Titre : La Pièce Vide
Fandom : Fullmetal Alchemist
Disclaimers :
- l'univers et les personnages ne m'appartiennent pas.
- L'idée initiale m'a été soufflée par Shirenai.
- Bon, là, vous avez saisi. "Je suis le Ténébreux, le Veuf, l'Inconsolé". Le titre est tiré du poème El Desdichado, de Nerval, car la première strophe m'a parue particulièrement adaptée à cet arc :)
Mon petit blabla avant de commencer : Hello à tous, bonne année lunaire ! En raison des célébrations de ce week-end, la publication a été décalée et j'espère que ce nouveau chapitre vous plaira. Un grand merci à Musing-and-Music pour sa review (accroche-toi bien pour ce chapitre :))
Précédemment dans La Pièce Vide : Tant bien que mal, toute l'équipe parvient à rejoindre la maison d'Amanda, dans l'espoir de trouver un refuge. Ils sont malgré tout confrontés au décès de Falman et doivent affronter la Faction. De son côté, Mary reprend de plus en plus pied dans la réalité et celle-ci lui semble d'autant plus douteuse. Remington tente de son mieux de retenir les ardeurs de l'armée et réchappe de justesse à une attaque de Selim. Il n'a plus d'autre choix que de se mettre à la recherche du Dr. Knox...
L'Inconsolé
Ils avaient croisé Reynes devant le bâtiment. Le sous-lieutenant avait décidé de se joindre à eux et Remington n'avait pas eu l'énergie de s'y opposer.
"Je suis le seul ici à connaître l'adresse de Knox, fit remarquer l'officier.
- Très bien, mais nous partons sur le champ.
- Je dois rester superviser les recherches, déclara Northrop. L'individu pourrait encore être présent et il faut prévenir les hommes.
- Vous avez surtout besoin de vous faire soigner, rétorqua Remington."
Lui-même avait été blessé, mais il s'agissait d'une égratignure, en comparaison des dégâts qu'avait subis Northrop. Comment le général pouvait-il encore tenir debout ?
"Et vous aussi, fit remarquer Evans."
La jeune femme ne tremblait plus mais semblait encore ébranlée. Pas que ce soit très surprenant étant donné les circonstances. Remington continuait de la surveiller du coin de l'œil. Il n'avait aucune envie de devoir gérer un malaise et se concentrer sur elle avait au moins l'avantage de le distraire de sa propre frayeur.
"Plus tard."
Une conversation avec Knox s'imposait.
"Je vais chercher quelqu'un pour me remplacer. Vous restez ici, indiqua Northrop.
- Nous n'allons pas aller à quatre chez Knox.
- Il est hors de question que je laisse le généralissime en poste se promener seul, rétorqua le général. Et surtout pas après une attaque.
- Si vous voulez", grogna Remington. Il y avait des batailles qu'il ne pouvait pas gagner et l'air inflexible du vieux général lui indiquait que celle-ci en faisait partie "Mais dépêchez-vous."
Fidèle à sa parole, le général Northrop lui envoya un membre de la sécurité et rapidement, ils se mirent en route. Remington fit de son mouchoir un bandage de fortune pour son avant-bras mais au moins, celui-ci avait arrêté de goutter sur le sol. Ses mains tremblaient toujours de cette peur dévorante qu'il sentait se répandre en lui comme de l'acide. Et toujours, ces images de l'attaque, mélangées à d'autres. D'autres images - souvenirs ? - celles d'un enfant qui lui parlait dans une ruelle sombre. "J'avais besoin de discuter avec toi, Remington. Parle-moi de ce détournement de train."
Il avait l'impression de devenir fou.
Personne ne fit le moindre commentaire sur le trajet. Le soldat de Northrop était trop obéissant derrière son volant, pour oser poser des questions, et Evans toujours aussi choquée. En revanche, Reynes les observait d'un air curieux qui mit les nerfs de Remington à rude épreuve mais déjà, la voiture s'arrêtait devant le domicile du docteur. Celui-ci haussa un sourcil en les découvrant devant sa porte.
"Monsieur ?"
D'un geste il les invita à entrer. La maison du docteur Knox était à l'image du légiste : un peu poussiéreuse, pas très bien rangée et sentant le tabac froid. Il leur désigna le canapé.
"Est-ce que vous voulez... boire ?
- Nous ne sommes pas venus ici pour cela, docteur Knox, déclara Remington d'une voix coupante."
Il était tard, il était fatigué et blessé et son corps entier vibrait encore de toute l'adrénaline qui circulait dans ses veines. Les lunettes du médecin étincelèrent sous la lumière jaune mais Knox ne parut pas pour le moins impressionné. Il se contenta de s'appuyer tranquillement contre la table et l'étudia du regard : "Je vous écoute."
"Nous avons des questions à vous poser au sujet de Mustang", expliqua directement Remington. "Nous savons pour tous ces lundis. Nous savons que l'ordre venait de Mustang et que non, vous ne travaillez pas sur le chimérisme. Alors quel ordre vous a été donné, docteur ?
- J'ai bien peur de ne pas pouvoir vous répondre, monsieur.
- N'oubliez pas à qui vous parlez."
Si entendre le grade de généralissime lui être appliqué toute la journée était étrange, Remington n'avait aucun scrupule à en jouer. Surtout pas à l'heure actuelle. Mais Knox y fut parfaitement insensible et se contenta d'hausser les épaules.
"Je ne peux pas vous répondre, monsieur.
- Alors que le tunnel a été rendu public ? intervint Reynes. La mission que vous a confié le président Mustang est en lien avec le tunnel, n'est-ce pas ?
- La mission que m'a confiée le président Mustang a pour but de me rendre la vie infernale, mais je ne vois pas ce qui vous permet d'en déduire un quelconque lien avec le tunnel.
- Nous cherchons à l'aider, rétorqua Remington avec agacement. Mustang n'a pas simplement abandonné le bateau. Il a dû partir pour une raison précise et nous essayons de comprendre. Pour pouvoir l'aider. Maintenant n'allez pas nous faire croire que vous n'êtes au courant de rien, Knox.
- Mais je ne suis au courant de rien."
