Craig ne pensait pas à remettre les pieds à South Park un jour, tout simplement car il croyait ne plus y avoir de place. Lui et Ruby ont dû quitter la ville cinq ans auparavant, après la mort de leurs parents dans un stupide accident de voiture, et le jeune homme n'a pas gardé contact avec ses amis.
« Je serais sur place demain, informe Craig tandis qu'il achève son sac.
— Je te rejoins dans quelques jours ! répond sa sœur depuis le combiné téléphonique. Fais pas de connerie pendant mon absence !
— Ta gueule. »
Il fait un doigt au téléphone, et Ruby doit en faire de même de son côté.
Cinq ans qu'ils ont quitté South Park. La vie est vraiment étrange parfois. Elle prend une direction qu'on aurait jamais soupçonné, que ce soit positif ou négatif.
« … Craig, tu te sens prêt ? » demande Ruby après un temps.
Il ne répond pas. Elle connaît déjà la réponse : il n'a aucune envie d'y retourner. Pas après tout ce qui s'est passé. Pas avec tous les souvenirs amers qu'il y a laissé.
Ruby hésite un instant, puis murmure :
« Tous les autres seront là-bas.
— Je sais. »
Craig n'a jamais cessé de suivre la progression de ses amis. Ce qui est bon avec les réseaux sociaux tel que facebook, c'est qu'on peut garder un œil sur la vie de n'importe qui. Voilà comment, par manque de courage, le jeune Tucker s'est retrouvé à espionner ses anciens camarades de jeu. Il connaît les études qu'ils ont suivi, les gens qu'ils ont côtoyé, les activités qu'ils font actuellement … bref, un vrai stalkeur. Mais il préfère ça plutôt que de reprendre contact avec eux. Et pour dire quoi d'ailleurs ? « Salut les gars, c'est Craig, le mec qui vous a traité comme des chiens et qui a brisé des amitiés ! »
« C'était il y a cinq ans. Commente Ruby qui a deviné ses pensées. T'étais un jeune con – enfin, pire que maintenant – et t'étais en plein deuil avec pleins d'autres problèmes qui t'emmerdaient. Tes potes vont pas t'en vouloir éternellement parce que t'a fini par craquer comme une tapette !
— Je me suis jamais excusé, rétorque Craig en ignorant les insultes. J'ai sortis des trucs affreux, complètement faux et injustifiés, puis je me suis barré sans me retourner.
— Et aujourd'hui t'es comme un con car tu vas devoir leur faire face. Bien joué frangin. »
Il grogne, se masse l'arête du nez. Il est dans une merde complète.
Son regard vert se tourne vers le miroir, juste avant qu'il passe une main dans ses cheveux noirs mal coiffés. Comment réagiront les autres lorsqu'ils le verront ? Le garçon n'ose pas l'imaginer.
« Je veux juste terminer ça rapidement, et me barrer. », déclara-t-il.
Ruby ne répond pas immédiatement, sûrement en pleine réflexion. L'ainé en profite pour refaire un point sur la situation : South Park a prévu, il y a de ça quelques semaines, de faire une réunion des anciens élèves de primaire. Poussé par sa sœur, et surtout sans excuses face à l'invitation du maire, Craig a dû accepter à contre cœur d'y aller.
« Tu devrais vraiment profiter de cette réunion, lâche soudain sa cadette.
— Comment ça ?
— … Tu étais tellement heureux avant … »
Elle est interrompue par un bruit sourd. Sa gorge se noue. Son frère a frappé le mur, elle le sait. Il fait toujours ça sur le coup de la colère. Pourtant, quand il prend la parole, c'est avec le même ton calme et blasé que d'habitude :
« Ruby, je ne souhaite pas en parler.
— … D'accord… »
Plus aucun d'eux ne dit un mot.
Quand Craig descend du train, il est 14h30. Une demi-heure de retard. Il souffle : après cinq ans, il a oublié la ponctualité médiocre des transports en commun.
Une bourrasque de vent le fait frissonner. Il n'est pas frileux, mais il fait particulièrement froid ce jour-là. Ses doigts viennent enfoncer davantage son bonnet bleu, qui ne l'a pas quitté depuis la primaire. Il glisse ensuite ses mains dans ses poches et, sac sur les épaules, quitte la gare pour emprunter la route principale qu'il connaît par cœur.
Une vague de nostalgie le submerge.
C'est con à dire, mais il est ému. Rien n'a changé, absolument rien. Les commerces, les maisons … Tout est identiques, comme s'il n'était jamais parti. Il inspire doucement, jette un coup d'oeil aux rares passants dont le visage lui est familier. Des adultes pour la plupart, pressés par de quelconques affaires et ne lui prêtant pas la moindre attention. Ce n'est pas plus mal : Craig ne se souvient plus de leur nom.
