour lui permettre d'évoluer dans la vie.

– Les sentiments ne sont pas un avantage, petit frère. Les sentiments tuent. Les sentiments rendent faible. Tu entends ? Tu dois cesser de laisser les autres t'atteindre, de ressentir tant de choses.

Il répéterait la leçon tous les soirs, aussi longtemps qu'il le faudrait, toute sa vie si besoin était.

Les sentiments ne sont pas un avantage, Sherlock. Je vais te raconter une histoire. Le vent d'est arrive...


Prochain chapitre - Juin 1990 - Publié le Me 14/11. Reviews, si le coeur vous en dit ? :)