Deux anges se posent...

L'horizon était encore voilé de brumes matinales. Les rayons du soleil au zénith tentaient de les disperser avec difficulté, mais c'était comme si la terre, montant à la rencontre du ciel, n'en faisait qu'à sa tête. Ces deux forces de la nature, que l'on pouvait presque distinguer physiquement, se livraient bataille sur les plaines de Maria, indifférentes au danger d'un tout autre type qui arpentait ces espaces redevenus territoire de l'ennemi.

Erwin Smith, assis sur le parapet, les jambes dans le vide, observait les titans en mouvement cinquante mètres en dessous. Il n'avait jamais su déterminer le réel sentiment que ces créatures lui procuraient. Leur apparente humanité le perturbait, mais pour lui, ils n'étaient qu'un obstacle à franchir pour atteindre son but. Ce qui le mettait si mal à l'aise, c'était le nombre de sacrifices qui seraient nécessaires afin de les abattre et de reconquérir le Mur Maria. Il s'efforçait toujours de ne pas y penser, mais quand il baissait la garde la nuit, ses songes en profitaient pour venir le tourmenter.

En tant que major du bataillon d'exploration, il devait prendre des décisions douloureuses et mettre en place des stratégies audacieuses afin de faire avancer l'armée humaine. Il n'avait jamais ordonné à qui que ce soit de mourir pour la réussite de ses plans, mais malgré tout, cette culpabilité le taraudait chaque jour davantage. Il ne pouvait protéger tout le monde ni garantir la sécurité des soldats sous ses ordres. Il avait pris la tête du régiment quatre ans auparavant, et le poids de cette charge ne cessait de s'alourdir.

Il se savait capable d'y faire face, de la supporter autant que son corps le lui permettrait. Il était prêt à s'attirer la haine des civils, la méfiance des aristocrates, et même les foudres royales si cela lui permettait de mener les explorateurs à leur objectif.

"Leur objectif ? Ou le mien ?", ne pouvait-il s'empêcher de se demander.

La réponse à cette question lui paraissait encore inaccessible. Même dans les tréfonds de sa conscience, il ne parvenait pas à la trouver. Beaucoup de choses se mêlaient dans son ambition de mener le bataillon au combat. La seule chose qui continuait à le maintenir sur le bon cap, c'était la confiance inébranlable de ses subordonnés. Ils étaient de bonnes personnes, des êtres dont la moralité lui paraissait irréprochable ; s'il se fourvoyait, ne l'auraient-ils pas déjà abandonné ?

"Suis-je une bonne personne ?"

Pourquoi ces considérations morales venaient-elles le tourmenter maintenant ? Il avait soigneusement enterré dans un coin de son cerveau, et pendant des années, ces tiraillements dont il ne savait que trop qu'ils étaient un poids pour un soldat. Il avait vu trop de gens mourir pour ne pas comprendre que la vie n'était finalement qu'un état plus ou moins proche de la mort. La différence entre les morts et les vivants, à quoi tenait-elle ? A la capacité de respirer ? De penser ? De rêver ? D'aimer ?

Erwin coupa une autre tranche de la pomme qu'il était en train de manger en essayant de chasser ces voix qui revenaient le hanter chaque fois qu'il essayait de se montrer sentimental. Elles lui criaient toujours "Tu n'as pas le droit d'être heureux. Pas plus que tous ceux qui sont morts par ta faute. Souffre en silence et n'en laisse rien paraître ou ils te laisseront tous tomber." Ces voix étaient peut-être finalement ses seules vraies amies, les seules à savoir ce qu'il ressentait réellement, contrairement à ses subordonnés. Elles ne lui mentaient jamais, lui disaient toujours la vérité. Combien de fois avait-il décidé de leur révéler cette vérité avant de se dégonfler comme un couard ? Cette blessure était l'élément le plus intime de sa personnalité, et il ne pouvait pas se résoudre à la partager. Même avec...

Un chuintement métallique se fit entendre derrière lui, puis des bruits de pas. Il se retourna à demi et aperçut le caporal Livaï qui venait vers lui sans se presser, les mains dans les poches de sa veste. Le major s'était quant à lui délesté de son dispositif pour se sentir plus léger, et il gisait à quelques pas de là, en désordre. Livaï ramassa les pièces éparses et les rassembla dans un coin avant de le toiser de haut.

- "Tu prends ta pause, major ?"

- "Comment as-tu su que j'étais là ?"

- "Je patrouillais dans le coin, c'est Hannes qui m'a dit que t'étais là."

Livaï se débarrassa lui aussi de son imposant matériel, s'assit à côté de son supérieur et laissa son regard vagabonder au loin. Il observa les titans qui se pressaient contre la porte de Trost et un frisson de dégoût et de colère le parcourut.

- "Tu penses à un autre plan de route pour la prochaine sortie ?" demanda-t-il. "La dernière a pas été fameuse..."

- "Effectivement, nous emprunterons une autre route, moins risquée, cette fois."

- "Mais elle sera plus longue, je suppose."