Il continue sa route en direction de l'hôtel.
Il aurait pu venir quelques jours plus tard, tout comme sa sœur. Après tout, la réunion n'est que dans une semaine, et il préfère passer le moins de temps possible ici. Mais voilà, il y a eu Wendy.
Wendy Testaburger était dans sa classe en primaire, mais ce n'est pas pour autant qu'ils étaient devenus amis. De ce qu'il se souvient, Craig la trouvait naïve, excessive et particulièrement chiante. Mais si le garçon veut être complètement honnête, il ne supportait pas Wendy car il en était jaloux : lui n'arrivait à rien en cours, elle était la meilleure des élèves. Lui était incapable d'exposer ses sentiments, elle s'enflammait pour le moindre de ses idéaux.
Mais s'il n'y avait que la jalousie, Tucker aurait détesté tous les élèves de l'école. Il y avait autre chose. Cette rancune amère, qui était apparu dix ans auparavant, qui s'était formée quand Wendy avait provoqué sa mise en couple avec Tweek. Craig n'est pas prêt de l'oublier, quand bien même sa rage s'est atténuée ces cinq dernières années.
Mais bref. Wendy, donc, est la cause de sa venue aujourd'hui. Bien entendu, la jeune femme a été favorable à la réunion des anciens élèves. Après tout, elle vit encore à South Park, ce n'est pas elle qui doit se taper dix heures de train pour venir ! Et pour ne rien arranger, elle a décidé de « fêter » leurs retrouvailles en organisant une grande soirée chez elle une semaine avant la réunion : ce soir en gros. Quelle merde.
Craig soupir.
Son attention se porte sur l'hôtel face à lui. Il a fait vite, ou bien n'a-t-il pas vu le temps passer ? Peu importe. Il entreprend d'entrée … mais se stop net quand on l'interpelle.
« Tucker ? »
Il aurait reconnu cette voix entre mille, quand bien même elle s'était faite plus grave au fil des ans. Cette voix qui l'avait autrefois insulté, qui s'était moquée de lui, mais qui semble aujourd'hui assagit. Craig tourne la tête.
« Cartman. »
Il n'est même pas surpris de ce qu'il voit : Eric Cartman a beaucoup grandi, le dépassant de plus d'une tête. Combien fait-il, deux mètres environs ? En tout cas, avec sa forte carrure, il est des plus imposants - c'est sûr que c'est plus impressionnant que les photos que Craig a vu sur facebook. Il a également laissé pousser ses cheveux bruns, enfin un peu, qui sont visibles suite à l'absence de bonnet. Ses yeux marrons, eux, sont toujours les mêmes. Et, à ses côtés, il y a Kyle Broflovski.
Kyle a grandi, c'est sûr, mais il reste plus petit que Cartman et Tucker. Son bonnet a été remplacé par un serre-tête vert qui maintient ses cheveux mi-longs en arrière, et Craig songe que le juif a abandonné l'idée de combattre ses cheveux. Au moins, c'est présentable, presque mignon. Quant à ses yeux, ils sont toujours verts, mais semblent bien plus clairs qu'avant.
« Putain je rêve, c'est vraiment toi ! »
Bon, niveau langage, le brun est toujours aussi vulgaire. Ça aurait peut-être amusé Craig s'il n'avait pas été aussi tendu !
Ne sachant quoi répondre, il hausse simplement les épaules, le visage impassible.
« Heureux de voir que tu es venu ! intervient le roux, non sans un sourire maladroit.
— J'pensais pas que tu te ramènerais ! Continue Eric. Merde mec, on a fini pas croire que tu étais mort ! »
Kyle lui donne un coup de coude, le regard désapprobateur, et Cartman gonfle les joues avec indignation, l'air de dire « Qu'est-ce que j'ai encore fait ? ». C'est étrange de les voir aussi proches sans qu'une violente engueulade débute, mais aux dernières nouvelles ils sont devenus de bons amis.
Tucker décide d'ailleurs de parler :
« Ruby et Wendy se sont alliées pour que je participe.
— Ah ouai, cool … répond Kyle, et Craig a une pointe de compassion pour le pauvre juif qui est visiblement plus mal à l'aise que lui.
— Et qu'est-ce que tu deviens sinon ? s'exclame alors Eric qui commence à s'ennuyer de ce malaise.
— Rien. Je vis à Columbia avec ma sœur, dans le Missouri, et je fais des études de journalisme. »
Les deux autres écarquillent grand les yeux, stupéfaits de cette annonce.
« Putain, je suis sur le cul ! lâche Cartman.
— C'est génial Craig ! sourit Kyle. Et ça se passe bien ? Comment va Ruby d'ailleurs ?
