Titre : la pièce vide
Fandom : Fullmetal Alchemist
Disclaimer : l'univers et les personnages ne m'appartiennent pas. L'idée initiale m'a été soufflée par Shirenai.
Commentaire : merci pour vos reviews ! J'espère que vous passez un bel été. J'ai moi-même eu du mal à avancer, entre le déconfinement et les vacances mais voici un petit chapitre pour patienter jusqu'à la rentrée :) j'espère que ça vous plaira !
Chapitre 6 : Etoiles mortes
Au début, Sélim a l'impression de tomber. D'être cette petite fille qui dévale le terrier d'un lapin, dans l'histoire que lui a raconté maman. Il sent le plancher se dérober sous ses pieds et il chute longtemps, avant d'arriver à poser ses mains tremblantes sur la vitre froide. Sa respiration saccadée crée de la buée sur la vitre et il a froid.
Il est dans une pièce sombre qu'il ne connait pas, il ne sait pas comment il est arrivé jusqu'à là. Juste avant il était dans sa chambre.
"Maman ?"
Personne ne lui répond mais ce n'est pas de la peur qui naît dans son ventre. Un autre sentiment qui lui donne l'impression d'avoir un feu sous la peau, un incendie qui court dans ses veines. Une boule de rage immense qui se déchaîne en lui et menace de l'engloutir tout entier. L'espace d'un instant il a l'impression d'exploser et puis rien. Rien sinon le noir.
Et puis des images reviennent. Des flash qui apparaissent devant ses yeux sans ordre ni sens. Un tunnel sans fin. Les bruits sourds contre un casque. Cet homme brun qui tient dans ses bras une femme couverte de sang.
Mary aurait dû s'en douter. Grace lui avait dit que Mustang lui rendait visite de temps à autres, de manière très irrégulière, mais il venait par loyauté envers son ami d'enfance. Il était dès lors inévitable qu'elle ne le croise, elle le savait. Pour autant cela ne rendait pas la surprise plus plaisante.
Les mains crispées sur son sac poubelle, Mary lui rendit à peine son salut. Il avait tout. L'uniforme, la voiture, le chauffeur et il n'avait pas hésité une seule seconde à traîner le nom de son mari dans la boue. Le claquement de la portière la tira de sa torpeur et elle descendit les marches de son perron pour de débarrasser de ses ordures, un goût amer dans la bouche. Grumman avait laissé King rester une victime innocente des attentats de Centrale mais Mustang avait à peine attendu avant de salir la réputation de son mari - pratique puisque les morts ne peuvent pas répondre - et tirer profit de la situation pour redorer son image. Qu'il était beau le héros d'Ishbal. Elle soupira. Fort heureusement, la fenêtre de Sélim ne donnait pas sur la rue. Tant qu'elle le pourrait, jamais son fils ne croiserait cet individu qui les avait enfermés dans leur propre maison. Elle inspira profondément avant de rentrer. Elle avait d'autres problèmes à gérer.
Les jours suivants, Mary se demanda franchement si elle n'avait pas perdu la raison. L'air était tendu dans la maison et le silence presque surnaturel, comme si quelqu'un avait bouché ses oreilles avec du coton. Un poids pesait sur sa poitrine, rendant chaque inspiration plus difficile que la précédente. Pourtant la semaine s'était déroulée sans incident notable. Leur routine habituelle. Comme n'importe quel enfant de 5 ans, Selim avait râlé lorsqu'elle lui avait demandé de manger ses légumes, ronchonné lorsqu'il avait fallu ranger sa chambre. Mais il avait aussi insisté pour s'asseoir sur ses genoux pendant qu'elle lui lisait une histoire, le soir, trouvé toutes les excuses pour ne pas aller se coucher : il avait faim, soif, envie d'aller aux toilettes. Et ce matin, il faisait la fine bouche devant ses petits pois. Un enfant de 5 ans comme un autre. Et pourtant elle n'y arrivait pas. Elle n'avait plus devant lui son fils mais un inconnu qui avait pris sa place.
Ses yeux semblaient plus sombres, comme un puits sans fin, prêts à l'engloutir. Des yeux noirs comme une nuit sans étoiles. Il surgissait constamment dans son dos, la prenant par surprise tant il se déplaçait sans bruit. Même son odeur, l'odeur de son fils chéri avait changé. Lorsqu'elle lui caressait les cheveux, lorsqu'il s'asseyait sur ses genoux pour son histoire du soir, un effluve terreux lui emplissait les narines. Comme si son fils était celui qui avait été celui qu'on avait enfermé dans ce trou, à la place des oiseaux.
Cela n'avait aucun sens et Mary le savait. Elle avait conscience que d'un point de vue logique, rien de ce qu'elle ne disait n'avait de sens. Elle s'était fait des idées, monté la tête après avoir trouvé ces animaux morts dans le mur. Peut-être même que la mort de Bradley puis cette découverte macabre lui avait fait perdre la raison. C'était la seule explication. Sinon comment pouvait-elle à ce point être terrorisée par son propre petit garçon ? Mary ne pouvait s'empêcher de se crisper lorsqu'il l'appelait et elle savait que ses mains tremblaient, sans qu'elle ne puisse arrêter. Et toujours dans sa tête, l'image des corneilles, soigneusement alignées dans la cachette.
Mary croisa le regard de l'officier en faction chez elle. Quelque chose se tramait également de leur côté. Quelques jours auparavant, la soldate avait brusquement quitté sa garde et n'était jamais revenue. Un ses collègues avait pris la relève après près d'une demi-heure sans surveillance. Maintenant, Breda en personne était présent chez elle. Cela n'arrivait pas souvent et Mary n'appréciait pas ce changement. Et son regard perçant à lui ne lui disait rien de bon. Que leur feraient-ils si jamais elle se confiait à eux ? Que feraient-ils à Selim ?
Elle inspira profondément. Elle devait se reprendre. Peu importe ce qui se passait avec Selim, elle était sa mère. Elle devait le protéger. Car personne ne le protégerait sinon.
"Je n'en veux plus, maman, marmonna une petite voix.
- Qu'est-ce que tu racontes ? Tu n'as quasiment rien mangé."
Sa propre voix lui parut trop aiguë, déformée et presque hystérique. Il leva ses grands yeux inexpressifs vers elle et Mary frissonna.
"Je n'ai plus faim."
