Une réécriture romantiqueruri (ça y est, j'ai inventé un nouveau mot XD) d'un des chapitres des Chroniques^^

Regarde-moi dans les yeux

Erwin Smith et le caporal Livaï s'étaient entraînés toute la journée afin d'être prêts le jour dit. Le major avait eu du mal à enseigner l'étiquette des réceptions en haute société, mais son subordonné avait fait de son mieux et il espérait qu'aucun faux pas ne viendrait ruiner la soirée chez Zackley.

Les deux hommes se tenaient en haut des marches de l'escalier de la tour et regardaient Nanaba qui rejoignait l'étage inférieur ; elle les avait aidés en tenant le rôle d'une dame aristocrate, ce qui l'avait amusée mais aussi un peu effrayée. Les exploratrices vivaient dans un tout autre monde que les femmes qu'Erwin et Livaï allaient côtoyer bientôt.

La maladresse du petit caporal l'avait parfois fait rire, et le souvenir de leur première rencontre dans les bas-fonds lui était revenu en mémoire. Il se rappelait de son regard fuyant et ombrageux, allié à sa parfaite maîtrise du dispositif de manoeuvre. Erwin avait été ébloui ce jour-là et n'avait plus pensé qu'à lui jusqu'à ce qu'il réussisse à l'arrêter. Après avoir compris que Livaï n'avait suivi aucune formation militaire, il avait réalisé qu'il s'agissait d'un spécimen rare, capable d'assimiler des processus très complexes par lui-même, comme par instinct.

Mais cela n'avait pas été le cas avec les exercices d'aujourd'hui. Erwin lui avait imposé d'aller contre sa nature et Livaï n'aimait pas ça. Ses efforts pour contenter son supérieur n'en étaient que plus louables ; Livaï savait quand quelque chose était suffisamment important pour se faire violence.

- "Je crois que ce sera tout pour aujourd'hui", annonça Erwin. "Tu as bien travaillé, je sais que tu feras ton maximum chez Zackley.

- "Mmoui... mais tu n'as pas dit qu'il serait plus prudent de m'apprendre à danser ? Si jamais ça doit arriver, je veux être paré."

- "Nous n'aurons pas le temps, je pense, il faut espérer que cela n'arrivera pas."

Pendant qu'ils revenaient vers leurs chambres en devisant des détails de la réception, Hanji déboucha à l'angle d'un couloir, les mains chargées de papiers. Moblit la suivait à pas prudents, presque recouvert de cartes et de schémas techniques dessinés à la main. Elle leur fit signe.

- "Eeh, d'où vous venez, vous deux ? Je te cherchais, Erwin. Je voulais que tu jettes un coup d'oeil à..." Elle se mit à farfouiller dans la pile de papiers que tenait Moblit. "... ça ! C'est trois fois rien mais je voudrais ton avis avant la prochaine sortie."

- "Donne-moi ça, j'y jetterai un oeil avant d'aller me coucher."

- "T'en rates pas une, la bigleuse", grinça Livaï. "Pour une fois qu'Erwin pouvait aller se coucher tôt."

- "Je ne suis pas fatigué, je peux m'en occuper."

- "Aaha, tu vois ! Il est pas fatigué !" se réjouit Hanji.

- "J'suis sûr qu'il fait semblant. M'apprendre à ouvrir des portes et à faire la révérence, ça a dû le crever."

- "Ah ? Erwin, tu as essayé de lécher un peu Livaï pour qu'il soit présentable pour votre petite fête ? J'aurais bien aimé être là, ça devait être marrant !"

- "Nous avons vu presque tout", répondit le major. "Il reste quelques détails, mais ça devrait aller."

- "Quels détails ?"

- "Si quelqu'un m'invite à danser, je suis mort", répondit Livaï.

- "Qui voudrait danser avec un nain désagréable comme toi ?" s'exclama Hanji.

- "Quoi que t'en penses, c'est un problème. Erwin dit que c'est sans importance, mais..."

- "Erwin, il a raison. Il vaudrait mieux lui montrer au moins quelques pas, juste pour voir s'il a le sens du rythme."

Le major leva les yeux du document que lui avait remis Hanji puis les rabaissa sur le caporal. Livaï le regardait en coin et il ne put déterminer s'il le suppliait de lui apprendre à danser ou non. Il arborait une petite moue à la fois impertinente et charmante, et il se surprit à penser qu'il pouvait paraître attirant pour n'importe qui, même pour des dames de la haute société.

- "Eh bien, si Livaï est d'accord..."

