Chapitre 19 : Où l'on discutaille et l'on s'abime dans un vaisseau aux couleurs flamboyantes.
"Faute de grives on mange des merles"
Quelques heures plus tard, Harry était dans la salle Nyctaginaceae, l'une des salles de repos des élèves français plus couramment nommée Nycta. Ces salles tenaient le rôle de leurs salles communes, excepté le fait que tout le monde pouvait y aller indépendamment de sa maison. La plupart des soirées voyaient la Nyctaginaceae occupée par Astrid et sa clique de dégénérés du cerveau dont faisait partie Synnedie. La salle était sous les combles, dans l'aile orientale du château et ils formaient là ce que Astrid appelait ''Le nouveau cercle des poètes disparus'' en hommage à un film moldu qu'elle avait dû voir dans sa prime jeunesse chez un parent Cracmol. Harry aimait cet endroit calfeutré, sur les murs de lourdes tentures chatoyantes rouges et oranges, il y faisait toujours une chaleur étouffante, liée à ces étoffes riches et aux immenses bûches de chêne qui brûlaient doucement dans l'âtre. Elles libéraient une senteur fumée et Ron, venu ici par l'intermédiaire de Marie Laure, avait déclaré qu'on s'y sentait comme un jambon. Chose moyennement appréciée par la binôme de Malefoy, qui mettait dans cet endroit beaucoup d'importance, un peu hautaine mais spontanée. Elle s'y sentait comme être Carr, Kerouac, Burrough et Ginsberg, tout à la fois, œuvrant pour une impulsion ignée et leader spirituel de sa génération chétive et culpabilisée.
Pas de table, pas de chaise mais de gros coussins que les élèves avaient depuis longtemps ensorcelés afin d'y cacher à l'insu du corps professoral moult drogues et autres stupéfiants du style opiacés. Ceci, en temps de congrès pseudo-spirituel n'arrangeait rien à l'atmosphère, déjà irrespirable de la pièce. En voyant où la mauvaise tête du brun le menait, Draco grommela mais il suivit pourtant son ennemi et pénétra dans la salle. Comme il eut pu le prédire, c'était déjà un aquarium de fumée acre et épaisse, et les gens affalés en discussions profondes et inintelligibles s'avachissaient sur les rondeurs de tissus remplumés. La lueur dansante du feu projetait une couleur chaude diffuse dans l'opacité de l'air. L'ambiance était certes particulière et agréable, mais il préféra s'en retirer tranquillement pour l'apprécier plutôt qu'y participer. Concluant que Harry n'allait pas s'enfuir à plus de quinze mètres de lui, il s'assit dans un coin obscur, reculé et attrapa l'extrémité d'un narguilé que Gerfault lui tendait. Une pile de livres, tous plus anarchistes et iconoclastes les uns que les autres, s'éparpillait entre les invités ou convives, et Harry en vit quelques uns qui tournaient les pages avec fébrilité cherchant un passage qui serait un phare sur leur navigation obscure, lanterne au fond de l'océan de poix de cette nuit démente dans laquelle ils se sentaient enfermés par d'inexorables tentacules. Le Gryffondor s'assit à côté de Synnedie et la regarda s'agiter, tirant souvent sur une cigarette contenant un peu plus que du tabac.
Elle semblait prendre ces réunions très au sérieux, certainement persuadée de l'importance de son rôle. Synnedie voulait réveiller ses amis, leur coller des coups de fouet pour les faire bondir et ruer comme des taureaux dans leur boxes de rodéo. Elle méprisait tous ces gens qui continuaient sans créer, qui se sentaient roulés par les vagues perpétuelles de la vie. Mais en charitable, elle voulait y remédier, et c'est pourquoi elle les rassemblait. Ô combien elle les aimait quand ils étaient là, à réfléchir et s'exalter, tous autour d'un verbe acéré, d'une émotion si cuisante qu'elle semblait boursoufler l'air pour jaillir comme un trait flamme et les éblouir au cœur de leur nuit. Insufflant un peu de courage et d'entrain poussant à se surpasser. Elle les chérissait d'un amour universel, ces grands enfants coupables où subsistait malgré tout ceci : cette indéfinissable force qu'elle voyait transparaître derrière les prunelles écarquillées, les spasmes d'enthousiasme brut et les renouveaux sauvages qui étiraient sur leurs lèvres des sourires de lion.