Sa voix était toute enfantine mais son regard si sombre... Une nuit sans étoile. L'image ne cessait de lui revenir en tête, comme si une voix le lui chuchotait constamment.
"Encore un peu, insista-t-elle. Tu aimes les petits pois, d'habitude. Manges-en encore un peu pour moi, s'il te plaît."
L'enfant la considéra froidement tandis qu'il évaluait la proposition avec un sérieux qui n'avait rien de naturel. Finalement, il replongea dans son bol. "Juste un petit peu. Rien que pour toi."
Mary hocha la tête. Elle pouvait le faire. Continuer à prétendre que tout était normal, au moins jusqu'à ce que les frères Elric arrivent. Son message avait déjà dû leur parvenir, ils étaient probablement en chemin. En espérant qu'ils répondraient effectivement à son appel. Mary secoua la tête. Elle devait partir du principe que les frères Elric étaient en chemin, sans quoi elle perdrait définitivement la raison. En attendant, la vie continuait et elle devait maintenir les apparences pour éviter toute intervention de l'armée. Elle se tourna vers sa vaisselle et retroussa ses manches mais une petite voix lui glissa à l'oreille : ils arriveraient et ensuite ? Qu'allait-elle faire de ses gardes ?
Après le déjeuner, Sélim accepta d'aller jouer au ballon seul dans jardin. Celui-ci était fermé et Mary pouvait plus ou moins surveiller son fils au son de la balle qui rebondissait sur la dalle de ciment. Parfait. Elle avait besoin de retourner dans le bureau, pour s'assurer qu'elle ne perdait pas la raison. Breda sembla considérer que le son du ballon suffisait, aussi se positionna-t-il sur le palier où il pouvait garder un œil sur elle sans se fatiguer à la suivre.
Mary attrapa plumeau et balai, pour se constituer un alibi et commença les pièces dans l'ordre. D'abord sa propre chambre, puis celle de son fils. Elle devait faire vite - Sélim n'allait certainement pas s'occuper seul pendant deux heures - mais elle devait aussi agir calmement. Les hommes de Mustang se méfiaient déjà suffisamment d'elle. Aérer, dépoussiérer, puis refermer. Après ce qu'il lui sembla être une éternité, elle poussa enfin la porte du bureau de King. Elle faisait sans doute une bêtise mais elle avait besoin de revoir ces animaux. Simplement pour être certaine de ne pas être en train de perdre la raison.
La pièce était chaleureuse, décorée dans des tons bruns et verts sombres, mais en même temps étrangement impersonnelle. Rien n'indiquait que ce bureau avait un jour appartenu à son mari. Pas de photo de Sélim ou d'elle, pas de stylo préféré qui traînait sur la table. Ce bureau aurait pu appartenir à n'importe qui et se trouver dans n'importe quelle maison. Elle sentit ses yeux s'humidifier : plus que jamais il lui manquait. Elle avait besoin de lui, aujourd'hui plus que tout au monde. Il avait toujours été une personne solide, fiable, celui qui conservait le calme dans leur couple. Lui aurait su quoi faire. Elle était juste perdue, sans lui. Mais elle n'avait pas vraiment le choix, lui chuchota une voix à son oreille tandis qu'une larme roulait sur sa joue. Mary essuya son visage d'une main déterminée : elle devait se concentrer. Elle passa brièvement le plumeau sur le mobilier avant de s'approcher de la fenêtre.
"Maman ?"
Elle sursauta. Sélim se trouvait dans l'encadrement de la pièce et elle ne l'avait pas entendu arriver ou monter les escaliers. Ces satanés escaliers qui craquaient à toute heure du jour et de la nuit. Ses mains se mirent à trembler.
"Oui, mon chéri ?
- Tu viens jouer avec moi ?
- Je suis occupée à faire le ménage, répondit-elle aussi calmement que possible."
Il la regarda d'un air boudeur : "Il n'y a personne d'autre. Viens jouer avec moi.
- je termine et j'arrive, proposa-t-elle avec un faible sourire. Pourquoi est-ce que tu n'irais pas commencer un dessin en bas ?"
L'enfant sembla réfléchir un instant puis accepta : "Je vais chercher du papier pour dessiner".
Dès qu'il tourna les talons, elle se tourna vers la fenêtre mais sa main se figea sur la poignée : est-ce que ces stores avaient toujours été relevés ? Elle les laissait généralement baissés et était certaines de les avoir baissés la dernière fois qu'elle était venue. Elle sentit son mauvais pressentiment s'accroître au fond d'elle. Elle se pencha vers la plinthe et la délogea, puis y passa une main tremblante, peu enthousiaste à l'idée d'y dénicher des cadavres d'animaux. Mais elle n'y rencontra que le béton froid. Pas de corps raidis, ni de plumes tombées. Rien sinon le mur frais. Elle se sentit prise de vertige.
"Maman, tu viens ? cria une petite voix."
Elle devenait folle.
La voix de Maria Ross grésillait dans le haut-parleur mais leur transmettait toute sa nervosité. Mustang, Hawkeye, Remington et un officier dont Roy avait déjà oublié le nom étaient penchés autour de la table. Un généralissime, deux colonels et un major, cela faisait beaucoup de haut-gradés au bout du fil. Ce n'était pas la première fois qu'un président suivait d'aussi près une enquête mais c'était loin d'être habituel.
"La liste des passagers n'est pas une information classifiée. Tout le personnel de la gare de Riverdale - civil et militaire - a donc pu y avoir accès. D'après les registres de la gare, les passagers qui nous intéressent ont acheté leur billet trois jours avant le départ du train, tous ensembles. Si on exclut le personnel absent les trois jours qui ont précédé la journée du départ, pour des raisons diverses - maladie, congés etc - on en arrive à trois employés qui ont eu la liste entre les mains : le guichetier, le chef de gare et le contrôleur. Il faut ajouter à cette liste, huit autres personnes qui ont pu y avoir accès : autres employés présents, personnels techniques. Cela nous fait donc un total de onze personnes. Aucun ne nous a indiqué avoir transmis cette liste à un tiers et aucun n'a remarqué d'activité anormale parmi ses collègues. Néanmoins, il serait relativement aisé et discret de subtiliser la liste à la fermeture de la gare, de la recopier, puis la restituer le lendemain."