- "C'est à craindre. Mais si je peux ramener davantage de gens chez eux..."

Livaï se pencha et regarda son supérieur par en-dessous.

- "Je vois bien que t'es pas dans ton assiette."

- "Nous revenons d'une énième cérémonie en mémoire des morts, je peux me sentir un peu exténué..."

- "Ouais, mais il faut pas baisser les bras, tout le monde compte sur toi."

Erwin soupira en regardant son subordonné.

- "Tu n'en as pas parfois... un peu assez de tout ça ?"

La question prit le caporal tout à fait au dépourvu.

- "Qu'est-ce que tu veux dire par là ?"

- "De perdre tous ces vaillants soldats, ces jeunes gens... De tous les cailloux et les insultes..."

- "Si c'était le cas, je serais plus là, non ?" rétorqua Livaï. "Et puis, ça changera quoi si je pars ? Des soldats continueront de mourir, bouffés par ces monstres. Il faut bien qu'on s'en charge."

Ces paroles donnèrent à Erwin un peu d'assurance.

- "Il suffirait de dissoudre le bataillon et plus personne ne serait tué. Il nous suffirait de vivre bien tranquillement derrière les Murs..."

- "Connerie", répondit son subordonné. "Ces pourritures nous ont pris notre territoire, nos foyers. Ils sont venus nous attaquer. On va pas en rester là sans réagir."

- "..."

- "Tu sais, là d'où je viens, quand on vient t'asticoter, on n'est pas du genre à rester sans rien faire. Ca me ferait mal de pas leur rendre la monnaie de leur pièce, à ces mochetés. Ca irait à l'encontre de mes principes."

- "Mais tu vivais sous terre", répondit Erwin, hésitant. "Tu n'as pas de passé à la surface, pas de famille à venger, pas de maison à reconstruire. Tu as moins de raison de te battre que beaucoup d'autres..."

Livaï lui fila une bourrade sur le bras.

- "Eh ! Ma raison de me battre, c'est éviter que d'autres meurent. Tant que les explorateurs iront dehors, je dois être là pour veiller au grain. Et puis... j'ai tout de même des camarades à venger. Me battre en leur nom, c'est le moins que je puisse faire..."

- "Désolé de t'avoir blessé...", murmura Erwin.

- "Ca va, je comprends pourquoi tu pensais ça. Mais tu te poses beaucoup trop de questions. Tu n'as pas créé le bataillon, ni mis les titans là où ils sont. Faut pas te sentir coupable de faire ce boulot. Il faut que quelqu'un le fasse."

Mais Erwin baissa la tête tristement, apparemment écrasé par la culpabilité. Livaï se blottit contre lui un moment.

- "Tu n'es pas seul pour le faire, on est là..."

- "Je sais, mais je m'en veux de vous imposer une telle charge..."

- "On est là pour ça. Faut pas te sentir si mal. Si tu te confiais un peu plus à nous, on pourrait t'aider mieux que ça..."

Erwin perçut la supplique tacite dans le ton du caporal. "Il sait que j'ai des secrets qui me rongent, mais fait semblant de les ignorer", pensa-t-il, soudain paniqué. Non, il ne fallait pas que Livaï sache ; surtout pas lui, lui qui avait rejoint le bataillon sur la base de son engagement envers l'humanité. Et pourtant, le désir de parler de tout ceci avec lui le tenaillait, surtout les soirs où il venait le rejoindre dans ses quartiers pour dîner avec lui.

"Je te fais confiance mais je ne peux pas tout miser là-dessus. Ton estime m'importe plus que tout le reste du monde."

Mais Erwin avait besoin de se confronter à certaines choses. Aussi amena-t-il la conversation sur un sujet un peu différent...

- "Livaï, crois-tu au paradis et à l'enfer ?"

Le caporal leva les yeux en réfléchissant.

- "Tu peux me rappeler ce que c'est ?"

- "Tu as dû en entendre parler. Ce sont paraît-il des lieux où les humains se rendent après leur mort..."

- "Ah ouais, ça me dit un truc. Je crois qu'un corbac a déjà évoqué ça. Les gentils d'un côté, les méchants de l'autre, c'est ça ?"

- "A peu près, oui", souffla Erwin. "Penses-tu que cela existe ?"

- "Je crois pas. Ca me paraît débile, comme système."

- "Pourquoi donc ?" interrogea Erwin en levant un sourcils.

- "C'est trop... comment tu dis ? Puéril, de penser comme ça. On peut pas résumer un être humain à des concepts aussi... tranchés."

- "Tu penses les humains trop complexes ?"

- "C'est juste la vie qui est trop compliquée", rétorqua Livaï en balançant ses jambes au-dessus du vide. "On doit parfois faire des choix et même si on est quelqu'un de "bien", on peut faire des conneries."

- "Toi, tu es quelqu'un de bien, je le sais."

Les yeux d'Erwin brillaient de détermination quand il prononça ces mots et cela n'échappa pas à Livaï.

- "T'as l'air très sûr de toi", répondit-il en le regardant en coin. "J'ai fait des trucs douteux dans le passé."

