Bonjours mes petits kangourous mignons ! Soyez heureux, j'offre à Mycroft un peu de répit à partir de maintenant... Il grandit lentement, et met les horreurs de son enfance derrière lui ;)
RaR des anonymes :
Morganne-bzh : Merci pour ta review, je suis ravie que ma vision de Mycroft te plaise ;) Quant à la mort de l'Oncle Rudy, ton avis est ta vérité, si tu veux le voir ainsi, soit, c'est ainsi que ça s'est passé ;)
Bonne lecture !
Juin 1990 – Mycroft, seize ans qui en valait bien dix-sept et homme travesti
Cambridge était un endroit fantastique, et merveilleux. Le lieu avait séduit l'adolescent presque aussitôt arrivé. L'établissement était magnifique, bien sûr, c'était un fait. Imposant, verdoyant, avec sa chapelle, ses bâtiments anciens, ses pelouses et son canal pour l'aviron. Il respirait l'ambition, le pouvoir, le talent, le travail. Mycroft s'y était immédiatement senti à sa place.
L'université était l'une des plus anciennes d'Angleterre, et des plus réputées du monde, côtoyant dans ce cercle très fermé Oxford, Yale et Harvard. De fait, elle attirait un nombre sans cesse croissant d'étrangers, souvent des petits génies dans leur pays. Mycroft était, pour une fois, pas le plus jeune de son dortoir. Quand il était entré à Eton, son corps était en plein changement, disgracieux, et qui ne permettait pas de douter qu'il avait quatorze ans. Et même s'il avait changé avec les années, tout le monde se souvenait de lui avant, l'avait vu grandir. Tout le monde le respectait, bien sûr, mais il n'en restait pas moins le gamin qui était entré au lycée avec deux ans d'avance, et qui aurait facilement pu y arriver deux ans plus tôt, s'il n'avait pas été bloqué par son âge.
À son entrée à Cambridge, au moins, il avait un corps d'adulte, autant que faire se pouvait à l'âge de seize ans. Et parmi les gamins étrangers de treize ou quatorze (le plus jeune, d'après la rumeur, un jeune indien au talent incontesté qui parlait douze langues, avait douze ans), il passait pour un adulte. Ce fut agréable d'entrer dans un nouveau lieu où presque personne ne se connaissait, avec un corps qu'il supportait, à défaut d'apprécier.
Bien sûr, certains de ses camarades d'Eton avaient choisi Cambridge, eux aussi, et avaient réussi le concours d'entrée, mais dans la multitude d'étudiants que comptait le campus, Mycroft les avait perdus de vue sans regret. Il n'avait gardé que certains contacts, ceux qu'il estimait vraiment les plus utiles.
Même si, à long terme, ce n'était pas ce qu'il désirait, retrouver l'anonymat avait fait du bien à Mycroft. Un jour, bien sûr, tous ceux qu'il jugerait dignes d'être initiés connaîtraient son nom, mais d'ici là, cela faisait du bien d'être juste un génie parmi tous les autres.
De ne pas être le fils de Violet Holmes, qui venait de remporter un nouveau prix mathématique prestigieux, en publiant diverses conclusions sur la théorie des fonctions elliptiques. De ne pas être le grand frère d'un gamin autiste. De ne pas être le grand frère d'une gamine psychopathe et enfermée. De ne pas être l'enfant de parents aveugles qui, voyant que Mycroft se débrouillait très bien sans eux, et toujours le cœur en deuil de la « mort » de leur fille, avaient un peu oublié qu'ils avaient un deuxième fils. De ne pas être l'élève le plus brillant de sa promotion.
Bien sûr, tout cela ne dura pas. En un semestre à peine, le nom de sa mère avait été relié au sien (quelle idée, aussi, de s'appeler Holmes. Il n'y avait bien qu'eux sur ce continent pour porter ce nom bizarre), des articles de presse sur l'incendie de Musgrave avaient été découverts par des professionnels du renseignements (Mycroft avait noté les noms. Qu'ils se tournent vers le journalisme ou d'autres voies plus obscures, ils pourraient être utile un jour), et il avait des notes irréprochables.
