Titre : La pièce vide

Fandom : Fullmetal

Disclaimer : les personnages et l'univers ne m'appartiennent pas. L'idée initiale m'a été promptée par Shirenai.

Un commentaire avant d'y aller : merci beaucoup pour vos reviews qui m'encouragent énormément ! En passant, oui, du Roy / Riza est bien prévu dans cette fanfiction mais peut-être pas de la façon dont vous l'imaginez :) Bonne lecture !


Chapitre 4 : Cimetière

Il y avait toujours quelqu'un chez eux. Un homme, une femme, cela changeait régulièrement mais il s'agissait toujours des mêmes. Ils hantaient les couloirs et les seuils de porte sans jamais leur parler. Sélim avait mis longtemps à comprendre qu'ils ne faisaient pas partie de la famille, et encore plus longtemps à ne plus avoir peur de leur regard, toujours fixé sur lui. Mais il avait grandi et aujourd'hui, il pouvait leur dire « Va-t-en ». Et la personne derrière la porte s'en allait.


Rien n'avait changé dans le sud.

La chaleur, la poussière, l'éblouissante luminosité. Et toujours, ce goût mélange amer de culpabilité et tension. A l'image même de ses souvenirs. Mustang adressa un faible sourire à Hawkeye qui, il le savait, ressentait la même chose que lui, bien qu'impassible. Elle non plus n'était jamais revenue sur les terres ishbales - pas qu'elle ait une raison de le faire. Elle lui rendit un sourire feint. De nombreux souvenirs leur revenaient - leur arrivée, la ville dévastée, Armstrong qui n'en pouvait plus... - mais cette fois, c'était différent. Tout un comité d'accueil les attendait sur le quai : Javier, flanqué de 3 de ses colonels, Darragh, chef du peuple Ishbal accompagné de deux autres représentants et le docteur Marcoh à leurs côtés. Derrière eux, civils et ishbals, soigneusement encadrés par des militaires de garde. Tous attendaient dans le plus grand des calmes.

"Le retour du héros d'Ishbal", commenta Remington à mi-voix.

Roy avait presque réussi à l'oublier et sentit son corps se tendre malgré lui. Il se prépara à lui répondre sèchement lorsqu'Audra leur lança à tous un regard d'avertissement. Elle avait passé une heure à expliquer à chacun son rôle dans leur stratégie de communication et ses consignes concernant Remington étaient simples et claires : qu'il se contente de se garder le silence et le visage impassible, en toute circonstance. Celui-ci l'ignora proprement.

"Vous savez tous ce que vous avez à faire", annonça Mustang d'une voix calme. Et sans attendre de réponse, il partit à la rencontre de leur comité d'accueil.

D'abord, saluer les troupes. Si Ravier était opposé à cette visite, il n'en laissa rien paraître. Ses hommes derrière lui conservèrent eux aussi un visage impassible, tandis que Mustang les saluait sobrement. Les représentants ishbals furent eux beaucoup plus expressifs, moins contraints par l'étiquette.

"Généralissime, c'est un honneur et une joie de vous recevoir ici !

- Darragh, messieurs, l'honneur et la joie sont partagés. Il me tarde de constater avec vous les progrès que nous faisons dans le Sud."

La réhabilitation des Ishbals sur leur terre d'origine n'avait pas été une mince affaire, d'un point de vue politique : la région avait quasiment été rasée et ne restait sur place plus que ruines et poussières. Il n'était donc pas envisageable de laisser les habitants se débrouiller seuls, au risque de se retrouver avec le plus grand bidonville d'Amestris. Des fonds gouvernementaux avaient donc été débloqués à cet effet, non sans soulever de protestation. Toutefois, les théories économiques de Vernet et Reynes avaient pu opposer des arguments logiques face à l'opposition : l'armée - plutôt malvenue dans cette contrée - ne réaliserait pas les travaux. L'argent permettrait d'engager des artisans et ouvriers locaux et réinjecterait donc de l'argent dans l'économie locale. Le retour des Ishbals serait donc positif à la fois pour eux et pour les habitants de la région. Et jusqu'à présent, cet argument s'était avéré vrai. La réhabilitation des Ishbal s'était accompagnée d'un renouveau économique dans le Sud qui avait fait taire toutes les voix de l'opposition.

Mustang écouta d'une oreille distraite Darragh lui présenter les lieux et commenter diverses réussites - la réinstallation de l'ensemble des familles, les bonnes relations avec la population du Sud - tandis qu'il observait la nouvelle ville. Celle-ci n'avait, bien sûr, pas été construite à l'emplacement de l'ancienne cité. Aucune personne saine d'esprit n'aurait eu la volonté et le courage de remettre en l'état le champ de bataille tel qu'il l'avait été laissé. Le site avait d'ailleurs été préservé et un mémorial en marquait l'entrée. Néanmoins, la nouvelle ville n'était pas sans rappeler l'ancienne : construite dans une pierre d'un blanc éclatant, les maisons façonnées dans la tradition Ishbale la plus pure. Roy eut la désagréable impression d'être de retour dix ans auparavant et se sentit terriblement hypocrite à hocher la tête face au chef Ishbal. A côté de lui, Riza était elle aussi mal à l'aise, pour qui savait déchiffrer sa posture, et sur le qui-vive : une tentative à l'encontre de Mustang n'était pas improbable dans ce lieu.

Toutefois, tandis qu'ils progressaient dans la ville, Roy ne détecta aucune animosité particulière. Les habitants les attendaient et observaient leur passage, mais Dieu merci, pour le moment, ils n'avaient croisé personne de suffisamment âgé pour que Mustang et elle ne les aient un jour croisé sur le front. Le généralissime gardait son visage d'apparat, impassible, mais ouvert et aussi avenant que possible. Et leurs pas les menèrent naturellement vers le mémorial - beaucoup trop proche de la nouvelle vie, au goût de Mustang mais les Ishbal avaient tenu à cette proximité. Là, le généralissime devait prononcer un discours. De loin, Roy apercevait l'estrade prévue mais un détail attira son regard. Du coin de l'oeil, il vit Evans tressaillir.

