Titre : La pièce vide

Fandom : Fullmetal Alchemist

Disclaimer : l'univers et les personnages ne m'appartiennent pas. L'idée initiale m'a été soufflée par Shirenai.

Mon petit blabla avant de commencer : hello, tout le monde, j'espère que vous allez bien. Promis c'est le dernier chapitre fleuve que je poste. Les prochains seront plus courts. Le titre vient du film Esther (The Orphan, dans la version originale). J'espère qu'il vous plaira :)


Chapitre 14 : L'orphelin

"Le spectre de Bradley à l'horizon.

Le président Mustang n'avait pourtant pas fait grand cas de ce qu'il pensait du régime Bradley : dehors, les partisans du "pouvoir absolu", fini les décisions unilatérales de l'armée, bonjour la transparence et les actions de communication. Et pourtant.

L'Ouest qui n'a pas caché son hostilité au pouvoir central doit subir un couvre-feu et l'omniprésence de troupes obéissant aux ordres de la capitale. La Voix de l'Ouest qui avait déjà tiré la sonnette d'alarme s'est vu priée de se taire sous peine de représailles.

"Ils sont venus en bande, dénonce le rédacteur en chef. Fiers de leurs uniformes, à jouer les gros bras, comme si la terre entière leur appartenait. Ils nous ont demandé ce qui arrivait aux traîtres de notre genre. Il s'agissait d'une tentative claire d'intimidation et cela ne nous effraie pas ! Nous continuerons à rapporter la voix du peuple de la façon la plus fidèle possible et nous ne nous laisserons pas faire !" Autant pour la liberté d'opinion si chèrement défendue par Mustang lors de sa campagne.

Et que dire des promesses de transparence ? Depuis cinq jours est détenu le tireur de West City. Cinq jours sans nouvelles, sans savoir si cet homme est en vie ou traité dans des conditions décentes. Certains diront que le tireur a renoncé à ses droits les plus fondamentaux lorsqu'il a mis son doigt sur la gâchette mais ne mesure-t-on pas l'humanité d'un pays à la façon dont elle traite ceux qu'elle considère comme étant les pires d'entre nous ? Où est la limite avant que ce pays ne retombe dans ses bonnes vieilles habitudes et qu'encore une fois, le pouvoir sans limites et sans contrôle ne soit aux mains de l'armée ? Combien de temps avant que le fantôme de Bradley ne soit à nouveau au pouvoir ?..."

"Mes hommes font tout ce qu'ils peuvent, monsieur, grésilla la voix de Cochrane à travers le combiné.

- Cinq jours et aucune avancée, général.

- Cinq jours que nous travaillons le suspect au corps. Mais le suspect résiste et vous nous avez donné l'ordre de ne pas recourir à des méthodes plus musclées."

La torture. Si chère à l'Ouest.

"Et je persiste, général. Ne me faites pas croire que des hommes entraînés ne parviennent pas à obtenir la vérité d'un civil.

- Un civil qui a manifestement été préparé à ce genre d'interrogatoire, rétorqua le général."

Leur dernière conversation semblait déjà loin et même si Cochrane surveillait son ton, Mustang pouvait sentir la défiance et l'insubordination affleurer dans chacun de ses mots. Le président s'obligea à inspirer lentement, pour ne pas s'énerver une fois de plus.

"Je comprends vos difficultés, général, mais je vous rappelle que l'Ouest tout entier, l'ensemble des troupes et pas seulement vos hommes attendent que vous retrouviez les responsables de l'explosion pour les mettre face à la justice.

- Mes hommes font de leur mieux et...

- Faire de son mieux n'est pas toujours suffisant, mais je n'ai pas besoin de vous l'apprendre, général."

Celui-ci fulminait, Mustang pouvait le sentir au bout du fil. Ignorant le regard d'avertissement de Hawkeye, Roy enchaîna : "Qu'en est-il des hommes qui ont rendu visite à ces journalistes ?"

L'information avait écœuré Evans, tant sur le plan personnel et professionnel. Evans, qui n'était plus loin de claquer la porte de ce gouvernement tandis que Roy essayait de la retenir depuis quelques temps. Mustang avait réellement besoin que les troupes de l'Ouest cessent de faire parler d'elles de cette façon, ne serait-ce que pour pouvoir stabiliser la situation avec Audra. Le gouvernement tiendrait pas une seconde face aux tempêtes médiatiques sans elles.

"Nous n'avons pas pu les identifier, monsieur.

- Aucune avancée concernant le tireur, aucune avancée dans l'identification de vos coupables. On ne peut pas dire que le Quartier Général brille par son efficacité, fit remarquer Mustang d'un ton acide.

- Et qu'attendez-vous, précisément, monsieur ? Que mes hommes se dénoncent les uns les autres ? Qu'ils arrêtent de défendre l'armée lorsqu'elle est insultée ? Je vous ferai remarquer que votre autorité est remise en question avec ce genre d'articles.

- Ils ne défendent rien du tout lorsqu'ils vont menacer deux journalistes dont personne n'a jamais entendu parler, rétorqua Roy, sinon leur égo. Pour ce qui est de mon autorité, elle sera assise par des résultats, des actions concrètes. Pas en menaçant deux gratte-papiers. Peut-être que l'affaire du tireur avancerait plus vite si toute cette énergie était dirigée vers ce seul objectif."

Riza lui adressa un nouveau regard foudroyant et Mustang se força à se calmer. Il devait arrondir les angles avec son général avant que la situation n'empire.

"Je comprends leurs actions, général, à défaut de les excuser. Vos hommes ont voulu bien faire, mais ils doivent se rendre compte que ce genre d'action ne fait que les desservir sur le long terme.

- Le message est noté. Est-ce que ça sera tout... monsieur ?"

Roy raccrocha avec un grognement de frustration : "Des nouvelles de Rebecca ?

- Pas beaucoup", répondit Riza en lui tendant les télégrammes que la soldate de l'Ouest lui avait fait parvenir, via quelques intermédiaires.

Mustang fronça les sourcils en lisant une description très détaillée d'une nouvelle carabine.

"Deuxième paragraphe en partant du bas, indiqua Hawkeye."

Pas d'avancée notable. Individu laissé en isolation et privé de sommeil pour détruire sa résistance mentale. Questionné de temps à autres sans grande découverte. Particulièrement résilient.

"En tout cas, rien de suspect concernant Cochrane

- Aucune remarque dessus."

Roy laissa tomber les feuillets sur son bureau avec agacement : "C'est déjà, ça, j'imagine."

Cochrane n'était nécessairement pas un traître, mais probablement un imbécile qui refusait de se laisser commander par un parvenu qui n'avait pas fait la moitié de son temps au sein des rangs. Mustang devait trouver un moyen de le faire plier, comme il avait réussi à le faire avec Ravier. Celui-ci était un homme pragmatique, analytique et calme, qui pouvait être convaincu par la raison. Cochrane devait être sensible à quelque chose également. A eux de trouver quoi.

"Dites-lui de continuer à nous tenir informés.

- Bien sûr", répondait Hawkeye, le nez dans son agenda, lorsqu'on toqua à la porte.

