Allez mes petites loutres poilues, poursuivons l'aventure de la vie de Mycroft, vous allez aimer ce chapitre, je pense ;)

Bonne lecture ! :)

Mai 2008 – Mycroft trente-quatre ans, décomplexé

Lorsque son téléphone sonna pour la première fois ce jour-là, Mycroft ne décrocha pas. Et laissa même volontairement sonner dans le vide, savourant ce plaisir subtil et futile. C'était le may day bank, et c'était férié. Les jours fériés, pendant très longtemps, n'avaient pas vraiment eu de prise sur la vie de Mycroft. Pas plus que les vacances, Noël ou Pâques. Il travaillait, faisait ce qui devait être fait.

Cette année-là, Anthea et lui avaient décidé de se reposer pour une fois, pour une journée. Ainsi, Mycroft avait donné congés à tous ses collaborateurs proches, notamment Anthea, toujours présente, toujours fidèle, et Toby, son chauffeur qui était tellement plus qu'un homme derrière un volant. Lui-même avait pris plaisir à rester chez lui, profiter de la grande et luxueuse maison qu'il possédait depuis quelques années, et dont il jouissait si peu.

À cet instant précis, même Mycroft n'aurait pu prédire la débâcle de la crise des subprimes, sa violence et ses conséquences pour l'économie mondiale. Le monde était encore quelque chose sous contrôle qui tournait relativement bien, ce matin-là, et Mycroft voulait juste égoïstement en profiter.

Après s'être hissé au plus haut poste du MI6, il avait appris à être égoïste et faisait ce qu'il voulait.

Il était riche, pas à millions, mais suffisamment pour s'assurer le train de vie qu'il désirait. Il venait de revendre ses actions Google, achetées depuis très longtemps, et en avait tiré une confortable plus-value. Il possédait depuis peu des actions d'une autre petite société montante, nommée Facebook, et il avait un bon pressentiment. Il fallait qu'il les garde encore un peu.

Il s'autorisait des plaisirs simples et tranquilles, de la lecture de son journal au Diogene's Club dans le plus grand silence à quelques pièces de théâtre le soir en sortant de son bureau, renouant avec ses anciennes amours. Lui qui avait toujours lu pour se cultiver prenait désormais plus de plaisir à lire les classiques de la littérature et du théâtre anglais, français et allemand, a minima, pour simplement se détendre.

Une fois passée la culpabilité de la disparition de Sherlock, finalement, il s'était retrouvé très heureux dans sa vie. Il voyait peu ses parents, et ce n'était pas plus mal. Eurus était sous contrôle, Sherlock porté disparu, et lui était heureux.

Pour quelques temps, il n'avait été qu'un homme, et pas un frère, pas le grand frère protecteur qu'il avait juré d'être pour l'éternité et qu'il avait échoué à devenir. Et n'être qu'un homme, cela lui plaisait.

Il s'était même risqué à quelques relations, d'abord avec des femmes, et depuis récemment, avec des hommes. Mycroft avait depuis longtemps compris que sa sexualité l'entraînait vers des corps masculins, et il avait honte de reconnaître qu'il avait, durant un temps, eu recours à des relations tarifées en de rares occasions, pour soulager la pression de son corps, quand sa seule main droite n'y suffisait pas.

Depuis 2005 désormais, les personnes de même sexe pouvaient contracter un partenariat civil. Cela ne valait pas le mariage, mais c'était une première avancée et désormais, c'était un peu plus simple, un peu plus évident dans leurs mœurs. S'il cherchait un partenaire masculin pour satisfaire des besoins physiques, Mycroft n'avait plus besoin d'ouvrir son portefeuille et d'allonger la monnaie. Le pouvoir (et il était un homme de pouvoir) attirait les gens, depuis toujours, et depuis qu'il n'avait plus à cacher ses préférences sexuelles, il lui suffisait de faire le tri dans les mouches attirées comme par du vinaigre par sa stature pour trouver celui qui pourrait devenir son amant pour une nuit.