On le connut bientôt sur tout le campus, mais Mycroft conserva sa ligne directrice : entrer dans la lumière du gouvernement ne l'intéressait pas. C'était exploiter les zones d'ombres, qu'il voulait faire. Alors il restait humble et discret, modeste et tranquille, se faisant oublier de ceux qu'il fallait et gardait près de lui les autres.
Sa seule fantaisie arriva plus tard dans l'année, quand il passa par hasard par un chemin qu'il n'avait pas l'habitude d'emprunter, et qu'il tomba, littéralement, sur le club de théâtre. Cambridge comprenait des douzaines de club divers et variés. Mycroft appartenait, évidemment, à celui de sciences politiques, qui avait tout d'une secte, mais qui était, assurément, l'avenir de leur monde économique et politique. Celui de théâtre ne formait pas spécialement de grands acteurs réputés, il fallait plutôt se tourner vers l'Académie Royale d'Art Dramatique pour cela, mais ses participants avaient la réputation d'être motivés, et plutôt bon.
Mycroft les avait percutés au détour d'un couloir, tombant et entraînant dans sa chute trois personnes sur quatre, et un portant rempli de costumes victoriens.
Pour la première fois de sa vie, Mycroft n'avait pas maîtrisé une conversation, qui avait commencé par des excuses de les avoir bousculés. Il s'était contenté de se laisser porter, charmé par leur passion pour la scène, et sans trop savoir comment, il s'était retrouvé assis sur un fauteuil à assister à leur répétition.
– On n'est pas assez de filles pour ça ! Arrête de t'acharner, Luis !
– Mais ce n'est pas drôle, y'en a marre de jouer des trucs tragiques ! Ce serait beaucoup plus drôle !
– Surtout qu'Ernest pourrait prendre le rôle d'Ernest.
– Mais il nous manque une fille ! Les quatre sont sur scène dans le même acte, on ne peut pas faire deux rôles, et on ne peut pas non plus réécrire pour changer un personnage, ce serait trop bizarre !
Elizabeth et Deborah soutenaient leur camarade Luis, ainsi que Ernest, dans leur envie d'adapter une pièce de Wilde pour leur représentation annuelle, qu'ils se préparaient à choisir et monter. Au-delà de leur envie d'adapter une comédie, ils voulaient renouer avec une pièce iconique de la littérature anglaise, et appréciaient Wilde pour sa critique sociale sous-jacente, de l'époque victorienne qui était la sienne, mais toujours applicable aujourd'hui par bien des aspects.
Nicholas restait neutre, mais à voir comment il regardait Deborah, Mycroft ne doutait pas vraiment qu'il finirait par se ranger à l'avis de la jeune fille. Le reste de la petite troupe était cantonné aux rôles secondaires, et n'avait pas franchement d'opinions sur la question. Seule Audrey[1] luttait pour ne pas jouer « L'importance d'être constant », au motif qu'elles n'étaient que trois filles pour les rôles principaux, et qu'il y avait quatre personnages féminins d'importance dans le roman.
Mycroft les écoutait se disputer vivement depuis plus de dix minutes, et trouvait cela à la fois follement reposant et amusant. Il ne sut pas ce qui lui passât par la tête lorsque, subitement, il intervint dans le débat :
– Pourquoi vouloir à tout prix une femme pour jouer un rôle féminin ? Après tout, les femmes ont longtemps été interdites sur les planches, et c'était des hommes qui tenaient les rôles, parfois avec brio. Je ne remets évidemment pas en cause vos merveilleuses capacités, mesdemoiselles, mais j'ai l'impression que ce débat stérile n'a pas lieu d'être.
Sa déclaration laissa place au silence. Elizabeth et Deborah étaient ravies. Audrey se mordit la lèvre.