Le vieil homme semblait imperturbable, n'éprouvant aucune réaction face à l'invasion de son salon-salle à manger. Il attrapa son paquet de cigarette et en alluma une avec des gestes si tranquilles qu'ils donnèrent envie à Remington d'hurler. Ce n'était pas le moment de faire de la rétention d'information, pas le moment de vouloir protéger stupidement Mustang. Très franchement, le colonel avait passé la pire journée de sa vie.
"Vous n'êtes au courant de rien mais vous savez quelque chose, insista-t-il avec tout le calme qu'il put réunir. Vous savez ce qui s'est passé dans ce tunnel et vous savez pourquoi Mustang est parti aussi précipitamment.
- Nous cherchons simplement à retrouver le président pour l'aider, ajouta Evans."
Mais le docteur ne répondit pas et se contenta de pointer la blessure de Remington.
"Sale coupure que vous avez là. Si vous ne traitez pas cela, cela risque de s'infecter et avoir des conséquences au long terme sur votre bras. Ça serait dommage, surtout s'il s'agit de votre bras de tir. Je croyais que les cadres dans votre genre restaient bien tranquillement derrière un bureau.
- J'en avais bien l'intention, mais ce sont les ennuis qui m'ont trouvés. Sous la forme d'un enfant d'un mètre dix, ironisa Remington.
- Un enfant d'un mètre dix ?"
La question semblait nonchalante mais le regard du médecin avait changé. Pendant une brève fraction de seconde, avant qu'une expression faussement ennuyée ne reprenne le dessus, Remington avait vu l'éclat dans ses yeux changer et lui confirmer son intuition : Knox en savait davantage qu'il ne voulait le dire.
"Un enfant, compléta-t-il en observant son interlocuteur avec attention. Armé de tentacules d'ombres."
Cela n'avait aucun sens à ses oreilles et pourtant, cela semblait en avoir pour Knox. A nouveau ses yeux s'allumèrent derrière cet air nonchalant.
"Qu'est-il arrivé dans ce tunnel ? Qu'est-il arrivé à Mustang ? insista Remington, d'une voix dangereusement basse."
Il était épuisé, plus moralement que physiquement, et n'avait pas l'énergie de jouer au chat et à la souris avec ce vieil homme. Mais celui-ci écrasa sa cigarette à moitié consumée dans le cendrier.
"Je ne peux pas vous le dire. J'ai besoin de confirmer quelque chose avant."
Les huit nouveaux arrivants envahirent les lieux sous le regard désapprobateur des hommes d'Amanda. Ce n'était que temporaire, le temps d'une nuit mais les criminels les regardèrent avec méfiance tandis que leur cheffe pointa les pièces auxquelles ils avaient accès : la cuisine, la chambre et la salle de bain du rez-de-chaussée. Tout le reste était hors limites et les choses iraient probablement très mal si elle les trouvait ailleurs. Ils avaient le droit de se servir dans la cuisine et la salle de bain mais ils nettoieraient derrière eux. Cette dernière remarque sembla si incongrue compte tenu des derniers événements que plusieurs sourcils se haussèrent, après quoi les militaires s'éparpillèrent dans les pièces allouées. Ils ne savaient pas de combien de temps ils disposaient alors leurs priorités restaient de manger, se laver et dormir et pas forcément dans cet ordre-là.
Mustang lui-même était exténué et affamé. Il fit néanmoins signe à Breda de rester puis se tourna vers sa sœur, conscient qu'elle voudrait obtenir des explications sur le champ. Celle-ci plissa le nez.
"Une douche d'abord ? Tu pues."
Malgré lui, Roy sourit. Il s'était presque habitué à cette odeur d'humidité et de moisissure si caractéristique des égouts. Il l'avait presque oubliée, mais maintenant qu'elle en parlait...
"Une douche ne fera rien, si on ne se débarrasse pas de ces vêtements."
Et tant qu'aucun d'entre eux n'avait de change, tous étaient condamnés à porter cette odeur doucereuse de décomposition.
Amanda pinça les lèvres : "Très bien. Vous deux, indiqua-t-elle à ses vigiles. Sortez. Pierce reviendra vous chercher."
Ses hommes s'exécutèrent sans protester face au traitement préférentiel et seul le malfrat qui avait reconnu Mustang resta dans la pièce. Il se posta néanmoins dans un coin, les laissant discuter sans avoir l'air de trop écouter.
"Tu avais parlé d'explications ? demanda Amanda, impatiente."
Mustang hocha la tête : "Seul un nombre limité d'hommes peuvent savoir que nous sommes ici. Plus il y a de personnes au courant, plus il y a de risques.
- Cela va sûrement te surprendre mais nos activités impliquent par nature une certaine discrétion. Aucun de mes hommes n'a l'habitude d'aller s'épancher sur nos petites activités, siffla-t-elle avec agacement. Encore moins auprès de l'armée.
- Ce n'est pas une question de discrétion. Ce n'est plus juste l'armée." Il soupira sans savoir par où commencer : "Il n'y a pas que l'armée contre nous, dorénavant. Il y a également une partie des protestataires. Ils ont essayé de nous tuer, ont aidé à... organiser le bûcher. Ce qui signifie que les rebelles ont été infiltrés. Et si je ne me trompe pas, tu leur fournis les armes.
- C'est le cas.
- Alors ce n'est qu'une question de temps avant que ton réseau ne soit également infiltré. En tout cas tes hommes sont en contact avec des hommes sous le contrôle de Selim.
- Quand bien même...
- Ce n'est pas quelque chose qu'ils peuvent éviter ou repousser, insista Breda à voix basse. L'un d'entre eux se retrouvera un jour face à Selim et le temps qu'il réagisse, il sera trop tard. Je le sais, j'ai été à cette place-là."
Les lèvres pincées, Amanda étudia le soldat roux un long moment avant de finalement hocher la tête et Mustang n'en fut que plus soulagé. Au moins, elle les prenait au sérieux.
"Tu as d'autres questions ?"
La jeune femme haussa un sourcil dubitatif : "Plusieurs autres mais cela va devoir attendre demain, j'imagine.
- Puisqu'on est ici, marmonna Breda.
