Bonjour mes petits paons qui font la roue ! Merci de continuer de me lire ! Juste une précision pour certains d'entre vous : Mycroft travesti en lady Bracknell est un élément du canon ! C'est précisé dans le dernier épisode, juste avant que la bombe n'explose à Baker Street ;)
Bonne lecture ! :)
Octobre 1992 – Mycroft, dix-neuf ans, enfin majeur et libre
Ou : Mycroft, un chandelier, un couloir, leur rencontre, leur histoire (Biquette, je t'aime de tout mon coeur)
Cambridge n'avait pas changé, fondamentalement. L'institution était toujours comme elle avait toujours été. C'était Mycroft, plutôt, qui avait changé. Il entamait sa quatrième rentrée sur le campus, et le début de son master. Sa licence s'était, comme prévu, achevée avec les honneurs, et avec les félicitations du jury.
Depuis l'année dernière, où il avait enfin obtenu ses dix-huit ans, et avec cet anniversaire, sa majorité, il avait pu commencer à travailler comme il le souhaitait et faire un stage durant l'été auprès du père d'un de ses condisciples, avocat spécialisé en droit international, comme il l'avait souhaité. L'homme défendait les puissants de ce monde, et c'était exactement ce dont Mycroft avait eu besoin pour continuer de percer et se faire connaître dans le milieu qu'il voulait fréquenter, qu'il voulait dominer.
Travailler quatorze heures par jour, en dormir à peine cinq, oublier jusqu'à son nom et mieux connaître la vie des gens pour qui il travaillait que la sienne avait quelque chose de complètement addictif pour lui. C'était ce qu'il voulait. Ce pour quoi il était bon. Ce vers quoi il voulait diriger sa vie.
Le retour à la réalité et à la maison avait été rude. Ses parents avaient été ravis, bien sûr. Mais Sherlock, qui s'apprêtait alors à rentrer au collège, et avait bien retenu les leçons de son grand frère, avait été nettement plus froid.
De manière générale, Sherlock ne semblait plus rien ressentir pour personne. Il disait absolument tout ce qu'il pensait sans le moindre filtre, déduisait chaque secret honteux des gens de son entourage et des parfaits inconnus dans la rue, parlait haut et fort, ne s'excusait jamais, et ne voyait jamais le problème avec ce qu'il disait.
Et plus que tout, il semblait parfaitement incapable d'arrêter le train en marche et lancé à pleine vitesse que paraissait être son cerveau. Son esprit bruissait de mille pensées à la minute, il retenait absolument tout ce qu'il voyait, entendait, lisait, goûtait, sentait, ressentait. Il n'avait plus aucune limite, et il se montrait d'un rare mépris avec Mycroft.
L'année suivante, le grand frère avait été trop lâche pour passer plus de deux jours à la maison, avant de devoir retrouver avec joie le campus. Le Sherlock de douze ans était clairement trop épuisant à gérer.
Rentrer à Cambridge, finalement, pour Mycroft, c'était rentrer à la maison. Il ne partageait plus rien avec son petit frère. Les verrous que le jeune garçon avait inconsciemment placé dans son esprit pour oublier le traumatisme de la disparition de Victor et la folie de sa sœur les avaient irrémédiablement séparés.
Mycroft n'avait presque pas vécu dans la maison que Sherlock connaissait et qu'il considérait comme celle de son enfance. Il n'avait pas fréquenté son école primaire, son collège, n'avait jamais joué dans le jardin derrière la bâtisse, n'avait jamais fait naviguer un bateau pirate sur le petit ru qui passait non loin.
Mycroft était un enfant de Musgrave. Sherlock ne l'était pas. Et malgré les week-ends de moins en moins fréquents que Mycroft passait à la maison, la séparation avec les deux frères avaient déjà bien commencés.
– À quoi tu penses ?
Audrey venait de le tirer de sa réflexion en lui chuchotant à l'oreille.
– Au fait que nous sommes dans une bibliothèque en train de réviser et que tu ne devrais pas faire tant de bruit, lui répliqua le jeune homme, agacé.
– Mycroft, tu es beaucoup trop sérieux, soupira la jeune femme.
– Et toi pas assez. Tu n'es pas censée être en dernière année ? Il te reste à peine plus de six mois pour...