Il suffisait juste du battement léger d'une aile de papier pour déclencher la tourmente et l'ouragan dans leurs esprits, ils poursuivaient d'eux même. Pour preuve, depuis les cinq qu'elle avait réussis à traîner un soir de novembre ici, il y a un peu plus d'un an, il en était venu toujours davantage et aujourd'hui l'on atteignait la quarantaine d'insoumis et d'éveillés, de nyctalopes sociétaux et de futurs créateurs. Et ils lisaient chacun à leur tour tout ce qu'ils trouvaient joli et véritable… Ils discutaient tout en fumant plus que de raison et en buvant souvent un peu aussi. Vers les heures étirées du bout de la nuit parfois, les idées s'agglutinaient autour de mots si forts qu'ils ne parvenaient plus à passer la barrière des lèvres, trop chargés d'esprit et pesants de vérités. On allumait alors une vieille trompe de moldu ensorcelée depuis des lustres, qui délivrait au creux de la pièce un filait léger et vaporeux, qui leur diluait l'esprit et fluidifiait ces engouements spontanés qu'ils sentaient peser sur leur fronts comme tant de vérité que l'on se doit d'affronter.
Syn avait refusé de l'admettre au début. Astrid l'y avait aidé, ils n'étaient que des nouveaux nés, génération de pousses fragiles et elle ne comptait pas y semer d'idées dégénérescentes, non. Alors elle devait les ménager, pour que l'envie soit là sans l'obligation dure qui pousse à des conséquences figées et inutiles. Elle les laissait croire au rêve de la vérité qu'ils venaient de découvrir, la humer impalpable là-bas loin au delà des frontières de leur entendement.
Pour que simplement, ils ne l'oublient pas, et qu'au moment où ils soient prêts, ils se lèvent en bondissant comme pris par le soudain et avancent à pas décidés pour rejoindre son sourire allumé et grandiose sans regrets.
La jeune femme attrapa un livre jauni sur lequel des écritures de style gothique s'entrechoquaient, elle tourna fébrilement les pages et trouva enfin le passage souhaité. Elle le relut et un petit sourire s'afficha au coin de ses lèvres, c'était bien ça.
À côté, Astrid se roulait, comme un gros chat parmi les étoffes diaprées pourpres, sans accorder une once d'intérêt au monde extérieur. Syn la regarda un peu fumer les yeux fermés. Les conversations montaient doucement puis refluaient. Elle avisa Harry qui s'approchait, Draco au fond, déjà presque stone et Rafaël, l'un des premiers qui avaient rejoints le groupe, assit sur un coussin, bien droit et en tailleur, à méditer comme souvent. Célimène, elle, ne venait presque jamais ce n'était pas grave tant qu'il y avait les autres.
Elle s'éclaircit la gorge et remua un peu pour asseoir sa position au centre d'un conglomérat orangé sanguin. Attrapant le livre, elle le leva au dessus de sa tête. Harry vint s'étaler à côté d'Astrid et cette dernière prit un air béat en venant appuyer sa tête aux épais cheveux sombres contre le torse du Survivant.
— Eh oh ! Tout le monde ! Alors, je déclare le 26ème cercle ouvert et je vais comme d'habitude commencer, donc…, euh… Cette fois-ci ce sera… par Nietzsche !
Des exclamations amusées et faussement outrées s'élevèrent, que la jeune femme accueillit avec un sourire compréhensif.
— Je sais, je sais, mais que voulez-vous. Nietzsche c'est Nietzsche…
Gerfault se pencha par dessus le réservoir laiteux du Narguilé et expliqua à l'oreille de Draco :
— C'est parce qu'elle adore, elle nous en sort au moins un à chaque séance.
— Ah, et c'est bien ? demanda Draco la voix éraillée par le tabac-menthe.
— Mhh oui, dans le genre c'est très bon, mais tu ne connais pas ?
— Lui si, mais je n'ai jamais lu. Il crut voir une légère lueur de moquerie dans les yeux du français. Gerfault lui tapa dans le dos.
— Alors écoute bien, ça te change un homme ! Il lui fit un clin d'œil et s'installa pour suivre la lecture, les conversations avaient beaucoup diminué de volume même si certaines persistaient dans quelques coins, très basses.
Ô ciel au dessus de moi, toi le pur ! Le profond !
Toi, abîme de lumière.
Te contemplant, je frémis d'appétits divins.
Me jeter dans ta hauteur, c'est cela ma profondeur !