- Je crois que vous n'avez pas eu l'occasion de vous voir dans un miroir, répliqua-t-elle d'une voix sèche, avant de se tourner vers son frère. Tu as l'air d'un cadavre ambulant et tu en auras bientôt l'odeur. Depuis combien de temps est-ce que tu n'as pas dormi ?"
Mustang haussa les épaules. Quelques heures ? Des jours ? Il en avait perdu le compte. Depuis ce soir où Hawkeye et lui avaient quitté la maison d'Amanda, il n'avait fait que somnoler du sommeil du soldat, par périodes de deux heures, s'il avait de la chance. Son corps lui hurlait sa fatigue mais jusqu'à présent il n'avait pas réellement eu le choix. Sans compter que dormir impliquait de fermer les yeux et très probablement voir surgir derrière ses paupières des images des derniers jours. Des souvenirs qu'il préférerait oublier.
"Très franchement, discuter avec toi n'en sera que plus facile dès lors que tu ne bafouilleras plus fatigue. Allez vous reposer. Nous reprendrons demain."
Avec un regard incertain dans sa direction, Breda hocha la tête et tourna rapidement les talons vers la chambre qui leur avait été dévolue. Mais Mustang resta immobile, se contentant se pincer l'arête du nez.
"Tu peux aller dans ma chambre", suggéra Amanda.
Sa voix était tellement basse qu'il s'agissait à peine plus qu'un murmure.
Pour la première fois, elle évitait son regard mais l'expression pleine de pitié sur son visage la trahissait : Amanda savait. Elle savait que se reposer impliquait de s'asseoir, de fermer les yeux et de s'arrêter. Et elle savait qu'inévitablement, le visage d'Hawkeye reviendrait danser derrière ses paupières.
Ils avaient déjà été dans cette situation, tous les deux. Etre témoins de scènes trop atroces que l'idée d'en rêver était insupportable. Amanda connaissait les cauchemars qui en suivaient et les cris inexorables. Mustang ne pouvait pas craquer, perdre le contrôle devant ses hommes. Mais il ne pouvait pas non plus éviter le sommeil indéfiniment. Elle savait et lui offrait la meilleure des solutions : accepter d'affronter ses pires souvenirs en sécurité et sans témoin. Dans une chambre autre que celle qu'il avait partagée avec Hawkeye car elle avait conscience que jamais Roy ne pourrait remettre les pieds dans la chambre sans s'effondrer. Il n'avait aucune raison de refuser - c'était la solution la plus raisonnable - mais il ne pouvait s'y résoudre.
Amanda posa sa main sur son épaule et serra doucement.
"Tu ne peux pas continuer comme ça."
Il savait. Bien sûr qu'il savait. Mais il ne pouvait pas. On lui avait arraché une partie de lui - la meilleure partie de lui - ce jour-là, et il n'était pas encore prêt à l'affronter.
"Tu seras obligé d'y faire face tôt ou tard, souffla-t-elle en plantant son regard bleu dans ses yeux. Tu ne peux pas fuir tes souvenirs. Fais-le ici. Et je serai là, au bout du couloir, si tu as besoin de moi."
Cette phrase fit resurgir une vague de souvenirs qu'ils s'étaient tous les deux efforcés d'oublier. Deux enfants, accrochés l'un à l'autre, incapables de ne serait-ce que fermer les yeux. Amanda avait été sa ligne de vie, il y a si longtemps. Et malgré toutes ces années, elle l'était encore. Il avait beau avoir grandi, vieilli, l'avoir dépassée de trente bons centimètres, Amanda était celle qui lui maintenait la tête hors de l'eau.
Roy détourna le regard pour ne pas craquer, puis hocha la tête.
La chambre de la maîtresse de maison était à l'image des lieux. Propre, soignée et calme. Les voilages blanc qui encadraient la fenêtre apportaient d'autant plus de luminosité à la pièce et constituaient le seul indice de la présence de sa sœur. Pas d'élément personnel, pas de photographie. Rien qu'une chambre immaculée qui aurait pu figurer trôner au milieu d'un magasin d'ameublement. Une pièce qui ne reflétait rien d'autre qu'une vie ordinaire, celle dont la jeune femme avait toujours rêvé. Il lissa les couvertures du plat de la main avant de s'asseoir sur le lit et le matelas s'affaissa sous son poids avec un léger crissement.
Ce ne fut qu'une fois allongé dans ces draps bizarrement propres que Roy se rendit compte de son état. Ses paupières fourmillaient de sommeil, ses mains tremblaient de la tension accumulée des derniers jours et son corps était couvert d'une fine pellicule de sueur froide, tendu comme un ressort. Ses muscles ne pouvait pas se détendre, laisser partir cette pression. Ils ne pouvaient pas, tout comme Roy ne pouvait pas croire que sa fidèle subordonnée, son bras droit et presque la moitié de lui-même était partie. Comme si son cerveau refusait d'assimiler l'information - peut-être que s'il y essayait, il se réveillerait de ce cauchemar interminable ? Cent fois dans la journée, il s'était retourné avec une question sur les lèvres, s'attendant à la trouver derrière lui. Et cent fois, un coup de poignard dans la poitrine lui rappelait que Riza était morte.
Roy avait déjà connu le deuil avec Maes. La douleur à en crever et cette rage immense et ravageuse au fond de lui. Mais c'était différent. Parce que Maes et lui avaient toujours tout partagé depuis des années, parce que sa mort ô combien injuste laissait Grace et Elysia derrière lui, dernières traces de son ami sur terre, et parce qu'au lieu de pouvoir chérir les instants passés ensemble, Mustang ne trouvait qu'un océan de regrets, concernant Riza.
Ils n'avaient jamais pu être ensemble, ils n'avaient jamais pris le temps parce qu'ils avaient toujours eu plus urgent, plus prioritaire. Un objectif, une promesse qu'ils s'étaient faits et qu'ils avaient dû tenir. Alors Roy n'avait jamais rien dit et même s'il était certain qu'elle savait ce qu'il éprouvait pour elle, aussi certain que lui savait ce qu'elle ressentait, il n'avait rien à quoi se raccrocher. Pas de premier baiser hésitant, pas de petits moments de la vie quotidienne. Se réveiller le matin à ses côtés, se promener et tenir sa main dans la rue. Il n'y avait rien de tout cela et parce qu'ils n'avaient jamais pris le temps, Roy n'en aurait plus jamais l'occasion. A la place, il n'y avait qu'un sentiment de gâchis, une peur immense qu'il soit la seule personne à se souvenir d'elle, et un puits sans fond prêt à l'engloutir au moment même où il fermerait les yeux.