"Meurtriers. Les cendres de nos frères brûlent encore dans l'air."

Des lettres grossières avaient été tracées à la peinture rouge sur le sol immaculé du mémorial. Destinées à l'armée et plus particulièrement à lui, sans aucun doute. Un silence de plomb s'abattit sur la procession tandis que tous prenaient connaissance du message.

"Qu'est-ce que... Qui ... ? balbutia Marcoh.

- Généralissime, je suis tout à fait confus, s'exclama Darragh. Je vous présente mes plus sincères excuses...

- Arrêtez, coupa brusquement Roy."

Le chef Ishbal perdit ses couleurs. Mustang leva les mains en signe d'apaisement. Cette visite devait être un succès. Personne ici n'avait le choix. Dans un silence de mort, Roy se dirigea vers l'estrade et laissa tomber l'idée de dérouler le discours soigneusement préparé par Evans.

"Darragh, peuple Ishbal, vous n'avez pas à vous excuser."

L'audience était suspendue à ses lèvres. L'armée, scandalisée, le peuple Ishbal, dans l'angoisse de la suite.

"Je vois la peur, et la colère qui gronde dans vos cœurs et je la comprends. Trop de sang a coulé ici, trop de sang Ishbal versé par le peuple d'Amestris. La guerre est trop récente pour que tout soit oublié et pardonné. Et nous ne devons pas oublier qu'ici des centaines des vôtres sont morts, sans aucune raison, si ce ne sont la haine et la peur de l'autre. Nous n'oublierons pas. Ni les atrocités commises, ni vos frères tombés ici. Nous n'oublierons pas et honorerons leur mémoire. En reconnaissant la colère et la tristesse légitimes des vivants. En reconnaissant nos torts et nos fautes. Et en faisant tout pour que jamais un tel génocide ne se reproduise. Peuple Ishbal, je ne vous demanderai pas de calmer votre colère. Plus que quiconque, je sais ce qui s'est passé ici. En revanche, je vous demande de nous aider à réparer nos torts. Nous aider à réhabiliter le peuple Ishbal sur ses terres et construire un futur où nos deux peuples cohabiterons ensemble dans la paix et la prospérité."


"C'est un scandale !" s'exclama Ravier, une fois en privé. Furieux, le général était plus rouge que jamais.

Roy déboutonna nerveusement son uniforme d'apparat, manquant de peu d'y arracher quelques boutons. "Cela avait au moins le mérite d'être clair, murmura-t-il avec amertume.

- La guerre ne remonte pas à si longtemps que cela, rappela Hawkeye. Nous aurions dû nous y attendre."

Derrière elle, Evans fit sortir les membres de la garde rapprochée de Mustang. Elle aussi était fébrile, électrisée comme s'il s'agissait d'un défi professionnel plutôt qu'un évènement susceptible de déclencher à nouveau les hostilités. "Vous avez bien réagi. Toute la foule a été surprise. Plutôt choquée, je dirais, résuma-t-elle, en tentant d'évaluer l'impact de ce discours improvisé. "Il aurait été inconcevable que vous ne réagissiez pas à l'inscription.

- Pour autant fallait-il rejeter la faute sur l'armée ?" demanda Ravier, empli d'une colère froide.

Les yeux fixés sur Mustang, le général du Sud attendait clairement une réponse.

"La faute n'a pas...

- La moitié de ce QG a participé au conflit. Que comptez-vous leur dire, monsieur ? Comptez-vous même leur parler ?

- Bien sûr, réagit Audra. Peu importe ce qui était prévu, nous devons en premier lieu parler aux troupes.

- Pour leur dire quoi ? Je ne tolérerais aucun manque de respect envers mes hommes.

- Calmez-vous, général, intervint Roy. Personne ici ne compte manquer de respect envers qui que ce soit.

- Et pourtant vous venez de le faire, généralissime, répliqua froidement Ravier. Sauf votre respect monsieur, ces hommes ont combattu et ont risqué leur vie pour leur patrie et vous venez de les accuser de génocide."

Mustang serra les dents. Il comprenait : Ravier avait participé au conflit, s'était illustré dans les combats. Cette affaire était personnelle.

"Vos soldats n'ont fait qu'obéïr, répondit-il d'un ton qu'il espérait apaisant. Ils n'ont jamais eu leur mot à dire."

Mais Ravier lui adressa un regard plein de mépris : "Ne nous insultez pas, monsieur. Vous avez aussi servi pendant cette guerre, vous savez quelle était la situation à ce moment-là : la situation était déjà catastrophique lorsque la décision a été prise à la capitale d'attaquer les rangs ishvals. Des incidents avaient lieu tous les jours et nous savions qu'entrer en guerre était inévitable. Et nous étions prêts, physiquement et mentalement lorsque l'ordre a été donné. Ne faites pas l'erreur de croire que les décisions sont prises à Centrales lorsqu'elles sont décidées chaque jour sur le terrain. Et ne nous insultez pas en disant que les soldats ont uniquement suivi les ordres. Nous étions prêts à assurer comme n'importe quel quartier général la sécurité de la nation.

- Quelle autre solution avons-nous, général ? Soutenir devant les troupes que chacun d'entre nous a sa part de responsabilité dans ce conflit et du sang Ishbal sur les mains ?

- Il aurait peut-être fallu...

- Je pense que votre première idée était bonne, coupa Audra, même si tout le monde n'appréciera pas le message."

Surpris, les deux hommes se tournèrent vers elle tandis que la jeune femme les ignorait proprement, occupée à faire les cent pas.

