Le Rire de la Trahison
Les portes se ferment dans un fracas épouvantable. Instinctivement, je regarde autour de moi, paniqué. Je suis enfermé dans une simple salle de forme carrée aux couleurs blanches et grises. J'ai l'impression que je vais m'écrouler, je vacille dangereusement de gauche à droite... J'ordonne à mes jambes de tenir quelques secondes de plus, juste de quoi pouvoir atteindre le fauteuil en velours bleu qui repose au centre de la salle. Je m'y laisse tomber, tentant de concentrer mon regard sur le magnifique bois qui compose les portes. Ce n'est qu'un point d'attache auquel m'accrocher, pour lutter contre la fatigue qui brouille tous mes sens, qui floue l'univers qui m'entoure.
Comment?
Comment j'ai pu être choisi aux Hunger Games? Et Lalys...? Pourquoi elle? Mon cerveau est en ébullition. J'ai encore du mal à réaliser ce qui m'arrive. Ou refuse tout simplement d'y croire. On dirait un mauvais rêve, bien trop réaliste...
J'ai... J'ai déjà vécu tout ça...
Je ne peux m'empêcher de penser à ma sœur. Je la revois affalée sur ce maudit fauteuil. Un câlin... Un ultime câlin d'un petit frère brisé, qui s'écroule en pleurs en la voyant disparaître derrière ces portes en bois massif. Un dernier sourire, qui se veut fort, qui se veut confiant, mais qui représente tout son désespoir, règne dans ma tête. Ce dernier sourire est le dernier souvenir que j'ai jamais eu de ma sœur... Avant de la voir à la télévision... Assis par terre au milieu de la Grand-Place, au milieu de la poussière et des débris, refusant de manger, de boire, de réagir, je la regardais avec obsession. Jylia resplendissante dans sa robe bleue à la parade. Jylia, un huit aux examens. Jylia si triste pour moi à l'interview. Son nom me hantait.
64ème Hunger games... Troisième jour... La brute du 2 la taillade sauvagement au visage...
Le silence pensif n'était plus. Son prénom ne me hantait plus intérieurement, il ne faisait que déchirer l'air avec mes cris de terreur. Des larmes coulaient le long de mon visage, se logeaient dans les commissures de ma bouche, me noyaient avec leur goût salé. Un océan de tristesse qui ne faisait que se remplir encore et encore, inlassablement.
Ça fait 5 ans, réalisé-je avec désolation.
Je me frappe violemment, espérant me réveiller, me retrouver sur mon lit miteux avant de devoir me lever et me préparer, avec une colère sourde, une envie de rébellion, à une autre journée éprouvante de pêche pour le compte du Capitole.
Mais tout ça est bien réel... Ne te laisse pas aller... Ressaisis-toi! Je ferme les yeux, tentant de faire le vide dans ma tête. C'est arrivé... Le plus important, c'est ce qu'il va se passer maintenant, me répété-je avec une insistance presque agressive. J'entreprends de trier mes pensées, de garder les plus optimistes, et de reprendre un rythme normal de souffle. Je caresse les accoudoirs, le contact du velours est doux, réconfortant.
Perdu dans mes pensées, perdu dans ces simples sensations, j'entends inconsciemment une porte qui coulisse. Une voix grave mais vague résonne dans l'air, comme répercuté à l'infini par des échos imaginaires, avant que des pas timides martèlent le plancher tout de bois verni. Puis tout n'est que chaleur, tout n'est que silence, tout n'est que respirations s'élevant en harmonie. Des bras doux m'enserrent, m'apportent un réconfort dont il n'existe pas de mots pour le décrire. Je respire ses senteurs et entortille machinalement ses cheveux doux et emmêlés. J'ouvre les yeux et les plonge dans les siens. Ces yeux verts tout en amande où on peut y lire tellement d'amour et de peine à la fois... Ces yeux dont mon père est tombé follement amoureux... Rien ne pourrait me les faire oublier. Ma mère me contemple avec un sourire fragile, me caressant la joue avec délicatesse comme si elle craignait de me blesser d'un simple geste. Sa présence me réconforte, me rend tellement heureux. Elle est ma force, elle est mon sourire, elle est mon éclat de lumière.