– Pour traîner dans cette bibliothèque poussiéreuse ! Oh allez Mycroft, ça fait quatre ans que mon parcours est exemplaire, on est le douze octobre, je suis sûre que ce ne serait PAS dramatique si, juste pour aujourd'hui, je ne révisais pas !
Mycroft leva un sourcil perplexe. Une telle supposition lui paraissait hautement improbable. Travailler était le but ultime de toute sa vie.
Audrey était sa seule amie qui ne pensait pas comme lui, si toutefois on pouvait définir la relation qui l'unissait à la jeune femme en tant que telle. Tous ses camarades, qu'ils fussent de dortoir ou de sa promotion, avaient été choisi pour leur intérêt, leurs capacités intellectuelles, leurs talents spécifiques dans un domaine ou simplement leur capacité à abattre une montagne de travail. Audrey n'entrait dans aucune des catégories.
Elle était également la seule chose qui rattachait encore Mycroft au théâtre. Et si tous les deux faisaient encore partie du club, après trois années de rôles principaux, ils s'étaient mis en retrait au profit de nouveaux participants.
Tous leurs amis, avec qui ils avaient joué Wilde, étaient plus âgés qu'eux, et avaient quitté la fac petit à petit. Audrey était la dernière, d'une année de plus que Mycroft sur le plan universitaire, et de trois années son aînée. Et sans leur troupe originelle, ils étaient tous les deux nettement moins enclins à monter sur les planches.
Mycroft ne savait pas trop pourquoi il continuait, du coup, de s'encombrer d'Audrey dans son entourage. Il n'y avait aucune vraie raison à ça, et pourtant, elle était là. Souvent.
Elle était parfaitement capable de travailler et réviser quand il le fallait, et elle était vice-major de sa promotion en microbiologie depuis plusieurs années. Elle était aussi bruyante, riait quand il ne le fallait pas, et aimait s'installer au bord du canal, couchée dans l'herbe, pour observer les nuages.
Elle était une drôle d'anomalie dans la vie de Mycroft. Et comme il ne savait pas trop quoi en faire, il la gardait.
– Oh allez Mycroft, est-ce qu'une fois dans ta vie, tu as fait quelque chose pour t'amuser, sans penser aux conséquences, à l'après, juste à t'amuser entièrement et totalement, toute une journée ?
Nouveau haussement de sourcil méprisant de la part de Mycroft et quelques « Chut ! » en provenance des élèves les entourant. Elle parlait trop fort.
– Je ne suis pas né à l'âge de huit ans, tu sais. J'ai eu une enfance aussi. Évidemment que j'ai eu des journées où je me suis amusé sans penser aux conséquences.
La jeune femme pouffa, ce que Mycroft trouva profondément vexant. Il était parfaitement sérieux.
– Donc huit ans, c'est à ce moment-là que ça s'est passé ?
– Quoi donc ?
– Le balai que tu as dans le c...
– Ne finis pas cette phrase ! siffla Mycroft, écarlate de gêne, récoltant des nouveaux regards et chuchotis exaspérés.
Audrey était simplement pétillante de joie, un large sourire narquois barrant son visage.
– Mycroft, tu veux que je te dise ? Si tu penses qu'à huit ans, il faut arrêter de s'amuser dans la vie, tu as dû avoir une enfance bien triste !
Aucun mouvement dans le visage de Mycroft ne trahit son bref tourment intérieur, gardant son impassibilité légendaire. Au fond de lui, il vit défiler la vie qu'il avait eue, entre la naissance de ses cadets, l'autisme de Sherlock, la folie de Eurus, l'incendie de Musgrave, l'enfermement de sa sœur, le blocage de son frère, l'aveuglement de ses parents. Si Audrey avait su, elle aurait sans doute revu son jugement. L'enfance de Mycroft n'avait pas été triste. Elle avait été pire.
– Très bien, soupira-t-il. Sortons d'ici, puisque c'est la seule chose que tu sembles être capable de faire en cet instant précis.
Il referma ses cahiers, ses livres et reboucha ses stylos avec application, tandis que la jeune femme l'attendait impatiemment. De toute manière, il savait bien comment ça finirait : il faisait encore doux et ensoleillé pour une mi-octobre en Angleterre, et elle allait s'étendre au soleil sur la pelouse. Mycroft rouvrirait ses cours à ce moment-là pour réviser tout en lui tenant la conversation épisodique dont elle avait besoin.