"Dites-moi que Cochrane va surveiller ses hommes, s'exclama la jeune femme en guise de bonjour."

Derrière elle, Vernet semblait légèrement gênée par cette absence de respect et les salua Hawkeye et lui avec d'autant plus de formalisme.

"Toutes les deux ? ensemble ?" demanda Mustang d'une voix mi-amusée, mi-curieuse.

L'ancienne journaliste semblait avoir retrouvé tout son dynamisme et presque son entrain habituel : "Nous avons trouvé de quoi faire taire les journaux, indiqua-t-elle en s'appuyant contre le fauteuil, face à lui. Ou en tout cas leur donner un autre sujet sur lequel écrire : le traité économique avec Xing.

- La proposition a officiellement été validée par les ministres xinois, monsieur, compléta Vernet. Les négociations ont été compliquées, en particulier concernant la construction de la route officielle, mais l'accord trouvé attribuerait la fourniture des matières premières à la ville minière de Youswell et contribuerait à l'essor de la ville.

- Au-delà de ça, ce traité apporterait d'énormes retombées pour l'ensemble des villes frontalières et même la région Est toute entière, pointa Audra. Cela mériterait bien quelques articles.

- Alors parfait, qu'attendons-nous pour le signer ? demanda Mustang."

Evans et Vernet échangèrent un regard gêné.

"On ne signe juste pas simplement à traité à distance, monsieur.

- Si vous voulez que les gens en parlent, il va falloir le rendre visible, ajouta Audra.

- Ok, invitons des journalistes à me voir signer un bout de papier."

Nouveau regard échangé.

"Non, soupira Mustang.

- Un événement officiel. Soit à Xing, soit à Youswell.

- Non, répéta Mustang d'un ton ferme.

- Le mieux serait de faire venir l'empereur Lin Yang ou d'aller à sa rencontre.

- Si je quitte ce siège encore une fois, mademoiselle Evans, je ne sais pas dans quel état nous retrouverons l'Ouest. Et ce bureau disparaîtra, enseveli sous une pile de dossiers en retard. C'est hors de question.

- J'ai bien peur que vous n'ayez pas le choix, monsieur."


"Arthur rentrera chez lui récupérer rapidement des affaires. Ils auront probablement posté un ou deux soldats en faction devant son immeuble, prêts à sonner l'alerte. Donc Arthur rentre, fait semblant de préparer ses affaires pour fuir. Colt sera dans le clocher à l'angle de la rue, point Breda sur la carte. Elle aura donc une vue sur l'ensemble de la rue tandis que Broche sera en planque dans l'arrière-cour pour éviter que quelqu'un ne nous prenne à revers. Votre tâche est avant tout de nous prévenir de l'arrivée de visiteurs pour que Ross et moi, préalablement en planque dans l'appartement, puissions neutraliser les cibles. Est-ce que c'est bon pour tout le monde ?"

Breda était revenu à la planque avec deux nouvelles ressources sous le bras : le major Ross et le lieutenant Broche. Panaya, comme tous les membres de l'équipe, les connaissait déjà de vue pour avoir lu tous les dossiers ayant un rapport de près ou de loin avec Selim. En revanche, les deux nouveaux arrivants semblaient relativement mal à l'aise, même si l'attention générale s'était très vite portée sur l'opération. Un appât pour tenter de faire sortir les mystérieux poursuivants d'Arthur. Celui-ci leva la main pour demander la parole : "Que se passe-t-il si cette fois ils me mettent la main dessus ? Je veux dire, ça ne fera que la deuxième fois qu'on leur tend un piège et la quatrième fois que je leur file entre les doigts. A un moment donné, ils finiront bien par venir en nombre, non ?

- C'est pour ça que Colt est sur la mission avec nous : c'est la meilleure d'entre nous en ce qui concerne les actions longue distance. Comme je l'ai dit, elle sera postée dans le clocher et disposera d'une vue sur l'ensemble de la scène. Au premier coup suspect, elle sonne l'alerte ou neutralise le suspect."

Cet argument ne sembla néanmoins pas rassurer Arthur qui fit la moue : "Vous ne serez que trois sur le terrain. Ce n'est pas que je ne crois pas en vous mais que se passe-t-il s'ils sont plus nombreux.

- Ils trouveront bien un moyen de te faire sortir, Arthur, le rassura Smith. Une autre descente d'ordures à te faire dévaler."

L'indic lui lança un regard agacé.

"Après ça, tu pourras rayer mon nom de ton carnet d'adresse Breda.

- Ne compte pas là-dessus, rétorqua l'intéressé. Bon, si tout le monde est sur la même page, on y va. Breguet, Smith, Panaya, bon courage pour la surveillance. S'il se passe quoi que ce soit, vous savez comment me prévenir."

Ils décollèrent sans un mot, tous concentrés sur leur rôle respectifs. Avec un dernier signe de tête pour les membres de l'équipe qui restaient sur place, Breda referma derrière eux.

"Alors il n'y a plus que nous trois, commenta Breguet".

Smith grommela un commentaire que Panaya ne saisit pas mais Breguet lui fila une tape sur l'épaule : "Il va falloir t'y faire mon vieux. On est pas prêts d'arrêter cette surveillance. Sur ce, je retourne à mon poste. On reste en contact radio.

- J'y vais aussi, déclara Panaya en attrapant sa veste.

- Profite de tes six prochaines heures. On en risque pas d'avoir énormément de repos s'ils n'attrapent pas rapidement ces poursuivants."

La frustration dans la voix de Smith lui arracha un sourire : tous auraient tout donné pour travailler sur autre chose. Après avoir vu Panaya et Breguet prendre part à d'autres opérations, Smith devait maintenant attendre que Colt revienne de cette mission. Sa déception était compréhensible mais Breda n'avait pas de favoris. Il avait sélectionné Colt uniquement car celle-ci était meilleure tireuse que n'importe qui dans l'équipe. Smith allait devoir gérer sa frustration.

"Ils ne reviendront pas même quand ils auront attrapé l'un de ces types, lui rappela-t-elle. ils vont devoir l'interroger.

- Pas une partie je leur envie, en fin de compte."

Panaya étouffa un rire, avant de claquer la porte derrière elle et de suivre Breguet dans la cage d'escalier.

"Je te laisse la sortie de devant ? Je vais passer par l'arrière."

Son coéquipier acquiesça - ils avaient l'habitude d'éviter d'entrer et de sortir de façon groupée pour ne pas attirer l'attention - et s'éloigna d'un pas déterminé vers la maison des Bradley, sans un regard supplémentaire. Panaya attendit dans le hall une quinzaine de minutes, puis poussa la lourde porte métallique et se dirigea vers la maison des Hugues.

La mission tombait à point pour elle, puisque avec l'opération, la totalité des effectifs à part elle était affecté à une tâche. Personne ne risquait donc de la surprendre. Le moment parfait pour rendre visite aux Hugues. Panaya gravit les marches du perron d'un pas énergique et toqua à la porte. Des bruits de pas étouffés lui parvinrent de l'autre côté du battant et une petite pause lui indiqua que Mme Hugues hésitait à lui ouvrir. Mais finalement, la serrure se déverrouilla avec un déclic.