M'abriter dans ta pureté, c'est cela mon innocence !
Sa beauté dérobe le dieu aux regards : ainsi tu caches tes étoiles.
Tu ne parles pas : ainsi tu enseignes ta sagesse.
Tu t'es levé muet, aujourd'hui, pour moi, sur la mer mugissante,
Ton amour et ta pudeur parlent le langage de la révélation à mon âme mugissante.
Tu es venu à moi, beau et voilé de ta beauté, tu me parles sans paroles, te révélant par ta sagesse :
Ô, comment ne devinerais-je pas tout ce qu'il y a de pudique, dans ton âme !
Avant le soleil tu es venu à moi, le plus solitaire.…
Les murmures s'étaient tus, la sorcière savait capturer son auditoire et le texte s'y prêtait. Harry, engrangeant les mots enlevés, ne pouvait détacher ses yeux des réactions de la jeune fille installée sur son torse. Astrid buvait les mots, impassible, laissant des éclats de mica noir flamboyer avec danger dans cette âme qui si souvent transparaissait morte par les pupilles. Le souffle court il la regardait, la regardait encore… Comme si ça pouvait l'aider à se confondre en elle.
Synnedie faisait des pauses étranges à des moments, laissant les mots en suspension dans l'air puis reprenait, parfois avec gravité et souvent avec précipitation, comme si la route littéraire se déroulait trop vite sous ses yeux et qu'elle y trébuchait dans sa hâte d'en parcourir encore plus. Elle se mettait à crier presque, jetant les mots en pâture à la salle avide avec une sauvagerie effrénée
… Et quand je marchais seul : de quoi mon âme avait-elle faim pendant les nuits et sur les sentiers de l'errance ?
Et quand j'escaladais des montagnes, qui cherchais-je, sur les montagnes, si ce n'est toi ?
Et toutes mes marches, toutes mes ascensions : ce n'était que détresse et un expédient pour le maladroit,
S'envoler, c'est cela uniquement que veut ma volonté, pénétrer en toi par mon vol.
Et qui ai-je davantage haï que les nuages qui passent et tout ce qui te tache ?
Et je haïssais aussi ma propre haine par ce qu'elle te tachait !
Je suis irrité contre les nuages qui passent, ces chats sauvages qui se faufilent sans bruit : ils te prennent et me prennent ce qui nous est commun, - l'amen, le oui formidable, illimité que nous disons.
Nous en voulons à ces mélangeurs et médiateurs, les nuages qui passent : ces demi-douteurs et demi-hésitants, ces nuages qui passent qui n'apprirent jamais à bénir, ni à maudire du fond du cœur.
Je préfère être encore assis sous des cieux fermés dans le tonneau,
Je préfère encore être au fond de l'abîme sans ciel, plutôt que de te voir, toi, ciel de lumière, taché de nuages qui passent !
Et souvent j'avais envie de les fixer au moyen des câbles d'or de l'éclair, de sorte que, pareil au tonnerre, je puisse battre le tambour sur leur ventre en marmite :
- un batteur de tambour plein de colère, parce qu'ils me dérobent ton oui ! Ton amen ! Toi, ciel au dessus de moi, toi pur et clair, toi, abîme de lumière !
Parce qu'ils te dérobent mon oui et mon amen !
Car je préfère encore le vacarme et le tonnerre et les intempéries que ce calme de chat prudent et circonspect et parmi les humains aussi, ceux que je hais le plus sont tous ceux qui vont à pas de loup, ces demi-douteurs et demi-hésitants, ces nuages qui passent.
Et « celui qui ne peut bénir, celui-là doit apprendre à maudire ! » - cette claire leçon me tomba d'un ciel clair,
Cette étoile brille même pendant les nuits noires à mon ciel.
Draco ferma momentanément ses yeux bouffis de drogue et laissa tomber sa tête en arrière, offrant sa gorge, c'est vrai que Friedrich n'était pas des plus déplaisants. On sentait une sorte de palpitation excitée dans le cœur, en entendant ces anciens mots, qui, prononcés par une voix nouvelle, s'habillaient de couleurs inédites et se paraient des reflets de l'or neuf comme quelque base d'un nouvel empire. Il vit Gerfault et ses lunettes carrées sur son pâle nez d'aigle piétiner frénétiquement sous la lueur subversive du discours puis se replongea dans les affres allemandes teintées de bouffées psychotropes.