Autrement dit, il était peu probable que Ross et Broche découvrent un jour qui avait fait fuiter la liste des passagers. Mais jusque-là, ils s'y attendaient à peu près. En revanche, leurs premières observations concernant la remontée des informations étaient plus surprenantes : "D'après l'officier en poste aux communications ce jour-là, la revendication par le FLO a été transmise vers 11h40. Il a ensuite directement alerté le sergent responsable qui lui a ordonné de rediriger l'information vers le Quartier Général de l'Ouest, par téléphone."
Tout ceci respectait à la lettre la procédure et n'était pas surprenant.
"Il nous a ensuite assuré avoir transmis et validé la communication de l'information au Quartier général. Toutefois, d'après le service de communication, aucun message de ce type n'a été reçu ce jour-là. Trois opérateurs étaient en poste et ils affirment n'avoir jamais quitté tous ensemble leur poste, car contraire à tout règlement.
- Alors l'un d'entre eux ment, fit remarquer Remington.
- C'est possible, concéda Broche. Cependant, nous creusons une autre piste : le réseau téléphonique de la gare de Riverdale n'est pas directement relié à celui du Quartier Général. C'est techniquement impossible. Nous sommes remontés au premier central téléphonique redirigeant les appels vers le QG."
Malin, pensa Roy. Dans la mesure du possible, les lignes reliant deux installations militaires étaient directes pour éviter toute fuite d'information. Mais ce n'était pas toujours possible. Un central téléphonique ou plusieurs pouvaient connecter les différentes lignes et les commutateurs téléphoniques étaient l'endroit parfait pour non seulement écouter une conversation téléphonique, mais également détourner un appel. Mustang se rappelait distinctement le cours express de Fuery à ce sujet. "Oui, je peux le faire assez facilement", lui avait affirmé le soldat, d'une voix relativement candide. Et Roy était à parier que l'homme qu'ils recherchaient également.
"Lors de l'examen du site, nous avons constatés des signes d'effractions sur le bâtiment. Quelqu'un s'est donc introduit dans le central téléphonique et nous pensons que cette personne a manipulé le commutateur.
- Pour prendre la communication et prétendre être le Quartier général ?
- C'est ce que nous pensons. Cela expliquerait que le message ne soit jamais remonté jusqu'à West City.
- Qu'en est-il de la surveillance des lieux ?", demanda Riza.
- Aucune anomalie remontée à ce jour. Toutefois, nous sommes en train d'identifier les soldats qui étaient de garde ces jours-là et nous les interrogerons pour savoir s'ils ont vu quoi que ce soit."
En espérant qu'ils parlent. Un long silence s'installa, uniquement interrompu par les grésillements de la ligne.
"Bien. Lieutenant, Major, merci pour ces nouvelles, conclut Mustang. Après un instant de réflexion, il ajouta : je compte sur vous pour continuer les investigations en toute discrétion". Il espérait que les deux saisiraient l'accentuation des derniers mots malgré la qualité de la transmission. "Prévenez-nous dès que vous trouverez quelque chose. Surtout si vous avez des doutes. Nous attendons vos retours."
Riza laissa Ross et Broche bafouiller des remerciements avant de mettre fin à la communication. Le silence était lourd et personne n'avait réellement envie de prononcer à voix haute ce que l'équipe avait découvert sur place. L'effraction dans le central téléphonique était bien plus révélatrice que le papier utilisé : n'importe qui aurait pu voler une rame de papier. Depuis le fabricant jusqu'aux livreurs des différents bureaux. Sans compter que le papier aurait pu n'être utilisé qu'une fois l'information arrivée à Centrale. En revanche, les commutateurs constituaient une faille béante dans le système de communication de l'armée et leur emplacement relevait du plus haut degré de sécurité. Mustang lui-même ne connaissait pas leur nombre ni leur localisation et les soldats qui en assuraient la surveillance n'étaient même pas mis au courant de ce dont ils assuraient la sécurité. Et inutile de dire qu'on ne tombait pas dessus par hasard. Remington en particulier fixait d'un air sombre la table, comme s'il essayait d'y percer un trou à la seule force de son regard.
"Contrairement à ce qu'on pourrait croire, l'idée d'avoir un ou plusieurs éléments séditieux dans nos troupes ne me réjouit pas plus que vous.
- Personne n'a ne serait-ce qu'insinué cela, rappela calmement Mustang. Nous devons réfléchir à la suite des événements.
- Ils vont avoir besoin de renforts : nous ne savons pas s'il s'agit d'un seul soldat ou plusieurs, ou si toute la chaîne de commandement à l'Ouest a décidé de s'affranchir de Centrale."
Hawkeye fronça les sourcils : "Il est un peu tôt pour envisager la compromission de l'ensemble des troupes. Pour l'instant Ross et Broche se débrouillement bien et la collaboration avec l'équipe d'enquête locale semble bien se dérouler. Faire venir des renforts ne ferait qu'attirer l'attention sur l'enquête. Pour le moment, ils ont surtout besoin de pouvoir agir en toute discrétion.
- L'équipe locale est au courant que le central téléphonique a été forcé. Combien de temps avant que l'information ne se répande ? Tout le QG saura bientôt qu'un militaire a transmis des informations vers l'extérieur.
- Suffisamment pour leur laisser le temps d'avancer dans leurs interrogatoires, j'espère. Il faut leur laisser le temps de découvrir ce qui se trame avant d'envoyer la cavalerie, trancha Roy, en se levant. En attendant, Colonel Remington, faites-moi une liste d'officiers que nous pourrions envoyer en renfort. Des personnes discrètes, de préférence."
Remington acquiesça en silence.
"Donc vous lui faites confiance ? demanda Riza sitôt les portes du bureau refermées derrière lui.
- Pas vraiment, non, mais il faut bien lui donner un os à ronger ? Et puis, je dirais qu'il s'est montré exceptionnellement calme et contenu, au vu des nouvelles.
- Et relativement prompt à jeter sous le bus tout le commandement de l'Ouest, fit-elle remarquer.
- Donc vous ne lui faites pas confiance."
La jeune femme haussa les épaules : "Il est un peu tôt pour envisager la compromission d'autant d'haut-gradés. Est-ce que Breda n'a pas envoyé un de ses hommes à Lior ? demanda-t-elle après un moment de réflexion.
- Vous voudriez qu'il rejoigne Ross et Broche ?