"Bonjour ?

- Bonjour Mme Hugues, excusez-moi de vous déranger. Je suis le sous-lieutenant Panaya et je fais partie de l'équipe du Major Breda."

Techniquement, Panaya ne faisait plus partie de l'armée et ne pouvait donc plus utiliser son grade. Mais face à une veuve militaire, recourir à l'autorité n'était probablement pas une mauvaise idée. En l'occurrence, Grace Hugues sembla la replacer immédiatement puisque l'hésitation laissa place à un masque de froideur polie.

"Que puis-je faire pour vous ?

- Je voudrais vous parler un instant, ça ne sera pas très long.

- A quel sujet ?"

Grace avait beau être la veuve d'un officier et l'amie du généralissime, elle se semblait se méfier malgré tout, à la grande surprise de Panaya

"Je travaille sur...

- Je sais très bien sur quoi vous travaillez, coupa la mère de famille. Pourquoi venez-vous me voir ?

- Est-ce que je pourrais entrer cinq minutes ?"

Mme Hugues sembla hésiter.

"Je m'inquiète pour votre amie, Mme Bradley, insista Panaya d'une voix douce. Vous êtes bien amies, n'est-ce pas ?

- Nous le sommes."

Après ce qui sembla être une éternité, Grace lui ouvrir la porte et lui fit signe d'entrer : "Je n'ai pas beaucoup de temps à vous consacrer."

L'intérieur de la maison ressemblait à celui de n'importe quel pavillon de famille aisée : des murs peints dans une teinte pêche chaleureuse, l'odeur du dîner en pleine préparation et une multitude de petites chaussures et d'écharpes qui trahissaient la présence d'une petite fille dans la maison. Celle-ci commença à pointer le bout de son nez du haut de l'escalier, attirée par le bruit, mais Grace lui ordonna d'une voix sévère de retourner dans sa chambre et ne s'arrêta pas pour vérifier que sa fille lui avait obéi.

"Par ici."

Panaya la suivit jusque dans le séjour où Grace ne l'invita pas à s'asseoir : "Que se passe-t-il ? Que voulez-vous ?

- Nous savons que vous avez cessé de rendre visite aux Bradley, il y a presque deux mois. Pourquoi ?

- En quoi cela intéresse-t-il l'armée ?

- Tout changement concernant les Bradley nous intéresse, répliqua Panaya, d'un ton calme."

Mme Hugues lui jeta un regard étrange : "Nous n'avons simplement plus le temps de leur rendre visite.

- En deux mois ? Alors que vous vous rendiez régulièrement chez elle ? demanda Panaya en haussant un sourcil.

- La rentrée approche et j'ai voulu m'assurer qu'Elysia fasse sa rentrée avec de bonnes bases en lecture et calcul, se justifia la veuve. Nous avons été très occupées."

L'argument était plausible, quand on tenait compte du temps que Mme Bradley prenait à enseigner ses lettres au petit Selim, mais quelque chose dans son regard lui indiquait que Grace ne lui disait pas la vérité.

"Vous êtes sa seule amie, fit remarquer la soldate. La seule qu'elle pourra jamais avoir puisque personne ne doit savoir pour Selim. Vous n'arrêteriez pas de la voir pour si peu.

- Avez-vous des enfants, lieutenant ? rétorqua Grace. J'imagine que non car autrement vous sauriez à quel point élever une enfant seule demande du temps. Et malheureusement notre vie personnelle, nos amitiés sont souvent reléguées au second plan. Mary sait pourquoi j'ai dû arrêter de venir et comprend parfaitement mes raisons.

- Je n'ai pas d'enfants, vous avez raison, admit Panaya. Mais je sais aussi que vous avez rendu visite deux fois par semaine, parfois davantage, pendant deux ans à votre amie, même lorsque toutes les familles du quartier refusaient ne serait-ce que que de lui adresser la parole. Vous ne me ferez pas croire que quelques leçons de lecture vous ont empêchée de rendre visite aux Bradley."

Grace resta silencieuse, le regard calme mais décidé à ne pas lui en révéler davantage. Tout son langage corporel indiquait qu'elle désapprouvait - ses bras croisés, sa raideur - mais bien sûr qu'elle désapprouvait. Les mesures de Mustang forçaient les Bradley à vivre dans une isolation la plus complète et à part les Hugues, ils ne pouvaient jouir d'aucune compagnie. Mais c'était également à cause de cette loyauté et de cette solidarité entre veuves et mères célibataires que Panaya refusait de la croire.

"Je me fais du souci pour votre amie, insista-t-elle d'une voix douce. Je veux simplement...

- Si vous vous faisiez du souci pour elle, vous refuseriez de participer à cette surveillance inhumaine, coupa calmement Grace. Pas sans rien dire. Vos supérieurs ne peuvent pas vous forcer à prendre ce poste, si ?

- Je fais mon devoir pour service mon pays, du mieux que je peux, répondit Panaya. Et je m'en irai, dès que je serai certaine que Mary Bradley ne court aucun risque et que je m'inquiète pour absolument aucune raison. Pouvez-vous me le confirmer, Grace ?"

L'hésitation traversa un instant les yeux de la mère et Panaya sut qu'elle avait visé juste.

"Grace, il ne se passe rien d'inquiétant ?"

La veuve Hughes ferma un instant les yeux avant de finalement murmurer : "Qu'allez-vous leur faire ?

- A Mary ? rien du tout. Je ne suis même pas ici sur un ordre officiel.

- Et Selim ?"

Panaya prit le temps de choisir ses mots : "S'il ne fait rien de répréhensible, rien du tout.

- Et dans le cas contraire ?"

La soldate fronça les sourcils : "Que voulez-vous dire ? Est-ce que...

- Que comptez-vous faire à Selim ?

- Grace, êtes-vous en train de me dire que Selim représente un danger ?

- Cela pourrait n'être rien du tout.

- Auquel cas nous ne lui feront rien", affirma Panaya malgré la petite voix qui lui chuchotait qu'elle n'était pas en mesure de faire des promesses. "Grace, que s'est-il passé ?"

Mme Hugues ferma les yeux un instant, hésitant une dernière fois : "Selim se comporte de façon étrange.

- De quelle façon ?

- Il ne se comporte pas comme un enfant normal."

La soldate se retint de lui dire qu'elle n'avait aucune idée de la façon dont un enfant normal se comportait mais se força à patienter.

"Au début, tout allait bien, ce n'était qu'un petit garçon comme les autres et puis il a changé.

- Comment ?

- Il faisait peur à ma fille, expliqua Grace d'un ton anxieux. Ils se sont toujours bien entendus mais récemment, Elysia s'est mise à dire qu'elle ne voulait plus jouer avec Selim, qu'il lui faisait peur.

- Est-ce qu'elle vous a expliqué pourquoi ?

- Cela va vous sembler fou, souffla Grace.

- Mais je vous croirai. Quoi que vous me dites."

La mère de famille la jaugea un instant du regard : "Elysia dit que Selim l'oblige parfois à faire des choses.