Roy ne voulait pas se laisser emporter, parce qu'il savait ce qui l'attendait. Mais ce qu'il veuille ou non n'avait plus aucune importance, au degré de fatigue où il en était. A peine eut-il posé sa tête sur l'oreiller que le sommeil le happa.
Dans un premier temps, ses rêves furent doux. Son cerveau parvint à conjurer les bons moments passés avec Riza. Cette mèche qui ne cessait de s'envoler au vent malgré tous les efforts de la jeune femme. Cet air concentré lorsqu'elle guettait sa cible, derrière sa lunette de tir. Il se revit, blotti contre elle, pour conserver le peu de chaleur corporelle dans la nuit glaciale du désert. Il rêva de son sourire alors qu'elle se penchait pour prendre Black Hayate dans ses bras. Mais rapidement, les souvenirs ne manquèrent pas de changer. Le bûcher qu'il n'atteignait jamais à temps, l'odeur de la chair brûlée et les cris. Pas uniquement ceux d'Hawkeye mais également ceux de ses victimes à Ishbal. Il la tenait dans ses bras, mais elle continuait de souffrir, d'hurler encore et encore.
Mustang se réveilla avec un hoquet, avec la sensation de suffoquer.
Les cauchemars étaient réalistes, ils l'étaient toujours. Il avait encore le goût des cendres humaines sur la langue, la sensation qu'un instant auparavant, le corps de Riza était encore dans ses bras. Sa respiration était erratique, entrecoupée de hoquets, de sanglots qu'il s'efforçait de réprimer - s'il se mettait à pleurer maintenant, il ne s'arrêterait jamais - et son cœur cognait à tout rompre dans sa poitrine. Il avait besoin d'eau fraîche. Mustang tituba jusqu'à la salle de bain attenante et s'aspergea le visage d'eau fraîche.
Combien de temps avait-il réussi à dormir ? Il n'en avait aucune idée. Quelques heures, au moins, puisque la nuit était tombée et la maison redevenue calme. Les soldats avaient dû préparer de quoi reprendre des forces puis s'éparpiller pour grappiller le plus d'heures de repos possible. Il savait qu'il aurait dû faire la même chose. Mais Mustang ne pouvait pas. Se rallonger, fermer les yeux alors que son cœur battait toujours furieusement dans la poitrine. Impossible. Il n'avait aucune envie de retrouver ces images horribles. Et s'il ne pouvait pas dormir, autant aller manger.
Breda montait la garde, face à la porte arrière, lorsque Mustang entra. Le soldat s'était assis sur le plan de travail, adossé au mur, et tourna la tête dans sa direction quand il aperçut l'alchimiste.
"Pas sommeil ?" demanda Roy.
Breda secoua la tête.
"Vous non plus apparemment. Smith nous a fait à manger."
D'un signe de tête Breda désigna le four et Mustang s'en approcha. Rien de révolutionnaire, des pommes de terre, du poulet, mais son ventre se mit à gargouiller à la vue du repas : il n'avait rien mangé depuis la nuit dans la remise, au moins. Il ne se souvenait plus vraiment.
Mustang s'installa lui aussi sur le plan de travail, sur l'îlot central et mangea en silence. Aucun des deux n'avait la force ou l'envie d'échanger des banalités, de prétendre qu'ils ne savaient pas ce qui les tenait réveillés au milieu de la nuit. Ils auraient dû se reposer - dieu sait que leur fatigue était inscrite sur leur visage - profiter du répit que la maison d'Amanda leur offrait mais ils ne pouvaient pas. Breda finit par briser le silence.
"Hawkeye, hein ?
- Hawkeye, confirma Mustang.
- Et maintenant Falman."
Ils n'avaient pas besoin d'échanger d'autres mots, de se demander si l'un et l'autre tenait le coup face à leurs morts, puisque de manière évidente, ils n'y arrivaient pas.
"On savait tous ce dans quoi on s'engageait, continua Breda. On connaissait les risques. Mais après le Jour Promis, jamais on aurait cru que ça puisse se produire. Encore.
- Nous nous étions préparés. Au cas où. Nous n'avons pas attendu comme de parfaits idiots que quelque chose ne se produise, les défendit l'alchimiste.
- ça ne nous a pas empêchés de nous louper comme de grosses merdes, rétorqua le roux avec un rire amer."
Et sous le rire sans joie, Mustang décela une culpabilité écrasante. Il tourna la tête vers l'autre soldat, surpris.
"Personne n'aurait jamais pu prévoir que...
- J'étais en charge de surveiller ce gamin, le coupa brusquement Breda. C'était mon boulot de prévoir les choses. Et je n'ai rien vu venir.
- Personne n'aurait pu.
- Et pourtant on aurait dû. J'aurais dû.
- Comment ?
- En ne tombant pas dans son emprise, pour commencer, marmonna Breda avec amertume.
- Personne ne...
- Panaya. Panaya lui a résisté.
- Sur une impulsion. Personne n'aurait pu prévoir que la douleur pouvait protéger."
Mustang secoua la tête. Il n'aurait jamais deviné cette culpabilité chez Breda. Falman les avait rejoints pour aider son ancien colonel dans la tourmente. Lui seul en portait la responsabilité de sa mort et de celle de tous les autres. Breda n'avait rien à se reprocher.
"Je l'ai vu en action, Breda. J'ai vu le regard vide de Winry, ses yeux sans vie alors qu'elle a levé elle-même cette arme contre sa tempe. Elle n'a pas pu s'y opposer alors qu'elle allait mourir. Personne n'a pu."
Le soldat haussa les épaules, peu convaincu.
"Vous savez ce qui est le pire ? C'est que je me souviens de tout. J'étais conscient à chaque fois. Je savais que je lui racontais tout. J'étais juste incapable de m'en empêcher. J'étais conscient de tout et je me souviens de tout."