"Vous devez maintenir ce discours pendant toute la durée de la visite, voire au-delà : l'armée, en tant que groupe, reconnait sa part de responsabilité dans le conflit et reconnaît la souffrance et la colère des Ishbal. Le blâme n'est pas à attribuer aux militaires eux-mêmes mais à l'armée dans son ensemble. Des ordres ont été donnés et les soldats n'ont fait qu'obéïr. En revanche, vous devez vous montrer transparent face aux troupes : nous savons maintenant que la guerre était une mauvaise décision mais l'armée aux frontières a fait ce qu'elle a toujours fait : protéger la nation. Dites-leur que vous savez ce que vous leur demander, de faire le gros dos encore une fois et encaisser les critiques mais dites-leur que vous savez quels sacrifices les soldats ont fait pendant la guerre. Et mettez en avant les accomplissements que ce comportement a permis d'atteindre dans le sud : un nouveau dynamisme économique alors que l'Ouest connaît de grandes difficultés, un nouvel hôpital, de nouveaux habitants. Grâce aux concessions faites par l'armée, le peuple n'en vit que mieux."

La jeune femme les interrogea du regard mais les derniers évènements et le discours que venait de prononcer Roy ne leur laissait pas énormément de marge de manœuvre. Ils devaient trouver un moyen de délivrer un message positif aux troupes. C'était soit ça, soit se mettre à dos l'ensemble des troupes.

"Je pense que c'est votre seul choix viable, monsieur, répondit Ravier, semblant irradier de colère. Mais vous attendez encore une fois que l'armée encaisse sans protester. Cela ne sera pas toujours le cas et je ne sais pas combien de temps cela durera."


L'endroit était plaisant. Un square ombragé, dans lequel couraient des enfants en criant à qui mieux mieux. Sous le grand saule, quelques mère de familles qui bavardaient avec animation en vaquant à leurs tâches du quotidien - repriser les vêtements, peler les légumes qu'elles tenteraient de faire ingurgiter aux petits montres. Plus loin, quelques lavandières qui frottaient les vêtements en chuchotant à voix basse. L'ombre et la brise faisaient de la place un îlot de fraîcheur bienvenu dans la chaleur étouffante de l'été.

Arthur se dirigea d'un pas léger vers un coin plus calme du square et colla une bise sur la joue flétrie de Cassandre. Celle-ci leva ses yeux recouverts d'un léger voile de cataracte et adressa un sourire à son visiteur.

"Arthur ! Quel bon vent t'amène ?

- Simplement l'envie de te voir."

La vieille dame rit et lui fit signe de s'asseoir : "A d'autres. Tu n'es jamais venu me voir que de façon intéressée.

- Quel tableau tu fais là de moi ! Un peu plus et j'essaie d'usurper ta fortune, s'indigna faussement l'indic.

- Dis-moi ce que tu veux, demanda Cassandre pour couper court à la comédie."

Arthur s'exécuta sans protester. Cassandre était la mémoire du quartier. Elle hantait ce banc depuis tant de temps que la pierre avait conservé son empreinte et la vieille dame faisait partie du décor, tout autant que le grand saule qui protégeait la place. Tout le monde la connaissait et à l'inverse, Cassandre connaissait tous les habitants du quartier depuis qu'ils étaient en âge de porter des couches culottes. Si quelqu'un était capable de garder le compte de l'ensemble des petits coursiers, c'était bien elle. Aussi lui expliqua-t-il rapidement la situation.

"Le gouvernement est après lui, résuma-t-elle sèchement.

- Pas de façon officielle, ce qui, en un sens, est pire, convint Arthur.

- Je ne fais pas confiance à ce Mustang.

- Ah non ? demanda Arthur vaguement amusé. Il dit pourtant être différent.

- C'est ce qu'ils disent tous. Mais ce n'est qu'un godelureau qui compte fleurette à toute une patrie. Ses prétendues révélations sur Bradley ne sont que le haut de l'iceberg, crois-moi..."

La vieille dame mâchonnait distraitement une brindille.

"Nous devons retrouver le petit avant l'armée, décida-t-elle enfin. Une fois que nous l'aurons retrouvé, nous allons découvrir qui lui a confié cette enveloppe et pourquoi c'est important. A ce moment-là, nous contacterons ton Breda. Mais en aucun cas, il n'ira parler au petit. Qui sait ce qui pourrait arriver au pauvre..."


Les journées suivantes furent tendues, après ce premier incident et la tension sembla être à son comble lors de la visite de l'hôpital Rockbell : situé en périphérie de la nouvelle ville, l'hôpital était en plein milieu du désert, dans le territoire ishbal. L'endroit parfait pour une embuscade. Les troupes du Sud manifestaient clairement leur hostilité à se retrouver en infériorité numérique, si loin du dernier avant-poste de l'armée. Sa garde rapprochée se tenait également sur le qui-vive, prête à intervenir au moindre signe de dérapage, ce qui n'arrangeait rien. En revanche, les patients et les praticiens semblaient totalement imperméables à la nervosité ambiante et se montraient plutôt enthousiastes à l'idée de sa venue.

Il ne s'agissait pas d'un grand bâtiment, à peine plus qu'n hôpital de campagne : une grande salle découpée à l'aide de plusieurs paravents, un seul médecin et deux infirmières. Mais c'était déjà bien plus que ce à quoi le peuple ishbal était habitué. Roy s'appliqua à hocher la tête d'un air sérieux face aux explications prodiguées par le médecin, concernant tel et tel équipement. Néanmoins, la tension ambiante commençait à jouer sur ses nerfs et il surprit quelques regards échangés entre Audra et Hawkeye.

"Nous espérons pouvoir former quelques volontaires pour avoir davantage d'aide, lui expliqua le médecin responsable en lui montrant une salle sans équipement spécifique.

- Des volontaires ?

- Ishbal ou amestriens. Ils pourraient nous aider pour les petites tâches et si je trouve quelqu'un de suffisamment doué, je pourrais peut-être lui enseigner la médecine, expliqua Julliard. L'état de santé général de la population ishbale n'est pas préoccupant mais ça fait beaucoup de monde à suivre. Un peu d'aide serait appréciable."