- Quelles sortes de choses ?

- Rien d'important, des bêtises d'enfants, répondit Mme Hughes en secouant la tête. Mais ce n'est pas le plus important : le plus important c'est qu'elle me dit qu'elle ne peut pas refuser. Même lorsqu'elle n'est pas d'accord avec lui, elle est obligée de s'exécuter.

- Je ne comprends pas. Pourquoi est-ce qu'elle ne peut pas refuser ?

- Il lui dit quelque chose et elle est obligée de lui obéir, répéta Grace. Ne me demandez pas comment c'est possible. Elle me dit qu'elle obéit sans réellement être là. Comme si son esprit s'envolait très loin.

- Comme si son esprit s'envolait ?"

Panaya sentit son corps vaciller. Le regard de Colt, si vide et si éteint.

"Je vous avais dit que cela vous semblerait fou, murmura Grace.

- Elle est obligée de lui obéir, répéta la soldate d'une voix qui lui sembla lointaine."

Soudainement les pièces du puzzle se mettaient en place : Smith, retrouvé dans un état second dans le jardin des Bradley.

"Est-ce qu'elle se souvient de ses actions après coup ? demanda Panaya.

- Pardon ?" répondit Grace avec un regard surpris.

Breguet qui manquait à l'appel.

"Est-ce qu'elle se souvient d'avoir obéi ?

- Non, elle m'a affirmé s'être réveillée avec la main dans l'assiette de... Mais comment pouvez-vous savoir cela, sous-lieutenant ?"

Colt qui lui mentait effrontément.

Panaya sentit ses mains trembler et elle les glissa dans ses poches pour les dissimuler. Elle ne pouvait rien lui dire. Pas maintenant et surtout pas sans savoir quoi faire.

"Ce que vous m'avez dit est crucial et va beaucoup nous aider.

- Attendez, qu'allez-vous faire ? s'inquiéta Mme Hugues.

- Je ne peux pas vous le dire.

- Mais Mary...

- Mon but est également de protéger Mme Bradley, promit Panaya. Il ne lui arrivera rien, pas si on peut la protéger." La protéger de Selim Bradley. De son propre fils.

Elle n'avait fait aucune promesse concernant l'enfant mais Grace ne posa pas la question.

Panaya inspira lentement par le ventre pour calmer le tremblement de ses mains. Ce n'était pas de la peur, mais l'excitation à l'idée d'avoir compris : Mary Bradley ne manigançait rien du tout. Son fils le faisait. Elle jeta un coup d'œil à sa montre : cinq heures et des poussières. Cinq heures pour décider ce qu'elle allait faire, une fois face à Selim Bradley.


Lorsqu'il aperçut la silhouette dans le miroir, Remington poussa un soupir.

Entre Mustang qui le faisait convoquer par un sous-fifre lors de sa pause déjeuner et maintenant le sergent Jeffrey qui l'attendait dans les toilettes des hommes, il commençait à avoir le sentiment d'être suivi en permanence.

"Que voulez-vous ? lui demanda-t-il sèchement."

Le sergent prit le temps de vérifier que chaque cabinet était vide avant de venir se laver les mains à côté de lui.

"Ce qu'on vous a promis : une entrevue avec la personne à la tête de notre organisation.

- Je vous écoute ?

- Avant ça, j'aimerais m'assurer que vous avez bien compris l'enjeu derrière tout cela, prévint Jeffrey. Vous pouvez me dénoncer moi à Mustang, cela n'aura aucune conséquence sur notre réseau. Mais ne pensez pas un seul instant que vous allez pouvoir jouer les agents doubles et pouvoir aller tout raconter à Mustang : nous avons d'autres agents dont vous ignorez l'existence même et qui vous surveillent. Jour et nuit. Au moindre doute, nous nous débarrasserons de vous comme nous nous sommes débarrassés de Ducretet ou Brody."

Remington lui lança un regard dédaigneux : "Je ne sais pas dans quel monde vous pensez pour m'intimider, sergent Jeffrey. Organisation parallèle ou pas, je reste votre officier supérieur. Alors à votre place, je ferais attention à la façon dont vous m'adressez la parole.

- Je ne fais que relayer le message de mon supérieur, rétorqua Jeffrey.

- Supérieur qui a demandé à ce que je dissimule à Mustang ce que nous avons retrouvé sur le corps d'Estes. Et Mustang ne sait toujours pas, si ? Ou est-ce que vos agents qui me surveillent jour et nuit auraient oublié de le relever."

Le sergent Jeffrey termina de sécher ses mains sans lui adresser un seul regard : "Devant la brasserie des Philosophes dans trente minutes.

- J'ai un travail, fit remarquer Remington avec agacement.

- Devant la brasserie des Philosophes dans trente minutes, répéta Jeffrey."

Remington soupira. Il fit un crochet à son bureau où il demanda d'une voix excessivement agacée à son assistante, Alicia, de déprogrammer le prochain rendez-vous. Bien sûr, ce blanc bec n'avait pas non plus précisé combien de temps durerait la rencontre ni même où elle aurait lieu. Alicia s'exécuta sans poser de question - elle commençait à comprendre son fonctionnement - et Remington déposa ses affaires dans son bureau avant de sortir du Quartier Général. La brasserie des Philosophes était un restaurant situé à proximité du bâtiment principal, coincé entre le service juridique et les archives. Son emplacement en faisait le lieu de prédilection des centaines d'officiers qui cherchaient à fuir la nourriture affreuse du mess et personne ne s'étonna lorsque Remington y rejoignit le sergent Jeffrey.

"Suivez-moi."

Sans autre forme de procès, le jeune officier tourna les talons et s'éloigna, sans un regard pour s'assurer que Remington était bien derrière lui. Le colonel leva à nouveau les yeux au ciel devant ce manque de respect flagrant. S'il devenait un membre à part entière de cette faction, il allait se faire un plaisir de faire rentrer dans le crâne de cet imbécile que le respect de la hiérarchie ne s'évaporait pas comme par magie. Leur chemin les éloigna peu à peu de l'agitation du quartier militaire pour rentrer dans des rues plus calmes mais tout aussi animées par les scènes de déjeuner. Jeffrey s'arrêta devant un restaurant traditionnel.

"Est-ce que c'est une plaisanterie ?" demanda sèchement Remington.

Le sergent lui adressa à peine un regard et se tourna vers la serveuse qui s'avançait pour les accueillir : "Nous avons une réservation pour trois.

- A quel nom ?

- Jeffrey.

- A l'étage, messieurs, leur indiqua-t-elle. Un de vos invités est déjà arrivé."

L'établissement était quelconque. Un de ceux qu'on trouvait par dizaine dans le centre-ville de Centrale. Propret, décoré dans le style traditionnel d'Amestris avec ses murs en lambris sombre et son parquet immaculé, mais sans aucune distinction particulière. Ce n'était manifestement pas la première fois que le sergent Jeffrey venait puisqu'il traversa la salle sans hésitation en direction des escaliers et les fit monter à l'étage supérieur. Remington le suivit, prêt à partir à la moindre déconvenue mais lorsqu'il aperçut le dernier participant de ce déjeuner, il dut avouer que la discussion allait sans doute en valoir le détour.

