La Valse des Émotions
Son visage... Jylia...
Des applaudissements me tirent de mes pensées. Une Mags tout sourire et un Finnick excité et fier nous félicitent chaudement.
"C'était parfait! Vous avez bien géré la situation. On a même plus besoin de Finnick pour vous attirer des sponsors!" s'exclame-t-elle joyeusement, envoyant à Finnick un clin d'œil moqueur.
Celui-ci fait mine d'avoir été blessé par le clin d'œil avant de se reprendre et de se retourner vers nos stylistes.
"Et un grand bravo aux stylistes qui ont réalisé un tour admirable. Les tenues étaient époustouflantes!"
"Finnick, il ne faut pas exagérer. Du bleu pour l'océan, du vert pour les algues et des grains de sable, et le tour est joué. C'est accessible à tout le monde après tout, non?"
"Ne l'écoutez pas! Il raconte n'importe quoi" rétorque Dial. "Il y a des moments où il n'y a pas besoin d'être aussi modeste et où il faut savoir reconnaître qu'on a du talent, Zako."
Zako. C'est donc comme ça que s'appelle le styliste de Lalys. Je l'examine plus en détail. Il est étonnant pour un Capitolien, bien trop simple pour en être un. Il porte des habits tout ce qu'il y a de plus banal: il est vêtu d'un T-shirt noir avec un jean classique. Il y a quelque chose de suffisant qui règne en lui. Pas de teinte de peau, pas de fantaisies, si ce n'est que ses cheveux sont colorés dans un violet rappelant celui des lavandes, ramenés en un chignon serré. Il détourne la tête quand il s'aperçoit que je le regarde, cherchant à se retirer, comme s'il voulait se fondre dans l'ombre. Sa nature discrète continue de m'étonner, sa modestie encore plus, comme s'il considérait qu'il ne méritait pas d'attirer l'attention. La seule chose qui nous empêche d'oublier sa présence, c'est sa manie de claquer ses doigts sans aucune raison apparente.
"Zako, je te remercie. Ta tenue était splendide et me correspondait parfaitement. Tu as su t'occuper de moi admirablement." le félicite Lalys.
"Il faut avouer que vous aussi avez beaucoup contribué au résultat final" s'esclaffe notre mentor aux cheveux blonds platine. "Je crois bien que vous allez me voler la vedette."
"Ce serait dommage que l'un de mes vainqueurs se fasse détrôner par un tribut qui ne connaît toujours pas l'arène."
Tout le monde fait volte-face pour découvrir à notre grande surprise que la Haute Juge se tient devant nous, ici, au milieu des vingt-quatre tributs qu'elle s'apprête à envoyer à la mort.
Six ans... Six ans qu'elle est là... C'est elle... C'est elle qui a tué Jylia...
Une colère sourde monte en moi. Une pulsion meurtrière me caresse l'échine. Mes jambes se bandent, mon poing se crispe dans un terrible craquement. Je saute sur elle et sort un couteau qui me vient de nulle part. Je la regarde dans le blanc des yeux, dégustant la terreur qui se dessine sur son visage, et lui assène des coups de couteau dessus, violemment, sans pitié. Je prends du plaisir à la décapiter, comme ce salaud de tribut du district 2 l'a fait avec ma sœur. Tout n'est qu'une boucle, se répétant inlassablement. C'est le destin. Je me sens invincible, le contact de son sang m'alimente, je ne sens plus la fatigue. Je frappe. Encore et encore.
Une main me bloque le bras. Je retourne la tête et lui lance un regard froid, pulvérisant. Lalys hoche négativement de la tête de manière imperceptible. Qu'est-ce que tu me veux, toi? lui fais-je comprendre avec mon regard. Je me retourne vers la Haute Juge que j'ai défigurée.
Mais elle est là. Toujours vivante.
Elle se tient droit, avec puissance, encadrée de deux impressionnants pacificateurs de par leurs musculatures et leurs gabarits. Elle me fixe intensivement, examinant ma réaction. Non... Ce n'est pas possible... J'ai... J'aurai... J'aurai imaginé la scène? C'était tellement... vrai... tellement réaliste...
"Veuillez nous laisser seuls, je désire m'entretenir avec Pieter en tête-à-tête" me considère-t-elle avec son air supérieur.
Lalys et Finnick me lancent un regard interrogateur. Je hoche la tête.
"Ça va aller. À tout à l'heure."
Lalys marque une hésitation avant de relâcher mon bras. Elle finit par partir avec nos mentors et nos stylistes.
"Suis-moi. Retirons-nous dans un lieu calme."