A l'annonce du retour des ishbal, le docteur Julliard s'était précipité pour apporter son aide dans le sud, persuadé que des médecins seraient nécessaires. Malheureusement, il n'avait pas été suivi de beaucoup de personnes à l'exception de deux infirmières de South City qui avaient accepté de changer de lieu de travail. Ce n'était pas étonnant, dans la mesure où la majorité des médecins étaient issus des rangs de l'armée et celle-ci n'était pas la bienvenue sur les terres ishbales.

"Vous recevez surtout des patients de la communauté ishbales ?

- Principalement, mais certains viennent de South City, également.

- Pour quelles raisons ? s'étonna Roy. Ça fait une trotte, depuis la ville.

- Beaucoup de timidité, répondit Julliard avec un petit rire gêné. J'imagine qu'entrer dans un hôpital militaire pour une petite coupure un peu alarmante ou des maux de ventres trop intenses est intimidant pour eux. Ici, on a l'habitude des petits bobos.

- Et l'ambiance est certainement très chaleureuse.

- Je vous remercie, généralissime."

La visite s'acheva rapidement, sans aucun imprévu, et l'ensemble des troupes put recommencer à respirer lorsque Mustang remonta dans sa voiture, accompagné de Hawkeye et Ravier.

"Un hôpital bien beau, commenta Ravier.

- A peine plus qu'un hôpital de campagne, répondit Roy.

- Mais ils espèrent s'agrandir."

Son visage était sérieux, presque grave, et visiblement, la visite ne lui avait pas vraiment plu.

"Quelque chose vous dérange, général ?"

Ravier croisa les bras et sembla soigneusement choisir ses mots.

"Votre visite montre le soutien du gouvernement à cet hôpital.

- C'est exact, confirma Roy sans comprendre où l'homme voulait en venir.

- En parallèle, vous ouvrez des écoles accessibles aux civils qui pourront y étudier les matières de leur choix, y compris la médecine. Beaucoup y voient là un signe de démantèlement de l'armée.

- Et qu'y voyez-vous, général ?"

Ravier soupira : "Un signe inquiétant.

- Les médecins civils sont courants, fit remarquer Mustang en secouant la tête. Les encourager ne fait que permettre une meilleure couverture du territoire, une meilleure santé publique.

- Et qu'en est-il de l'armée ? Jamais auparavant les civils n'avaient eu ainsi accès à l'enseignement. Nos hôpitaux sont largement supérieurs mais pour combien de temps si tous peuvent librement accéder à nos connaissances ?"

Mustang croisa les bras et jeta un coup d'œil par la fenêtre. L'inquiétude était compréhensible et il ne pouvait pas ne pas répondre.

"A court terme, général, je pense que l'armée n'a pas à craindre : nous finançons toujours la recherche et à moins que la population civile ne trouve une source de financement, ils ne seront jamais aussi avancés que nous. Quel que soit le sujet. Et nous avons les alchimistes d'état dont certains se spécialisent dans la recherche médicale.

- Et à long terme, monsieur ?

- A long terme, notre mode de fonctionnement n'est pas viable. Combien de conflits sanglants ont marqué l'histoire de notre pays ? Combien de rebellions ?

- Nous avons toujours su les contenir.

- A quel prix ? Combien de répressions à l'image même d'Ishbal ? demanda Roy avec un sourire sinistre.

- Alors vous pensez que l'armée devrait être démantelée ?"

La question était purement rhétorique et Ravier encore relativement calme. Néanmoins Hawkeye lui lança un regard d'avertissement : ils ne connaissaient pas suffisamment le général pour prévoir ses réactions et la situation devait beaucoup trop délicate. Mais Mustang n'avait aucun moyen d'esquiver la conversation.

"Je pense que l'armée doit s'adapter sans quoi un jour nous ne saurons plus contenir la rébellion civile.

- En cédant ce qui lui garantissait une suprématie ?

- En faisant des concessions. Nous devons trouver un positionnement qui prête moins le flanc à la remise en cause de notre existence.

- Au prix de certains corps de métiers ?

- Est-ce une si grande perte ? Les hôpitaux militaires ne cesseront pas d'exister. Nous avons trop besoin d'eux.

- Pour le moment, fit remarquer Ravier d'une voix amère. Mais vous pensez que l'armée doit se préparer à perdre certains corps de métiers, si elle veut survivre."

Mustang se contenta de fixer Ravier, sans un mot. L'homme n'était pas stupide. Il n'aurait pas pu grimper si haut les échelons sinon et il avait suffisamment d'expérience dans la vie pour prendre du recul sur la situation et comprendre. En tout cas, Roy l'espérait. Sans quoi qui pouvait dire ce que le général serait capable de faire dans son dos ?

"Je ne peux pas dire que je suis d'accord avec vous, répondit finalement le général du Sud. Néanmoins je comprends. Mais je ferai tout pour préserver mes troupes et assurer la survie de l'armée."


Le reste de la journée était passé à une allure folle, entre toutes les visites officielles qu'Evans avait prévues au programme. Elle ne lui avait laissé aucun répit, aucun temps mort et Roy avait l'impression qu'Audra avait décidé de le faire rencontrer presque South City. Visite de l'école Ishbal, ouverte tant aux amestriens qu'aux ishbals, afin de promouvoir les deux langues et la compréhension mutuelle. Déjeuner avec les artisans locaux qui avaient pu participer des projets de reconstruction et ceux qui venaient de s'installer, attirés par le dynamisme économique. Du petit-déjeuner jusqu'au dîner, aucun répit ne lui avait été accordé, la totalité de son programme avait été construit pour montrer le président le plus possible au peuple. Le généralissime était en représentation toute la durée de la visite, lui avait martelé Audra, et devait tirer profit de chaque instant pour faire passer son message.

"Vous avez quand même prévu des pauses pour que je boive et aille aux toilettes, quand même ?" avait plaisanté Roy.