Mustang se figea et compta jusqu'à trois dans sa tête. Pour ne pas penser, pour ne pas comprendre ce que l'homme lui disait. Que peut-être, Riza avait été consciente mais impuissante de tout ce qui lui était arrivé à partir du moment où elle était tombée dans les griffes de Selim. Que peut-être, elle l'avait vu se précipiter vers le bûcher et avait compris qu'il arriverait trop tard. Mais une voix retentit dans son dos.
"Alors Winry aussi savait ce qui lui arrivait ?"
Mustang et Breda se retournèrent d'un bond. Alphonse les avait rejoints, son frère sur les talons, et aucun des deux ne les avait entendus approcher. Bien sûr, le jeune homme avait tout entendu.
Merde, merde, merde.
"Je ne peux parler que pour mon cas, Alphonse, bredouilla Breda. Je ne peux pas dire si c'était la même chose pour Winry aussi."
Mais le mal était fait. Mustang pouvait lire la même douleur dans ses yeux, la même souffrance alors que l'adolescent se repassait les événements dans sa tête.
"Elle a compris tout ce qui se passait. Elle savait qu'elle allait mourir. Elle nous a vu et elle a compris qu'on ne pourrait pas la sauver, murmura-t-il d'une voix brisée."
Cela rendait les choses mille fois pire. Savoir que la personne qu'on avait aimée avait eu conscience de ses derniers moments. Qu'elle avait peut-être voulu pleurer, appeler à l'aide sans pouvoir le faire. L'idée était insoutenable. De la douleur à mettre en pièces n'importe lequel d'en eux.
Mustang se laissa tomber et fit un pas dans la direction du jeune homme, mais Edward intervint avant lui.
"Elle est morte maintenant, elle n'a plus peur. Y penser ne changera pas les choses."
Ce n'était pas tant les propos que le ton sur lequel ceux-ci avaient été dits qui hérissa Roy.
Le Fullmetal tel qu'il le connaissait aurait été en colère pour ne pas se laisser abattre. Il aurait poursuivi Selim jusqu'au bout du monde pour le vaincre et apaiser sa douleur. Il aurait même prêt à se battre avec Mustang, furieux, parce qu'après tout, tout était de sa faute. Pourquoi n'avait-il pas mieux surveillé Selim ? Comment avait-il pu laisser les choses en arriver jusque-là ? Mais l'homonculus qui se tenait devant lui était indifférent au mieux. Froid. De manière pragmatique, il leur rappelait que ce qu'ils éprouvaient-là ne servait à rien.
Alphonse ferma les yeux, incapable de faire face à cette situation.
"C'est la façon dont chacun fait son deuil, marmonna Mustang d'une voix rauque. Nous pleurons nos morts lorsqu'ils nous quittent.
- Les pleurer ne les ramènera pas.
- Tu ne peux pas dire aux gens ce qu'ils peuvent ou ne peuvent pas ressentir.
- C'est pourtant une perte de temps."
Mustang serra le poing pour ne pas attraper l'homonculus par les épaules et le secouer, essayer de trouver une trace de l'ancien Edward.
"Tais-toi, Edward, intervint Breda, les yeux fixés sur Alphonse."
L'expression sur le visage du cadet était déchirante. Il avait perdu son amie d'enfance et il était maintenant confronté à l'ombre de son frère. Une personne qui lui ressemblait et parlait comme lui mais qui n'était aucunement le Fullmetal.
"Des gens meurent. Tous les jours."
C'était davantage qu'il ne pouvait en supporter. D'un geste brusque, Mustang l'attrapa par l'épaule et le traîna hors de la cuisine. A sa grande surprise, l'homonculus ne lui résista pas. Il aurait pu facilement se défaire de sa poigne mais le jeune homme se laissa plaquer contre le mur du couloir.
"Tu ne comprends peut-être pas et c'est peut-être compliqué pour toi, mais tu vas te taire, gronda Mustang. Au moins pour ton frère. Sinon, parce que je risque de t'en coller une."
Mais cet avertissement ne généra pas plus de réaction chez l'homonculus : "Vous pensez réellement pouvoir faire le poids face à moi ?"
Le coup partit sans que Mustang ne puisse le retenir.
Lorsque Knox revint dans la pièce, son visage était fermé, grave. Fini, le médecin jovial et amusé. Il s'appuya contre l'encadrement de la porte, les bras croisés sur sa poitrine et les fixa d'un regard sévère, tous assis dans son séjour. Les choses sérieuses commençaient enfin
"Que s'est-il passé ? Que savez-vous concernant Mustang ?
- Rien, répondit Remington avec agacement. C'est bien la raison pour laquelle nous sommes ici. Le président a disparu la veille de la révélation concernant ce tunnel et puis plus rien.
- Le docteur Marcoh a été enlevé, annonça-t-il d'un ton grave.
- Marcoh, un des alchimistes d'Ishbal. Mais quel est le lien ?
- Que savez-vous à propos des projets de Bradley ? demanda Knox au lieu de répondre à sa question.
- Qu'il voulait transformer les habitants de ce pays en pierre philosophale ?
- Rien d'autre ?
- Crimes de guerre, génocides, énuméra Remington avec irritation."
Le médecin secoua la tête.
"C'est pratique car toutes les personnes qui connaissent la vérité ont disparu.
- Quelle vérité ? l'interrompit Remington. Si vous vous décidiez à nous parler plus clairement, les choses avanceraient sûrement plus vite."
Knox lui lança un dernier regard dur avant de se frotter le front et marmonner quelque chose qui ressemblait de près à une insulte envers Mustang.
"Je ne suis pas alchimiste alors je ne pourrai pas vous expliquer précisément comment tout cela fonctionne, prévint-il, mais toutes les personnes impliquées dans ce complot, les haut-gradés, Bradley etc. obéissaient à un homme qui avait déjà une pierre philosophale.
- Est-ce que leur but n'était pas d'en créer une ? demanda Reynes.