- "Je veux bien, mais je te préviens, je vais te marcher sur les panards."

- "Il vaut mieux que ce soit les miens ! Ou ceux de Hanji, si elle veut..."

Erwin n'avait pu s'empêcher de trouver une échappatoire. En vérité il mourrait d'envie de danser avec Livaï, mais il ne voulait pas que cela se voit. La réponse de la scientifique le rassura en ce sens.

- "Moi ? Impossible, je déteste ça. J'dois être encore plus nulle que lui."

- "Ca m'étonne pas tant que ça", répondit Livaï. "Bon, Erwin, on s'y colle ou pas ?"

Le major réfléchit une minute, tentant encore de percer les pensées de son ami sur la question. Puis il se décida.

- "Très bien, nous allons faire quelques pas juste pour voir ce que ça donne. Hanji, je suis désolé, mais je vais devoir remettre la lecture de ton rapport à plus tard."

- "Aucun problème ! Si tu me laisses assister au spectacle, je serais remboursée !"

Erwin aurait préféré danser seul avec le caporal mais la présence d'Hanji lui permettrait sans doute de garder les pieds sur terre.

- "Avant tout, il nous faut de la musique."

- "Pixis a un phonographe dans son bureau, je peux aller le chercher !" s'écria Hanji.

- "Il doit être rentré chez lui à cette heure..."

- "Je peux crocheter les serrures", proposa le caporal. "Je laisserai pas de traces."

- "Alors... vas-y, mais prudence !" lui ordonna Erwin.

Hanji et Erwin regardèrent Livaï s'éloigner d'un pas alerte dans le couloir. Il en aurait sûrement pour quelques minutes. Les deux soldats se dirigèrent alors vers la salle inutilisée qui avait servi aux exercices de Livaï et se mirent en devoir de pousser un peu le mobilier afin de faire de la place. Moblit posa sa masse de papiers dans un coin, et s'essuya le front. Hanji lui demanda malgré tout de rester lui aussi afin de l'aider à ramener tout ça dans son bureau quand le cours de danse serait fini.

Erwin suait un peu lui aussi mais pour une toute autre raison...

...

Livaï courut presque jusqu'au bureau du commandant Pixis ; quelque chose lui disait que s'il prenait trop de temps, Erwin finirait par partir, et il ne le voulait pas. Depuis que le major avait évoqué la possibilité de lui apprendre à danser, il n'avait pu penser à rien d'autre. Il avait dû résister pour ne pas montrer à quel point il y tenait. Mais il avait un peu peur aussi.

"Est-ce que je vais le faire bien ?" pensa-t-il. "Si ça se trouve, ce sera catastrophique. Et Hanji arrêtera pas de me chambrer après ça. Faut que je fasse de mon mieux."

Il n'avait jamais été attiré par la danse. C'était plus le côté... intime qui l'intéressait. Il aimait être près d'Erwin, sentir son regard posé sur lui, sa proximité physique... Il eut presque envie de remercier Hanji pour ne pas avoir accepté de danser à sa place. Que le major ait pu le suggérer le peinait un peu ; il ne voulait peut-être pas danser avec lui... Il devait faire en sorte qu'il ne le regrette pas.

Il se baissa devant la porte du commandant Pixis, sortit une épingle qu'il gardait toujours dans une de ses poches, comme une vieille manie, et se mit à triturer la serrure selon des angles bien précis. Elle s'ouvrit avec un clic discret et Livaï se mit à chercher du regard le phonographe. Il savait à quoi cela ressemblait et ne tarda pas à le dénicher près de la fenêtre. L'entonnoir métallique de l'appareil ressemblait à une trompette un peu bosselée et Livaï dut déplacer les papiers qui recouvraient la table pour s'en saisir. Il ouvrit le petit tiroir à la base du socle et remarqua que plusieurs cylindres de bakélite s'y trouvaient.

- "Il doit bien y avoir une musique sur laquelle danser là-dedans."

Il souleva l'appareil et sortit de la pièce, en prenant soin de refermer à clef derrière lui grâce à son épingle. Ni vu, ni connu.

Il revint au plus vite dans le couloir et entendit la conversation venant du débarras. Il y entra et vit Erwin et Hanji dévisant tranquillement, tandis que Moblit patientait sagement dans un autre coin de la pièce. Tous semblaient l'attendre et, à son arrivée, Hanji se précipita vers lui.

- "Donne, je vais le faire tourner. Mais il faut d'abord trouver une musique adéquate."