Cependant, même si Mycroft était attiré uniquement par la gent masculine quand il s'agissait uniquement de bas instincts biologiques, il n'avait aucune préférence pour le genre de son ou sa partenaire s'il s'agissait d'une relation plus intellectuelle. Seule comptait l'intelligence, la capacité de répondre à ses arguments, de débattre avec lui, et il était ravi de compter autant de collaboratrices dans son entourage dignes d'intérêt.

Les quelques relations avec les femmes qu'il avait eues, toutefois, s'étaient toutes soldées par un échec retentissant. Ces dames ne comprenaient pas qu'il différenciât la dimension sexuelle et intellectuelle de leur relation, et devant son incapacité de les combler physiquement (quand bien même il était disposé que chacun trouve son plaisir physique ailleurs s'il le fallait), elles préféraient en rester là. Comme, au demeurant, Mycroft n'avait jamais éprouvé pour aucune de ses relations le moindre sentiment amoureux, il n'avait jamais été blessé par ces ruptures. Et avait pu conserver avec les femmes en question des relations tout à fait enrichissantes, purement amicales, et intellectuellement satisfaites.

Quant aux hommes qu'il avait fréquentés, et bien qu'il leur donnât entière satisfaction sur le plan physique et mental, il finissait invariablement par les lasser, incapable de répondre à leurs grandes déclarations et leurs sentiments vulgairement déclamés. Ils partaient à leur tour, et Mycroft n'en était pas davantage blessé.

Son téléphone recommença à sonner, et cette fois il releva la tête et émit un claquement de langue agacé. Il était pourtant persuadé d'avoir éteint son téléphone, ce matin, pour ne pas être dérangé, et ce bruit strident était à proprement parler agaçant. Puis il reconnut brusquement la sonnerie. C'était celle de son téléphone personnel. Celui qui ne servait jamais. Les rares personnes à avoir ce numéro étaient ses parents (qui appelaient sur son fixe et lui écrivaient des cartes postales pour lui narrer leurs cours de danse en couple), Anthea pour les cas d'extrême urgence aggravée, comme la fin du monde, et Sherlock.

Par la fenêtre, aucune fin du monde ne semblait s'annoncer. Ses parents étaient en vacances sur une île au soleil dont Mycroft n'avait pas jugé bon de retenir le nom.

– Sherlock ? murmura-t-il, seul dans le silence de sa grande maison.

Depuis la disparition de son frère, une part de lui avait toujours fait en sorte de conserver ce numéro, qui ne lui servait presque jamais, au cas où. La ligne n'était pas sécurisée, pas comme celle de son téléphone professionnel qui lui servait dans 99.99% des aspects de sa vie. Personne n'appelait jamais sur ce numéro. Personne ne connaissait ce numéro. Sauf Sherlock.

Pris d'un sentiment d'urgence qu'il n'avait plus ressenti depuis des lustres (et qui, il pouvait se l'avouer mentalement pendant un bref instant, ne lui manquait pas), il se précipita en direction du bruit. Il utilisait si peu cet appareil qu'il n'avait aucune idée d'où celui-ci était posé.

Quand enfin, il mit la main dessus, la sonnerie cessa. Appels en absence (2) annonçait l'écran. L'appelant n'était pas connu, mais pas masqué non plus. Mycroft pouvait rappeler, s'il le souhaitait.

Dans son répertoire téléphonique, il n'avait que peu de numéros, et il était normal que l'appelant n'en fasse pas partie, et que l'appareil considère cela comme un numéro inconnu.

Dans son répertoire mental, qui contenait des centaines de numéros tous plus ou moins utiles, Mycroft n'avait aucune concordance avec celui-là. Pas du boulot urgent, pas la fin du monde donc.

Sherlock, alors, vraiment ?

Il n'y avait pas d'identifiant étranger. Mycroft put ainsi exclure l'hypothèse d'un accident survenu à ses parents, et des médecins ou secouristes ayant trouvé son numéro dans les personnes à contacter essayant de le joindre. L'appel aurait porté l'indicatif d'une île étrangère. Mycroft ne se souvenait toujours pas du nom, mais ce n'était pas au Royaume-Uni, de cela il était certain.