Dans ces conditions, organiser la rencontre avec Scar s'était avéré être un casse-tête, d'autant plus que Roy ne tenait pas spécialement à révéler cette relation à sa chargée de communication. Riza et lui avaient donc dû s'en charger seuls et finalement, le seul instant qui leur été resté était quelque part entre la fin de la réception au quartier général du Sud et son réveil prévu à 6h le lendemain. Roy avait prétexté la fatigue du déplacement pour quitter la soirée et Riza avait suivi dans son rôle d'assistante dévouée. Une seconde après que la porte se fut refermée derrière eux, Scar toquait à la fenêtre du balcon.

"Scar, j'espère que vous n'avez pas eu trop de difficultés à venir."

L'Ishbal haussa les épaules comme si passer la sécurité du quartier général, renforcée pour la venue du président, n'avait pas été un obstacle insurmontable. Roy sortit et vint s'accouder à côté de lui pour contempler la vue dégagée que lui offrait le quartier général sur le désert. Un paysage lunaire, monochrome, une vue reposante après une journée entière passée à serrer des mains et débiter mondanités sur mondanités.

"Comment allez-vous ? Et comment va le peuple Ishbal ?

- Un peu agité, après l'incident de votre premier jour"

Comptez sur Scar pour rentrer dans le vif du sujet, en évitant tout bavardage inutile.

"Dans quel sens ?

- Beaucoup s'inquiètent des répercutions que cet incident aura sur nous, des éventuelles représailles.

- Darragh et Marcoh nous en ont également parlé, acquiesça Roy. Les troupes du Sud ont reçu la consigne d'ignorer l'incident."

Scar fit un geste dubitatif : "Et combien de temps cette consigne sera-t-elle respectée ? Nous savons tous que les relations avec les troupes locales peuvent se dégrader très vite.

- Les peurs de persécution sont fortes à ce point ? demanda Roy en fronçant les sourcils.

- Pas encore. Disons que les recherches sont actives au sein de la communauté pour identifier le ou les coupables et éventuellement les punir nous-même. Par peur que ça ne se reproduise et que des tensions apparaissent avec l'armée. Mais en attendant, c'est au sein de la communauté ishbale que la situation est tendue.

- Des personnes sont en accord avec l'inscription ?

- Une minorité. Aucun incident ne s'est produit mais la pression s'accroît pour retrouver les coupables et eux n'hésitent pas à dire que l'armée ne récolte que ce qu'elle sème. Que Darragh n'aurait pas dû s'excuser pour l'inscription."

Roy soupira. Il était à attendre que l'incident produise des remous au sein de la population mais des affrontements entre ishvals n'arrangeaient en rien la situation : "Est-ce que vous êtes en mesure d'intervenir et calmer le jeu, si besoin ?

- Je ferai mon possible." Mais son regard lui lança lui indiqua clairement qu'il ne ferait pas ça pour le bénéfice de l'armée.

"Des chances pour qu'Aerugo ne parvienne à convaincre vos compatriotes ? En particulier la minorité qui pense que l'armée n'a que ce qu'elle mérite ?

- Pour le moment, pas que je sache. Même si ces personnes ne sont pas de francs supporteurs de l'armée, ne pensez pas qu'ils seraient prêts à reprendre les armées : nous sommes tous heureux de la situation actuelle et restons concentrés à reconstruire nos vies. Personne ne veut d'un nouveau conflit

- Qu'en est-il des actions à l'encontre des Ishbal ? Des faits qui n'ont pas été remontés via les canaux officiels ?

- Des paroles surtout, quelques insultes. Rien de bien sérieux pour le moment."

Les nouvelles étaient moins bonnes que ce à quoi s'attendait Mustang. Même s'ils s'étaient préparés pour le pire, une partie de lui avait espéré trouver sur place une situation plus heureuse. Sentant que Scar n'avait plus grand-chose à lui dire, Mustang le remercia.

"Notre petit arrangement tient toujours ?

- Tant que vous honorerez votre part du marché, répondit laconiquement l'ishbal."

Les deux hommes échangèrent un bref signe de tête et le moine repartit, se dissimulant avec aisance dans l'ombre. Mustang le suivit du regard jusqu'à ne plus pouvoir le distinguer. Il frissonna dans l'air frais de la nuit.

"Vous ne devriez pas rester dehors"

La voix d'Hawkeye le fit sursauter. Il l'avait presque oubliée.

"Allons colonel, vous n'allez pas jouer à la mère poule ? répliqua Roy d'un ton amusé."

Riza haussa les épaules dans son dos - il le savait plus qu'il ne la voyait.

"Cet endroit n'est pas sécurisé.

- Nous sommes à l'intérieur du mur d'enceinte. A part Scar, je ne vois pas vraiment qui pourrait s'y introduire.

- L'ennemi n'a pas forcément à s'introduire, fit remarquer Hawkeye."

L'alchimiste éclata franchement de rire : "Je vous trouve bien cynique, colonel. Redoutez-vous vraiment qu'un soldat du Sud ne nous attaque ?

- La question peut se poser après les événements de la journée."

Mais elle était elle-même à moitié amusée. Roy secoua la tête : "La nuit est belle, ne parlons pas de cela."

Hawkeye le lui concéda et vint s'accouder à côté de lui. La vue était réellement belle. Le quartier général était excentré par rapport au centre-ville, à la périphérie sud. Si la façade avait donnait sur la capitale régionale, l'arrière du bâtiment offrait une vue dégagée sur la cour intérieur et plus loin, le désert. De leur balcon, les lumières de la ville éclairaient les dunes de sable mais les étoiles brillaient plus intensément qu'à Centrale. En tendant l'oreille, le colonel pouvait entendre le vent courir dans le désert.

"Ravier a su gagner la loyauté de ses troupes.

- Je croyais que vous ne vouliez plus en parler ? demanda Riza.

- Je ne peux pas m'empêcher d'y penser."