Les prévisions de Mycroft s'étaient avérées parfaitement exactes. Jusqu'au moment où un orage avait explosé sans préavis, et qu'une pluie torrentielle avait commencé à leur tomber dessus. Mycroft avait sauvé l'urgent : ses cours. Audrey avait sauvé l'urgent : elle-même.
Au final, cela ne les empêcha pas de finir trempés jusqu'aux os, ou presque, s'abritant dans le bâtiment le plus proche. Ils ne furent pas les seuls à être surpris par la pluie. De nombreux élèves étaient dans le même cas qu'eux, grelottant sur place, gouttant sur le sol.
– Mince... Mon dortoir est là-bas.
Audrey, frissonnante, tendait le doigt dans la direction opposée. Et à part retraverser la cour sous la pluie battante, ou attendre que cela cesse, elle n'avait pas trop le choix. Quand elle avait dû se mettre à l'abri, elle était instinctivement allée au plus proche, et non au plus logique.
Mycroft, qui vérifiait qu'il avait eu le temps de tout remettre dans son sac (et de ranger celui-ci sous sa chemise, savait-on jamais) avant de rejoindre Audrey, écouta la jeune femme d'un air absent.
– C'est embêtant, commenta-t-il. Tu vas attraper la mort, dans cette tenue.
Les vêtements alourdis par l'eau de la jeune femme n'étaient pas tout à fait bons à essorer, mais ils étaient beaucoup trop humides, et froids.
– Mon dortoir est ici, poursuivit Mycroft sans réfléchir. Tu veux que je te prête de quoi te changer ?
Il n'avait évidemment rien de féminin dans sa garde-robe, mais certains de ses T-shirt et de ses pulls feraient sans doute l'affaire. Et même si elle était plus petite que lui, elle était également plutôt menue, et elle n'aurait aucun problème pour glisser ses hanches dans un pantalon de jogging un peu lâche, quitte à faire des ourlets en bas.
La proposition était purement amicale. Toujours concentré sur ses feuilles qui avaient commencé à prendre l'eau, Mycroft ne vit absolument pas l'éclat étrange dans les yeux de son amie quand elle accepta.
Il avait galamment laissé la salle de bains à Audrey, pour qu'elle prenne une douche chaude, pendant que lui se focalisait sur étaler ses feuilles le plus à plat possible, pour les faire sécher, et prier pour qu'il n'y ait pas trop de bavures. Il avait donné des vêtements secs à la jeune femme, s'était lui-même rapidement séché et changé pendant qu'il entendait couler l'eau de la douche attenante à sa chambre. Privilège de son statut de bon élève et de la fortune de ses parents, il avait le droit à une large chambre individuelle avec salle d'eau attenante.
Il ne s'attendait absolument à ce qui se passa ensuite. Quand Audrey ressortit de la salle de bains, amenant avec elle une bouffée de vapeur d'eau chaude, qui s'évapora aussitôt, uniquement vêtue d'une serviette. Ses cheveux paraissaient plus sombres avec la douche, et reposaient sagement sur ses épaules. Ses grands yeux noirs étaient illuminés d'un éclat particulier.
– Je ne t'ai pas donné les vêtements ? balbutia Mycroft en la voyant ainsi apparaître.
Elle sourit gentiment, indulgemment.
– Si, répondit-elle.
Et sans un mot de plus, elle traversa la pièce pour venir se planter devant lui.
– Alors pour...pourquoi... ?
– Tu te souviens de ce que je t'ai dit, Mycroft ? S'amuser, sans penser aux conséquences, de temps en temps ? N'en as-tu pas envie ? Ne me trouves-tu pas jolie ?
Elle minaudait, battait des cils sur son regard de braise, et Mycroft sentit ses joues s'embraser, tandis qu'il essayait d'ignorer la proximité de la jeune femme.
Jolie, elle l'était assurément. Elle était même belle. Sur un campus américain, elle aurait été élue reine du bal sans efforts. Audrey était l'une des femmes les plus magnifiques qu'il lui avait été donné la chance de rencontrer. Elle était également adorable, très intelligente, et ils étaient plus ou moins amis, de son point de vue.