"Pieter... Mon fils..."
Ses yeux sont de plus en plus profonds, pénétrants, captivants.
"Je... Je suis désolée... J'ai terriblement honte... J'espère seulement que tu pourras me pardonner. Tu sais, ton père et ta sœur me manquent horriblement aussi... Moi aussi, j'ai cette sensation de vide mais toi, tu es là. Tu es mon plus beau cadeau, tu es la plus belle chose qui me soit arrivée..."
Je serre ma mère de nouveau, je me concentre sur la chaleur de sa peau. Elle me chuchote à l'oreille avec un calme réconfortant.
"Écoute Pieter, on a vécu tellement de choses difficiles, toi et moi. Ce n'est qu'un petit obstacle de plus. Quelle que soit la situation, reste fort, confiant, je sais que tu peux le faire. Tu as des capacités, agis dans l'ombre comme tu l'as toujours fait."
Elle se détache de moi, me tenant par le bout des bras. Elle rit avec légèreté entre ses larmes.
"Tu croyais que ta mère était aveugle. Je l'ai toujours su et j'aurai dû réagir... Je suis désolée... Je t'ai amené le carillon de ton père, emporte-le avec toi."
Je le prends dans mes mains et le fait tinter. Un son doux résonne, infiniment réconfortant. Je verse de chaudes larmes, souriant avec mélancolie.
"Non, Maman. Je veux que tu le gardes avec toi. C'est la dernière chose que l'on a de lui, ça doit rester au district Quatre, auprès de toi. Je ne veux pas que ces sanguinaires du Capitole nous le vole, je ne veux pas leur en donner la possibilité. C'est à nous."
"OK... Si tu veux... Écoute, je ne serai pas avec toi mais je serai toujours là pour te soutenir. Je vais essayer de gagner de quoi t'aider dans l'arène, d'accord? Je t'aime, Pieter."
"Moi..."
Le fracas des portes m'empêche de finir ma phrase. Deux pacificateurs, armés d'imposants fusils, entrent dans la pièce.
"Les cinq minutes sont terminées, madame."
Ils attrapent fermement les bras de ma mère et l'entraînent de force hors de la salle. Ma mère, impassible, continue de sourire, comme pour me laisser un dernier souvenir d'elle... Un souvenir positif... Un petit sourire qui agit comme une lumière au milieu des abysses de notre vie.
"Non! Non!" crié-je sans espoir quand je vois ma mère disparaître dans l'ouverture des portes, qui semblent se refermer avec une force invisible et invincible.
Dans ma course, je m'écrase contre celles-ci et assène des coups avec acharnement, au point d'en saigner des mains. Je m'aperçois très vite que c'est peine perdue... Je me laisse glisser le long de la porte, regardant avec un regard vide mes pieds. Ça ne sert à rien... Je dois rester fort pour Maman... J'en suis capable, elle a raison. Je me lève, mets de l'ordre dans mes cheveux, nettoie mes yeux embués et reste debout, à côté du fauteuil, concentré sur la porte. Concentré sur ce qu'il va arriver. C'est un spectacle. Je crispe mes doigts sur le velours du fauteuil.
Après trois petites minutes qui paraissent une éternité, deux pacificateurs viennent se positionner derrière moi en silence. J'avance, résolument décidé à être confiant et fort, à ne rien laisser transparaître. En sortant de la salle, je me dirige vers la droite où deux portes de deux mètres de haut donnent sur l'arrière de l'hôtel de ville. Deux portes qui donnent sur un espace noir, où de nombreux habitants attendent en silence le passage des tributs, semblant bourdonner comme des parasites. Une tranchée sécurisée par de nombreux pacificateurs, qui n'ont aucun problème pour contenir la foule tant elle est impassible, comme dénuée de toute pensée et réaction possible, divise la foule en deux et mène à la fameuse gare du Quatre, logée dans les limites ouest du district. Le train nous attend... Un aller-simple... Sans aucun espoir de retour.