Elle comprenait : leurs journées passaient à une vitesse folle et leur laissaient peu d'heures de repos et encore moins de sommeil. Riza pouvait compter plus d'une fois où en rentrant chez elle, elle ne pouvait plus arrêter les pensées qui tourbillonnaient dans sa tête. Ne plus y penser relevait parfois du défi et les événements de la journée avaient été plus que perturbants.

"Vous doutez de leur loyauté ?

- Pas vraiment. Pas dans l'immédiat. Mais je ne sais pas ce que compte faire le général, suite à notre petite conversation, expliqua Roy avec une grimace.

- Le Sud ne pourra jamais tenter un putsch.

- Ce n'est pas au coup d'état que je pense."

Riza fronça les sourcils : "Une guerre civile me paraît encore assez improbable, même si tous les généraux ne sont pas toujours d'accord avec vous.

- Notre pays a connu la guerre, un état autoritaire et un putsch, répondit-il avec un haussement d'épaule. Qui sait ce qui pourrait arriver demain ? Le sud pourrait chercher à faire scission."

Hawkeye soupesa l'idée dans sa tête : "Rushvalley, toute l'économie des automails ne pourrait y survivre sans les mines du Nord et de l'Est. Et Armstrong est beaucoup trop loyale pour laisser continuer les relations commerciales avec le Sud s'ils décidaient d'être un état indépendant.

- Il ne peut pas y avoir que des gagnants dans une décision pareille.

- Il n'y a pour le moment que des gagnants dans le Sud. Mis à part l'armée. Sans compter que ce serait un retour à l'état autoritaire. Pas sûre que la population civile ne soutienne le mouvement."

Mustang secoua la tête puis passa une main sur son visage fatigué. "Ce n'était qu'une supposition sans fondement."

Mais qui savait réellement ce qui pouvait survenir ? Le Sud était la seule région à prospérer pour le moment. Avec le retour des Ishbal, de nouvelles maisons devaient être construites, des écoles, des hôpitaux. Le sud avait besoin de davantage de monde, des ouvriers, des professeurs et des médecins. Tout cet afflux de population générait un essor économique indéniable. Mais combien de temps faudrait-il avant que les militaires n'y voient là une solution à l'ingratitude de Central City ?

"N'empêche, il serait bien ironique qu'en accédant à la présidence pour changer l'armée, je ne cause la chute de ce pays."

Hawkeye lui lança un regard vaguement désapprobateur. Ce n'était pas drôle mais les limites de l'endurance avaient été franchies pour la journée.


Un des oiseaux de Cassandre finit par trouver l'information. Jérémiah, 9 ans, vivant avec sa mère dans une des rues les plus populaires de Centrale. Arthur récupéra le bout de papier que Cassandre lui avait fait parvenir, toujours par l'intermédiaire d'un de ses petits informateurs. Le mieux était encore d'aller voir par lui-même et éventuellement, récupérer suffisamment de détails pour éviter que Breda ne demande à voir l'enfant.

Arthur connaissait bien le quartier pour y avoir vécu une partie de sa vie et n'en gardait pas un souvenir fantastique. Mais une fois parvenu là-bas, il constata que ses souvenirs étaient bien plus flatteurs que la réalité : si l'immeuble dans lequel lui-même vivait était miteux, alors il n'y avait pas de mots pour décrire celui dans lequel vivait Jérémiah. Façade noirâtre et sale, des fissures courant le long des murs et partout sur le trottoir, des immondices. Chaque porte laissait filtrer les cris et pleurs qui résonnent lorsque des familles entières vivent tassées dans quelques mètres carrés. Arthur gravit les étages en prenant bien soin de ne pas toucher à la rambarde, qui à l'image de l'immeuble tout entier, semblait prête à s'effondrer sur elle-même.

La porte au septième était déjà entrouverte. Pas franchement inhabituel dans ce genre de quartier où tout le monde finit généralement par cohabiter avec tout le monde, mais pas franchement normal non plus. Arthur appela de l'extérieur. Aucune réponse. Pas un son, pas un bruit tandis que le reste des étages s'agitait. Un mauvais pressentiment l'étreignit. Poussant doucement la porte d'entrée, il appela de nouveau. Toujours rien. L'appartement était calme, en désordre comme pouvait l'être n'importe quel foyer : des assiettes sales dans l'évier attendaient d'être lavées, un pull - sûrement celui de Jérémiah - traînait par terre et une odeur suspecte ne tarda pas à attirer l'attention d'Arthur. Il la connaissait, il l'avait sentie beaucoup trop de fois. Cette odeur lourde et rance. Traverser l'appartement ne lui prit pas plus de dix secondes et la puanteur augmenta au fur et à mesure qu'il s'approchait. Résigné, il poussa la porte de la salle de bain. Dans la minuscule baignoire, mère et fils, tous les deux enlacés, gisaient morts dans la baignoire. Ne restait plus qu'à avertir Breda.


Le colonel Hawkeye était tendu, Audra pouvait le lire dans sa posture. Elle se tenait à l'extrémité gauche de la scène, un peu en retrait, et bénéficiait d'une vue dégagée à la fois sur les membres de la délégation présents sur l'estrade et sur la foule amassée devant le généralissime. Ils étaient finalement arrivés à la fin de leur séjour. Aucun autre incident ne s'était produit depuis - un seul imprévu suffisait largement, merci bien - et jusqu'ici le discours de clôture délivré par Mustang se déroulait bien. Machinalement, elle dévisagea la foule afin d'évaluer la réception du discours dans la foule et mis à part quelques septiques, le public, majoritairement civil, semblait conquis.

"Un beau discours que vous lui avez là préparé."

Audra se raidit en entendant la voix de Remington. Elle ne s'attendait certainement pas à ce qu'il ne lui fasse la conversation.

"Le discours a été rédigé conjointement et revu par le généralissime."

Le colonel retint un rire mi-moqueur mi-agacé.

"Ne me prenez pas pour un imbécile."