Mais si c'était Sherlock... cela voulait dire qu'il était rentré en Angleterre ? Depuis quand ? Se pouvait-il que malgré la très légère surveillance qui était effectuée sur son nom, il ait pu passer la douane sans que Mycroft en soit averti ?

Mycroft hésita, appareil en main, triturant les boutons, à rappeler. Qui qu'était son correspondant mystère, il avait appelé deux fois sans laisser de messages. Bonne ou trop mauvaise nouvelle pour être annoncée par une voix de synthèse sur une messagerie ?

Un bruit déchira soudain le silence. On le rappelait, pour la troisième fois. Mycroft n'avait plus à hésiter.

– Mycroft Holmes, j'écoute ? décrocha-t-il, légèrement anxieux.

– Bonjour, monsieur Holmes.

La voix était chaude, masculine, tranquille. Parfaitement inconnue. Même déformée par les interférences, Mycroft était sûr de ne jamais l'avoir entendue.

– Je... euh, je m'appelle Greg. Gregory. Lestrade. J'ai, euh, j'ai votre frère sur mon canapé. Depuis une semaine. Et... ben, j'pense que ça serait bien que vous veniez le voir. Si, si ça ne vous embête pas. Parce que...

– Ne vous fatiguez pas. J'ai compris.

Mycroft ferma lentement les paupières et les serra fort, l'une contre l'autre, durant une seconde, retenant le hurlement de rage et de frustration qui lui venait. Pourquoi Sherlock venait-il tout gâcher, encore ? Il s'était si bien débrouillé pour disparaître, ne pouvait-il pas continuer ?

Il savait qu'il était injuste, qu'il fallait écouter la part de lui qui était heureux que son petit frère dans le besoin ait encore été capable de réciter son numéro de téléphone pour qu'il aille le récupérer. Mais il était également en rage.

– Donnez-moi votre adresse. J'arrive immédiatement.

La conversation s'acheva rapidement. Mycroft réfréna son envie d'exprimer sa colère sur son téléphone qui n'avait rien demandé. Il préféra se concentrer sur les principes de méditation qu'il appliquait, en complément du sport et de l'alimentation équilibrée nécessaire à la régulation de son poids.


Il prit le temps de passer un costume trois pièces en se calmant, et était parfaitement zen en montant dans le taxi venu le chercher devant chez lui. Comme par hasard, il fallait que Sherlock choisisse le seul jour où Toby avait congé ! Le trajet, qui aurait pris dix-sept minutes à la voiture diplomatique conduite par son excellent chauffeur, en prit douze de plus, et le laissa aux pieds d'un immeuble en périphérie, qui paraissait correct. Pas un repère de squats et de drogués. Le quartier, qui n'avait rien à voir avec le luxe du centre-ville où résidait Mycroft, était propre.

Il sonna, on l'invita à monter. Il n'y avait pas d'ascenseur. Il maudit un peu plus son frère en arrivant au palier du sixième étage, s'obligea à se calmer, était parfaitement charmant et souriant en arrivant au neuvième étage. Une porte était entrouverte. On l'attendait.

– Bonjour, monsieur Holmes. Sergent-chef Gregory Lestrade, Scotland Yard. C'est moi qui vous aie appelé.

L'homme était avenant, sa poignée de main était ferme, résolue, déterminée. Mycroft le regarda une seconde de trop avant de percuter : Scotland Yard. Qu'avait fabriqué Sherlock, au juste ?

– Je vous en prie, entrez. Il dort encore, mais il ne devrait pas trop tarder à se réveiller. Il n'est pas de bonne humeur. C'est la conséquence du sevrage. Je le préfère endormi !

L'homme, en le précédant dans le couloir qui menait au salon, rit doucement de sa propre réplique, comme si Sherlock était une plaisanterie. Mais Mycroft était trop bloqué sur le mot sevrage pour rire à son tour.

Ils entrèrent dans le salon, une pièce petite, bien rangée et lumineuse, que Mycroft apprécia bizarrement immédiatement. Et pas seulement à cause du canapé sur lequel, en effet, roulé en boule, les cheveux plus longs et la peau plus pâle que dans le souvenir de Mycroft, Sherlock dormait.