Lalys sort à son tour de sa salle d'adieux, entourée de deux pacificateurs. Elle se joint à mes côtés. Je lui jette un regard en coin. Elle fait de même avant de hocher la tête. Nous nous élançons à l'extérieur, me contentant de regarder devant moi, marchant d'un pas assuré tout en arborant mon fameux demi-sourire. Qui me vient de mon père... À peine nous posons un pas dans la tranchée que des caméras affluent de partout, prêtes à avoir le plus beau cliché de leur vie. Je m'autorise quelques petits saluts en direction de la foule, qui me regarde avec indifférence, présente plus par obligation que par envie. Je finis par atteindre le train, magnifique engin d'un métal rayonnant sous les lumières du soleil.
Je grimpe les quelques marches du train, jetant un dernier regard en direction de mon district. Le soleil s'élève haut dans le ciel et vient frapper la mer avec ses rayons. Des tourbillons de chaleur montent, faisant trembler l'air. Je détourne la tête, tentant de graver dans mes souvenirs cette dernière image, un sentiment de mélancolie me prenant à la gorge.
Une image très vite éclipsée face à la beauté qui m'attend. J'entre dans une pièce spacieuse dans les tons azur, blancs et dorés. J'en reste bouche bée. Le sol doré est tellement propre qu'on pourrait le confondre avec un miroir, multipliant à l'infini la lumière qui filtre à travers l'unique fenêtre du salon. Trois papiers peints de couleurs bleu saphir et blanc recouvrent trois des murs de cette pièce toute en longueur. Leur effet lisse et lustré donne vie aux vagues déferlantes qui y sont représentées. On pourrait presque ressentir le vent marin nous fouetter le visage. Sur le quatrième mur repose une tapisserie murale, ornée d'arabesques si fines et si précises que le travail du fil d'or qui les compose en est incroyable. Les nombreux tracés s'enroulent, s'emmêlent et s'enchevêtrent en harmonie avec les dégradés de couleurs qui s'étalent le long du tapis, représentant avec une fidélité étonnante la plage où je me trouvai ce matin, baignée sous un soleil couchant rougeoyant. Du coin de l'œil, je vois même le rocher où j'étais assis ce matin, petite tache noire devant une immensité bleue. Le chagrin et les regrets me rongent de l'intérieur... Cette sorte de tableau géant...
"Magnifique, n'est-ce pas? Tout comme moi" lance Cokra d'un air fier et absolument agaçant. "Je vais chercher vos mentors, Mags et Finnick."
Cokra sort du salon en sautillant. Lalys passe devant moi et va s'installer sur l'un des deux canapés en cuir bleu du salon. Ne sachant pas quoi faire, je me contente de m'asseoir sur le canapé en face d'elle. Une table basse en acier poli nous sépare. Des coupes de cristal y sont disposées, recueillant en leur sein de nombreux fruits à l'apparence appétissante, de nombreuses viennoiseries et toutes sortes de chocolat. Il y a aussi tout un lot d'assiettes, de verres et de couverts argentés, incrustés de très légers petits cristaux. C'est vraiment joli mais je doute que je prenne la peine de m'en servir, l'odeur des fruits est enivrante. Je prends une pêche, croque dedans et savoure sa chair incroyablement douce et sucrée. Je finis par me jeter sur les viennoiseries et les chocolats, les engloutissant à toute vitesse. Lalys fait de même, la tentation est bien trop forte. J'ai jamais eu autant à manger de ma vie... Je n'y crois pas...
"Pieter."
Je fais comme si je n'avais rien entendu.
"Pieter, c'est ici que ça se passe."
Sa voix me fait mal, m'irrite au plus haut point. Je ne l'avais pas entendu depuis tout ce temps...
"Allô Pieter, ici la Terre!"
Je lève la tête et jette un regard noir à Lalys, un de ces regards qui vous foudroient sur place s'ils en avaient le pouvoir. Elle arbore un grand sourire, amical en apparence, haineux en réalité.
"Qu'est-ce que tu veux, Lalys? Tu fais quoi ici?"
"Ça te plaît les Hunger Games?" dit-elle en jetant un coup d'œil moqueur aux fruits qui reposent sur la table.
"Tu veux savoir ce qui ne me plaît pas? C'est toi. Ton fabuleux père n'a pu rien faire, salope?"