- Une autre, précisa Knox. Je n'ai pas cherché à en savoir davantage que nécessaire. Mais le but de cet homme était de créer une nouvelle pierre en utilisant le tunnel sous nos pieds. Et il n'était pas seul. Il était aidé de plusieurs homonculus. Et Bradley était l'un d'eux"
Visiblement, Knox attendait une réaction de leur part mais ce terme ne rappelait rien à Remington et il n'était pas le seul. Reynes et Evans levèrent un sourcil perplexe, attendant la suite.
"Des humains artificiels, soupira le légiste. Les homonculus sont des êtres humains artificiels.
- Pardon ?"
Mais tous avaient très bien entendu. Simplement, l'idée semblait grotesque, comme si le médecin impliquait maintenant une licorne dans toute cette affaire.
"Est-ce que ce n'est pas interdit ? demanda Reynes avec hésitation.
- Je suis à peu près certain que sacrifier des personnes également, railla Knox.
- Attendez, Bradley était un humain artificiel ?
- Et en quoi est-ce important ? intervint Remington. Outre l'aspect éthique. Ishbal nous a tous montré que l'armée n'a jamais été très à cheval dessus."
Knox lui adressa un sourire à la fois ironique et appréciateur : "Ces êtres humains artificiels étaient dotés de pouvoirs hors du commun.
- Comme par exemple ?"
Remington avait besoin que le médecin le lui dise de manière explicite. Il revoyait encore les tentacules sombres qui s'étendaient depuis les pieds de cet enfant. Son esprit n'avait cessé de repenser à cette attaque sans pouvoir y trouver la moindre explication logique. Il avait besoin que quelqu'un prononce ces mots à voix haute et il pourrait enfin cesser de croire qu'il avait totalement perdu l'esprit.
"Des capacités de régénération inhumaines, une peau impénétrable ou même la capacité de manipuler les ombres..."
Les mots avaient été dits. Manipuler les ombres.
"Comment ? demanda-t-il le cœur battant.
- Je n'en sais rien, répondit Knox en haussant les épaules. Je n'ai jamais vu tout cela. Encore heureux.
- Alors le gouvernement précédent, aidé de ces humains artificiels, ont creusé un tunnel sous nos pieds pour tenter de créer une pierre philosophale, résuma Reynes d'un ton anxieux. Mustang a renversé le gouvernement, tenté de détruire ce tunnel. Mais quel est le lien avec le docteur Marcoh ?
- Ce cher docteur Marcoh était l'un de leurs candidats au sacrifice. Ne me demandez pas de quel sacrifice il s'agit, je n'en sais rien. Mais il était l'un des éléments du plan des homonculus. Aux côtés de Mustang et des frères Elric."
Remington serra la mâchoire. Il ne se fatigua pas à demander comment Knox pouvait savoir que Marcoh avait disparu. Le début de piste qui commençait à se dessiner était beaucoup trop accablant.
"Mustang a pris la fuite, Marcoh a disparu. J'imagine que chercher les frères Elric ne nous mènera nulle part non plus.
- Ceux-là sont toujours fourrés dans des ennuis, marmonna Knox en tendant la main vers son paquet de cigarettes.
- Alors la disparition de Mustang serait en lien avec ces... humains artificiels.
- Homonculus, précisa le médecin.
- Mais ces homonculus ont disparu, non ?"
Il s'agissait plus d'une prière que d'une question, mais Remington sentait déjà la réponse se dessiner dans le sourire sans joie de Knox. Mustang avait été suffisamment naïf et stupide au point d'avoir laissé en vie des ennemis ayant fomenté un plan de cette ampleur ? Il ne les avait pas éradiqués ?
"Ils étaient censés l'être. A l'exception d'un. Le fils des Bradley."
Reynes, Evans et Remington restèrent sans voix un instant : Selim Bradley était censé être morts dans les événements du coup d'état, l'explosion du train qui les ramenait son père et lui de l'Est. Mais Knox secoua la tête : non seulement l'enfant n'était pas mort, mais il n'avait jamais été humain. Un homonculus que Mustang avait choisi d'épargner.
"L'imbécile, marmonna-t-il.
- Vous pensez que Selim est derrière tout cela ? résuma Reynes d'un ton incrédule. Quelle preuve avez-vous ?
- Un enfant m'a attaqué, rétorqua le colonel. A peu près cette taille-là, cheveux bruns, est-ce que ça vous parle ? Selim Bradley est un homonculus et il a visiblement décidé de revenir à l'attaque.
- Pourquoi s'en prendre à vous ?
- Je n'en ai pas la moindre idée, rétorqua Remington."
Mais au font de lui, il savait. Il se souvenait de beaucoup trop de choses pour ne pas en déduire par lui-même que l'homonculus l'avait utilisé comme source d'informations. Et il lui avait amené Hakuro sur un plateau d'argent.
"Qui d'autre est au courant ? demanda-t-il d'une voix rauque. Qui d'autre a conscience de la menace ?
- C'est à peu près tout, je pense. Je ne connais que les grandes lignes mais je n'ai jamais combattu contre eux.
- Les autres généraux qui ont participé à l'attaque de Centrale ? demanda Evans.
- Grumman est resté dans l'Est. Impossible de dire avec précision ce que ce vieux singe sait.
- Mais Armstrong était à Centrale à ce moment-là, fit remarquer Reynes. Elle pourrait savoir."
Remington se releva de sa chaise : "Je dois lui parler."
Il y avait quelque chose. Il y avait forcément quelque chose.
Lorsqu'elle revint à elle, Mary était assise à nouveau dans le fauteuil du séjour et le vieillard en face d'elle lui souriait.
Une sensation de vertige la saisit lorsqu'elle tenta de se souvenir de ce qu'elle avait fait en dernier. Le repas, la vaisselle, puis la sortie. Elle avait eu le temps de toquer à une porte avant qu'il ne la rattrape. Et depuis, plusieurs heures avaient passé. Le soleil s'était couché, elle était rentrée avec son "père" mais Mary ne se souvenait de rien. Elle serra les poings pour empêcher ses mains de trembler.
"Un problème, ma chère ?"
Ce surnom lui donnait la chair de poule et l'emplissait d'horreur. Mary ne reconnaissait pas cet homme, n'avait pas la moindre sensation, intuition qui aurait pu lui confirmer qu'il s'agissait d'un parent. Elle ne ressentait rien sinon du dégoût et de la répulsion à la vue de ce vieillard édenté.