Savoir s'il en avait envie, c'était une autre question, nettement plus épineuse à répondre. Pourtant, il sentait confusément qu'il devait répondre oui, et agir comme un homme.
Devenir un homme, enfin, selon la formule consacrée. Il n'avait jamais eu ce genre de relations, ne l'avait jamais recherché. Il n'avait même jamais vraiment embrassé quelqu'un.
Mais s'il avait dû choisir, il n'aurait pas pris Audrey. Malgré tout le respect qu'il avait pour elle, malgré toute sa beauté. Mycroft n'était pas forcément insensible à la beauté féminine, il en aimait les courbes, forcément. Mais pas à ce point-là. Pas au point de répondre au sourire mutin de la jeune femme.
Et qui, en cet instant, ressemblait beaucoup trop à une autre femme que Mycroft connaissait beaucoup trop bien, à ceci près que cette autre femme partageait d'immenses yeux bleus avec son frère. Audrey était ce que Eurus deviendrait, dans quelques années, ce qu'il voyait se dessiner quand il lui rendait (trop rarement) visite. Audrey était tout ce que Eurus ne serait jamais.
Ce fut pour éteindre l'image de sa sœur dans sa tête qu'il franchit l'espace qui les séparait, et maladroitement, embrassa son amie qui n'attendait que cela.
Il ne lui cacha pas son inexpérience, dès qu'elle devint bien plus entreprenante, et qu'il ne put que rougir comme une tomate. À dix-neuf ans, aurait-il dû prétendre être expérimenté ? Ne rien dire ? Aurait-il dû être expérimenté depuis longtemps ? Il n'en savait rien, n'y avait jamais songé. Elle ne commenta pas, se contenta de sourire, de lui prendre la main et de la placer sur l'un de ses seins, le guidant sans un mot. Mycroft lui en fut reconnaissant.
Malgré tous les efforts et la bonne volonté d'Audrey, ce fut pourtant laborieux.
Mycroft ressortit de l'expérience avec un sentiment mitigé, commençant déjà à élaborer des plans compliqués et une machination ardue pour s'assurer du silence de la jeune femme. Il était hors de question, avec la réputation qu'il avait, qu'on sache qu'il n'était plus vierge seulement maintenant, mais qu'il avait eu bien du mal à se montrer seulement à moitié capable de donner du plaisir à sa partenaire.
– Arrête de penser, Mycroft. Je n'en parlerai pas.
Alanguie au fond de son lit, la pluie frappant les carreaux, elle n'avait rien de mieux à faire que de rester là, nue sous les draps. Mycroft, lui, s'était empressé de sortir de là et de remettre au moins un boxer, trop gêné de rester nu.
– Je ne vois pas ce que tu veux dire, répliqua-t-il, toujours maître de lui.
– Si, tu sais. Tu te demandes comment faire pour être sûr que cet incident ne fissurera pas ta belle carapace qui te vaut ta réputation si nécessaire à la suite de ta vie. Mais c'est inutile d'y réfléchir. Il n'y a que deux personnes dans cette pièce. Et je n'en parlerai pas. Je ne suis pas idiote, Mycroft, et je sais bien que je ne suis pas le genre de personnes que tu fréquentes habituellement, parce que je ne te suis pas utile. Mais fais-moi confiance là-dessus. Fais confiance à quelqu'un pour une fois dans ta vie. Je n'en parlerai pas, tout simplement parce que ça ne regarde personne d'autre que toi et moi, d'accord ?
Elle s'était redressée en position assise, emmitouflée dans les couvertures et regardait Mycroft assis à son bureau, vaguement concentré sur les feuilles désormais sèches, droit dans les yeux, sans ciller.
– Je...
– Je sais, Mycroft. Ce n'est pas grave. Ce que tu es n'est pas quelque chose dont tu dois avoir honte, tu sais ? Pour ce que ça vaut, je suis heureuse d'avoir été ta première.
Mycroft ne répondit rien. Il ne savait pas quoi dire. Il arrivait à peine à soutenir son regard.
– Je vais rentrer, maintenant. Tu aurais un parapluie à me prêter ?
Ce jour-là, Mycroft prit alors la décision de ne plus jamais sortir sans un parapluie. Par acquit de conscience.
Prochain chapitre - Janvier 2000 - Publié le Me 28/11. Reviews, si le coeur vous en dit ? :)