"Et toi, tu veux vraiment savoir ce que je fais là? Je suis là pour me venger, pour te passer cette lame sur le cou devant tout le monde et t'égorger !" crache-t-elle avec rage.
Je la regarde, me contentant de ne rien dire. Nos regards se soutiennent dans un face-à-face ardent qui en dit long sur notre relation. Tout devient noir autour de nous, l'air devient subitement frais mais relativement doux. Le silence est lourd de sens dans cette pénombre. La pleine lune brille parmi les étoiles, ces petits diamants célestes qui scintillent au milieu de ce ciel dégagé, et éclaire la longue allée qui jouxte notre petite ruelle sombre. Je continue à regarder Lalys, concentré, un sourire malicieux aux lèvres.
"Vous êtes prêts?" chuchote une voix confiante.
Kargo, l'air fier et impatient, se tient dans l'ombre dans une ruelle de l'autre coté de l'allée, les muscles bandés, prêts a entrer en action. Nous hochons la tête. En guise de réponse, notre chef arbore un sourire satisfait, éclairé à moitié par la lune.
Un bruit de pas s'élève de plus en plus fort. Un martèlement régulier, espacé par des temps morts, qui s'approche à toute vitesse. C'est une course effrénée. Je jette un regard discret en direction de l'allée, tachant de rester dans la pénombre. Tomas court à en perdre haleine, poursuivi par quatre pacificateurs. Je souris. Le plan fonctionne à merveille.
Une fois arrivés à notre niveau, nous nous élançons. J'attaque avec vivacité l'un des pacificateurs, ne lui laissant aucun répit. Je dois profiter de l'effet surprise le plus rapidement possible! Je sors mon couteau, accroché à ma ceinture, et fait glisser la lame affûtée sur son cou, lui tranchant sèchement la gorge. Je me dirige vers un deuxième pacificateur, faisant glisser un deuxième couteau dans ma main avant de le jeter en direction de son cœur. Sa respiration se bloque subitement, son visage crispé à tout jamais par la surprise, caché derrière son casque fissuré.
"Ma fille..."
Son dernier soupir, ses dernières paroles, avant que ses orbites roulent sur elles-mêmes et ses jambes s'affaissent sur le sol rocailleux de l'allée.
Non loin de là, deux autres corps de pacificateurs baignent aussi dans une mare de sang. Parfait, Lalys et Kargo ont fait du beau boulot.
"Noooooon!"
Un cri terrifiant déchire le silence de la nuit dans mon dos. Je me retourne vivement et trouve un Tomas crispé, un doigt pointé devant lui. Je me fige de terreur. Du sang s'écoule de la bouche de Kargo, inerte dans les bras de Lalys. Un reflet étincelle sous la pleine lune, celui d'un poignard immaculé de sang, plongé profondément dans le cœur de Kargo. Un éclair de folie règne dans les yeux de Lalys, son sourire satisfait me transperce avec une douleur aiguë. Elle siffle deux notes, simples mais puissantes. Le calme de la nuit se brise en éclats, se transforme progressivement en bruits de pas, martelant le sol, faisant vibrer les cailloux sous nos pieds. Toute une troupe de pacificateurs nous encadre, pointant leurs armes dans notre direction.
Un homme se détache de la troupe. Ses insignes montrent son grade élevé en tant que chef des pacificateurs du Quatre. Il s'approche de Lalys, passant un bras autour de ses épaules.
"Bien joué, ma fille. Ils n'y ont vu que du feu."
Non... Ce psychopathe... C'est son père?... C'est impossible... Je grince les dents, en colère contre Lalys. En colère contre moi pour avoir été si naïf. En colère contre tout.
Notre mort appartient au Quatre.
Notre credo... Il résonne dans ma tête, se répercutant comme un écho. Je jette un regard en coin à Tomas, baissant légèrement mes yeux au niveau de sa main. Il croise les doigts. Un signe codé, un signe clair et net. Pour le district! l'entends-je presque crier dans ma tête. Lalys écarquille des yeux, elle a aussi remarqué le signe mais nous ne lui laissons pas la possibilité de lancer l'alerte. Tomas fait siffler deux couteaux dans les airs en direction de la poitrine de son père. Je m'élance en avant, agrippant de ma main droite ma dernière dague. Le chef pare avec une facilité déconcertante le premier couteau avec l'armure qui protège son avant-bras. J'ai sous-estimé sa solidité... Mais il ne remarque pas le deuxième couteau qui suit derrière. Il se fige dans sa main, lui arrachant un cri de douleur. Il n'en faut pas plus pour alerter les pacificateurs. Les fusillades fusent de toutes parts. Je ne suis plus qu'à un pas de Lalys. Je profite de son inattention due à la douleur de son père pour lui empoigner le bras, la bloquer et lui passer le poignard sur son cou.