— Elle est ok, répond Tucker. Elle fait des études d'audiovisuels. Et vous ? »
Il souhaite changer de sujet, ne plus parler de lui. Ne plus parler tout court en fait.
Cela ne dérange pas ses deux camarades qui lui répondent avec plaisir : ils sont tous deux à l'Universite de Denver et partagent une chambre sur le campus, en compagnie de Butters et Clyde.
Quand ils évoquent Clyde, Craig détourne le regard, soudain fébrile. Son mal être doit se voir car les autres cessent de parler, échangeant entre eux un regard inquiet. Kyle demande :
« Hey Craig, tout va … ?
— Je dois aller poser mes affaires, coupe l'ébène. Et me préparer pour ce soir. »
Une bien piteuse excuse, qu'il utilise pourtant sans regret avant d'entrer dans l'hôtel, plantant sur place les deux garçons.
Cartman est le premier à reprendre la parole :
« Whoua … qui aurait cru que ce PD changerait autant ?
— Eric, putain ! le réprimande son ami.
— Quoi, t'a vu comme moi ! Une vrai victime, incapable de soutenir notre regard ! Alors qu'avant il nous aurait envoyé chier avec un doigt bien placé !
— Ça s'appelle les remords, merde ! C'est même plutôt bon signe s'il en a un minimum ! »
Kyle cri cette phrase puis reprend rageusement sa route, passablement remonté contre son camarade qui lui emboîte le pas :
« Ok, t'énerve pas Ky' ! Je rigolais !
— Ton humour est à chier, gros tas.
— Le tien est inexistant, sale juif. »
Leurs yeux rentrent en contact et, après un instant de silence, ils lâchent tous deux un sourire amusé.
« Bon … On va à la gare ? Stan va pas tarder. », propose le roux.
Son ami hoche la tête.
Stan Marsh a toujours été un élève studieux, propre sur lui et mature. Son sens de la justice n'a pas cessé de croitre au fil des ans, et cela n'a donc surpris personne lorsqu'il a annoncé vouloir faire des études de droits. C'est ainsi qu'il est parti vivre à plusieurs kilomètres de sa ville natale, loin de sa famille et de ses amis. C'est dur bien sûr. Les voir seulement pendant les vacances, n'avoir que des nouvelles par téléphone … Mais Stan est déterminé à avoir son diplôme.
Il jette un coup d'œil par la fenêtre du wagon, observe son reflet souriant et confiant. Ses grands yeux gris pétillent tandis qu'il recoiffe ses cheveux noirs. Il souhaite faire bonne impression en arrivant, surtout face à ses parents !
Marsh perd son sourire. Le point négatif à tout ça, c'est Kyle. Kyle dont il s'est éloigné à regret, et qui semble bien proche de Cartman à présent. Trop proche même.
Stan sert les poings, soudain énervé.
« Tu parais bien sombre Raven. »
Il sursaute violemment, et toute sa colère retombe alors qu'il tourne la tête vers les deux personnes qui l'ont rejoint. Un sourire embarrassé étire ses lèvres :
« Salut Michael ! Salut Henrietta ! »
Michael et Henrietta faisaient partis du groupe des gothiques en primaire, et Stan les avait rejointes un court temps alors qu'il était en phase de dépression. On l'avait surnommé Raven, et encore aujourd'hui ce surnom le suivait. Pourtant, il avait vite quitté le groupe et les autres membres lui en avaient fortement voulu. A présent, cette rancœur semblait oubliée.
Michael, de grand taille, aux cheveux sombres et bouclés est resté le même depuis la primaire. Bien sûr il est devenu plus virile, mais son attitude et son style vestimentaire sont restés les mêmes : gothiques.
Envieux d'être chanteur, il a rejoint la même école de musique que Henrietta. Celle-ci souhaite jouer du clavier, mais la basse l'attire également. En dix ans, c'est elle qui a le plus changé : elle a maigri mais a gardé de belles rondeurs. Ses cheveux, noirs et mauves, sont frisés et mi-longs, et ses yeux sont semblables à ceux de Michael : d'un noir profond. Les deux gothiques sont aussi maquillés : eye-liner, rouge à lèvre noir … Stan ne s'en cache pas : il les trouve carrément classe, et au vu des regards que lancent les autres passagers, il n'est pas le seul !
« Le train est en retard, commente Henrietta qui a pris place face à Stan. On piquera la voiture de mes parents pour rentrer.
— Hum … Mais tu n'as pas le permis … rappel Marsh.
— Bha, c'est un truc de conformiste ça. »
Les deux autres déglutissent. Ils ont déjà expérimenté la conduite de leur amie, et autant dire qu'ils ne veulent pas renouveler ça ! Mais, incapable d'être franc avec elle, Stan se décide à changer de sujet :
« J'ai hâte de retrouver les autres ! Et Wendy organise toujours des fêtes d'enfers !