Audra ouvrit la bouche pour protester mais Remington enchaîna : "C'est ce que tout le monde voit et pense et vous savez très bien que c'est peut-être plus important que ce qui est réellement. Et tout ce qu'ils voient, ces soldats postés en région, est un généralissime très bon en communication, très favorable à l'ouverture du pouvoir à la société civile et qui n'hésite pas à remettre en cause l'armée. Tout cela manipulé par une civile. Une journaliste de surcroît. Et ils ne vous feront jamais confiance. Pas tant que les journaux du pays ne cesseront d'enfoncer tout ce que les précédents gouvernements ont fait.

- Pour autant, avaient-ils raison ?

- La question n'est pas pertinente, ou alors vous n'avez vraiment rien compris à l'armée, répliqua Remington. Nous sommes un corps solitaire et soudé. C'est comme cela que nous survivons au combat : en nous serrant les coudes. S'attaquer à l'un d'entre nous, c'est s'attaquer à l'armée toute entière. Peu importe ce qui leur est reproché. Et c'est ce qui se passe en ce moment"

Les publications quotidiennes attaquaient continuellement toutes les actions entreprises par l'armée, en région ou à centrale. Toutes les décisions qui auraient pu être considérées comme normales il y a quelques années étaient désormais interprétées comme des décisions autoritaires.

Le colonel désigna d'un geste du menton l'assemblée au garde à vous : "Ils ne vous feront jamais confiance et par extension, ne feront jamais confiance à Mustang.

- Mustang est l'un des leurs.

- Pas après ce qu'il a pu dire ces derniers jours.

- Il a participé à la guerre et comprend mieux que quiconque ce que vous avez pu vivre, rappela-t-elle. Il reste le héros d'Ishbal.

- Manipulé par une journaliste."

Audra pinça les lèvres.

"Vous êtes la face visible de la politique menée par Mustang, ce qui est un signe positif pour qui veut croire au changement de l'état. Mais c'est également un signe négatif pour tous ces militaires. Vous écrivez ses discours et influencez ses décisions. Pour beaucoup, vous manipulez le maillon le plus élevé de l'armée.

- D'autres généralissimes ont vu leurs discours écrits par un membre de leur cabinet.

- Mais ce cabinet a toujours été issu des rangs de l'armée. Peu importe que Mustang soit conseillé par des officiers de l'armée sur les différents sujets. Peu importe qu'il maintienne les réunions des Quartiers généraux. Ces soldats se sentent trahis et le seul fait qu'une civile ait accès au généralissime constitue un scandale. Il ne regagnera jamais leur confiance."

Audra observa un instant Roy Mustang s'adresser à la foule. A quel point Remington avait-il raison ? Quel pourcentage des rangs ne ferait jamais confiance à ce gouvernement uniquement parce qu'elle en faisait partie ? Elle conserva néanmoins un visage impassible.

"Pourquoi me confier tout cela ? lui demanda-t-elle finalement.

- Pour que vous sachiez que tout ce que vous vous apprêtez à faire pour sauver ce gouvernement est voué à l'échec."


« Grace ! »

La rencontre était fortuite. Mary avait profité de la sieste de Sélim - elle était tranquille pour une bonne heure au moins - pour s'échapper un instant et aller au marché. Au milieu de la foule dense, elle avait repéré Grace par pur hasard.

« Bonjour Mary, comment vas-tu ? »

Son amie affichait un sourire poli, un peu moins chaleureux que d'habitude pour qui regardait attentivement mais Mme Bradley n'en tint pas compte.

« Très bien et toi ? Je suis contente de te croiser ici. Cela fait un moment que nous ne nous étions pas vues ! Est-ce que tu es pressée ? demanda Mme Bradley devant le sourire gêné de son amie.

- Non, pas du tout.

- Tant mieux, je n'en ai pour pas longtemps. Je voulais juste vous inviter demain, Elysia et toi, pour le goûter »

Le sourire s'effaça.

"Est-ce que tout va bien ?

- Oui, tout va bien mais j'aurais voulu te parler avant."

Sa mine gênée inquiéta Mary : "De quoi ?"

Grace secoua la tête et lui agrippa le bras. "Pas ici."

Elle l'entraîna à l'écart, dans une ruelle vide perpendiculaire au marché.

"Grace, que se passe-t-il ? Tu m'inquiètes.

- Il n'y a pas de quoi s'inquiéter, Mary, tout va bien. Je voulais juste te parler d'Elysia et Sélim."

Son cœur se serra à ces mots.

"Tu sais qu'il y a eu des petits incidents dernièrement entre les deux. Et, de plus en plus, Elysia s'est montrée… réticente à l'idée de voir Sélim. Je pense qu'il serait mieux pour les enfants d'espacer un peu les visites.

- Je ne comprends pas de quoi tu parles. De quels incidents parles-tu ? Des cookies ?

- Pas uniquement." Grace soupira. "Je ne sais pas comment te le dire et je ne veux pas t'inquiéter. Je suis sûre que ce n'est pas grand-chose et que les choses reviendront vite à la normale mais Elysia a peur de Sélim. Elle ne veut pas le voir pour le moment.

- Peur ? Répéta Mary sans comprendre. Mais peur de quoi ?

- Je ne sais pas vraiment et je pense qu'il s'agit sûrement de ces histoires d'enfant. Elle me dit que parfois, Sélim se comporte bizarrement et il lui fait peur.

- Comment "bizarrement" ?"

Sa voix trahissait sa panique. Grâce mettait visiblement toute sa bonne volonté à ne pas inquiéter Mary mais l'inquiétude s'était abattue sur elle et faisait à présent rage dans son esprit.

"Je ne sais pas précisément, avoua Grâce. Elysia me dit des choses étranges. Elle dit que parfois, Sélim change de comportement. Cela n'a pas de sens." Elle lui attrapa le bras : "Je suis sûre que ce n'est rien, Mary. Il n'y a aucune raison de s'inquiéter, il ne s'agit que d'histoires d'enfants. Je suis sûre que dans deux, trois jours, Elysia me réclamera de venir chez vous."