En vérité, c'est une bénédiction et non un blasphème lorsque j'enseigne :
Au dessus de toutes choses se tient le ciel hasard, le ciel innocence, le ciel « par hasard », le ciel témérité.
« Par hasard »,-voilà la plus vieille noblesse du monde, je l'ai rendue à toute chose, je les ai libérées de la servitude du but.
Cette liberté et cette sérénité céleste, je les ai mises telle une cloche d'azur au dessus de toutes choses, lorsque j'enseignais qu'au dessus d'elles et à travers elles une « volonté éternelle » -veut.
Cette témérité et cette bouffonne folie, je les ai mises à la place de cette volonté, lorsque j'enseignais : « En toute chose il en est une d'impossible, - c'est d'être raisonnable. »
Un peu de raison, il est vrai, une semence de sagesse dispersée d'étoile en étoile, -ce levain est mêlé à toutes les choses :
Au nom de la folie, de la sagesse est mêlée à toute chose !
Un peu de sagesse est bien possible mais je trouvai cette bienheureuse certitude en toute chose : qu'elles préfèrent encore danser sur les pieds du hasard.
Ô ciel au dessus de moi, toi le pur, toi le haut !
Voilà ce qui pour moi est ta pureté : qu'il n'existe pas d'araignée-raison qui soit éternelle, ni de toiles d'araignées, -que tu sois, pour moi, une piste de danse pour divins hasards, que tu sois, pour moi, une table divine pour des dés et des joueurs divins !
Tu rougis ?
Ai-je dit des choses indicibles ?
Ai-je blasphémé en voulant bénir ?
Ou, est-ce la pudeur à deux qui te fait rougir ?
Me dis-tu de me taire et de m'en aller, parce que maintenant – le jour vient ?
Le monde est profond : et plus profond que jamais le jour ne l'a imaginé.
Tout ne doit pas avoir la parole en présence du jour.
Mais voici venir le jour : aussi séparons-nous donc !
Ô ciel au-dessus de moi, toi le pudique, toi l'incandescent ! Ô toi mon bonheur avant le lever du soleil !
Le jour vient, séparons-nous donc ! »
Ainsi parlait Zarathoustra.
Quand Synnedie eut fini de parler, le silence était établit. Puis un murmure pareil à la brume sur les lacs du matin s'éleva timidement, laissant aux pensées le temps de précéder les mots. Chacun désirait maintenant s'exprimer, c'était le but, mais il fallait un temps de réflexion et surtout d'absorption. Draco réfléchit à tout ce qu'il avait entendu tandis que le bruit s'épaississait peu à peu pour devenir plus dense que la fumée. Des félicitations pour le passage et des compliments pour la lecture fusaient tandis que les échanges d'avis commençaient à se faire. Synnedie eut l'air satisfaite et commença à répondre à quelques questions ici et là,
— Alors comment est-ce que tu trouves ?
Draco tourna la tête pour voir Gerfault ôter la buée de ses lunettes, il réfléchit puis prit un petit sourire mystérieux.
— Je ne suis pas d'accord…
Gerfault remit ses lunettes et fourragea dans sa tignasse d'intello bouclé avec un air étonné, Draco reprit :
— J'aime les nuages.
Il vit un sourire s'étirer sur les lèvres du garçon avant de sentir une bouffée de colère lui emporter la poitrine, ses yeux venaient de se poser sur Potter. Il faillit se lever pour partir mais se rappela qu'ils étaient malheureusement liés. Et par infortune d'une manière bien différente que ce que les regards entre le brun et Astrid laissaient deviner. Qu'y avait-il entre eux pour qu'il la regarde de ces yeux éperdus, de ces grands yeux noyés de remerciements au monde. Pourquoi diable avait-on l'impression lorsqu'ils se retrouvaient, que leur joie était à la démesure des événements titanesques qui s'étaient mis entre eux. Serrant les mâchoires à s'en faire mal, il garda les yeux rivés sur le couple qui se parlait avec fièvre tout près l'un de l'autre en se frôlant réciproquement le visage et les lèvres du bout des doigts comme palpant une merveille du monde. Une voix un peu acide le fit sursauter tout près, tant il était absorbé dans sa douloureuse contemplation.
— « Elle éclaira les ténèbres par un regard, elle anima les mondes terrestres et divins par un seul mot »
Synnedie lui renvoya un regard un peu résigné puis s'appuya du coude sur son tas de coussins, ils regardèrent tous deux dans la même direction ne pouvant s'empêcher de faiblir. Harry et Astrid, explorateurs perdus retrouvant la terre promise, évoluaient dans un aparté spatio-temporel.