— Tu n'es toujours pas décidé à te remettre avec elle d'ailleurs ? » interroge Michael distraitement.
Gêné, le plus jeune répond négativement. Lui et Wendy ont rompu il y a cinq ans à cause de … enfin bref, peu importe. Ils ont rompu, et Marsh est passé à autre chose. Mais il y a deux ans, son ex l'a recontacté en déclarant qu'elle voulait reconstruire quelque chose avec lui. Il avait hésité, puis refusé. Si ça n'avait pas marché la première fois qu'est-ce disait que ça fonctionnerait la seconde fois ? Et puis après tout ce temps, ses sentiments pour elle avaient diminué, passant « d'amour fou » à « amitié platonique ». Cependant – et il l'avait appris bien des années auparavant – Wendy est fière et bornée. Impossible pour elle d'abandonner.
Cela faisait donc deux ans qu'elle le contactait par tous les moyens possibles, et si seulement ce n'était que ça !
Stan n'oubliera jamais le jour où elle a débarqué chez lui à l'improviste, dans le petit apparemment que lui paient ses parents le temps de ses études. Le jeune homme n'avait pas eu le coeur à la virer, trop gentil et courtois de nature. Mais quand Wendy l'avait collé et s'était mis à faire des sous-entendus beaucoup trop osés … Il avait explosé. Une violente engueulade avait suivi avant que Stan ne sorte de l'immeuble, en rage.
A son humble avis, les gothiques n'étaient pas prêts de l'oublier non plus : c'est chez eux que Stanley s'était réfugié !
Les parents d'Henrietta ont aussi eu l'amabilité de payer un studio à leur fille, et Michael s'est présenté comme un colocataire de confiance. Le studio en question n'étant pas trop loin de celui de Marsh, celui-ci s'y rend souvent pour avoir de la compagnie. On peut dire que les trois sont devenus amis, en quelque sorte.
« Et penses-tu qu'il y aura … ce garçon au bonnet bleu ? interroge Henrietta. Celui qui faisait des doigts d'honneurs.
— … Tucker ? Craig Tucker ? clarifie Stan.
— Ouai, lui. »
Marsh ne répond pas. Son regard se reporte sur la vitre. Il fronce les sourcils, ayant une désagréable sensation dans ses paumes. La même sensation qu'il y a cinq ans. Il peste. Si Tucker se pointe, il risque fortement de se prendre un poing dans la gueule.
« Les autres goth sont là ? demande subitement le plus jeune.
— Firkle oui, répond Michael qui ne se formalise pas du changement de sujet. Il va au lycée de South Park.
— Et Pete ? »
C'est Henrietta qui répond :
« Nous n'avons plus de nouvelles de lui depuis quatre ans.
— Quoi ? Pas la moindre ? s'étonne Stan. Mais … c'était votre ami, non ?
— Ami est un terme de conformiste. Cela sert seulement à mettre une étiquette sur une relation.
— D'accord, mais il ne vous manque pas ?
— Il suit sa route tout comme nous, intervient Michael. Nul besoin de presser le destin.
— Ça c'est gothique », commente la jeune femme.
Marsh ne peut que soupirer, incapable de comprendre ces deux énergumènes. Pourtant, s'il avait été un peu plus attentif, il l'aurait vu. Il aurait vu cette lueur de doute dans le regard des deux gothiques, qui visiblement ne croient pas en la véracité de leur parole.
Craig ferme les yeux pour la énième fois, change de position, souffle, mais rien à faire : il ne parvient pas à dormir. Putain, ce n'était pourtant pas compliqué de faire une petite sieste !
Mais les lits de cet hôtel sont à chier, beaucoup trop mous pour le pauvre Tucker qui a la désagréable impression d'être engloutie. Il grogne, puis quitte le lit pour se rendre dans la salle de bain. Il se passe de l'eau sur le visage. Quel con. Bon dieu, mais quel con ! Sa conversation avec Kyle et Cartman ne le quitte pas. Aurait-il pu paraître plus pathétique ? Il en doute, et le brun doit maintenant bien se foutre de sa gueule. Foutu gros cul.
Nouveau soupir.
Craig retire son t-shirt, son pantalon et termine par son boxer. Il se glisse dans la douche, active l'eau glacée qui vient couler sur son torse musclé. Il songe à Kyle, dont la maladresse et la gentillesse n'ont pas changé. Le roux a été des plus amical, et après réflexion, Cartman l'a aussi été – à sa manière. Pas de reproches, rien. Comme si tout avait été oublié. Mais l'ébène se doute que ce n'est pas le cas, et si tout est calme maintenant, il sait qu'il va s'en prendre plein la gueule ce soir.