– Peut-être, mais ça ne change rien au final. Nos trois acteurs principaux ont déjà leur rôle. Il nous faudrait une quatrième personne. Dans ce cas-là, autant prendre une fille. Parce que trouver au pied levé un homme sur ce campus qui acceptera de jouer une femme, et dans un rôle principal, franchement...
– Moi je trouverais cela très amusant de le faire, s'entendit répondre Mycroft avant même d'avoir réfléchi à ce qu'il allait dire.
Et c'était trop tard. En une minute, il était adopté. Et il héritait d'un des rôles le plus caricaturaux de la pièce, celui de Lady Bracknell. Il n'avait jamais lu la pièce, et il ne connaissait pas grand-chose de Wilde. Pourtant, l'une des phrases de la pièce retint toute son attention : « La vérité est rarement pure, et jamais simple », avait écrit l'homme de lettres. Cela, bizarrement, rappelait à Mycroft son petit frère, qui, du haut de ses dix ans et avec son autisme de plus en plus apparent, avait décidé de résoudre tous les mystères du monde pour occuper un cerveau qui fonctionnait bien trop vite et différemment du reste du monde.
Alors pour ce petit frère éloigné de lui, qui grandissait sans barrière et semait la terreur dans son collège, Mycroft se coula dans la peau de Lady Bracknell.
À sa grande surprise, cela lui plut. À la grande surprise de ses nouveaux amis, il se montrait excellent comédien. Il préféra ne pas leur dire qu'il maintenait un rôle permanent et constant de perfection pour ne jamais montrer qui il était, et que pour cette raison, il était évident et il aurait pu prédire qu'il serait bon sur scène.
Mycroft aimait être sur scène. Même si, au final, il jouait un rôle en permanence dans sa vie, il était très différent de jouer un rôle complètement écrit, monté de toutes pièces, dont les ressorts comiques étaient prévus et encadrés. C'était reposant de ne pas avoir à penser aux conséquences de ses actes, au visage qu'il devait montrer en présence de telle personne ou d'une autre. Il suffisait d'être Lady Bracknell, et s'horrifier à cors et à cris de l'amourette passionnée que vivait sa fille avec John Worthing et sa double identité d'Ernest, et de s'opposer au mariage des deux amants. Avant de finalement apprendre, dans le dernier acte, que John Worthing n'était pas un simple enfant abandonné sur un quai de gare, mais d'ascendance noble.
Lady Bracknell acceptait alors sans difficulté d'offrir sa fille à cet homme, fut-il presque un inconnu, puisqu'alors son pedigree ne posait plus de problèmes.
– Mais... avait objecté Mycroft en reposant la pièce, la première fois qu'il l'avait lue, en compagnie de ses nouveaux compagnons. Si John Worthing est le frère d'Algernon, qui, lui-même, est le cousin de Gwendolen Fairlax, alors il est également le cousin... de la femme qu'il compte épouser !
Les comédiens amateurs du club de théâtre lui avaient lancé un regard désabusé.
– Wilde, fin XIXe siècle. Ça te suffit, comme explication ?
Ce n'était absolument pas suffisant, fondamentalement, mais Mycroft trouva cela résolument drôle, et cela ne fit que le conforter à jouer Lady Bracknell, tout en riant intérieurement sur l'évolution de la société. À l'époque de Wilde, et bien qu'il s'agisse d'une satire sociale, le texte était avant tout une comédie, et personne ne s'interrogeait sur le fait qu'au final, Gwendolen épousât son cousin, tant que celui-ci fut de riche lignée !
Leur représentation rencontra un vif succès sur le campus, et même devant les familles venues pour l'occasion, et Mycroft s'en félicita, comme tous ses condisciples.
– Tu réintègres officiellement la troupe l'année prochaine Mycroft, c'est un ordre !