Elle se saisit d'un cylindre et l'inséra dans l'appareil, puis orienta le pavillon vers le centre de la salle. Livaï vint se poster près d'Erwin. Il craignait de le regarder, par peur de lire chez lui le même trac qu'il ressentait. Erwin ne laissait jamais paraître ce type d'émotion, et pour une fois, il aurait apprécié que ce fut le cas, afin de ne pas se sentir seul. Il eut même envie de renoncer pendant une minute. Mais le major lui serra l'épaule en lui souriant et il reprit immédiatement confiance.

- "Que dirais-tu d'une valse ? C'est ce qui se fait le plus dans la haute société."

- "J'y connais rien du tout, alors fais comme tu veux."

Plusieurs sons nasillards envahirent la pièce tour à tour jusqu'à ce que Hanji trouve un cylindre adapté pour la valse. Quand ce fut le cas, elle enroula le ressort au maximum, puis indiqua à ses deux camarades qu'elle était prête. Erwin toussota et se dirigea vers le centre de la pièce en invitant Livaï à le suivre. Le caporal posa sa main dans la sienne et se sentit prêt à aller au bout du monde avec lui...

Ils se placèrent l'un en face de l'autre et tout de suite Livaï s'inquiéta de leur différence de taille. Mais apparemment Erwin connaissait la parade à tous les problèmes. Il adopta une position fléchie pas trop inconfortable pour lui et son partenaire se contenta de poser la main sur son bras au lieu de son épaule. A en croire le silence de Hanji, cela ne devait pas paraître ridicule.

La scientifique compta trois secondes et lâcha le ressort du phonographe. La musique s'éleva et Erwin commença alors à avancer à petits pas, entraînant Livaï avec lui. Le caporal ne connaissait pas les mouvements d'usage, aussi se laissa-t-il guider au début un peu maladroitement ; et, comme il s'y était attendu, le bout de son pied écrasa avec dureté celui de son partenaire.

- "Merde, je suis désolé !"

- "Ce n'est rien", le rassura Erwin. "Reprenons, sois plus souple, détends-toi."

Il suivit le conseil, et respira lentement avant de se remettre en mouvement. Son corps se mit à suivre celui d'Erwin avec plus d'harmonie. Il ne pouvait s'empêcher d'observer ses pieds, ce qui le gênait beaucoup, et le major le remarqua. Celui-ci interrompit la danse un instant.

- "Tu dois me regarder dans les yeux, pas tes pieds."

- "Je sais, mais j'ai peur de te marcher dessus."

- "Si tu me regardes, tu ne marcheras pas sur mes pieds. Il te suffit de me faire confiance et de te laisser aller à ton instinct."

- "Ok, on peut... reprendre ?"

Hanji s'était mise à giguer dans la pièce comme une sauvage sans grâce avec le pauvre Moblit, mais ni Erwin ni Livaï ne s'en rendirent compte. Les yeux dans les yeux, ils continuèrent à valser lentement, et bientôt le caporal comprit la technique ; une technique qui relevait plus de la sensation que d'autre chose. En fixant Erwin, il arrivait à deviner à l'avance quel mouvement il s'apprêtait à effectuer, et bientôt, leurs pieds tourbillonnèrent sans aucune gêne, leurs jambes se croisèrent et se frôlèrent sans aucun faux pas. Livaï sentait la main d'Erwin dans son dos, qui le serrait contre lui sans doute plus étroitement que ne l'exigeait ce type de danse...

Après encore quelques minutes de valse, leurs doigts s'entrelacèrent tendrement. Le major imprima à leurs corps des mouvements plus amples, presque lascifs, et Livaï eut le tournis un moment. C'était comme voler avec le dispositif ; l'afflux d'oxygène provoquait parfois une euphorie passagère, mais ici, elle durait encore et encore. Erwin se détacha de lui, l'envoyant virevolter au bout de sa main, pour le faire revenir dans ses bras, l'enlaçant encore plus étroitement. Le major avait sur le visage un sourire ravi et Livaï le lui rendit avec complicité.

Erwin le fit tourner sur ses pieds et la douce pression du corps du caporal contre le sien lui donna un plaisir intense. Livaï se laissait faire, ne luttait pas contre lui et accompagnait chacun de ses mouvements sans aucune opposition. Il songea un instant que cela illustrait parfaitement leur relation dans le travail. Il était la tête pensante de leur duo, et Livaï acceptait de le suivre par conviction, aspiration et peut-être aussi... autre chose. Il voyait cette chose dans le gris métallique de ses iris fixées sur lui, et il ne put se résoudre à la nommer. Il souhaita plus que tout être à la hauteur de ce sentiment, ne jamais le décevoir...