Il met sa tête sous le jet, frisonne doucement sans pour autant augmenter la température.
Tout le monde sera là ce soir, sans faute. Tout le monde, sauf Ruby, sa foutue sœur, son seul soutient. Sans elle, comment va-t-il faire face aux autres ? … Comme d'habitude, en fait. Rien n'a changé. Il va la fermer, laisser la soirée se dérouler, et si on vient l'emmerder, il fera un doigt ainsi qu'une réplique bien cinglante.
« Quoi de mieux pour arranger la situation ? » grogne-t-il ironiquement, conscient de sa propre connerie.
Il ne peut pas faire ça. Il ne veut pas. Si on vient l'engueuler, il se taira. Avec assez de courage, il s'excusera. Son but n'est pas de se faire pardonner, car l'attitude qu'il a eu est impardonnable. Mais s'il pouvait, ne serait-ce qu'un peu, recoller les morceaux, alors … ce serait déjà très bien.
Il sort de la douche, attrape une serviette.
Craig Tucker a toujours été un sale gosse impertinent, qui fait ce qu'il veut quand il veut. Ce n'est pas un lâche. Il impose son autorité par son regard glacial et sa voix intimidante. Il n'a jamais eu besoin de personne, se contente très bien de lui-même.
Il a un sourire amer.
Quel ramassis de conneries …
Il voit son reflet dans le miroir. Faible. Pathétique. Fatigué. Voilà à quoi il en est réduit ? Il achève de se sécher, puis retourne dans sa chambre où il ouvre son sac. Ruby lui a prévu une tenue pour la soirée, car d'après elle il est « vraiment trop con pour s'habiller correctement ».
Son sourire se fait plus doux : elle n'a pas tort, et puis elle a bon goût.
Son téléphone bipe soudainement. 'Quand on parle du loup' … Sauf que ce n'est pas sa sœur. Craig hausse un sourcil, surpris par le destinataire. Ce dernier n'est pas censé pouvoir le contacter ce soir pourtant.
' Concert annulé, je viens chez Wendy '
L'ébène est à peine surprise : son camarade a encore dû provoquer une dispute. Il répond donc :
'Grouilles la Diva, t'as plusieurs heures de routes. '
Ce à quoi l'autre rétorque :
' Je t'emmerdes Craig '
Et c'est tout.
Tucker repose le portable et s'habille, songeur mais plutôt rassuré. En fin de compte, il aura un soutient ce soir. Le soutient de l'unique personne avec qui il a gardé contact.
Le vrombissement du moteur le fait sourire. Il profite du contact du volant entre ses doigts, se repositionne plus confortablement dans son siège, puis plante son regard dans le rétroviseur. Un pur plaisir, vraiment.
Kenny McCormick ne remerciera jamais assez ses amis, qui se sont tous cotisés pour lui offrir cette voiture il y a de ça deux ans, pour ses 18 ans. C'est une vieille bagnole, loin d'être belle et avec un moteur peu puissant, mais Kenny en est tombé fou amoureux. Il n'est pas un fan de mécanique, c'est vrai, cependant cet engin a un truc en plus, quelque chose qui la rend unique aux yeux du blond.
Il coupe le moteur.
« C'est bon, t'a fini de t'amuser ? » grommelle un autre adolescent sur le siège passager.
Kenny a un sourire amusé et tourne son regard marron vers Token, l'un des rares blacks de tout South Park. Black qui tire littéralement la gueule, sourcils froncés, bras croisés.
« Qu'est-ce qui t'arrive ? interroge le blond. Une embrouille avec Lola ? »
L'autre grogne. Effectivement, il y a de ça. Sa petite amie, avec qui il sort depuis un an, lui tape sur le système en ce moment. Mais ce n'est pas sa priorité. En fait, son esprit est porté sur bien autre chose. Kenny insiste, avec cette légèreté qui le caractérise tant :
« Donc c'est Tweek ? Il met toujours trois plombes, faut pas lui en vouloir ! »
Ils sont garés depuis déjà dix minutes et toujours aucun signe de Tweek Tweak.
Token maugré :
« C'est pas ça …
— … Alors quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ? »
Le blond a perdu son sourire. Il commence à s'inquiéter. Son adorable regard arrache un soupir au black, qui détourne le regard :
« Craig vient.
— … Quoi ?
— Wendy m'a envoyé un texto. Craig vient ce soir. »
Silence. Kenny reporte ses yeux sur la route. Il tapote le volant, signe de son soudain agacement. Token ferme les paupières, mais impossible de se calmer.
Merde.
On toque à la vitre, et les deux acolytes sursautent. Simultanément, ils se tournent vers Tweek qui leur sourit avec embarra, thermos à café en main. Kenny se détend, lui ouvre la portière arrière.