Mycroft ne savait pas quoi dire, quoi faire. Il avait envie de courir serrer son cadet, son précieux petit frère dans ses bras. Il avait envie de lui asséner une gifle magistrale, alors même qu'il ne l'avait jamais frappé.

– Pourquoi... pourquoi m'avoir appelé... s'il est en... en sevrage ?

Le dernier mot sonnait comme une question. Comme si Mycroft ne se sentait pas autorisé à simplement penser ce mot appliqué à son cadet.

Le propriétaire des lieux parut surpris.

– Ça fait une semaine qu'il essaye de se sevrer tout seul sur mon canapé ! Pour l'instant, il tient bon. Je lui avais dit que c'était stupide et qu'il n'y arriverait pas tout seul, mais il est incroyablement têtu...

Mycroft sourit faiblement. C'était bien Sherlock. L'autre y répondit par un immense sourire lumineux.

– Il était persuadé qu'il pouvait s'en sortir sans médoc pour remplacer la dope. Il est vraiment devenu irascible depuis hier, et je lui ai dit que c'était soit il me laissait faire les choses à ma manière, dans un vrai centre, soit je le fichais à la porte et il irait terminer son sevrage dans la rue et les squats, et je garantissais encore moins du résultat. Il a râlé, puis il m'a dit d'appeler ce numéro, votre numéro, je veux dire, en disant que son frère arrangerait tout.

Mycroft n'en croyait pas ses oreilles. Sherlock était réellement en train d'essayer de se sevrer volontairement ? C'était un miracle. Un miracle rendu possible par cet homme.

– Mais... pourquoi ? Comment ? Qu'avez-vous fait, pour le convaincre d'arrêter ? Par quel miracle avez-vous réussi... ?

– Je n'ai rien fait du tout ! Je l'ai trouvé en plein trip dans un squat où on faisait une descente, dans le cadre d'une enquête pour meurtre. Il planait, mais il a entendu deux collègues parler de l'affaire. Il a insulté nos agents, a balbutié qu'on devait s'intéresser au frère, puis il s'est évanoui. Je crois qu'à son réveil, il était trop surpris pour me donner un faux nom. Même si au début je l'ai cru. Sherlock Holmes, ça ne sonnait pas crédible. Ses parents ne l'aimaient pas ou quoi ?

– Je m'appelle Mycroft, commenta Mycroft.

À son grand étonnement, Gregory Lestrade ricana, mais sans méchanceté.

– C'est bien ce que je disais. Bref, à son réveil, on avait arrêté le frère, et je voulais savoir comment il avait fait ça. C'est là que j'ai compris qu'il prenait son pied à résoudre des enquêtes. Je lui en ai raconté plusieurs, il a eu bon dans 100% des cas. Alors je lui ai proposé de bosser en freelance avec moi, sur les vraies enquêtes, celles en cours, pas les résolues. Bon en fait en vrai, je n'ai pas trop le droit de faire ça, mais... putain, il en a dans la caboche !

L'homme était volubile, sa manière de parler n'avait rien d'aristocratique, et Mycroft était fasciné par sa voix, au point qu'il en écoutait à peine les mots. Il se fit tout de même la note mentale de faire en sorte que l'homme n'ait pas de problème avec ses supérieurs hiérarchiques et qu'on lui accorde les passe-droits nécessaires.

– Mais j'y ai mis une condition sine qua non. Je ne veux pas de camés sur mes scènes de crime. S'il le voulait, il se désintoxiquait. Il a choisi la désintox, mais sur mon canapé. Et j'pense que c'est plus viable. Il a besoin de se faire aider.

Mycroft n'eut pas le temps d'en débattre. Sherlock, grognant et grommelant, se réveillait. Il repéra Mycroft, aussitôt les yeux ouverts.

– Hey, grand frère. Surpris de me voir ?

Son ton cynique et ses yeux luisants d'arrogance prouvaient une chose : Sherlock n'avait pas changé.


Prochain chapitre - Juin 2011 - Publié le Me 19/12. Reviews, si le coeur vous en dit ? :)