"Général Hakuro, salua-t-il avec amusement."

Déjà assis, celui-ci parvint malgré tout à le toiser depuis sa chaise. L'homme n'avait rien perdu de sa fierté. Il avait fait partie de ceux que Mustang s'était fait un plaisir de traîner dans un procès public mais malheureusement, le jury n'avait pas estimé les preuves suffisantes pour condamner Hakuro. Il avait donc repris place au sein des troupes mais il avait été mis au placard avec une affectation des plus inintéressantes. Son nom n'était aujourd'hui plus qu'un souvenir du passé et personne ne prêtait attention à ce vieux général qui végétait aux archives. Et malgré cela, le vieil homme gardait la tête haute.

"Colonel Remington, asseyez-vous."

Le reste de la salle supérieure était vide, probablement réservé pour leur garantir un minimum d'intimité. Les fenêtres étaient malgré tout ouvertes et le léger brouhaha des rues leur parvenait.

"Je suis assez surpris de vous voir ici, commenta Remington, en tirant une chaise.

- La remarque est plus vraie pour vous que pour moi, rétorqua Hakuro. Du vin ?

- ça ira, merci."

Pendant que la serveuse remplissait leurs verres, Hakuro l'étudiait attentivement et cet examen scrupuleux lui donna la chair de poule malgré lui.

"Vous m'avez sollicité, commenta Remington d'une voix faussement calme. Plusieurs fois.

- Et vous avez accepté de nous rencontrer. Quelle surprise. Nous ne pensions pas vous voir changer d'avis aussi rapidement entre ces deux prises de contacts.

- Votre premier homme n'était pas des plus clairs, éluda Remington. Une histoire de tunnel géant sous nos pieds ? Son manque de clarté lui a donné l'air d'un lunatique.

- Et le sergent Jeffrey a réussi à vous convaincre ?

- Il ne m'a pas convaincu pour le moment.

- Suffisamment pour que vous trahissiez Mustang.

- Rien ne s'est produit pour le moment, rétorqua Remington."

Hakuro haussa un sourcil moqueur : "Vous pinaillez, colonel. Le simple fait de venir à notre rencontre sera interprété comme un signe de trahison. Après tout, Mustang vous a donné votre chance dans ce gouvernement. Et pas à un poste sans intérêt. Responsable des affaires internes et de la sécurité intérieure. Et vous voilà à venir me voir. Quel manque de gratitude flagrant.

- Mais qui le lui dira ? Vous ?", rétorqua Remington.

Hakuro lui lança un regard dédaigneux. L'homme n'hésiterait sans doute pas si cela lui permettait d'avancer et l'effet sur sa relation avec Mustang serait sans doute catastrophique, mais pour une raison qu'il ignorait, Remington était incapable de tourner les talons.

"Et nous savons tous qu'après votre départ et la mort de Basque Gran, il n'avait pas réellement le choix, poursuivit-il froidement. Il était obligé de me donner ce poste, s'il voulait conserver la loyauté de ses troupes.

- Certes mais un an et demie plus tard, vous êtes toujours là, alors qu'il aurait pu vous remplacer, insista Hakuro. Peu importe que ce que vous en pensez, Mustang vous a choisi, vous : le jeune colonel Remington, ambitieux, fervent d'une armée forte et soudée, d'abord loyal vers le corps militaire. Et pourtant vous voilà aujourd'hui devant moi."

Le général le fixait d'un regard perçant qui n'était pas sans lui rappeler celui d'un serpent. Malin et sournois. Et beaucoup trop arrogant.

"Me voilà devant vous parce que vous êtes obligés de recourir à moi, rétorqua Remington. Je ne peux pas non plus dire que votre requête ne m'a pas surpris. Inhabituelle et peu subtile. Vous devez vraiment être désespéré pour vous en remettre à moi.

- La pègre a quelque peu précipité nos plans, il est vrai, mais nous avions déjà prévu d'obtenir votre coopération d'une façon ou d'une autre."

Par la contrainte.

Remington ne cilla pas face au sous-entendu. Hakuro était probablement à la tête d'un réseau de partisans conséquent pour se permettre de proférer des menaces pareilles, à moins qu'il ne s'agisse de bluff. Mais l'homme avait toujours aimé tisser ses toiles patiemment et étendre son réseau d'influence.

"Bien sûr, répondit Remington d'un ton sarcastique. Vous avez des éléments à jouer contre moi mais vous préférez demander plutôt qu'exiger ? Votre sens de la politesse, à n'en pas douter.

- Je ne serais pas si sûr de moi, si j'étais vous.

- On m'a toujours dit que j'avais beaucoup trop confiance en moi."

Les deux hommes se toisèrent un instant avant que Hakuro ne soupire : "Allons, colonel. Je pense que si vous êtes ici devant moi, c'est que notre proposition vous intéresse. Mais pour que nous puissions vous faire confiance, il va falloir nous expliquer un peu : pourquoi trahir Mustang ?"

Pourquoi ? C'était une bonne question car au fond, Remington lui-même n'en avait aucune idée. Du moins, pas vraiment. Mustang et lui avaient toujours eu des divergences d'opinion et ce même lorsqu'ils étaient étudiants à l'académie. Mustang était faible, complaisant avec la racaille et prêt à jeter aux orties tout ce pour quoi les générations précédentes s'étaient battues : une Amestris forte et unie. Travailler au sein de ce gouvernement n'avait pas été simple, même s'il au fil du temps, Remington avait commencé à comprendre comment le généralissime l'avait construit et ce en quoi il croyait - un doux rêve idéaliste, si on voulait son avis. De là à ouvertement le trahir ? Il y avait un pas que Remington se retrouvait à franchir, en ne sachant pas réellement comment. Il fit tournoyer son verre de vin, sans se presser malgré le regard inquisiteur de Hakuro. Celui-ci ne se contenterait pas d'une demi-vérité ou d'un mensonge de complaisance. Remington allait devoir lui livrer une explication plausible sans quoi il ferait sans doute une mauvaise rencontre tard le soir.

"Disons que je préfère assurer mes arrières, finit-il par répondre. Je ne crois pas que Mustang puisse redresser ce pays. C'est un idéaliste et comme tous les idéalistes, il est faible. Chaque jour amène ce pays plus proche du chaos que nous ne l'avons jamais été et malgré tout, Mustang refuse de prendre les mesures nécessaires pour réprimer ces révoltes futiles et éradiquer le FLO. Je ferai ce que je pourrais pour servir ce gouvernement mais en cas... de remplacement, je tiens juste à montrer là où ma loyauté réside réellement. Mais je ne serai pas votre pion. Je vais faire partie de la prise de décision et je serai assis à la table des négociations. Est-ce que je suis bien clair ?"

Hakuro lui sourit de manière inquiétante, comme s'il hésitait entre rire et lui arracher la tête. Mais rapidement il capitula : "Hé bien, Remington, notre collaboration pourrait s'avérer fort fructueuse."


"ça ne fonctionnera jamais.