- Ce serait une aide plus discrète que des renforts officiels et on ne peut pas lui demander d'envoyer un autre de ses hommes. C'est toujours mieux que rien."
Mustang secoua la tête : "Ross et Broche devront se débrouiller seuls pour le moment. Je veux savoir ce qui se passe à Lior d'abord. Devoir affronter de nouveau des homonculus serait au-dessus de mes forces, ajouta-t-il avec un soupir. Je prie pour que Reynes ne soit qu'un imbécile qui se soit trompé."
On toqua de nouveau à la porte.
"Vous ne m'aviez pas dit que vous calmeriez le rythme des rendez-vous ? Ne serait-ce que pour que j'aille aux toilettes.
- C'était votre pause toilettes et vous venez de la gaspiller", indiqua Riza en ouvrant la porte.
Le nouvel arrivant parut surpris de l'échange mais s'abstint de tout commentaire.
"Madame Bradley ? Tout va bien ? "
Attiré par l'absence de réponse, Breda était venu passer une tête. Mary s'obligea à sourire : "Tout va bien, je terminais de ranger". Le soldat la regarda suspicieusement mais elle se raccrocha au bureau et raffermit son sourire.
"J'arrive dans deux minutes, Selim", cria-t-elle à la volée avant de rentrer dans la salle de bain. Elle avait besoin de se reprendre. Son comportement était trop suspicieux. Le miroir au-dessus de lavabo lui confirma que les dernières nuits - peu de sommeil et pleins de mauvais rêves - avaient laissé des marques sur son visage. Traits tirés, cernes sombres sous ses yeux. Et la dernière découverte n'avait fait que la vider de ses dernières couleurs. Elle se lava soigneusement les mains pour effacer le souvenir affreux des corps raidis sous ses doigts puis passa de l'eau sur son visage. Elle allait rejoindre Selim et devrait être aussi calme qu'une mère qui rejoint son enfant pour faire du dessin. Rien d'autre ne devait se lire dans son comportement car il ne se passait rien d'autre. Elle aurait tout le temps cette nuit de réfléchir à ce qui venait de se passer. En attendant, les militaires les surveillaient toujours et dieu seul savait ce qu'ils pourraient faire à Selim si elle les laissait l'emmener. Mary referma le robinet d'une main plus assurée.
En bas, Selim était sagement assis à la table basse, coloriant avec passion ce qui semblait être le toit de la maison. Rien de plus qu'un enfant de 5 ans.
"Tu en as pris du temps", lui fit-il remarquer d'une voix ronchon lorsqu'elle s'assit à côté de lui.
Mary lui passa une main tremblante dans les cheveux et tenta d'ignorer le froid qui l'envahit. Tout était dans sa tête.
"Oui, j'ai dû passer dans la salle de bain avant. Qu'est-ce que tu dessines ?
- Notre maison."
Il continua à gribouiller en silence avant de reprendre : "Elysia ne vient plus jouer.
- C'est vrai. Peut-être qu'elle ne peut pas venir ?"
De nouveau un silence rempli uniquement des coups de crayons sur le papier.
"Elle a été grondée la dernière fois pour les cookies." Son fils lui adressa un regard indéchiffrable qui la fit frissonner : "Elle obéissait à mes ordres, tu sais ?
- A tes ordres ?"
Selim hocha la tête : "Je voulais ces cookies alors elle est allée me les chercher.
- Parce que tu lui as demandé.
- Parce que je lui ai dit d'y aller."
Mary sentit un sourire triste étirer ses lèvres. Elle imaginait beaucoup trop de choses. Tout ce qui importait à son fils était la disparition de sa seule amie, pour une histoire de gâteaux.
"Pourquoi le lui as-tu dit ?
- Parce que je voulais ces cookies, répondit Selim sur un ton d'évidence qui manqua de la faire rire de bon cœur.
- Je comprends. Mais tu n'aurais pas dû lui demander d'y aller et elle n'aurait pas dû accepter.
- Elle n'avait pas le choix.
- Comment ça ?"
Sélim releva la tête, agacé : "Parce que je le lui ai ordonné.
- C'est tout à ton honneur, mon chéri, d'essayer de la défendre. Mais Elysia aurait pu choisir de ne pas le faire, expliqua-t-elle patiemment. Lorsque je te donne l'ordre d'aller ranger ta chambre, par exemple, tu n'y vas pas toujours."
La seule chose qu'elle pouvait en déduire était qu'Elysia était une petite fille un peu trop serviable - ce qui ne l'aurait pas vraiment étonnée - ou un trop impressionnable par un garçon plus jeune qu'elle. Mais son fils secoua la tête, d'un air buté : "C'est n'est pas la même chose.
- Pourquoi ?"
Mais sans lui répondre, Selim pivota brusquement, à une vitesse qui la fit sursauter. Une vitesse pas vraiment humaine. Breda s'était rapproché dans son dos et se tenait à portée de leur conversation. Mary ne l'avait pas entendu s'approcher et sans la réaction de Selim, elle ne l'aurait sans doute pas du tout remarqué. Le soldat soutint son regard choqué sans sourciller. Comme s'il était tout à fait normal qu'il tente d'espionner une conversation entre une mère et son fils. Une colère immense envahit Mary. Jusqu'à preuve du contraire, il s'agissait toujours de sa maison et il n'avait pas tous les droits. L'armée n'avait pas tous les droits sur elle et sur leurs vies.
"Va-t-en ! Retourne dans le couloir !"
Avant qu'elle n'ait pu ouvrir la bouche, Selim était intervenu. Selim, sans vraiment être Selim.
Le regard plus sombre que jamais et une froideur glaciale émanant de sa silhouette frêle. A sa plus grande stupéfaction, Breda obéit. Comme si on avait éteint son esprit, ses yeux se vidèrent de tout signe de vie et son corps se détendit soudainement, pour faire volte-face et reprendre son poste d'observation initial, quelques mètres plus loin. Mary se sentit prise d'un vertige. Que venait-il de se passer ? Que lui avait-il fait ?
"Lorsque j'ordonne quelque chose, les gens sont obligés de faire ce que je leur dis", expliqua Selim d'une petite voix.
De nouveau, il redevenait son fils, se comportait comme un enfant de 5 ans. Mais ses mains tremblaient sans qu'elle ne puisse plus les contrôler et son cœur tambourinait à ses oreilles.