Ses deux pacificateurs se placent derrière moi et me poussent avec les canons de leurs imposantes mitraillettes. J'avance avec assurance, tachant de me calmer, de me contrôler, décidé à montrer à cette femme qu'elle ne m'intimide nullement. Elle entre dans une petite pièce à l'arrière des écuries du Grand Cirque. Aucune fenêtre, des cartons traînant dans tous les coins, ce doit être un petit entrepôt. Elle ordonne à ses deux fidèles protecteurs de sortir de la pièce et de se poster devant la porte.
Je plonge un regard qui se veut inébranlable dans le blanc de ses yeux. La Haute Juge fait de même, ce qui me met à l'aise. Je ne craque pas. Le défi qui prend toute son existence dans cet échange de regards en vaut la chandelle.
"Vous avez réalisé une admirable performance" commence-t-elle avec une voix sérieuse, autoritaire, ne laissant filtrer aucune émotion, et surtout pas de l'admiration. "Vos stylistes sont décidément talentueux. Vous rencontrez un franc succès auprès du public et je crois ne pas me tromper en disant que vous êtes le favori de cette édition...
Elle marque un court instant.
"Ça ne fonctionne pas avec moi. Je ne suis pas dupe. Pourquoi êtes-vous aussi sombre, aussi froid au fond de vous?"
"Je pense que vous le savez très clairement. Si ce n'est pas le cas, vous me voyez fortement déçu. J'aurai espéré qu'une personne aussi abominable que vous aurait un tant soit peu de cervelle pour le savoir, au lieu de mijoter des plans et des pièges mortels pour tuer des pauvres gosses."
"Vous me plaisez bien. J'aime votre façon de dire les choses, d'être direct, ça nous évite de perdre inutilement du temps. C'est dommage que vous deviez mourir comme votre sœur, je m'en chargerai dès les premiers jours."
"Vous n'avez pas le droit de parler de ma sœur, je vous interdis! C'est vous qui l'avez tué et je vais vous le faire payer!" craché-je sur elle dans un terrible dégoût.
Elle ne réagit pas, se contentant d'essuyer ma salive du revers de sa main.
"Quelle famille charmante. Un fils qui joue les rebelles et se met à tuer des pacificateurs pour son bon plaisir. Une sœur qui meurt dans les premiers jours de l'arène, ce n'est pas la motivation qu'elle avait pour vous qui pouvait la sauver. Une mère qui perd la tête et qui vous viole. Un père qui a un cœur de pierre. Je connais tout sur vous."
Je lui lance un regard noir, débordant de haine et de fureur. Je me contrôle, tachant de rester digne, de ne pas glisser vers la facilité.
"Il ne semblerait pas pourtant. Mon père? Un cœur de pierre? Laissez-moi rire. Vous parlez de l'homme qui aidait les habitants du Quatre à survivre en leur offrant son aide pendant que certains étaient en train de s'empiffrer sur le dos de douze districts au bord de la mort. Il vaut bien mieux que tous les Capitoliens réunis. Même le plus faible et le plus dénutri des habitants des districts vaut plus que vous tous."
"Vos croyances me font doucement rire. Vous n'êtes donc au courant de rien, ne connaissez rien sur votre père. Vous êtes pathétique."
"Vous avez quoi contre mon père?! C'est vous qui y connaissez rien! Je vous interdis de critiquer mon père! Un homme que vous n'avez jamais rencontré en plus!"
"Moi... Jamais... Jamais rencontré? Jamais rencontré?!"
Elle décroche son regard. Son visage se déforme sous la douleur et la colère et elle se tient le ventre comme si elle avait reçu un coup de poignard. Une sorte de poignard rempli d'émotions. Une tristesse semble la transpercer au plus profond de son être. Je suis surpris par sa réaction, ne sachant pas quoi faire ou comprendre. Elle relève la tête et me fixe avec un regard maladif entre ses cheveux qui lui tombent devant les yeux.
"Vous êtes... un pauvre crétin... comme votre père! Cet homme m'a brisé le coeur! Et je ne lui pardonnerai jamais"
"Laissez mon père en dehors de tout ça! Il ne vous a rien fait!"
"Rien fait?! C'était l'amour de ma vie et il s'en va vivre avec une pauvre salope!"
Elle a craché ces derniers mots avec une telle force que j'en reste abasourdi. Je dois me tenir désespérément à une pile de cartons pour ne pas tomber sous l'effet de la surprise. Je continue à la regarder, à chercher une lueur mensongère dans ses yeux mais je n'y vois rien, rien d'autre qu'une sincérité douloureuse, qui plie la Haute juge sous la violence d'une douleur secrète. Elle a eu tellement de difficultés à dire ces mots.
"Non, vous mentez! Il ne vous a jamais aimé! Il n'a jamais vécu au..."
"Capitole?" complète la Haute juge avec une voix cinglante.