- Tu es beaucoup trop pessimiste, Arthur", fit remarquer Breda d'une voix calme.

Il était adossé contre un mur de la cuisine, soigneusement hors de portée de la fenêtre. Derrière la porte d'entrée, Ross faisait de son mieux pour ne pas se laisser distraire par le râlement continu de leur cible.

"Réaliste, corrigea l'indic en fourrant quelques affaires dans un sac noir.

- Ton manque de confiance en nous nous attriste.

- ça ne fait jamais deux fois qu'on leur tend le même piège. A les sous-estimer comme ça, on va tous finir avec une lame en travers de la gorge. Comme ce type du gouvernement qui s'est fait égorger par la mafia.

- Tu as eu des retours concernant cette affaire ?"

Le civil se retourna vers lui, interloqué : "Comment ? je suis resté enfermé avec vous ces derniers jours. Je l'ai juste lu dans le journal que l'un de tes hommes a eu la brillante idée de ramener.

- Pardon, pardon, j'ai tendance à l'oublier, s'excusa Breda.

- Pas moi. Mais il n'y a pas grand-chose à en tirer, si tu veux mon avis : l'homme a cru pouvoir traiter avec la pègre, peut-être monnayer un ou deux secrets d'état, mais on ne plaisante pas avec Amanda."

Arthur s'arrêta, le sac fin prêt dans les mains : "Et maintenant, je fais quoi ?

- Broche, Colt, quelque chose à signaler ? demanda Breda dans la radio.

- Négatif, répondirent deux voix."

Son informateur lui lança un regard lourd de sens. Je te l'avais bien dit.

Bien sûr qu'il avait raison mais en même temps, il s'agissait là du scénario de la dernière chance pour ses poursuivants. Si Arthur avait voulu fuir, ils n'auraient pu rien faire contre. Ces hommes avaient sûrement infiltré l'armée, ils surveillaient peut-être même la gare, mais ils n'auraient pas pu mettre en place un barrage routier et aucun avis de recherche n'avait été publié avec la photo d'Arthur. Hawkeye gardait un œil dessus pour eux. La seule façon que les poursuivants auraient eu de retrouver Arthur aurait été qu'il commette l'erreur de revenir chez lui récupérer des affaires, au lieu de quitter immédiatement la ville. Et pourtant, la faction ne venait toujours pas.

"On continue, répondit Breda. Après tes affaires, il te faut une voiture. Tu ne te serais pas enfui en train.

- Attendez, intervint Ross, vous voulez changer le plan ?

- Le faire évoluer. On ne va pas rester là à attendre qu'ils viennent.

- ça sentirait le piège à plein nez, pour le coup, acquiesça Arthur.

- Bouger nous ferait perdre l'avantage tactique et la couverture de Colt, pointa Ross

- Mais on ne peut pas rester là"

Ross jura entre ses dents.

"Arthur, où te rendrais-tu si tu devais te procurer une voiture ?

- Un petit garage au nord, répondit le civil en haussant les épaules. Je connais un ou deux types qui m'en vendrait une pour pas cher, voire gratuitement si je dis que je viens de la part de Cassandre.

- Où est-ce que ça se situe ?

- Près de la basilique.

- Celle au Nord-Est ?"

Arthur acquiesça d'un signe de tête.

"Près comment ? demanda Ross en fronçant les sourcils.

- Près comme dans l'un des hangars en face."

Breda commençait à voir le trajet dans sa tête : "Colt pourrait nous couvrir le temps qu'on sorte d'ici puis nous devancer et prendre position dans la basilique ?

- De toute manière, je n'y irais jamais directement, je ferais quelques crochets sur la route, pour semer les éventuels poursuivants.

- ça lui laisserait tout le temps de se positionner et personne ne trouverait notre comportement suspicieux.

- A supposer qu'ils sont à notre poursuite, pointa Arthur.

- Tu ferais mieux d'espérer qu'ils soient à notre poursuite, rétorqua Breda. Sinon t'es bon pour soit vivre avec nous, soit te débrouiller tout seul."

L'indic secoua la tête : "Comme si j'avais réellement le choix.

- Alors on fait comme ça", ordonna Breda.

Il dégaina la radio, prêt à changer les plans mais la voix de Broche l'arrêta en plein mouvement : "Un suspect par l'arrière. Une arme au poing. Il ne cherche pas vraiment à être discret."

Le cœur de Breda accéléra : ils étaient en retard, mais ils étaient là.

"Un seul ?

- Pour le moment, acquiesça Broche. Je reste à mon poste."

A deux, voire trois en comptant Arthur, ils pouvaient sans problème se charger de leur visiteur. Ross se repositionna derrière la porte avec un air soulagé, tandis qu'Arthur paraissait ne plus pouvoir tenir en place. Breda l'attrapa vers l'épaule pour le cacher derrière le comptoir de la cuisine : dans le cas où Ross et lui ne parviendraient pas à neutraliser le suspect, l'indic devrait compter sur l'effet de surprise pour s'enfuir.

"Colt ? appela le soldat.

- Je ne vois personne.

- Il n'a pas pu venir seul, fit remarquer Ross.

- Les renforts tardent à arriver alors il a décidé d'intervenir pour empêcher Arthur de décoller encore une fois ?

- Alors on a pas beaucoup de temps, conclut Maria en dégainant."

Breda jeta un coup d'œil à sa montre : encore quinze secondes. La minuscule salle de bain se trouvait au fond de l'appartement et le soldat dut traverser la chambre à coucher pour l'atteindre. Il ouvrit le jet de la douche et tira le rideau avant de revenir se coller contre le mur de la chambre. Dix secondes. Il tira la porte, sans totalement la refermer. De sa place, il pouvait entrevoir le séjour et, avec un peu de chance, verrait leur suspect approcher. Cinq secondes. Il n'avait qu'à espérer que leur plan se déroulerait comme prévu.

Début du spectacle.

Les premières secondes s'écoulèrent sans le moindre son et mirent les nerfs de Breda à rude épreuve. Il n'avait pas de contact visuel avec Ross et ne pouvait pas savoir si elle entendait quoi que ce soit. Se pouvait-il que Broche se soit trompé ? Mais finalement, il entendit le grattement presque inaudible de la porte d'entrée : les cliquetis d'un verrou qu'on crochète. La porte céda avec un grincement discret. Le visiteur la poussa avec précaution et ce seul détail permit à Maria Ross de rester cachée derrière. Il fit un pas précautionneux dans l'appartement, puis deux - les lames de parquets protestèrent à peine sous les bottes du nouveau venu - mais le bruit de la douche suggérait de manière trop évidente la localisation de sa cible. Breda s'aplatit encore davantage contre le mur, retenant sa respiration. Après ce qui lui sembla être une éternité, une main pâle poussa la porte de la chambre qui s'ouvrit dans un mouvement fluide et le soldat aperçut le bout noir d'un canon sur le seuil. Maintenant.

