Over the hills and far away

Une jument noire, montée par un cavalier à la renommée grandissante, parcourait les plaines non loin de la forêt des arbres géants. Un lieu tout à fait extraordinaire où l'on pouvait contempler des ramures étonnantes mesurant parfois près de soixante mètres. Les allées aménagées étaient souvent prises d'assaut en été, les familles venant s'y promener ou se baigner dans les lacs clairs qui reposaient tranquillement sous les branches.

Les explorateurs avaient été engagés pour divertir les visiteurs, et ils s'y étaient pliés de bonne grâce. Livaï, le cavalier de la jument noire, avait laissé ses camarades voler sous les arbres après avoir fait sa part. Il n'aimait pas ce type d'exhibition, il n'était pas du genre à se vanter de ses compétences ; mais Erwin Smith pensait que cela serait bénéfique pour l'image du bataillon et Livaï estimait qu'il avait très souvent raison. Il n'était tout de même pas fâché de s'être éclipsé.

Il avait réussi à chiper un des paniers de victuailles vendus dans un des baraquements près de l'entrée de la forêt et s'était mis en quête d'Erwin pour l'inviter à déjeuner. La corbeille battait le flan de sa monture au rythme de son petit trot, et Livaï plissait les yeux afin de distinguer si Erwin se trouvait sur la ligne d'horizon. Il ne voyait rien et commençait à s'inquiéter. Mike lui avait pourtant assuré qu'il était parti à cheval dans les champs après avoir fait la promotion du régiment auprès des riches promeneurs.

- "Où est-il, bon sang ?!"

Erwin pouvait passer des heures à battre la campagne, perdu dans ses pensées ou des rêves insensés ; il aimait cette solitude et Livaï n'était pas sûr de réussir à le trouver. Mais soudain, sa jument hennit fortement en secouant sa crinière.

- "Laisse-moi deviner : c'est ton pote qui est dans les parages ?"

Sa jument et l'étalon blanc d'Erwin s'entendaient très bien et elle ne manquait jamais de saluer l'arrivée de son compagnon. Cette pensée aussitôt formulée, Livaï aperçut une forme claire flottant sur le fond doré des blés qui se balançaient au vent. Un autre hennissement lui parvint de loin et il flatta l'encolure de sa monture avec contentement.

- "On les a trouvés, ma belle."

L'étalon blanc prit son temps pour venir jusqu'à eux. Bien assis sur sa selle, les jambes pendant dans le vide, les manches relevées et sans sa veste, Erwin Smith accompagnait le pas de son cheval avec aisance, une main posée sur sa cuisse. Ses cheveux blonds décoiffés volaient dans le vent de l'été. Il fit signe à Livaï, et son subordonné le rejoignit.

- "J'ai cru que t'avais décidé de disparaître", commenta Livaï.

- "Il avait envie de se dégourdir les jambes", répondit le grand blond en désignant sa monture.

- "Les autres sont toujours là-bas, mais comme c'est l'heure du casse-croûte, je me suis dit que tu voudrais peut-être manger un truc."

Il montra son panier plein et Erwin approuva de la tête.

- "C'est une bonne idée. Je connais un coin tranquille et à l'abri des regards pour nous installer."

Erwin tourna bride et ramena Livaï à l'ombre des arbres, en restant sur le pourtour de la forêt. On entendait aucun bruit humain, seuls le chant des oiseaux et le bruissement des frondaisons troublaient le silence. Les deux cavaliers arpentèrent des sentiers mouchetés de taches d'ombres et de soleil, à peine dessinés dans la végétation ; le vert des feuilles éblouissait le regard et, à travers, le ciel parfaitement bleu invitait à la contemplation.

Les deux hommes discutaient du programme d'entraînement de demain, quand ils débouchèrent sur une prairie sauvage. L'étalon d'Erwin se mit à piétiner et à piaffer, apparemment impatient de s'élancer.

- "Tout doux, camarade", murmura Erwin. "Je sais que nous aimons galoper par ici, mais il ne faudrait pas désavantager Livaï..."

- "Attends, tu..."

- "Faisons la course ! Cela nous ouvrira l'appétit !"

Il relâcha les rênes et l'étalon blanc décolla littéralement du sol, propulsé par ses puissants postérieurs. Livaï lâcha un "tcch" dépité et laissa sa jument suivre son compagnon à la trace, la réservant juste assez pour gagner sur les derniers mètres. Mais cela n'allait pas être facile ; le cheval d'Erwin était plus grand et rapide que le sien et il allait devoir ruser pour le dépasser.