Elle se calme, reprend son souffle, tentant de contrôler ses émotions tant bien que mal.
"Non, votre père n'est pas né au district Quatre. Non, il ne lui a pas été toujours fidèle. Votre père est né ici, au Capitole. Il a même été juge! L'un de ces juges qui vous envoyaient dans l'arène. Et croyez-moi, il n'en a jamais éprouvé aucun remords."
J'ai l'impression que ma tête va exploser. Je refuse de croire à ce qu'elle dit, me répété-je sans conviction, envahi par un tourbillon de désespoir, de rage et de peine.
"Nous sortions ensemble. Nous nous aimions follement. Mais les juges doivent partir un mois dans le district qui lui est attribué pour diriger les recensements des enfants de douze ans, désormais éligibles pour les Hunger Games, l'attribution des tesserae et le nombre de papiers qui en découlent afin d'assurer le fonctionnement de la Moisson dans les meilleures conditions. Et il a suffi d'un mois. Un mois... Il m'a abandonné pour une pauvre fille du Quatre! Une fille qui n'en vaut même pas la peine! Votre traînée de mère! Vous imaginez? Il a quitté le Capitole! Il a signé l'attestation d'exil volontaire pour aller vivre au milieu de poissons puants! Et moi? Il n'a même pas pensé à moi!"
Des gouttes perlent le long de ses joues. Ses yeux sont noirs et grossis par les larmes. Elle ne gémit pas mais se perd dans sa lourde peine.
Papa...
Je repense à tous ces moments qu'on a passés ensemble, avec ma sœur, au bord de l'eau aux reflets argentés que projetait la lumière de la lune. En dépit de mon jeune âge à l'époque, ce souvenir est toujours aussi clair, aussi limpide dans ma tête. Toutes les pierres qui faisaient de ma famille un édifice s'écroulent, laissant place à une vérité cachée.
"Ok... Très bien. Et? Mon père reste celui qu'il a été, celui qu'il est devenu pour assumer ma famille. Il est devenu un homme au cœur d'or, prêt à aider les autres, pendant que vous pourrissiez la vie dans les districts. C'est quelqu'un de bien."
"Quelqu'un de bien? Un naïf bourré de bons sentiments à en vomir, un traître qui croyait pouvoir renverser le Capitole. L'influence de la famille de ta mère a toujours été néfaste! Ils voulaient raviver la flamme de la révolte! Quels idiots. Ils n'ont aucun pouvoir, aucune puissance. Vous n'imaginez pas à quel point c'était grisant d'apprendre que le Président Snow m'autorisait à avoir ma vengeance. J'ai sauté dans le premier hovercraft et je suis allé le voir, ton pauvre père, sur son chalutier en ruines. Je l'entends encore en train de crier désespérément..."
Elle s'interrompt. Les mots sont durs, déchirants. Alors qu'elle essaye de paraître froide et fière, je ne lis que des regrets dans ses yeux. Quelque chose qui la ronge de l'intérieur. J'essaye de l'arrêter, redoutant la suite. Je ne suis pas prêt à l'entendre... Je ne veux pas savoir... Mais les paroles se bloquent au fond de ma gorge. Je n'arrive plus à parler... Je suis tétanisé. Paralysé. La vérité m'étouffe. La sincérité de ses mots m'arrache le cœur.
"Vorena, ne me... tue... pas..."
Elle suffoque, ses larmes sont lourdes de sens.
"Ce... sont... ses dernières paroles... Je lui ai... tranché... la gorge..."
"Nooooooooooooon. Vous... vous... êtes un monstre!"
"C'est lui le monstre! Il m'a... déchiré le cœur! Je déteste votre famille! Elle ne mérite pas d'exister! Quel plaisir de vous exterminer les uns après les autres! Je vais faire souffrir votre mère jusqu'au bout, elle ne mérite que ça, cette salope! J'ai envoyé votre sœur dans l'arène! Et quel plaisir de la voir mourir, elle n'aurait jamais du vivre!"
Je me jette en avant, basculant de tout mon poids sur la Haute Juge Vorena. Je serre mes mains autour de son cou, avec une force que je ne me croyais pas capable d'avoir. Je la vois suffoquer entre mes larmes salées. Je resserre de plus en plus, doucement, lentement, insensiblement. J'en ai mal aux bras... Je la regarde, impassible. Son visage perd toutes couleurs et devient livide, ses orbites se creusent, son souffle est saccadé.
Puis le temps s'arrête. Plus rien ne répond ni ne bouge. Le monde tout entier ne fonctionne plus. Le choc électrique raidit mon corps tel un pic et je tombe à la renverse. Je n'ai plus de force. Je fixe avec une colère sourde le taser que tient Vorena, ce petit objet tout de métal qu'elle ne semble plus vouloir lâcher, comme si sa vie en dépendait. Un geste désespéré... Un geste qui l'a sauvée...