"Les gens ? A qui d'autre as-tu ordonné des choses, Selim ?"
Il n'y avait pas trente-six milles réponses. Ils n'étaient que deux dans cette maison. Mary sentit la sueur froide couler dans son dos, malgré la chaleur de l'été.
"Selim ? insista-t-elle fébrilement. Je t'ai posé une question."
Son fils fixait obstinément le papier, le pastel s'effritant dans sa main.
"Les monsieur du couloir, murmura-t-il finalement."
Sans savoir comment, Mary les avait oubliés. Elle soupira.
"Jamais moi ? demanda-t-elle à voix basse."
Selim secoua la tête : "Est-ce que tu es fâchée ?
- Non, mon chéri. J'ai juste besoin de savoir ce que tu leur as dit.
- Je leur ai juste dit de s'en aller, maman. Je n'ai rien dit de mal."
Les accents enfantins dans sa voix la firent tressaillir.
"Est-ce que tu as fait la même chose à Elysia ?
- Pour avoir des cookies, répondit-il d'une voix coupable".
Au diable les cookies. Elle manqua de pleurer de soulagement.
"Tu ne peux pas continuer à faire ça, Selim, tu comprends ?
- Mais je n'ai rien fait de mal. Sauf avec Elysia.
- Je sais, mon chéri, mais tu ne peux pas continuer, chuchota-t-elle à son oreille."
Selim hocha la tête, rassuré de ne pas avoir été grondé plus que ça.
"Papa aussi savait faire des choses comme ça, finit-il par avouer du bout des lèvres.
- Oui, ton papa donnait beaucoup d'ordres, murmura-t-elle."
Il secoua la tête : "Non, il était comme moi et pouvait faire des choses comme moi.
- Il était comme toi ?"
Nouveau hochement de tête et encore le vertige, la sensation de tomber sans jamais s'arrêter. Après tout, Sélim était supposé être le neveu de King. Et si Selim était un homonculus, alors... Elle passa une main tremblante sur son visage. Elle ne voulait pas y réfléchir, pas y songer. Elle s'en doutait bien depuis le moment où les frères Elric avaient ramené son fils mais jamais elle n'avait voulu ne serait-ce que formuler cette phrase dans sa tête. Parce qu'alors la trahison de son mari prenait une toute autre dimension. Elle savait que King lui avait caché des choses. Énormément de choses dont beaucoup qui ne faisaient pas de lui une bonne personne. Elle savait et aurait été prête à tout pardonner et peut-être même trop. Mais avec ce dernier mensonge, sa vie entière n'était rien d'autre qu'un tissu de mensonges et un champ de ruines. Il ne lui restait rien.
"Maman ?"
Il lui restait son fils. Elle lui adressa un faible sourire. Malgré tout cela, Selim restait un enfant de cinq ans : il s'inquiétait d'être grondé pour une histoire de goûter volé, avait peur de voir sa mère aussi bouleversée. Il restait un enfant de cinq ans. Son fils de cinq ans. Elle le prit dans ses bras, ignorant la réaction épidermique de son corps. Elle pouvait combattre le froid, combattre cette noirceur, parce que c'était son fils et tout ce qui lui restait. Et elle n'était pas seule. De l'aide allait arriver.
"Est-ce que tu penses pouvoir faire ça une dernière fois, si je te le demande ? demanda-t-elle soudain, prise d'une inspiration."
Le petit garçon la regarda d'un air surpris : "Je pense que oui.
- Dans pas longtemps, un ami de maman va venir à la maison, lui confia-t-elle, en caressant ses cheveux. Lorsqu'il sera là, j'ai besoin que tu envoies le monsieur qui sera dans la maison n'importe où. Dans le jardin, par exemple. Est-ce que tu peux faire ça pour moi ?"
Son fils la fixa de ses grands yeux vides puis hocha la tête. Si vraiment il manifestait des talents paranormaux, autant qu'elle en fasse bon usage.
A la trente-septième porte ou à peu près, un regard méfiant leur ouvrit.
"Vous voulez quoi ?"
La porte était à peine entrouverte et laissait voir deux yeux noirs et un bout de visage pâle. A sa voix, Arthur devinait qu'il s'agissait d'une femme, relativement petite, ou alors un très jeune garçon.
"Juste parler", répondit-il tranquillement. Sa méfiance ne le surprenait pas tellement. Une femme seule dans un tel quartier devait en avoir vu des mûres et des pas vertes.
"Parler de quoi ?
- Du petit, d'en-haut.
- Il va falloir être sacrément plus spécifique, riposta-t-elle.
- Du petit qui a été tué, avec sa mère.
- Et en quoi ça t'intéresse ?
- Ouvre et je t'explique.
- Mais bien sûr. Et je m'allonge par terre pendant que j'y suis ?"
Le sous-entendu le fit grimacer et Arthur recula d'un bon pas pour lui laisser de la distance. Breguet l'imita avec un instant de retard, ce qui leur évita de se cogner sur ce palier minuscule.
"On est juste là pour parler, répéta l'indic, les mains en l'air en signe d'apaisement. On veut juste savoir si tu as vu ou entendu quelque chose à propos du petit."
La voisine parut hésiter un peu et entrebâilla un peu plus la porte - à peine 5 centimètres de plus - laissant voir une silhouette épaisse et un visage buté. Définitivement une femme.
"En quoi ça vous intéresse ?
- Parce que. On aimerait bien attraper le salaud qui a fait ça.
- Depuis quand ça intéresse l'armée ?
- On est pas de l'armée.
- Bien sûr, ricana la jeune femme, en pointant Breguet. Lui ne sait jamais approché d'une caserne, peut-être ? Te fous pas de moi. Ça se voit comme le nez au milieu de la figure. Autant se promener en uniforme"
Arthur soupira et lança un regard vaguement agacé au militaire. Il avait dit à Breda que son aide n'était absolument pas nécessaire et que son homme serait sûrement plus un boulet qu'autre chose. Mais Breda avait insisté. Breguet ne se démonta pas pour autant et haussa les épaules : "Et alors ? On veut juste savoir si quelqu'un a vu quoi que ce soit au sujet du petit. Ça ne ferait pas de mal si on arrivait à enfermer celui qui a fait ça ?"