Il colla à la croupe claire qui le précédait, et émit un petit sifflement entre ses dents. Il vit les oreilles blanches duveteuses se tourner vers l'arrière et l'étalon se mit à ralentir un peu. Erwin l'excita de nouveau avec des appels de langue, mais la jument de Livaï avait rattrapé son retard et galopait à présent en parallèle avec lui.

Livaï siffla de nouveau et le cheval blanc perdit encore de la vitesse, laissant passer sa camarade devant lui. Il sourit ; cela se déroulait tout à fait comme prévu. Les chevaux du bataillon étaient si disciplinés qu'ils obéissaient au moindre son émis par un humain. Erwin eut beau relancer l'allure, Livaï avait pris une petite longueur d'avance et remarqua de l'autre côté de la prairie un petit bois isolé. Il devina que c'était la ligne d'arrivée. Il claqua la langue pour indiquer à sa monture de se donner à fond et se coucha sur son encolure presque horizontale pour les derniers mètres.

Erwin s'était épuisé un peu inutilement à cause des changements d'allure et son subordonné atteignit l'objectif avec quatre bons mètres d'avance. La jument noire freina sur les paturons et son cavalier se mit à toiser le perdant.

- "Alors, j'ai gagné quoi ?"

- "Tu as triché, ce n'est pas fair-play."

- "J'ai pas triché, j'ai juste compté sur le fait que ton cheval serait plus galant que toi. On ne galope pas devant une dame de cette qualité."

Livaï flatta le cou humide de sa monture et lui glissant des douceurs à l'oreille.

- "Bon, c'est où, ton coin ? On a fait un sacré bout de chemin !"

- "Derrière ce bois, il faut traverser", répondit Erwin, beau joueur.

Ils continuèrent à avancer sous les arbres et leur discussion se changea alors en bavardage joyeux. Personne ne pouvait les voir ou les entendre ici, ils étaient seuls au monde, aussi rien ne les empêchait de se montrer plus naturels que d'ordinaire. Le son d'une petite source sautant sur des rochers se fit entendre sur leur droite et ils traversèrent à gué le ruisseau calme. Ils laissèrent boire leurs chevaux un moment, côte à côte.

Livaï ne savait pas du tout où ils se trouvaient mais il savait que le Mur Maria recelait des lieux tout à fait charmants presque ignorés des hommes. Il contempla un moment le profil de son supérieur, qui gardait la tête levée fièrement, les yeux perdus au loin, et comme mû par un instinct, effleura sa main avec la sienne. Erwin le regarda, et Livaï se sentit un peu gêné de ce contact, mais son supérieur attrapa ses doigts et les garda entre les siens. Il ne le lâcha pas quand les deux montures reprirent leur route, confiantes en leurs cavaliers.

Ils avancèrent ainsi un moment au pas, main dans la main, mais sans oser se regarder. Ils n'échangèrent pas une parole jusqu'à ce qu'Erwin s'exclame :

- "C'est là."

Le bois se trouvait en fait en haut d'une colline. Erwin les avait menés au sommet et leurs regards plongeait sur les plaines en contrebas. Les campanules bleues de Shiganshina agitaient leurs milliers de tête sous la brise et aucun signe de civilisation ne venait gâcher le paysage. Livaï resta sans voix un moment. Erwin descendit de son cheval et frappa sa croupe. Comme Livaï ne bougeait pas, il se décida à le faire descendre lui-même, et son subordonné se retrouva bientôt sur ses pieds lui aussi.

Les deux chevaux s'éloignèrent pour brouter et Erwin prit de nouveau la main de Livaï pour le faire avancer sur quelques mètres. Puis il se laissa tomber par terre au milieu des fleurs et resta assis à contempler les couleurs qui les entouraient. Il s'adressa à son subordonné :

- C'est parfait ici. Mais il ne faudra pas laisser de déchet, ce serait dommage."

- "C'est... vraiment très beau...", souffla Livaï avant de s'assoir lui aussi.

Ils se partagèrent les provisions et mangèrent avec appétit. Livaï songea alors qu'Erwin n'avait jamais paru si détendu, si heureux, et cela le réjouit. Il rit avec lui de ses blagues un peu bêtes et apprécia chaque seconde passées à ses côtés.