Emporté par l'ivresse de la valse, il balança le corps souple du caporal en arrière dans ses bras et resta un instant courbé sur lui, les yeux brillants, la peau en feu, fixé sur les lèvres frémissantes de son ami, qui semblait totalement à sa merci... Il attrapa la jambe de Livaï et la drapa autour de sa hanche. Le caporal s'accrocha à ses épaules, passa sa main dans ses cheveux langoureusement... Ils étaient si proches, et Erwin avait totalement oublié la présence de Hanji et Moblit... Mais il ne put se résoudre à s'abandonner ainsi, et redressa Livaï avec douceur et regret, le laissant ainsi retrouver son équilibre et son souffle.

La musique s'était arrêtée depuis au moins deux minutes. Hanji et son subordonné les regardaient avec curiosité et se demandaient sans doute à quoi ils venaient d'assister. Erwin devait admettre qu'il s'était laissé un peu aller sur les pas, et que la danse n'avait pas dû ressembler à une valse traditionnelle ! Il s'en moquait. Il avait partagé un instant magique avec Livaï, et toute cette histoire de leçon de danse n'avait jamais été qu'un prétexte pour l'obtenir.

Il dit en soufflant :

- "Tu es loin d'être mauvais en valse !"

- "C'est parce que tu es un bon prof, sans doute...", répondit le caporal, le souffle court lui aussi.

Erwin apprécia particulièrement le rouge qui lui montait aux joues, et sa respiration saccadée.

- "C'était pas mal, ouais, mais c'est Livaï qui aurait dû faire l'homme dans toute cette histoire !" s'écria Hanji. "Tu as dansé avec lui comme si c'était une fille, ça lui sera pas très utile !"

Le major reconnu cet impair mais ne regretta rien du tout. Ce fut Livaï qui vint à son secours.

- "T'inquiète pas, j'ai compris le principe : c'est l'homme qui mène la danse et la femme suit le mouvement, c'est ça ?"

- "Oui, à peu près."

- "Je t'avoue que j'ai eu du mal à imaginer que je dansais avec une femme..."

"Pas moi", pensa Erwin. "Mais je n'ai pas eu besoin d'imaginer que tu étais une femme..."

- "Imagine une nana grande, baraquée, avec des énormes sourcils, et ça devrait aller !" lança la scientifique joyeusement. "Vous voulez qu'on remette ça, avec les formes cette fois ?"

Hanji s'apprêtait déjà à retendre le ressort, mais le major l'arrêta.

- "Je crois que ça suffira. Livaï s'en sortira."

- "Comme vous voulez. Livaï, tu viens ? On va rapporter le phonographe chez Pixis. Moblit, remonte à mon bureau avec tout ça", ordonna-t-elle en indiquant le tas de papiers.

Le pauvre Moblit soupira de plus belle mais obéit sans discuter comme toujours. Il essaya de saluer le major en sortant mais finit par renoncer, de peur de tout faire dégringoler par terre.

Erwin n'avait pas lâché les mains de Livaï depuis la fin de la valse. Le caporal se détacha de lui à regret, ne pouvant le quitter des yeux jusqu'à la porte.

- "Nous nous verrons demain, passez une bonne nuit, vous deux", lança le major à ses subordonnés.

Hanji et lui remontèrent le couloir jusqu'à l'aile de la garnison, mais le coeur de Livaï battait toujours aussi vite. Pendant la valse, il n'avait pas du tout imaginé qu'il dansait avec une femme ; il n'avait pensé qu'à Erwin et l'idée qu'on put les voir valser ainsi à une soirée mondaine ne l'avait pas du tout dérangé. Il avait été très naturel pour lui de laisser Erwin le guider, lui imposer son rythme et sa chorégraphie, il y avait pris un plaisir presque insensé. Même la musique avait été éclipsée, seuls le mouvement de leurs pieds en harmonie, la main à la fois sûre et souple d'Erwin tenant la sienne, et la sensation d'être tout à fait en sécurité l'avaient fait se mouvoir.

Il trouverait le moyen d'amener Erwin à danser avec lui de nouveau. En privé cette fois. Son major se laisserait peut-être aller à des gestes plus... audacieux que ce soir !

- "J'aurai jamais cru me découvrir une telle passion pour la danse...", prononça-t-il juste assez fort pour que Hanji l'entende.