Mais leur interlocutrice n'avait absolument pas l'air convaincue par l'argument : "ça n'a jamais intéressé l'armée avant. On pourrait tous crever, y en a pas un que ça gênerait.
- Laisse tomber, soupira Arthur. C'est un idéaliste. Tu sais ? Ceux qui s'engagent pour servir et protéger. Il fait ça sur son temps libre."
Son coéquipier du jour lui lança un regard mi-choqué et mi-vexé mais l'argument parut faire son effet : un air de compréhension mêlée de pitié se peignit sur le visage de leur interlocutrice, une fraction de seconde avant qu'elle ne se reprenne.
"Et pourquoi toi, ça t'intéresse ? demanda-t-elle à Arthur.
- Parce que Cassandre est vraiment peinée et je n'aime pas la voir dans cet état.
- La pauvre Cassandre, murmura la jeune femme."
Elle continua à le jauger du regard un moment avant de se tourner vers Breguet : "Tu ne vas pas aimer. Tu devrais quitter l'armée si tu le peux. J'ai entendu dire que Mustang était plus sympa pour ça. Il ne vous oblige plus à rester ou mourir.
- Pourquoi est-ce vous... tu dis ça ? demanda le militaire.
- Parce qu'ils sont tous pourris jusqu'à la moelle, tout le monde le sait.
- Un exemple spécifique en tête ?"
La jeune femme lança un regard amusé à Arthur, comme s'il lui avait lancé une bonne blague, avant de redevenir sérieuse : "C'est un militaire qui a fait le coup. Pour le petit.
- Tu l'as vu ?
- Quand il est redescendu, acquiesça la jeune femme. J'ai entendu un bruit bizarre, pas un coup de feu, mais un son inhabituel. Alors je suis allée à la porte et je l'ai vu redescendre.
- Un seul homme ? demanda Bréguet. Comment savais-tu que c'était un militaire ? il était en uniforme ?"
La voisine eut un petit rire : "Les militaires, vous avez tous cette même démarche raide, comme si on vous avait enfoncé un balai dans le cul. Non, même sans uniforme j'aurais reconnu un soldat, aussi sûr que je t'ai reconnu toi."
Arthur jeta un coup d'œil à Bréguet : après tout, elle l'avait bien démasqué lui, rien qu'en le voyant planté sur son pallier. Et les gens de ce quartier avaient tendance à développer un sens pour reconnaître et éviter l'armée autant que possible. Le soldat hocha brièvement la tête.
"Ok, raconte-moi quand tu l'as vu, exactement."
"Monsieur le président, Colonel, cela faisait longtemps."
S'il s'agissait d'un reproche, Mustang fit semblant de ne pas l'entendre. Trop pris par d'autres réunions toujours plus urgentes, il n'avait guère eu de temps à consacrer à l'ancienne journaliste.
"Mademoiselle Evans, j'espère que vous allez bien. Quelles sont les nouvelles du jour ?
- Hé bien peu de nouvelles en réalité, monsieur : peu de changements concernant l'atmosphère globale. Toujours le même mécontentement global mais cette semaine a été relativement calme et les échos de votre déplacement dans le Sud sont relativement bons.
- Mais ?"
C'était une convention universelle : après tant de bonnes nouvelles - l'absence de mauvaise nouvelle étant en soi une bonne nouvelle - il y avait forcément un "mais". Audra lui adressa un sourire coupable :
"Mais le moral des troupes est au plus bas. Vos discours dans le Sud les ont directement touchés.
- Vous voudriez que j'aille leur parler ?
- J'ai peur que cela ne suffise pas. Je pense que l'armée attend... des actions."
Mustang lui lança un regard inquisiteur par dessus ses mains croisées : "Vous avez parlé à Remington.
- En effet et la conversation a été plus qu'intéressante. Nous avons pu trouver un terrain d'entente, disons."
Cette fois, Roy était vraiment surpris : la communication et les actions envers la population civile relevaient d'Evans mais l'armée était le territoire de Remington. Il aurait été mal venu et mal perçu des troupes qu'une civile ne se mêle de leurs affaires. Et il ne s'attendait pas non plus à ce qu'elle aille parler à ses colonels de son propre chef.
"Vous avez trouvé un terrain d'entente ? répéta-t-il."
La journaliste acquiesça, une lueur incertaine dans le regard, comme si elle redoutait sa réaction.
"De manière assez étonnante, oui. Il est venu me trouver et s'est montré beaucoup plus... civil qu'à l'ordinaire et beaucoup plus raisonnable. Ne me regardez pas comme cela, cela me surprend tout autant que vous.
- Et pourquoi n'est-il pas là avec vous ?
- Il a refusé, répondit Audra avec un haussement d'épaule. Il veut peut-être conserver son image d'éternel casse-pied."
Roy leva un sourcil intrigué mais ils n'avaient pas le temps de s'appesantir sur les changements d'humeur de Remington : "Et quelles actions avez-vous en tête ?
- Vous vous souvenez des dégradations de maisons de militaires ?"
L'histoire datait un peu et avec tout le remue-ménage par la suite, Mustang avait perdu de vue cette affaire mais il se souvenait. Des messages peu flatteurs peints sur de nombreuses maisons, dans presque tous les quartiers militaires et même en dehors. Le nombre de maisons touchées avait fait prendre de l'ampleur à cette affaire.
"Remington a fini par prendre les auteurs sur le fait. Jeunes, environ 15 ans, pas grand-chose d'intéressant concernant les coupables. En revanche il souhaitait en faire un exemple et demander la peine maximale, soit dix ans d'emprisonnement : "On ne s'en prend pas impunément à l'armée qui s'engage pour servir et protéger etc.". Seulement si on souhaite éviter l'escalade des tensions entre deux communautés, je pense qu'il serait judicieux de ne pas enfermer ces jeunes pendant une décennie. Ne serait-ce que pour qu'ils évitent de grossir les rangs de l'anti-fanclub de l'armée.
- Vous avez réussi à faire accepter cette idée à Remington ?
- Disons que nous avons trouvé un terrain d'entente, répondit Audra avec un haussement d'épaule. Remington veut surtout un geste fort envers les coupables, de préférence de votre part, monsieur.
- Il veut que je les enferme moi-même ?", demanda sarcastiquement Roy.
Audra leva les yeux au ciel : "Il a convenu qu'il demanderait à ce que ces jeunes réparent leurs exactions et servent les équipes techniques de la ville pendant un an. En échange, vous devez présider le premier coup de pinceau.