Mary hocha la tête, incapable de répondre. Elle entendit Grace essayer de la rassurer mais le bruit des battements de son cœur couvrait le son de sa voix. Sélim avait un comportement étrange. Il effrayait Elysia. Il parlait d'un certain père, blond et évoquait sa famille "d'autrefois". Il ne se comportait pas comme un enfant de 5 ans ordinaire. Et ses yeux noirs, si noirs… Mary eut l'impression d'être jetée du haut d'une falaise. Il s'agissait là de signaux, de beaucoup trop de signaux qu'elle ne pouvait ignorer. La voix de Grâce ne lui parvenait que de loin, par écho.

Comme dans un rêve, elle se vit remercier Grace de sa franchise et de sa gentillesse - elles n'allaient pas forcer les enfants jouer ensemble et tout rentrerait probablement dans l'ordre les prochaines semaines - puis repartir les mains vides du marché. Elle devait faire quelque chose, n'importe quoi pour éteindre le sentiment d'urgence, le feu qui se répandait en elle. Si quelque chose d'étrange se passait avec Sélim, il devait y avoir des preuves et elle disposait encore presque d'une heure entière.

La maison était déserte quand elle arriva. Pas de trace du garde laissé par Mustang chez elle mais cela l'arrangea plus que ça ne l'inquiéta. N'était-il pas censé toujours y avoir quelqu'un chez eux ? Mais elle n'avait pas le temps de réfléchir, pas le temps de courir avec le soldat. Sélim dormait dans sa chambre et se réveillerait bien trop vite. Elle devait se débrouiller pour trouver quelque chose qui confirmerait ou infirmerait ses craintes.

La chambre d'ami faisait office de salle de jeux - comment inviter des amis lorsque l'existence de son fils devait rester confidentielle ? - et il y jouait régulièrement avec Elysia. Déterminée, elle commença à fouiller les bacs de jouets et tas de coussins mais rien sinon des trophées tout à fait normaux : petites voitures en bois malmenées, quelques pommes de pin et la page déchirée d'un livre pour enfants. Son inquiétude se calma un peu mais pas totalement. La salle de jeu était un endroit beaucoup trop évident et Sélim n'était pas un enfant de 5 ans ordinaire. Du moins, il ne se comportait pas comme tel dernièrement. Si preuves il y avait, elles ne devaient pas se trouver dans cette pièce où Mary faisait régulièrement le ménage. De la même façon, la cabane du jardin était beaucoup trop exposée. Que restait-il ? Le bureau de King.

La réponse était évidente. Calmement, Mary se dirigea vers le bureau de son époux. Depuis combien de temps ne s'y était-elle pas rendue ? Depuis plus de six mois, probablement. De temps en temps, Mme Bradley se rendait dans cette pièce pour la dépoussiérer mais autant que possible, elle évitait de s'y rendre pour ne pas penser à lui. La porte restait fermée la plupart du temps et elle n'avait jamais vu Sélim s'y aventurer. "Mais tu n'es pas toujours derrière son dos" chuchota une petite voix à son oreille.

Une épaisse couche de poussière l'accueillit et lui fit froncer les sourcils. Les stores étaient baissés et il lui fallut un instant avant de s'habituer à la pénombre. Rien n'avait changé. Chaise, stylos et blocs étaient toujours à leur place et la pièce avait la même odeur de tabac froid et du parfum de King. La poussière la fit éternuer. Il y avait quelque chose d'autre. Il ne s'agissait pas uniquement d'une odeur de renfermé et de poussière. Mary ouvrit méthodiquement chaque tiroir un à un. A la mort de son mari, l'armée avait fait irruption et fouillé le bureau pour s'assurer qu'aucun document confidentiel défense n'avait pas été conservé. Apparemment ce n'était pas systématique, mais pour son époux, ils avaient fait une exception et ils n'avaient pas laissé grand-chose sur place. Aussi, Mme Bradley eut vite fait le tour. Le placard aussi ne contenait rien de particulier mais il y avait cette odeur.

Guidée par son instinct, elle inspecta l'espace entre le bureau et la fenêtre. Le tapis était trop lourd pour être soulevé et de toute façon, la couche de poussière indiquait que personne n'avait tenté de le déplacer. Néanmoins, cela n'indiquait pas pour autant que personne n'était venu. Mary n'était pas exactement une pisteuse aguerrie. Avec attention, elle poursuivit son investigation et releva le store pour laisser entrer un peu de lumière. Là, la plinthe ! Au coin du mur, une des plinthes semblait légèrement plus haute que ses voisines. Du bout des doigts, elle parvint à la déloger, faisant apparaître un creux dans le mur. Une des briques avait été enlevée pour laisser de la place. Son cœur s'emballa.

Glissant une main tremblante dans le trou, elle sursauta. Des plumes. Elle en retira un oiseau. Puis un autre. Une petite souris. Tous morts. La sueur froide coula dans son dos.

"Maman ?"

Mary sursauta : Sélim s'était réveillé. Avec des gestes fébriles, elle remit les animaux dans le trou et le referma.

"J'arrive ! Lui cria-t-elle".

Elle devait s'en débarrasser mais pas maintenant. Elle baissa le store, s'essuya les mains sur sa jupe et ressortit.

Le miroir dans le couloir lui renvoya un reflet alarmant et Mme Bradley eut envie de fondre en larmes. Elle devait faire quelque chose mais quoi ? Elle n'avait personne à qui se tourner et Grace avec toute la bonne volonté du monde ne pouvait pas l'aider. En informer l'armée était exclu si elle voulait revoir son fils un jour et il était hors de question d'en parler à ce médecin affreux qui venait. Alors qui ?

"Maman !" appela l'enfant.

"Je suis là."


Enfin un chapitre que j'ai écrit récemment (l'année dernière) ! J'espère que ça vous a plu :)