Luis et Ernest trinquaient à leur succès, leurs bouteilles de bière s'entrechoquaient dans un tintement, tandis qu'Elizabeth et Deborah sortaient une tonne de nourriture de leurs sacs. Nicholas et Audrey s'occupaient des nappes, des couverts, et tout ce qu'il fallait pour leur pique-nique de clôture, sur les berges du canal, après leur dernière représentation.
Quand Luis lui tendit une bière, Mycroft ne sut pas vraiment quoi dire ou quoi faire. Il était mineur, bien sûr. Dix-sept ans dans quelques semaines, ayant validé sa première année et ses premiers examens depuis peu. Cela ne l'avait jamais arrêté pour boire de l'alcool, mais il s'agissait essentiellement de verres de vin, dans les soirées mondaines qu'il fréquentait quand il était nécessaire. Il n'avait jamais été friand de soirées étudiantes, de bouteilles de bière, de pique-nique à moitié improvisé où ils mangeaient avec les doigts en riant.
Alors sans réfléchir, il se saisit de la bouteille en verre, froide sous ses doigts, humide de condensation à cause de la température extérieure qui tranchait tant avec la glacière qui conservait leurs boissons au froid.
– À notre nouveau membre officiel ! s'exclama Audrey en levant haut son verre.
Et dans de grands mouvements désordonnés et en riant sans raison, ils entrechoquèrent tous verres, bouteilles et canettes pour féliciter Mycroft et son très convainquant rôle de femme.
Ils passèrent la soirée ainsi, à rire et manger sur les pelouses de Cambridge, sans paraître ne se soucier de rien d'autre que de l'instant présent. Pour Mycroft, qui avait toujours vécu dans le contrôle et la perfection, c'était quelque chose de nouveau. Il connaissait chacun de ses condisciples, les études qu'ils menaient, l'aboutissement de leurs réflexions et thèses en préparation, et savait le degré de pertinence qu'ils pouvaient avoir s'ils décidaient de tenir une conversation sur la géopolitique mondiale, ou bien le réchauffement climatique ou encore le boson de Higgs. Ils avaient entre dix-neuf et vingt-et-un ans. Ils étaient aussi brillants que n'importe quel élève autorisé à mettre un orteil sur le campus. Et pourtant, ils riaient et chahutaient comme des idiots, comme jamais Mycroft ne les avait vus.
Et il se sentit bêtement apaisé par cette ambiance légère, qu'il n'avait jamais vraiment connue.
Ce fut à ce moment-là que les paroles du Dr Brown, un an plus tôt, lui revinrent en mémoire. Quand elle l'avait, à raison, diagnostiqué boulimique. Et qu'elle lui avait, sèchement, conseillé de faire du théâtre pour réapprendre à aimer et apprécier son corps.
La constatation le frappa soudainement. Cela faisait des semaines, des mois ? qu'il ne s'était pas fait vomir. Il n'y avait tout simplement pas pensé. Il n'en avait tout simplement pas eu besoin. Il avait maintenu sans aucun problème une alimentation relativement saine et régulière, un poids constant, mené de front une activité physique régulière et ses révisions assidues... et même les répétitions au théâtre. Il avait assumé sans problème le rôle d'une femme. Avait aimé être une femme, d'une certaine manière, et mieux, avait été fier que de loin, il fasse illusion, que son corps qu'il haïssait tant puisse paraître charmeur et féminin, engoncé dans les corsets et les jupons du XIXe siècle.
Alors enfin, il sourit. Pour la première fois de sa vie, il avait la sensation de penser à son corps sans en ressentir de la répulsion.
Il aurait été stupide de penser que tout avait été résolu, et que plus jamais il ne serait tenté de se faire vomir et de retomber dans ses travers, mais il avait envie d'y croire. Et de profiter, juste un moment, de l'instant présent.
[1] Audrey Hepburn, qui n'a absolument pas l'âge d'être là, et encore moins avec Elizabeth Taylor et Deborah Kerr xD
Prochain chapitre - Octobre 1992 - Publié le Me 22/11. Reviews, si le coeur vous en dit ? :)