La fraîcheur du sol me fait souffrir. Je suis allongé au sol, incapable de faire le moindre mouvement. Je ne suis rien qu'un petit papillon inoffensif qui vient de se faire piéger dans la toile d'une araignée. Vorena se met à genoux, reprenant des couleurs et un souffle normal avec beaucoup de difficultés.
"Zeloooooooooon! Pourquoi?! Arrête de me hanter! Pourquoi ton fils te ressemble autant?! Il a porté ce maudit costume de marin. C'était toi, Zelon? Repond-moi! Non, ne réponds pas! Fiche-moi la paix! Zelon..."
Elle me regarde avec un regard terrifiant, alimenté par une lueur diabolique et folle. C'est une femme désespérée...
Elle devient folle! Merde! Merde...
Elle s'approche de moi et s'allonge le long de mon corps. Elle colle ses lèvres glaciales contre les miennes, sort sa langue et lèche mon cou puis mon torse. Elle arrache mes draperies pour me dénuder entièrement avant d'attaquer mon corps avec le sien. Je ferme les yeux. Ne pense à rien! Ne pense à...
Un bip continu vient briser la bulle que je tentais de créer autour de moi. Il est régulier, se coupant avant de reprendre trois bonnes secondes et ainsi de suite. Vorena regarde son téléphone avec une rage terrifiante, prête à le jeter de toutes ses forces, puis elle se calme subitement. Elle colle son oreille sans hésitation et écoute avec la plus grande attention, tentant de saisir le moindre mot prononcé par son interlocuteur. Elle finit par couper son téléphone avant de me regarder de nouveau.
"Tu as de la chance, le président Snow veut me voir."
Elle se rhabille, met un peu d'ordre dans ses cheveux noir de jais puis sort de l'entrepôt, m'abandonnant là, nu comme un ver. La colère et la haine m'assaillent alors que je ne peux bouger le moindre petit doigt.
Les minutes passent... Longues... Infinies... Le temps tourne au ralenti... L'air froid mord mon corps avec son souffle continu et inépuisable. Ma posture est horrible, accentuant la douleur sur certaines parties du corps. Il n'y a rien de plus horrible que la sensation de ne pas pouvoir se contrôler, comme si une force invisible faisant de vous un pantin immobile, désarticulé.
Mes muscles se décontractent. La chaleur du sang se répand en moi. Je reprends petit à petit le contrôle de mon corps. Quelques doigts. Une main. Une jambe. La bouche. La tête. Un bras. Mes parties du corps se débloquent, comme ouvertes par une clé invisible. Je tente de me relever avec difficulté. Je cherche la position la plus confortable pour endurer les dernières minutes de paralysie, puis tends désespérément la main vers ma tenue de parade pour dissimuler ma nudité. Je finis par retrouver la force de m'habiller. Mon corps tout entier est endolori, rouillé. Je sors de la pièce avec peine, tâchant de me calmer, d'apaiser ma respiration. Je repense à mon père. A ma sœur. A ma mère. Ma vie n'est qu'un mensonge. Mais... c'est ma famille...
Je marche d'un pas rapide, ne sachant pas où aller. N'importe où sauf ici! Du coin de l'œil, j'aperçois Finnick. Son visage à l'air ennuyé, il est seul et trépigne d'impatience. Quand il me remarque, son visage s'éclaire. Je marche en sa direction et ne m'arrête même pas devant lui. Je trace et entre dans l'ascenseur à coté duquel il se tenait. Finnick ne dit rien et entre à son tour. Il presse le bouton 4 et cette prison de verre entame sa montée à une vitesse fulgurante.
"Il s'est passé quoi, Pieter?"
Je ne dis rien, me contentant de regarder le sol avec un regard vague.
"Pieter? Dis..."
"Tais-toi Finnick! Tais-toi! Tais... toi..."
Je m'affaisse au sol, déversant des larmes. Encore un vase qui se remplit. Encore des abysses qui débordent. Encore des ténèbres qui engloutissent tout, avides de tristesse et de désespoir, à jamais affamées.
Une sonnerie résonne dans ma cage d'acier et je sors brutalement à travers l'ouverture des portes. J'entre dans un appartement luxueux et vaste. Je suis déboussolé, perdu, sans repères. Je regarde Finnick avec des yeux implorants. Celui-ci marque une hésitation avant de tendre son doigt d'un geste tremblant. Je trace de nouveau vers la chambre indiquée, claque la porte et me réfugie dans le lit, noyé par les sentiments et la fatigue.