"Stop! Arrêtez! Cessez le feu!"
Je m'arrête inconsciemment. Je jette un regard menaçant et sombre aux pacificateurs. Ceci est un avertissement, et il n'y en aura pas deux, leur fais-je comprendre. Une mare de sang se répand sur le sol et vient s'étaler autour de mes pieds. Je regarde avec tristesse le corps de Tomas affalé par terre, criblé de nombreuses balles. Merci... Pour le district...
" Pourquoi, Lalys? Je croyais que nous étions tes amis... Ta famille...?"
Lalys est prise d'un fou rire. Je resserre mon étreinte, ce qui a pour effet de la calmer.
"Ma famille? Laisse-moi rire! Ma famille, c'est ça" indique-t-elle du doigt l'ensemble des pacificateurs, leurs armes pointées sur moi. "Vos sentiments mielleux me font vomir. Je n'ai jamais été des vôtres depuis le début. Regarde." Elle jette un coup d'œil à Tomas et Kargo. "Ta soi-disant organisation de rebelles est morte. Vous avez perdu, tu es le dernier, Pieter."
La rage m'apporte un souffle nouveau, une force insoupçonnée. Je serre le manche du couteau, concentre toutes mes forces dans mon bras, prêt a égorger Lalys avec froideur.
"Non! Arrête!" supplie son père.
Je m'interromps de nouveau. La lame lèche la peau avec son métal froid et aiguisé. Quelques gouttes de sang perlent sur le couteau. Je lui ai infligé une légère entaille.
"Baissez vos armes" aboie-t-il d'une voix autoritaire.
Les pacificateurs s'appliquent en silence, d'un seul geste, synchronisés.
"Je te propose un accord, OK? Bien... Tout va bien... Tu peux relâcher ton couteau."
Je n'en fais rien, je continue à appliquer la même pression, résolument décidé a intimider et à blesser Lalys.
"Écoute, laisse la vie sauve à ma fille et je... enfin... On en fait de même pour la tienne. Je signale au Capitole que l'organisation entière a été décimée et toi, tu recommences une nouvelle vie, un nouveau départ. Si tu touches à ma fille, le Capitole va faire de ton exécution un spectacle. Long et extraordinaire... Alors?"
"Quoi alors? Je dois me sacrifier comme tous mes amis au nom du district! Je n'ai pas peur de mourir, je n'ai plus rien qui me retiens!"
"Et pour ta sœur?"
Lalys a prononcé cette phrase avec un ton banal et complètement détaché, comme si nous parlions de tout et n'importe quoi, sirotant un verre au bord d'un bar. C'en est même effrayant. Et douloureux, tellement douloureux... J'ai l'impression de me faire transpercer par un poignard de sentiments.
"J'accepte l'accord!"
Tout autour de moi s'envole dans un tourbillon aveuglant. La nuit fait place a un soleil qui m'éblouit le visage. Lalys me regarde toujours sur son canapé en cuir bleu, attendant une réponse. Son regard est toujours aussi haineux et enflammé.
Je ne dis rien, me contentant de détourner la tête et de regarder les paysages qui défilent à toute vitesse derrière la fenêtre.
Un son léger vient briser le silence. Deux personnes entrent à la suite d'un Cokra trépignant d'impatience à travers l'encadrement de la porte. J'aperçois une femme avoisinant les quatre-vingt-cinq ans. Ses cheveux argentés sont frisés, sa peau ridée par les années, presque cadavérique, d'une pâleur effrayante. Pourtant, une vigueur brûle dans ses yeux et elle se tient droit, solide comme un roc, alors qu'elle semble s'évanouir à tout moment. On ressent en elle une femme chaleureuse, son sourire maternel qu'elle arbore semble en témoigner en tout cas. Avec le jeune homme au physique avantageux qui se tient à coté d'elle, c'est le jour et la nuit. Le célèbre Finnick nous juge du regard, un regard concentré mais amical, amplifié par ses yeux bleus. Il croise les bras, ce qui a pour effet de faire ressortir ses muscles et ses veines, courant le long de sa peau parfaitement bronzée.