— Fait chier, grinça Draco sans savoir si la fêlure de sa voix venait de la fumée. Pourquoi ils ont l'air de putains de Roméo et Juliette, Tristan et Iseult, Camille et Perdican…
— J'en sais rien… T'as pensé quoi de Nietzsche ?
— Tu prends tous les putains de couples de tragédies, tu sais ceux qui s'aiment et qui ne peuvent pas vivre leur amour, tu mets tout leur désespoirs ensemble, puis tu écris un dernier acte où finalement ils peuvent se retrouver. Ouvrez le rideau, voilà le résultat ! fit-il avec un air rageur peint sur la figure.
Synnedie rigola un peu, et Draco s'énerva de ne pas la voir aussi désespérée que lui l'était par cet incommensurable amour qui semblait les saturer.
— Il faut passer outre mon grand, lis un peu de philosophie allemande ça fait toujours du bien !
Et elle lui claqua le volume qu'elle avait lu sur le torse avant de s'installer un peu plus loin. Il la vit du coin de l'œil se forcer à ne pas regarder vers son amie et lâcha un juron. S'il avait tenu à Harry comme Syn semblait tenir à Astrid, la jeune femme se serait vite retrouvée avec un œil au beurre-noir, knock-out sur les coussins chamarrés.
— Tu vas lire quelque chose ? demanda l'intello en lunettes à côté de lui.
— Non , claqua-t-il un peu abruptement. Et toi ?
— Peut-être, j'aime beaucoup Whitman, je lirai un passage sans doute… Mais plus tard, Whitman ne se prête pas aux débuts de soirée.
Draco hocha la tête sans trop savoir de qui il s'agissait et l'autre pas dupe afficha un sourire sarcastique.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— Tu ne le connais pas non plus. Je me trompe, ou vous ne lisez rien de Moldu ?
— Quoi ? Qui ça, nous ? La grande nation des Britanniques illettrés ? Oh non, tu sais on en est encore aux tablettes de cire alors c'est pas pratique…
— Je parlais de vous les aristocrates.
Ouch ! Un-Zéro.
Le blond grimaça, dès qu'il avait un pied dans la merde il se dépêchait d'y rentrer tout entier lui. Il avala une gorgée de rhum pur et grimaça :
— S'il-te-plaît soit charitable. Tu vois Éléa et Païkan là-bas ? Eh ben, ils sont pas ensemble normalement.
Gerfault mit une minute à saisir puis arrondit les lèvres et les yeux,
— Oh mince, je comprends mais va la chercher ! Qu'est-ce que tu attends !
— Pour lui faire quoi je ne vais pas la séquestrer quand même ?
— J'en sais rien moi, l'amour par exemple. Ou une scène de jalousie, mais ne reste pas planté là sans rien faire !
Draco se mit à rire à son tour, laissant l'autre confus, puis désigna du doigt Syn qui, à quelques îlots de là, écoutait une remarque de Marie Laure avec attention.
— Elle risquerait de me refaire le portrait.
Tout à fait confus, Gerfault essaya tant bien que mal de saisir la complexité de l'intrigue sous le regard revanchard de Draco. Enfin, lorsqu'il eut éliminé tout les scenarii non plausibles pour ne découvrir que le véritable, ses paupières s'écartèrent comme des soucoupes.
— Tu sors avec des garçons ?
Le Serpentard hocha la tête, un peu perdu,
— Pourquoi ? Pas toi ?
L'autre s'empourpra, retira ses lunettes machinalement et bredouilla de manière tout à fait inintelligible
— Bachpamoijsorpa.
Autant, à un autre moment, plus en ouverture avec les curiosités du monde, le préfet se fut intéressé à ce cas particulier d'ermite junkie, mais là il n'en ressentait absolument pas l'envie ni le courage. En plus, Gerfault n'avait pas particulièrement l'air à l'aise avec cette présente situation. Il formula donc une réponse laconique et conclusive qui eut l'air de beaucoup soulager le jeune Français. Romilda Vane était là aussi, dans un but philanthropique comme toujours, et faisait la serveuse-racoleuse en circulant à quatre pattes pour proposer des boissons de son cru. Il se promit de l'interroger un jour sur son secret des philtres d'amour, qui, en réalité, semblaient plus provoquer une sorte d'annihilation momentanée de la volonté. Heureusement, peu acceptaient d'en boire et la pauvre fille, drapée d'un tissu pellucide, finit par s'asseoir sur un coussin hyacinthe, une moue boudeuse sur sa jolie figure.