« D... Désolé pour le retard ... ! bégaie le petit blond en s'installant.
— T'inquiète, c'est rien » répond Token avec un sourire.
Tweek s'attache. Ses yeux azurs trahissent sont angoisse naissante, tout comme ses nombreux tremblements. Depuis ces dernières années, l'accro au café s'est considérablement calmé, diminuant ses tics et ses coups de pression. Mais ce soir, tout semble être revenu, et la cause n'est pas difficile à identifier :
« Wendy te l'a dit hein ? lance le black.
— D … Dis ... Gah ! Quoi ?
— Pour Craig. »
Tweek le regarde avec de grands yeux, la lèvre tremblante, les poings serrés. Il baisse la tête, la gorge nouée, puis hoche lentement la tête.
Kenny met le contact et, tout en faisant mine de rien, demande :
« Qui l'a invité ?
— Craig ? Wendy sans doute, répond Token. Tout comme nous. »
Le conducteur fronce les sourcils alors qu'il roule en direction de leur destination. Il peste, plus pour lui-même que pour les autres :
« Pourquoi pas 'Tucker' ?
— Hein ? s'étonne celui aux yeux noirs.
— Pourquoi tu l'appelles pas 'Tucker' ? »
Kenny a haussé le ton. Ses amis le regardent avec surprise.
Kenny, Tweek et Token n'ont eu aucun mal à se rapprocher depuis la fin du lycée. Leurs amis sont partis, et seuls eux trois sont restés « officiellement » à South Park. Tandis que Tweek et Kenny travaillent au café, ayant totalement stoppés leurs études, Token suit des cours par correspondance depuis chez lui. Leurs bandes ayant toujours eu un certain lien, les trois garçons se sont vite liés d'une forte amitié.
« Si Tucker était resté, ça ne serait sûrement pas arrivé » a songé Kenny à plusieurs reprises. Si leurs deux groupes ont toujours été en conflit, c'est surtout car Craig était là, vulgaire et arrogant, toujours à chercher les emmerdes. Puis il est parti, a laissé un trou béant, des blessures atroces. Sauf que tout s'est arrangé. Tout va mieux, maintenant. Alors merde …
« … Pourquoi tu l'appel 'Craig' ? insiste Kenny qui peine à maitriser sa voix. C'est plus ton pote putain ! »
Nouvelle surprise. C'est bien la première fois que le McCormick sort un truc pareil ! Confus, Token ne sait quoi répondre. Il l'appelle 'Craig' parce que … parce que l'habitude, c'est tout. Rien à voir avec leur lien ! « Tucker » est plutôt réservé à Monsieur et Madame Tucker, par politesse !
Et alors qu'il songe au couple, il se rembrunit. Non, il n'y a plus de « Monsieur et Madame Tucker » maintenant.
« K… Kenny, faut pas t'emporter … Gah ! Pour si peu ... ! » intervient Tweek, terriblement inquiet.
Le grand blond réalise son attitude. Il freine brusquement.
Les deux autres ressentent violemment le choc, bénissent leurs ceintures de sécurité pour leur présence, et le conducteur les regarde avec stupéfaction, blême :
« D… Désolé … » dit-il.
S'excuse-t-il pour son comportement ou pour le coup de frein ? Sans doute les deux. Il s'en veut terriblement, n'a pas voulu passer sa colère sur ses camarades.
Token grommelle, vérifie l'état de Tweek avant d'observer le second blond :
« Pas grave, mais refait plus jamais ça, ok ? »
Kenny baisse les yeux, et le black soupire : des gosses. Il est entouré de gosses. Il ébouriffe les cheveux du conducteur :
« C'est bon, on t'en veut pas. Hein Tweek ?
— Ou … Oui, bien sûr … ! »
Ils sourient à Kenny, et celui-ci ne peut qu'en faire de même, rassuré.
« Bon, on reprend la route ? propose le noir.
— Mais on est déjà arrivé ! » s'exclame le McCormick, radieux.
Ah, oui. La maison de Testasburger est effectivement en vue.
Les trois amis sortent du véhicule et récupère leurs sacs, discutant tranquillement après leur petite altercation, mais alors que Tweek s'adresse à Kenny, un groupe apparaît au bout de la rue. Celui aux yeux marrons se stop.
« Kenny ! » s'écrie alors un membre du groupe en l'apercevant.
L'interpellé sent son visage s'éclairé et, sans plus de cérémonie, abandonne son sac et ses amis pour se précipité vers les nouveaux venus :
« Kyle ! Stan ! »
Il se jette dans leurs bras, et le trio tombe bruyamment à la renverse sous les regards surpris des gothiques et de Cartman.