- Ce genre de châtiment n'a jamais été attribué auparavant, fit remarquer Hawkeye.
- Vous savez que vous réagissez tous de la même façon, les militaires ? releva Evans avec un sourire. Remington m'a fait le même commentaire et je lui ai répondu que ce gouvernement n'en était pas à sa première tradition brisée.
- Sauf que nous parlons ici de davantage qu'une simple tradition, fit remarquer Mustang."
Les lois d'Amestris avaient été rédigées à l'image même de son gouvernement : martiales, dures et sans exception. Les mêmes règles s'appliquaient aux militaires et aux civils. Pour chaque crime, une punition avait été décidée des décennies plus tôt avec trois degrés de gravité : faible, médiocre, grave. Cela pouvait aller du simple blâme avec avertissement à la peine de mort, en passant la plupart du temps par l'emprisonnement. Les troupes affectées à la sécurité interpellaient les coupables, plaidaient pour une sentence et un tribunal militaire prononçait la sentence. L'armée dirigeait les opérations du début à la fin. Pratique pour toujours être certain de l'issue. Mais d'après une bonne partie de la population la dureté et l'invariabilité du système était précisément ce qui permettait de faire régner l'ordre dans le pays.
"Plus dur que le simple blâme mais moins sévère que l'emprisonnement, compte tenu du fait qu'il s'agit presque d'enfants. Vous pourriez proclamer qu'il s'agira de la première et dernière main tendue du gouvernement pour une ambiance plus apaisée ?
- Et qu'en sera-t-il des myriades de demandes d'intervention pour l'allègement des peines qui s'en suivront ?
- Vous avez un service qui filtre votre courrier, fit remarquer Audra."
Mustang interrogea Hawkeye du regard. Les lois étaient dures mais c'était les lois. Il n'avait que peu envie d'interférer dans ce système. Du moins pas maintenant, pas avec tous ses changements en parallèle. En outre, ces jeunes gens savaient à quoi ils s'exposaient - un minimum de deux ans d'emprisonnement - lorsqu'ils avaient commencé leurs actions de vandalisme.
"Remington a accepté ?
- J'ai dû le convaincre mais c'est l'intervention du président qui a pesé dans la balance. Vous avez déjà commencé à modifier les règles lorsque vous avez acté les réductions de peines en échange de travaux, rappela Audra. Il s'agit d'une intervention du même ordre.
- Très bien, convint Roy avec un soupir. On ne pourra pas dire que j'ai tout fait de façon active pour provoquer un deuxième coup d'état à mon encontre.
- Parfait, je m'occupe de régler les détails avec Remington et d'organiser tout cela."
Mustang regarda Audra rassembler déjà ses affaires.
"Il collabore avec elle, apparemment, commenta-t-il une fois la journaliste partie.
- C'est un énorme pas en avant pour lui, acquiesça Hawkeye.
- Mais ça le rend encore plus difficile à cerner.
- Pour l'instant il fait son travail et plutôt bien. Peu importe ce que nous pensons de lui."
Mustang fit la moue. Riza avait raison, bien sûr, mais son instinct lui disait de ne pas faire confiance à Remington et jusqu'à présent, son instinct l'avait plutôt bien guidé.
Colt était assise à la fenêtre, les yeux rivés sur les jumelles quand Breda se posa lourdement sur une chaise à côté d'elle.
"Longue garde ? demanda-t-elle sans se retourner. Tu avais oublié à quel point c'était fatiguant ?
- A quel point c'était chiant, surtout. Entre ça et les petites demandes du big boss..."
Colt ricana. Breda ne venait pas souvent les aider sur cette surveillance alors elle prenait un plaisir mesquin à le voir constater à quel point surveiller deux civils - une mère et son fils de 5 ans - était ennuyant au possible. Il la fixa un instant, tout en triturant sa bouteille d'eau.
"Situation foireuse, hein ?"
Sa loquacité soudaine la surprit.
"Qu'est-ce que tu veux dire ?
- La mère est suspecte, ça se voit comme le nez au milieu de la figure. Elle nous cache quelque chose."
Colt hocha la tête lentement : "Son comportement a changé il y a une semaine, dix jours maximum. Elle est devenue subitement très nerveuse.
- Aucune visite anormale ?
- Aucune visite tout court. Les Hugues ont arrêté de venir... à peu près en même temps, remarqua-t-elle.
- Une piste à creuser : est-ce que les deux se sont engueulées ou est-ce que Mme Hugues a découvert quelque chose qu'elle n'a pas vraiment apprécié ?
- Elle pourrait simplement avoir découvert la vérité sur Selim.
- Possible, concéda Breda. Mais les Hugues sont très proches de Mustang et des frères Elric. Je pense qu'elle était déjà au courant, étant donné qu'Edward n'en a rien à faire, du secret militaire.
- Alors quoi ? Tu penses que ça a un rapport avec le tunnel de Lior ?"
Breda émit un son à mi-chemin entre le rire et le grognement : "Si un mioche de 5 ans a réussi à faire le mur au nez et à la barbe d'une surveillance aussi stricte, alors on est bons pour changer de métier, voire de pays. Mustang nous loupera pas. Non, je pense pas qu'il y ait un rapport avec Lior. Et toi ?
- Non plus. Mais je mettrais ma main à couper que l'ambiance bizarre a à voir avec le fils : Mme Bradley a l'air extrêmement nerveuse et surtout en présence de Selim. Comme si elle avait peur de lui. Et si l'embrouille avec les Hugues est liée, m'est avis que ce n'est pas pour une histoire de cookies volés."
Breda lui adressa un regard interrogateur mais elle secoua la tête : "Laisse, une histoire de surveillance."
Le major joua un instant avec la bouteille d'eau.
"Tu penses qu'elle a peur de son fils ?
- Elle se tend lorsqu'il s'approche d'elle, évite de croiser son regard, et en ce moment, elle met autant de distance possible entre elle et lui.
- Ils étaient côte à côte en train de faire du dessin quand je suis parti tout à l'heure, pointa-t-il.
- Et avant ça ?
- Il jouait au ballon dehors et elle était à l'étage, concéda-t-il. Elle est peut-être simplement fatiguée ? Mère célibataire et plus vraiment toute jeune.