"Qui êtes-vous ? murmura-t-elle avant de pouvoir s'en empêcher.
- Votre père, répondit-il tranquillement, mais vous oubliez constamment. Pas que je vous en blâme étant donné votre maladie.
- Vous mentez et nous le savons tous les deux."
Une amnésie pathologique pouvait très certainement exister, même si Mary n'en avait jamais vu, mais ce n'était pas là son problème : elle n'oubliait pas. En revanche elle perdait le fil de la réalité constamment.
"Nous aurions tous les deux préféré, admit son "père". Mais malheureusement nous n'avons pas le choix là-dedans."
Mary secoua la tête : "Alors ce sera votre réponse à tout ? J'oublie tout et par conséquent je suis incapable de vous croire ?
- La solution est souvent la réponse la plus simple.
- Pas une photographie, pas un souvenir, fit-elle remarquer en secouant la tête. Rien, absolument rien dans cette maison n'indique qui vit ici. Il n'y a même pas de nom sur la boîte aux lettres.
- La vue de photographies vous contrariait énormément. Vous entriez dans des rages folles alors j'ai dû m'en séparer. Je ne suis plus aussi capable qu'avant, malheureusement."
Son interlocuteur semblait s'attendre à toutes ses remarques, toutes ses objections. Il l'observait presque amusé, comme si elle était une petite souris de laboratoire. Et malgré la certitude ancrée en elle, Mary se demanda si c'était la première fois qu'elle le confrontait. Elle secoua la tête. Il ne pouvait que lui mentir. C'était la seule explication.
"Et l'absence de note ? laissa-t-elle échapper avec plus de hargne que prévu. Je ne sais pas quel âge j'ai mais je miserai sur un début de quarantaine. Quarante ans à vivre avec cette maladie et je n'ai jamais pensé à me laisser des notes, écrire quelque part qui je suis, où je suis et ce que je fais ici ? Il n'y a même pas un stylo qui traîne !
- Votre choix, ma chère."
Encore une fois, le surnom la hérissa. Elle se leva d'un bon et se dirigea vers la porte. Ce n'était qu'un vieillard sans force. Un homme qui devait s'appuyer sur un déambulateur pour marcher et qui avait certainement eu du mal à la rattraper autant ce matin. Mais Mary était libre de se lever et partir. Seule une peur infondée l'en avait empêchée jusqu'à présent.
"Et où comptez-vous aller, Mary ?"
Son "père" s'était tranquillement retourné dans son fauteuil et la contemplait d'un air narquois.
"N'importe où. N'importe où qui ne soit pas ici.
- Vous pensez pouvoir simplement sortir d'ici et vous en aller ? Que quelqu'un vous aidera ?"
Demander de l'aide serait compliqué, étant donné son amnésie, mais pas impossible.
"Quelqu'un m'ouvrira bien sa porte, marmonna-t-elle entre ses dents.
- Mais qui ? demanda le vieillard avec un petit rire."
Avec un effort, il se releva du fauteuil pour se rapprocher d'elle. Par réflexe, Mary recula mais l'homme se dirigeait simplement vers la fenêtre dont il souleva le voilage.
"Qui ici pourra vous aider ? Il n'y a personne."
"Il n'y a personne ?" Comment ne pouvait-il... Son coeur manqua un battement lorsqu'elle comprit.
A travers la vitre, elle ne pouvait apercevoir que des maisons sombres, leurs silhouettes se découpant au clair de lune. La lueur des lampadaires éclairait les rues et les habitations mais aussi loin qu'elle pouvait voir, Mary ne distinguait aucune lumière provenant des maisons. Comme si celles-ci étaient vides. Dans toute la rue, pas une fenêtre éclairée.
Ses mains se mirent à trembler.
"Vous êtes seule, ma chère."
Et à nouveau, elle se sentir glisser et partir.
Remington sortit de chez Knox, en trombe, entraînant derrière lui Reynes, Evans ainsi que le soldat détaché par Northrop.
"Que comptez-vous faire ? lui demanda Evans."
Mais Remington ne lui répondit pas, trop furieux pour s'arrêter un instant. Furieux contre Mustang qui avait disparu sans laisser d'instructions, furieux contre tous ces officiers qui avaient choisi de se taire et surtout furieux contre lui-même d'avoir donné des informations à l'ennemi. Les êtres humains artificiels étaient dotés de habiletés hors-du-commun et Selim Bradley s'était servi de deux contre lui : sa voix et ses ombres.
D'un pas rapide, il remonta la rue, ignorant le véhicule militaire garé devant la maison et poussa la porte de la première cabine téléphonique qu'il aperçut.
"Qu'est-ce que ... ?"
Sans davantage d'explications, il se mit à composer le numéro externe de Briggs. Il avait besoin de parler au plus vite au général de brigade Armstrong. Et tant pis si l'armée n'était plus sûre. Tant pis si la Faction dirigée par Hakuro écoutait. Il y avait des choses plus urgentes, plus critiques.
La standardiste lui demanda les codes habituels, qu'il débita d'une voix raide, et après quelques minutes d'attentes infernales, il entendit la voix froide et hautaine du général de brigade Armstrong au bout du fil.
"Généralissime ? Pourquoi me contacter à cette heure et par ce canal ?
- Parce que je sais, maintenant, répliqua Remington entre ses dents.
- Vous allez devoir être plus explicite, monsieur."
Le sarcasme tranquille d'Armstrong le fit donna des envies de violence.
"Je sais pour le tunnel, pour ces êtres humains artificiels, pour le docteur Marcoh qui a disparu et pour Selim Bradley, débita-t-il d'une traite. Je sais pour...
- Et votre premier instinct est de venir m'en parler ? le coupa-t-elle froidement. Mon dieu, ces années de service à Centrale doivent vraiment vous avoir ramolli le cerveau.
- Moins que Mustang et tous ceux qui ont validé cette décision de la laisser vivre."
Armstrong resta silencieuse et Remington ne pouvait qu'imaginer son rictus méprisant.
"Pourquoi m'appelez-vous, monsieur le président ?