« Putain, bande de pédale ! jure le brun. Y a que les tapettes pour s'enlacer comme ça !
— Ta gueule gros cul ! » rétorquent d'une même voix les autres.
Ils explosent de rire, trop heureux de se revoir, trop heureux d'agir comme avant.
« Déjà arrivé les gars ? demande Token en s'approchant avec Tweek, un léger sourire aux lèvres.
— On est arrivé tout à l'heure, informe Cartman. Puis on a récupéré Stan et les deux autres à la gare.
— Clyde et Butters ne sont pas avec vous ?
— Nop. Des affaires à régler apparemment. Ils nous rejoindront plus tard. »
Le black se sent déçut. Clyde n'est pas venu à South Park depuis un an : qu'a-t-il à régler ? Pourquoi n'est-il pas encore venu le saluer ? Le temps est passé, certes, mais ils sont toujours meilleurs amis !
Énième soupir. Franchement, il préfère ne plus penser, pas avec Craig qui va arriver.
« Vous comptez rester planté là ? » rit soudain une voix.
Le groupe se tourne vers Wendy qui se tient sur le palier. Elle leur sourit franchement, ses magnifiques cheveux noirs attachés en chignon, ses yeux châtains pétillants. Sa robe bordeaux épouse ses courbes voluptueuses et laisse ses épaules nues.
La plupart des garçons déglutissent, incapables d'être impassible devant un tel spectacle.
« T'es pas censé préparer la soirée, connasse ? lance Cartman.
— Je t'emmerdes, rétorque-t-elle. Être habillée ne m'empêche pas d'agir.
— T'es sûre ? Non parce que moi j'aurai vachement peur pour ta robe, salope.
— Connard. »
Ils se font un doigt, puis elle s'efface pour les laisser entrer. Le groupe est venu en avance exprès pour l'aider dans ses préparations, mais apparemment Wendy a déjà fait le plus gros !
« J'ai amené des bières ! informe Kenny en sortant deux packs de son sac.
— Va les poser sur la table avec les autres ! répond l'hôte. Tweek, tu as les gâteaux ?
— Ou … Oui ! Ils … Gah ! Ils sont là ! » dit le petit blond en les sortant de son sac.
Chacun s'active pour achever les préparatifs. Stan, qui s'occupe des couverts, est agréablement surprise en voyant que Wendy ne le colle pas ! Il croyait qu'elle forcerait à nouveau, mais apparemment la fête lui prend toute son attention.
« Ça fait vraiment plaisir de te revoir, confie Kyle qui lui vient en aide.
— Pareil ! répondit-il. C'est tellement bizarre sans vous, mais surtout sans toi ! »
L'ébène a parlé sans hésite, le regard franc, et le juif s'empourpre. Ils déposent les couverts, et Stan profite d'avoir les mains libres pour prendre celles de Kyle, intensifiant davantage les rougeurs de ce dernier :
« Profitons un maximum de cette semaine, ok ? »
L'autre hoche la tête avec joie. C'est à ce moment que la sonnerie retentit, et Cartman ouvre la porte :
« Vous êtes en retard les nazes !
— Quoi ? s'inquiète Butters. Mais … non !
— C'est vous qu'êtes trop en avance ! » accuse Clyde en boudant.
Clyde, toujours aussi gamin malgré les années passées, toujours à se plaindre et à faire la gueule pour rien, mais qui culpabilise l'instant d'après et s'excuse en chialant. Clyde dont les cheveux bruns, maladroitement coiffés, ont énormément poussé. Clyde, au regard bleu-vert, qui a finement gagné en muscle. Clyde, qui ne remarque même pas la façon dont Token le dévore du regard.
« Token ! » s'écrit-il en apercevant son ami.
Et avant que le black puisse réagir, une masse se jette dans ses bras.
« Qu… Putain Clyde ! » grommelle Token.
Pourtant, il ne le repousse pas. L'un comme l'autre sont terriblement heureux de se revoir, tout comme la bande de Stan plus tôt.
Tweek les rejoint timidement, et on l'intègre avec plaisir à l'étreinte. Cartman bougonne quelque chose comme « Tous des pd » mais il est ignoré, alors il se tourne simplement vers Butters qui n'a pas bougé :
« Tu rentres ou pas ?
— Ah, oui, bien sûr ! » s'exclame son camarade en s'exécutant.
Eric le détail du regard. Léopold – Butters – fait partit de ceux qui ont le plus changé depuis la primaire. Il a la même taille que Kyle, s'inscrivant parmi les garçons les plus petits, et est le seul blond de la pièce à avoir les cheveux courts. Ses pupilles, autrefois noisettes, tirent maintenant entre le châtain et le jaune. Toujours avec sa bouille adorable, Cartman prend un malin plaisir à le malmener, surtout depuis qu'ils partagent leur chambre sur le campus !