D'un geste souple, Breda abattit la crosse de sa propre arme sur le poignet de l'inconnu qui laissa tomber son revolver. La douleur et la surprise se peignirent une fraction de seconde sur son visage avant que leur visiteur ne tente à son tour de désarmer Breda. Celui-ci esquiva facilement et se lança dans quelques passes avec son adversaire, avant que Ross n'abatte proprement son arme sur le crâne du suspect. Celui-ci s'effondra proprement à ses pieds.

"On ne doit plus avoir beaucoup de temps.

- Arthur, tu peux sortir", lança Breda en se penchant pour récupérer l'arme abandonnée. Il la fourra dans sa poche tandis que Ross attachait les mains de l'individu avec des scellés en plastique.

"Deux individus qui arrivent par devant, boss, grésilla la voix de Colt."

Breda jura entre ses dents et souleva leur suspect par un bras - le bougre pesait son poids.

"Arthur, c'est quand tu veux pour nous aider."


Mustang n'était toujours pas convaincu et quelque part, Audra le comprenait : pendant qu'il se promenait à droite à gauche, les sujets continuaient sans lui et à un moment, le généralissime devait rattraper son retard et éventuellement prendre des décisions. Néanmoins, le traité de libre-échange avec Xing pouvait changer considérablement les choses, au moins pour l'Est. Et étant donné le discours général, le gouvernement avait réellement besoin de cette distraction. Si Vernet et elle arrivaient, avec l'aide d'Hawkeye, à lui proposer un calendrier alternatif, peut-être qu'il accepterait ? La jeune femme était tellement perdue dans ses pensées qu'elle manqua de reconnaître Remington au détour d'un couloir. L'homme semblait être absorbé dans une conversation houleuse avec un jeune officier - un énième subalterne qu'il prenait plaisir à terroriser ? - mais Remington y mit rapidement fin lorsqu'il l'aperçut à son tour.

"Mademoiselle Evans, la salua-t-il courtoisement.

- Colonel Remington.

- Avez-vous trouvé de quoi faire taire ces journalistes ?"

Droit au but, sans même lui demander comment elle allait. Audra haussa un sourcil sarcastique auquel le colonel ne réagit pas et à son grand désespoir, il lui emboîta le pas alors qu'elle se dirigeait vers son bureau.

"J'y travaille avec Vernet. Le traité économique devrait détourner leur attention."

Remington hocha la tête et, à son grand désarroi, se mit à lui donner son avis, peu positif, sur cette nouvelle.

Audra résista à l'envie de le chasser : après tout, le colonel se comportait envie de façon civile envers elle, elle n'allait pas se le mettre à dos maintenant. L'écoutant d'une oreille distraite, elle se tourna vers sa pile de courrier qu'elle n'avait pas eu le temps de trier. Entre deux circulaires internes de l'armée, la journaliste découvrit une enveloppe non affranchie qui la fit froncer des sourcils. Elle posa son classeur sur la table et déchiffra l'enveloppe d'un geste sec.

Remington s'interrompit en voyant son expression surprise : "Qu'avez-vous reçu ?

- Qui... D'où vient cette lettre ? murmura Audra plus pour elle-même que pour le colonel."

Celui-ci lui attrapa le poignet : "Que dit cette lettre ?

- Lisez-vous, même, articula Evans, la gorge sèche."

Elle lui tendit la feuille : "Nous exigeons votre départ immédiat du gouvernement. Vous avez vingt-quatre heures, après quoi nous mettrons en place des sanctions."


D'ordinaire, Panaya aurait eu le temps de faire énormément de choses en cinq heures. Une sieste pour commencer - en prévision des douze prochaines heures de garde - un repas - parce que Dieu seul savait la prochaine fois qu'elle reverrait une assiette - et une douche - pour la même raison. Cinq heures représentaient une plage de temps assez confortable, d'ordinaire. Mais pas cette fois. Cette fois, le temps avait semblé filer à une vitesse alarmante, la laissant à peine faire un saut au café, prendre sa commande habituelle et laisser une note sur le panneau d'annonces.

"Le fils plie les autres à sa volonté"

Le message était flou et elle n'avait plus qu'à espérer que les frères Elric comprendraient qu'il leur était destiné. Après ça, la jeune femme n'avait pu que regarder, impuissante, ses aiguilles tourner à une vitesse affolante, sans avoir la moindre idée de ce qu'elle ferait une fois face à Selim Bradley.

Panaya arrivait à peine à croire à ce que Mme Hugues lui avait confié. Qui aurait pu ? Selim Bradley parvenait à forcer les membres de son entourage à lui obéir. Cela ressemblait exactement à ce qu'une petite fille aurait pu inventer pour ne pas être punie après une ou deux bêtises et si la jeune femme n'y avait pas reconnu des échos de ce que Colt lui avait rapporté, elle ne l'aurait jamais crue.

"Est-ce qu'elle se souvient d'avoir obéi ?

- Non, elle m'a affirmé s'être réveillée avec la main dans l'assiette de... Mais comme pouvez-vous savoir cela, lieutenant ?"

Smith retrouvé errant sans but dans le jardin des Bradley, à peine conscient et puis incapable de se souvenir de ce qui s'était passé.

"Il lui dit quelque chose et elle est obligée de lui obéir"

Comment s'y prenait-il ? par simple persuasion ? hypnose ? ou quelque chose d'autre encore ? Panaya avait lu les rapports qui concernaient les homonculus. Elle avait lu tout ce qu'ils étaient capables de faire et qu'elle n'arrivait même pas à imaginer : changer d'apparence à volonté, se recouvrir d'une armure en carbone absolument indestructible, manipuler les ombres. A côté de tout cela, faire plier les autres à sa volonté ne semblait pas si fou. Mais restait à savoir comment elle pouvait lui résister. Cette question l'avait poursuivie depuis le domicile des Hugues jusque chez elle, sans qu'elle ait le moindre début de réponse. Elle n'avait aucune idée de la façon dont il s'y prenait. Et encore moins comment lui résister. Au terme de ces cinq heures, elle était de nouveau face à la porte des Bradley, avec l'impression de se jeter dans la gueule du loup.

Smith avait perdu la mémoire à plusieurs occasions. Breguet avait quitté son poste sans jamais le mentionner à qui que ce soit. Colt avait ignoré les frères Elric qui se trouvaient pourtant juste son son nez et Breda l'avait vraisemblablement couverte. Toute son équipe avait sans doute été compromise. C'était du moins son hypothèse, jusqu'à ce que Panaya puisse prouver le contraire. Toute son équipe était tombée sous l'emprise de ce petit garçon et elle était censée résister. Elle n'avait pas la moindre chance.

Mais son équipe n'avait pas la moindre idée de ce dans quoi ils mettaient les pieds, lui chuchota une voix combative à l'oreille. Elle, si.