- Mustang est parti pour régler cette... affaire. Et vous êtes restée en contact avec lui.
- Je ne vois pas ce qui vous permet de l'affirmer.
- Ne me prenez pas pour un imbécile ! s'exclama le colonel. Vous êtes en contact avec Mustang. Vous savez ce qu'il prépare et où il est.
- Et donc ?
- Vous pouvez lui transmettre le message : je suis au courant de tout et je me souviens de tout. Je peux l'aider à régler cette affaire et je suis fiable, débita-t-il, les mâchoires serrées."
Mustang n'était pas revenu au Quartier Général après le meurtre de Hawkeye parce qu'il ne savait plus à qui faire confiance dans l'armée. Et de ce qu'Evans lui avait dit, le généralissime était au courant de sa trahison. Peut-être qu'Armstrong également. Mais maintenant qu'il avait repris le contrôle de la situation - et plus important, de son esprit - Remington se devait de l'aider. Par loyauté, par remords et également parce qu'il ne pouvait pas redresser la situation à lui seul. Mustang avait beau être faible et idéaliste, il était le plus à même à ramener le calme dans le pays. Du moins, plus que lui.
Armstrong soupira avant de répondre : "Votre intention est louable, Remington, mais vous n'avez raison que sur un seul point : je sais ce que fait Mustang. En revanche, je ne sais pas où il se trouve ni comment le contacter.
- Mais vous avez échangé avec lui.
- Je n'ai aucun moyen de le contacter, se borna à répondre le général du Nord.
- Mais il vous a contacté plusieurs fois ces derniers jours."
A nouveau, aucune réponse. Mais sur ces lignes de communication possiblement surveillées, Armstrong n'avait aucune raison de s'incriminer. Alors son silence était tout aussi éloquent.
"La prochaine qu'il vous contactera, transmettez lui ce message : "je suis au courant de tout et je me souviens de tout. Je peux l'aider à régler cette affaire et je suis fiable.".
- Je ne vous promets rien, généralissime. Mais le message est noté."
Remington raccrocha sous le regard inquisiteur de Reynes et Evans.
"Hé bien ? demanda la jeune femme.
- Il n'y a plus qu'à espérer que Mustang contacte le général de brigade Armstrong prochainement.
- Et en attendant ?"
En attendant, il n'en avait aucune idée. Ils avaient besoin de dormir, de se soigner mais ce n'était pas ce à quoi la jeune femme pensait : qu'allaient-il faire concernant le Quartier Général ? Grouillant de membres de la faction qui n'attendaient qu'un prétexte pour passer à l'offensive et maintenant théâtre d'une attaque dirigée contre eux.
"Nous ne serons pas plus en sécurité en dehors du Quartier Général. Cette... chose peut nous attaquer n'importe où, à n'importe quel endroit.
- Comment le savez-vous ? demanda Reynes.
- Parce que vous avez déjà eu à faire à lui, devina Evans. Tout ce que vous m'avez raconté..."
La journaliste ne termina pas sa phrase mais Remington n'en avait pas besoin. Il laissa échapper un rire sarcastique.
"Vous ne me croyiez pas avant ? J'espère que maintenant oui.
- Parce que cette histoire est si plausible ! rétorqua la jeune femme. Vous m'auriez crue sans hésiter si les places avaient été inversées."
Et malgré tout sa fierté, Remington devait admettre que sa première réaction aurait sans doute été de faire interner la journaliste. Il soupira.
"Il ne faut surtout pas lui laisser le temps de parler. Si vous entendez le son de sa voix, alors il est déjà trop tard.
- Vous avez fait feu pour que le bruit des balles couvre le son de sa voix.
- Et pour le tuer, compléta le soldat avec un rire rauque. Pas que ça ait fonctionné. Mais il peut s'en prendre à nous n'importe où : le QG, nos domiciles...
- Et même ici, compléta une voix froide."
Remington sentit un frisson parcourir son dos et il pivota par réflexe vers l'émetteur mais il fut stoppé en plein geste.
"Arrêtez de bouger."
Avec horreur, le colonel sentit son corps s'immobiliser alors que tout son instinct lui criait de ne pas s'immobiliser. Il avait une arme dans son étui, il lui suffisait de plier le bras, l'attraper et faire feu à nouveau. Mais son corps avait cessé de lui obéir. Le même cauchemar recommençait encore et encore.
"Bien sûr, vous avez le droit de respirer, ajouta la petite voix d'un ton amusé."
Son propriétaire fit quelque pas et apparut dans son champ de vision. Un visage enfantin, de grands yeux noirs semblable à un puits sans fond mais surtout, ce sourire cruel qui n'avait cessé de le poursuivre depuis quelques jours.
"Je dois admettre que votre réaction m'a pris par surprise, Remington. Je n'imaginais pas que vous seriez capable de briser mon emprise. Faire feu était un bon réflexe, je dois l'admettre. Inutile en ce qu'il s'agit de me tuer, mais pas dénué de sens pour ce qui est de couvrir le son de ma voix."
Bouge, bouge, bouge.
Mais son corps refusait de s'y plier. Du coin de l'œil, Remington apercevait les silhouettes immobiles de ses compagnons. Aucun d'entre eux ne pouvait faire le moindre geste, le moindre mouvement.
"Enfin, j'ai quand même bien fait de vous laisser partir. Ce petit message laissé à Armstrong, je ne l'aurais jamais tenté. Il n'y a plus qu'à espérer que Mustang vous croit sur parole et tombe dans le piège. Pas qu'il ait beaucoup de raison de douter de vous après cette démonstration touchante de loyauté."
Remington sentit son sang se glacer dans ses veines. Il avait pensé avoir réussi à fuir l'emprise de ce monstre quand tout ce qu'il avait fait ne servait à qu'abonder dans son sens. Il venait de tendre le piège parfait pour Mustang.
A suivre...
Haha, bien essayé Remington, mais que va-t-il maintenant se passer ?
Bon, le chapitre s'appelait "l'Inconsolé". Forcément, il était un peu chargé en émotions et j'espère d'ailleurs, vous avoir fait pleuré :) N'hésitez pas à me laisser une petite review !