- Peut-être qu'elle s'est souvenue de ce qu'il était ? Il m'a l'air tout simplement horrible. Il dégage une aura morbide."
Breda éclata de rire : "C'est un gamin de 5 ans.
- Un gamin de 5 ans pour lequel on se demande s'il n'a pas un lien avec des tunnels soi-disant hantés, à Lior.
- C'est pas faux. Mais de là à dire qu'il dégage une aura morbide... Pour l'instant il a juste l'air d'un gamin un peu sordide et en presque un an de surveillance on a rien identifié d'anormal.
- Nous non, mais la mère, possible.
- Alors on accroît la pression sur elle, conclut Breda. On se rapproche, on lui fait sentir qu'on est juste derrière elle. Elle finira bien par craquer."
Colt secoua la tête et ouvrit la bouche pour répliquer, mais s'interrompit.
"Il se passe quelque chose ?
- Hmmm...des visiteurs. Des vendeurs ambulants. Cartes postales, je dirais."
Breda leva un sourcil et jeta un coup d'œil par la fenêtre. Un adolescent dégingandé et sa sœur plus qu'originale pour le quartier, avec sa veste verte et son pantalon orange.
"Définitivement pas le prix de l'élégance et du bon goût, murmura-t-il pour lui-même. Tu disais ?
- Juste que tu n'avais pas de cœur."
"Ed... Edward ?"
Un sourire malicieux lui fit face : "Etant donné que Mme Hugues nous a transmis le message, on s'est dit que vous ne vouliez peut-être pas qu'on nous voit avec vous, alors on s'est déguisés."
La surprise lui fit perdre momentanément la parole. En face d'elle se tenait ce qu'elle avait d'abord pris pour une jeune fille aux longs cheveux bruns et son grand frère. Celle-ci arborait une veste d'un vert criard et un pantalon fluide orange. Absolument pas du meilleur goût et encore moins discret. Néanmoins, derrière la frange sombre, Edward Elric lui adressa un clin d'œil facétieux.
"Vous allez bien, Mme Bradley ?", lui demanda le jeune homme.
Grand, fin, les cheveux de la même teinte sombre mais elle reconnut la voix inquiète d'Alphonse. La surprise lui en avait fait perdre la voix.
"Entrez, entrez, parvint-elle finalement à bafouiller."
Un coup d'œil derrière eux pour s'assurer qu'aucun militaire ne les avait repérés. Le temps qu'elle referme la porte, Alphonse effaçait déjà les traces de leur déguisement.
"Comment allez-vous, Mme Bradley ? Nous avons eu un message de votre part de Mme Hugues ?
- Oui, je... Selim... je...".
Elle ne savait plus par où commencer. Le soulagement était tel qu'elle était prête à fondre en larmes. Mais des bruits de pas se firent entendre derrière elle.
"Mais qu'est-ce que ...
- C'est juste pour cinq minutes, leur expliqua-t-elle en les poussant sans ménagement dans la penderie. Juste à temps ; le militaire était déjà là.
"Des visiteurs ?
- Des vendeurs ambulants", répondit Mary, le cœur battant à tout rompre.
Le soldat fronça les sourcils et jeta un regard suspicieux à l'entrée. Dieu merci, il n'avait pas été là lorsque les frères Elric étaient rentrés. Mary l'ignora et s'éloignement promptement.
"Je vais voir mon fils. Vérifier qu'il dort toujours."
Pas vraiment, mais ça, le soldat ne le découvrirait qu'après. En entrant dans la petite chambre, Mary constata que Selim dormait à poings fermés, enroulé dans sa couette. Par contraste avec la chaleur du rez-de-chaussée, elle frissonna un peu - sans doute les rideaux tirés qui avaient pu conserver la fraîcheur. Mary s'assit aussi doucement qu'elle le put sur le bord du lit et passa une main dans ses cheveux.
"Mon chéri, réveille-toi."
Le petit garçon gémit et chercha à enfouir sa tête dans les draps.
"Selim, s'il te plaît, réveille-toi.
- Je dormais tellement bien, maugréa-t-il avant de finalement ouvrir des yeux contrariés.
- Je sais, mon chéri, et maman est désolée mais elle a besoin de ton aide."
Elle lui passa une main dans ses cheveux et le prit dans ses bras, ignorant le frisson habituel.
"Je t'ai demandé de l'aide hier. Est-ce que tu te souviens ?"
Il secoua la tête, dans le creux de son cou.
"Maman t'a demandé si tu pouvais faire partir l'homme dans le couloir, chuchota-t-elle à son oreille. Tu te souviens ? Maman a besoin que tu l'aides maintenant.
- D'accord, accepta-t-il d'une petite voix, à moitié entre le sanglot d'enfant et la froideur implacable de l'acier."
Le soldat n'avait pas eu le temps de fouiller l'entrée convenablement. Ou alors, il avait considéré que son départ précipité était bien plus suspicieux. Il l'attendait en bas de l'escalier et fronça les sourcils en les revoyant revenir. Mais avant qu'il ne leur fasse quelque commentaire, Selim l'arrêta net.
"Va-t-en".
Les mots étaient simples mais la voix terriblement dure, la froideur de l'acier mordant en dessous. Comme Breda, le garde parut se détendre brusquement et pivota pour s'éloigner d'un pas chancelant. Malgré sa répulsion, le nœud dans la poitrine de Mary se dénoua.
"Merci mon chéri", lui murmura-t-elle en passant une main dans ses cheveux.
La plancher craqua lorsqu'elle descendit de l'escalier et tendit la main vers la penderie.
" Où est ton ami ?
- Ici"
Cette fois, il tomba réellement. Le bruit sec de son crâne qui heurta la marche d'escalier et son corps qui dégringolait des dernières marches lui parvinrent de très loin, comme si ses oreilles étaient bourrées de coton. Sa mère criait et pendant un moment, il sentit ses membres convulser, sans réellement éprouver la douleur de ses poings qui martelaient le sol.
A suivre
J'ai pris beaucoup plus de plaisir que ce que je ne pensais à écrire à propos de Mme Bradley. Elle n'a rien demandé à personne et se retrouve au milieu de cette affaire...^^;
Aussi très hâte que les frères Elric viennent se joindre à cette mêlée mais dites-moi ce que vous en pensez. Toutes les reviews sont les bienvenues :)