Panaya inspira un grand coup et se força à expirer lentement pour se concentrer. Rien ne servait de paniquer maintenant. Elle n'était même pas sûre que le petit s'en prenne à elle ce soir et elle devait se concentrer si elle voulait ne serait-ce qu'avoir une chance de pouvoir fuir. La porte de la cuisine s'ouvrit avec un petit déclic et une odeur d'ail grillé l'accueillit. Mary Bradley était penchée sur son plan de travail et ne lui accorda pas le moindre regard, comme à son habitude. Passé les premières semaines de surveillance, la mère de famille s'était faite à l'idée et avait arrêté de sursauter dès que cette porte, qui ne restait jamais verrouillée, s'ouvrait dans son dos. Panaya referma derrière elle et commença à évaluer par réflexe la situation : dans la pièce, aucun signe du petit. A l'exception de l'huile qui grésillait dans la poêle, la maison était calme. Breguet devait sûrement se trouver près de Selim.

Elle traversa discrètement la cuisine et retrouva son coéquipier dans le couloir, surveillant le fils dans le séjour. Selim semblait absorbé par un livre d'images et se chuchotait des bouts de phrase à lui-même. Rien qu'elle ne puisse réellement saisir de là où elle se trouvait mais la situation n'avait rien d'exceptionnel : l'enfant cherchait à se distraire seul. Breguet lui adressa un petit sourire quand il l'aperçut et signifia d'un geste de la main que rien de notable ne s'était produit. Mais combien de fois lui avait-il ainsi menti sans même le savoir ? se demanda Panaya malgré elle. Elle se força néanmoins à lui répondre par un signe de tête et attrapa la radio qu'il lui tendit avant de s'éclipser à son tour.

La mère était dans la cuisine et le fils dans le séjour. Une situation en tous points normale mais cette fois, sous son calme apparent, Panaya était terrifiée. La jeune femme avait combattu plus grand, plus lourd, et plus fort qu'elle-même, mais elle avait toujours su comment se battre. Cette fois son ennemi faisait un mètre dix et elle n'avait pas la moindre idée de la façon dont elle allait s'y prendre, sans compter qu'elle ne disposait pas de renforts. Elle était seule cette fois.

La soirée se déroula avec une normalité qui lui donna l'impression de rêver ou d'avoir totalement perdu la tête. Les Bradley dînèrent de bonne heure. Après le repas vinrent quelques jeux de société, puis l'histoire du soir. A neuf heures, le petit était couché et Mme Bradley lisait quelque livre trouvé dans l'immense bibliothèque de son défunt mari. Rien d'autre que la routine solitaire de cette famille. La même soirée qui se déroulait encore et encore depuis que les Hugues ne venaient plus leur rendre visite et briser la monotonie du quotidien. A dix heures, la veuve referma sa livre et éteignit sa lampe pour monter se coucher. Panaya la suivit à l'étage, pour prendre son poste d'observation sur le pallier, comme à son habitude. Malgré le calme plat, la soldate n'arrivait pas à se défaire de la tension qui crispait ses membres.

"Le fils plie les autres à sa volonté"

Avait-elle était suffisamment claire dans son message pour les frères Elric ? Ecrire davantage aurait pu être dangereux mais Panaya craignait à présent que les deux alchimistes ne passent à côté de cette annonce qu'elle avait laissé au cas où.

Ses yeux s'étaient habitués à l'obscurité qui s'était progressivement installée et l'absence de lumière ne la gênait en rien - pas après son aventure dans le tunnel de Lior. Néanmoins, ce fut d'abord le léger craquement du parquet qu'elle distingua en premier. Le parquet dont elle avait appris les rythmes et les mélodies depuis plus d'un an. Quelqu'un s'était déplacé et ce son n'avait rien de naturel. Une pause, une attente sans doute pour vérifier qu'elle ne bougeait pas. Panaya se força à rester parfaitement immobile, les yeux fixés sur la porte de la chambre du fils, qu'elle vit pivoter lentement, sans le moindre son. Encore une pause.

La voyait-il de là où il se tenait ? Probablement pas. Les ombres devaient la dissimuler tout autant qu'elles le cachaient lui et Panaya lutta contre l'envie de se plaquer contre le mur. Un nouveau craquement, et puis un autre, imperceptibles pour ceux qui ne guettaient pas et top légers pour pénétrer le sommeil exténué de Mme Bradley. Panaya vit l'homonculus lentement apparaître dans le rayon de lune qui éclairait le pallier. La lumière nocturne creusait des cernes immenses sous ses yeux et lui donnait un teint maladif.

Machinalement, elle passa son pouce sur la première phalange de son annulaire, prête à faire craquer ses doigts par réflexe mais s'arrêta lorsqu'elle croisa son regard : malgré l'obscurité du couloir, Selim la fixait d'un air narquois et bizarrement satisfait. Un sourire sinistre et malsain étira ses lèvres et une alarme se déclencha dans la tête de Panaya. Il n'y avait rien d'humain dans ce sourire, rien d'enfantin dans ce visage. Fini l'insouciance et l'innocence. L'homonculus dévoilait cette fois son vrai visage.

Tout son corps lui criait, hurlait de partir. Panaya s'était retrouvée dans suffisamment de situations dangereuses pour savoir quand fuir et tout son instinct et son expérience lui disaient qu'il était temps de fuir. Elle lutta malgré tout pour rester immobile encore un peu : elle devait comprendre la façon dont il s'y prenait. Mais à la seconde où il ouvrit la bouche, elle comprit qu'il était trop tard. Ce n'était plus la voix du petit Selim, mais celle plus grave, d'une entité beaucoup plus vieille, qui résonna durement contre les murs de la maison. Sa voix faisait plier les esprits à sa volonté.

Elle avait perdu.

Alors qu'elle sentait un soulagement détendre sa poitrine, une douleur terrible lui coupa soudainement la respiration. Son pouce. Son pouce qu'elle avait immobilisé au-dessus de son annulaire pour ne pas faire de bruit avait fini par se rabattre sèchement sur son doigt. Beaucoup plus fort qu'elle ne l'avait jamais.

La douleur la sortir de sa torpeur. Son annulaire formait à présent un angle étrange avec les autres doigts de sa main et un torrent de lave semblait le parcourir mais la soldate se força à ne pas regarder. Selim lui-même semblait surpris par la tournure des événements. Sans prendre le temps de réfléchir, Panaya lui décocha un coup de pied qui envoya son corps léger s'écraser sur le parquet de sa chambre. Il était temps de fuir.

A suivre...


Et ce chapitre conclut l'arc 2 "Brume" (d'après la nouvelle de Stephen King) de cette fanfiction ! Cela fait un an que j'ai repris de manière régulière l'écriture et je suis extrêmement fière d'avoir réussi à publier 14 chapitres (plus de 100 000 mots !). Du jamais vu pour moi, surtout que ça faisait quasiment 10 ans que je n'écrivais plus. L'histoire n'est peut-être pas parfaite, le style non plus (loin de là) mais je suis allée plus loin que je ne l'ai jamais fait alors je pense que j'ai le droit d'être fière de cette étape !

Cette fanfiction est malgré tout loin d'être terminée : l'arc 3 "Pars vite et reviens tard" (d'après le magnifique roman de Fred Vargas) est quasiment corrigé et l'arc 4 (qui n'a pas encore de nom) est en cours d'écriture. Les prochains chapitres seront plus courts et du coup, je l'espère, plus dynamiques. N'hésitez pas à me laisser une petite review si ce chapitre vous a plu ou pas. ça motive toujours !