"Moi, l'illustrissime Cokra, je vous ai amené vos mentors!" piaille-t-il avec joie.
"Enchanté, je pense que vous me connaissez déjà, ainsi que Mags. Nous serons là pour..."
"Ça s'annonce extrêmement passionnant ! Ça va être génialissime, sublissime! Tout comme moi d'ailleurs" le coupe Cokra.
Il est insupportable. Mon poing me démange... Je détourne mon regard de lui et regarde Finnick. Il est trop jeune... On dirait qu'il a mon âge. Il a quoi? Dix-huit ans?... Peut-être l'un des plus grands gagnants de l'histoire mais trop jeune... Ça fait quatre ans qu'il a gagné, je crois. Beaucoup trop jeune... Comment lui et une femme aussi âgée vont nous servir de mentors.
"Le nullissime Cokra peut-il se retirer pour qu'il nous fiche la paix" tonne sévèrement Finnick.
Cokra écarquille des yeux et ouvre la bouche grande ouverte. Il semble sur le point de faire un malaise cardiaque.
"Vous... vous... vous osez m'insulter de la sorte ! Le grand Cokra ne peut tolérer cet affront ! Vous n'en avez pas le dr..."
Finnick crispe ses poings, son regard est menaçant, ses traits sont plissés sous la colère. Mags réagit et pose un bras sur son épaule et, s'exprimant d'une voix étonnamment puissante et autoritaire, réclame un pacificateur. Le temps d'attente est quasiment inexistant. Un pacificateur lourdement protégé entre dans la seconde qui suit et se dirige vers Mags. Ce faisant, il retire son casque et me jette un regard furtif, très bref mais lourd de sens.
Si tu la touches, t'es mort.
Je l'entends presque me le dire avec une voix sérieuse et menaçante. Je ne peux réprimer le frisson de terreur qui parcourt mon corps. Le chef des pacificateurs du Quatre ici?
Le père de Lalys, ici?!
"Que voulez-vous, madame?"
Je peux presque m'imaginer le sourire sarcastique et fier que Lalys doit avoir... J'en ai marre! Pourquoi tout ça?!
"Emmenez cet idiot avec vous, nous ne pouvons avoir une discussion sérieuse avec les tributs en sa présence" répond-elle en désignant Cokra du doigt.
Le chef hoche de la tête et attrape un Cokra qui se débat, l'obligeant à sortir de la pièce avec lui. J'en profite pour prendre mon courage à deux mains et serre les dents. Ne pas craquer...
"Bon, je vais m'occuper de Lalys" tranche Mags d'une voix éraillée, presque cassée. "Finnick se chargera de toi, Pieter, ça te va? Ce sera tout pour aujourd'hui, vous avez besoin de calme et surtout de vous reposer."
Je remercie Mags par un regard reconnaissant. Celle-ci le remarque et me répond par un sourire chaleureux. Je les salue respectueusement et je quitte la pièce.
Je rejoins ma chambre privée et pousse un cri de rage. S'il y a des caméras, tant pis. Trop d'émotions! Trop de douleurs! Je frappe obstinément l'un des murs avec mes poings, comme quelqu'un ayant perdu la raison. Après un laps de temps impossible à déterminer - ça fait peut-être cinq minutes que je suis là, ou même une heure... - je me calme, tentant de reprendre mon souffle.
Je prends ensuite un bain et me débarrasse du sang séché que j'ai sur mon corps tout en faisant le vide dans ma tête. Calme, tranquillité... Je savoure ces instants bien trop rares. Je sors de la douche, ne prenant même pas la peine de m'habiller, je n'ai plus la force ni la tête pour ça. Je me laisse glisser dans les draps du lit avant de tomber dans les bras de Morphée...