On ne voyait quasiment plus d'un bout à l'autre de la pièce, tant il y avait de fumée, et les conversations roulaient paisiblement, tout était très douillet. Draco observa, les yeux dans le vague, le chanvre sec se consumer doucement dans l'âtre de sa pipe. L'instant, cet instant, se confondait de manière diffuse avec certains de ses souvenirs qu'il autorisa pour une fois à refluer sous ses paupières.
Il devait avoir 9 où 10 ans, dans le château de ses grands-parents maternels, qui était bien plus chaleureux que celui des Malefoy. Il s'endormait, ces soirs des vacances hivernales tout en entendant, depuis les différents salons, ses oncles, ses tantes et les mais invités converser avec les portraits des ancêtres, à voix basse, de peur de les réveiller, lui et Nymphadora. Il entendait des rires étouffés, des argumentations houleuses que Druella essayait tant bien que mal de contenir, et qui se finissaient par une proposition du vieux Cygnus d'ouvrir un vieille bouteille de gnôle datant de l'an quarante. Dans son esprit trop jeune alors, se mêlaient des discussions auxquelles il ne comprenait pas grand chose sur le Magenmagot, le lobby Cracmol, mais surtout sur le Quidditch. Il sourit niaisement en repensant aux jurons vertement réprimandés par Grand-Mère Rosier, qui lui parvenaient déformés par les escaliers, lors des retransmissions des grands Matchs sur le terrain miniature du petit salon-bibliothèque. Avant qu'elle ne change totalement pour s'amouracher de ce vieux schnock de Lupin, lui et Nymphadora s'entendaient bien. Elle lui racontait Poudlard, et lui montrait quelques sorts qu'elle venait d'apprendre, à l'abri sous les grands draps, gardiens de leurs expériences nocturnes.
Les deux souvenirs, espacés d'une dizaine d'années se superposaient dans son esprit drogué, et il laissa un instant la nostalgie douce amère le bercer d'insouciance révolue.
Était-il vrai, que les seuls moment de bonheur de la vie d'adulte provenaient des souvenirs ?
Il s'ébroua devant cette horrible pensée et la chassa rapidement hors de son esprit sans prendre la peine de l'évaluer.
On entendit les premières syllabes d'un extrait de ce bon Marquis, et Draco en profita pour se déplacer et se couler sur le sol, quelques mètres plus loin, tandis que la prose immorale faisait doucement rosir les plus prudes de l'assemblée. Il tira sur sa pipe, toussant sous l'épaisseur de la fumée et s'alanguit, la tête sur le coude. Il était grand temps de se ressaisir.
— Rafaël Delacour, c'est ça ?
Il roula une épaisse mèche brune claire entre ses doigts et laissa ses yeux dériver dans l'entrebâillement de la chemise blanche, où des pectoraux mats semblaient se dessiner. De grands yeux cérulés se tournèrent vers lui, le Français, allongé sur des soieries persanes, renversa le cou pour mieux le dévisager. Draco laissa sa main en effleurer sans pudeur la courbe et remonta sur la joue puis la tempe. Le jeune homme hocha la tête, une lueur enfantine dans l'expression.
« Enchanté Rafaël, moi c'est Draco… »
Le Français était splendide mais farouche, pourtant, à force de patience et de douceur, trois quarts d'heures plus tard, il ronronnait presque, la tête au creux du coude du préfet qui se penchait par intermittences pour lui déguster les lèvres et lui cajoler le front de mots chaleureux et doux. Ses doigts voyageaient dans la crinière épaisse, il sentait la chaleur du corps irradier tout contre son flanc gauche Rafaël était diablement beau et sentir son odeur boisée lorsqu'il fourrageait de son nez dans le cou, le détendait absolument. D'une oreille distraite, il écouta dehors, les hurlements du vent glacé d'hiver qui s'acharnait contre les tourelles magiques et renchérit ses caresses chaudes lorsqu'il imagina les températures polaires qui sévissaient en dehors des murs. Rafaël lui passa distraitement une main brûlante sous la chemise tout en restant concentré sur les paroles salaces débitées comme toujours sous un glacis de vocabulaire châtié.
— J'aime assez Sade…