Quand ils eurent fini de manger, repus, Erwin s'allongea sur l'herbe épaisse et mis un bras sous sa tête. Livaï resta assis, un genou relevé, et contempla le ciel. Quelques panaches blancs traversaient son champ de vision mais il ne doutait pas que la journée resterait ensoleillée.

Il finit par s'accouder juste à côté d'Erwin, et lui posa enfin la question qui lui brûlait les lèvres :

- "Pourquoi tu m'as amené ici ? C'était pas la peine d'aller si loin juste pour déjeuner."

- "Tu n'aimes pas cet endroit ?" demanda Erwin en ouvrant un oeil.

- "Si, mais... pourquoi celui-là, il est spécial ?"

Erwin se redressa sur un coude et le regarda bien en face.

- "Oui. Mon père m'y emmenait. Nous y avons souvent partagé nos repas, comme nous deux aujourd'hui. Il disait que c'est l'endroit dans le Mur Maria où l'air est le plus pur. Pas un village à des kilomètres..."

Erwin respira profondément et Livaï ne put s'empêcher de l'imiter. Il remplit ses poumons de l'air frais saturé de senteurs florales et se sentit plus propre à l'intérieur.

- "Ouais, je veux bien le croire", conclut-il.

Erwin se rallongea et fit semblant de dormir. Livaï cueillit une campanule, en apprécia le bleu qui lui rappelait les yeux de son supérieur, et la piqua dans ses cheveux blonds en soupirant :

- "Erwin... est-ce que tu es heureux, là maintenant ?"

Il ouvrit de nouveau les yeux et répondit sans le regarder :

- "Oui, tout à fait. Si la vie pouvait être tous les jours ainsi..."

Le regret se fit entendre dans cette réponse mais Livaï choisit de ne retenir que la première phrase.

- "Je serais encore plus heureux si tu t'allongeais à côté de moi."

- "Il t'en faut peu...", souffla Livaï. "Mais ok."

Il s'étendit à côté de son supérieur et se mit à contempler les nuages. Un vol d'oiseaux traversait parfois le ciel sans rien troubler, et les têtes des campanules se penchaient sur lui comme pour l'observer. Erwin se mit à raconter une chose qu'il adorait faire quand il était jeune : trouver des formes amusantes dans les nuages. Livaï sourit amèrement en pensant que c'était un plaisir qu'il n'avait pas eu la chance de connaître. Né sous terre, les nuages qu'il apercevait à travers le puits de lumière étaient restés très longtemps un symbole de liberté pour lui, d'évasion, mais il n'avait jamais eu le loisir d'étudier leurs formes.

- "Regarde celui-ci, à quoi il te fait penser ?" demanda Erwin.

Ils jouèrent à ce jeu un moment jusqu'à ce que leurs yeux soient fatigués. Erwin lui montrait un drôle de nuage et Livaï lui disait à quoi il ressemblait. Certaines réponses étaient si stupides et inattendues qu'il ne put s'empêcher d'en sourire. Mais rien ne lui donnait davantage de bonheur que le rire franc et espiègle d'Erwin. Il aurait voulu l'entendre en permanence.

Leurs paupières se firent lourdes et Erwin se tourna sur le flanc, le bras étendu à côté de lui. Il invita Livaï à y poser sa tête et il ne se fit pas prier deux fois. Blotti contre la poitrine de son supérieur prévenant, il sentit comme jamais la tranquillité du lieu et son désir ardent d'autres contrées inconnues, tout aussi belles et sauvages, mais hors de portée.

- "C'est prudent de dormir ici ?" demanda-t-il, le visage pressé contre l'épaule d'Erwin.

- "Il n'y a personne. Nous ne risquons rien à somnoler une heure ou deux."

- "Les autres risquent de se demander où on est."

- "Nous avons tous quartier libre jusqu'à ce soir. Ne t'inquiète pas, je nous réveillerais à l'heure."

Rassuré, Livaï se laissa aller au sommeil. L'autre bras d'Erwin vint se refermer sur lui, protecteur, et la campanule bleue tomba de sa tête sur le visage paisible de son subordonné. Il la piqua alors dans la chevelure noire de jais en essayant de ne pas le réveiller.

Ils dormirent ainsi jusqu'à ce que leurs chevaux viennent les chercher.