« Merde, Butters, c'est toi ? s'étonne Kenny en s'approchant.
— S … Salut Kenny, ça fait un bail ! » le salut gentiment l'autre.
Parce que, contrairement aux autres, Léopold n'est pas revenu une seule fois à South Park depuis le début de l'université. Non pas que le jeune homme est en froid avec ses amis, bien au contraire ! Mais les tensions avec ses parents se sont aggravées. Vraiment aggravées.
Butters n'en parle pas, ou très peu, mais ses camarades l'ont déjà surpris au téléphone, ou bien en pleine crise de larmes. Le blond ne précise rien, dit que tout va bien, et les autres ne savent pas quoi faire pour l'aider.
Kenny passe gaiement un bras autour de ses épaules, sourires aux lèvres, et l'embarque vers le canapé :
« Alors comment ça va les cours, tout ça ? Cartman t'emmerde pas trop ? »
Butters aime bien Kenny. Il est gentil, plein de vie, souriant et drôle, et surtout très protecteur. Le plus petit ne compte plus le nombre de fois où l'immortel l'a aidé, ou bien qu'il a aidé Kyle et Stan. Kenny est casse-cou, téméraire. Il n'hésite pas à foncer dans une bagarre pour sauver autrui. Preuve en est quand il s'est battu avec Craig il y a cinq ans, seulement pour aider Token, alors que le noir et lui n'étaient pas encore proches !
« Bon, messieurs, vous êtes prêt pour la fête ? » interroge Wendy tandis qu'elle allume la musique.
Ils hochent la tête : il n'y a plus qu'à attendre les autres !
Il est à peine 19 heure quand la salle commence à se remplir. Les invités arrivent en groupe, bouteilles et nourritures en main. Les retrouvailles et les embrassades donnent à la fête un côté émouvant, et chacun prend des nouvelles d'autrui avec plaisir.
Bientôt, on monde la musique. Beaucoup se mettent à danser, et Clyde est tenté de faire de même. Cependant, son regard tombe sur Token, qui est assis à l'écart avec Lola.
D'abord il sent son cœur se serrer. Mais quand la jeune femme se lève rageusement et part, il reste interdit.
« Qu'est-ce qu'elle a ? demande-t-il au black en le rejoignant.
— Rien, des broutilles. » soupir l'autre.
Apparemment, le couple bat de l'aile. Clyde se fait violence pour ne pas sourire.
« Donc, quoi de neuf toi ? interroge Token. Ça fait quoi, un an qu'on ne s'est pas vu ?
— Ouaiiii … Ben j'étais pas mal occupé avec les cours. C'est super dur cette merde ! Et les profs aident pas du tout. Je suis sûr qu'ils me détestent !
— Kyle peut pas t'aider ? continue son ami par inquiet pour deux sous, habitué aux plaintes du brun.
— Bof, non, il passe tout son temps avec SON ERIC CHÉRI !
— Ta gueule Donovan ! » gueule Cartman depuis le buffet.
Clyde lui tire la langue puis se reconcentre sur Token :
« Et toi alors ? Quoi de beau ?
— Bha, pas grand-chose. Mes cours avancent bien. J'ai aidé Kenny et Tweek au café la semaine dernière, et je recommence sans doute la semaine prochaine.
— Ah … Ouai ... »
L'évocation des deux blonds le refroidit. Il est au courant des divers changements et rapprochements entre ses amis, mais … Avant, s'était lui qui aidait Tweek au café, avec Craig.
C'est une sorte de retour à la réalité. Clyde, blême, détourne le regard puis part précipitamment :
« Je vais prendre à boire ! »
Le black ne comprend pas sa réaction.
Craig s'allume nerveusement une cigarette. Il est en route pour la fête, s'avance dans les rues mal éclairées de South Park, et son appréhension ne cesse de grandir. Il faut qu'il se calme. Se laisser ainsi aller n'est pas dans ses habitudes. Merde quoi, il est Craig Tucker ! Pas une adolescente prépubaire à son premier bal !
Il grogne, glisse ses mains dans ses poches. Une bouffée de nicotine, puis on souffle. Mais visiblement, ce n'est pas assez pour le détendre.
Il ferme les yeux, cesse de marcher. La maison est à quelques mètres. Le jeune homme peut entendre la musique d'ici. Personne ne l'a vu, il peut encore repartir sans dire. C'est tentant, vraiment. Sauf que ce n'est pas la bonne solution.
Il rouvre les yeux : ce n'est plus le moment d'hésiter. Ce n'est plus le moment d'être lâche.
Son mégot est abandonné sur le trottoir, se consumant doucement dans le froid de la nuit.