- "Comme quoi ?"

- "J'ai dû voler pour vivre. Crois-le ou non, mais ça m'a posé des problèmes moraux pendant une partie de ma vie. Après tout, ces gens dans la misère trimaient eux aussi pour s'en sortir. Alors de quel droit je leur prenais leur fric ?"

- "Et comment t'en es-tu sorti ?"

Livaï comprenait qu'Erwin n'allait pas bien et cherchait du réconfort. Mais il n'avait pas l'intention de lui mentir.

- "C'est simple : c'était eux ou moi. J'ai jamais tué quelqu'un pour du fric, seulement pour me défendre, mais faire les poches, c'était une question de survie. Je volais jamais en excès, juste ce qu'il fallait..."

- "C'est vrai qu'à part pour le thé, tu n'aimes pas particulièrement nager dans le luxe !" plaisanta Erwin.

- "Mais je me sentais mal parfois. Ce putain de monde ne fait de cadeau à personne, alors il faut savoir se faire son trou, tu vois ce que je veux dire."

- "Je crois..."

Réaliser que son subordonné avait pu, comme lui, être confronté à ce genre de dilemme, le rassurait un peu, mais n'étouffait pas pour autant ses pensées tristes.

- "Selon mes actes passés, crois-tu que j'irais avec les gentils ou les méchants ?" demanda le caporal.

- "Tu ne pourrais pas aller en enfer pour ça. Tu l'as fait pour survivre..."

- "Mais si on m'avait chopé, j'aurais été exécuté. Si tu m'avais remis aux brigades spéciales, je serais mort sans doute. Pour eux j'étais un criminel, un "méchant"..."

- "Non... impossible..."

- "Et pourtant, c'est bien vrai. Tu me prends pour un ange, mais selon les points de vue, je peux être un "méchant". Et même un vrai taré. Tu vois que c'est pas simple !"

Livaï sentit une pointe de fierté à énoncer de telles vérités à Erwin.

- "Et moi, où crois-tu que j'irais ?" demanda le major. "Enfer ou paradis ?"

- "C'est... tout aussi compliqué...", énonça lentement Livaï, gêné.

"Il me juge. Il se rend bien compte que je ne suis pas un "gentil"..."

- "J'ai envoyé beaucoup de gens à la mort, et de mon plein gré. Cela excède de beaucoup tes propres actes...", souffla le major.

Erwin détourna la tête afin de ne pas voir la réaction de son subordonné.

- "Que veux-tu que je te dise ? Tu les as pas obligés, non ? Tu veux faire quoi, leur raconter des histoires et les border dans leur lit ?"

- "Mais..."

- "Arrête de te tourmenter. Je sais que c'est pas facile, pour moi non plus, mais on doit rester concentré sur notre objectif final. C'est ce que tout le monde attend de toi. De nous."

Il s'interrompit un instant, baissa la tête et s'adressa à l'inconnu :

- "Si tu vas en enfer, j'irai avec toi. Car je le mérite tout autant..."

Erwin tressaillit et eut envie de lui prendre la main. La simple idée qu'il puisse emmener Livaï en enfer avec lui le terrifiait. Il avait besoin de se noircir pour évacuer cette pensée de sa tête. "Je suis pire, bien pire que toi..." Il se décida alors à évoquer ce qui le faisait le plus souffrir.

- "J'ai peut-être... fait des choses bien pires que ça..."

- "Pas depuis que je te connais."

- "Mais avant cela... tu ne sais pas tout sur moi..."

- "Et bien, vas-y, balance."

Erwin hésita un instant, un tout petit instant suspendu pendant lequel il se sentit prêt à parler, à raconter comment sa blessure la plus grave, la plus douloureuse et la plus enracinée lui avait été infligée... Non, comment il se l'était infligée à lui-même. Mais alors, la vision ancienne d'une pierre tombale froide et indifférente, qui lui apparaissait toujours gigantesque malgré le temps passé, s'imposa à lui et il renonça. Car le nom sur cette pierre, ce nom... c'était bien toujours le même.

Le nom de son père.

Il refusa de recouvrir Livaï de cette ombre, même si tout en lui lui hurlait de tout dire, de tout avouer, de révéler la véritable raison de son engagement dans l'armée, de sa détermination à éliminer les titans et à découvrir la vérité sur le monde. Le visage de Livaï tendu vers lui, dans l'attente d'une révélation, lui faisait de la peine. Il voulait tout lui dire, il le désirait plus que tout, mais une voix plus forte encore se fit entendre en lui : "Je ne suis qu'un lâche", disait-elle. "Je ne pourrais jamais assumer cette faute devant toi..." Peut-être avait-il tort, mais il ne voulait pas prendre le risque de perdre Livaï en lui disant la vérité. "Je peux encore vivre dans le déni si cela te fait rester près de moi. Même si cela me tue chaque jour davantage..."

Au lieu d'accéder à la demande de Livaï, il préféra lui poser une autre question.

- "Si je quittais le régiment... me suivrais-tu ?"

Livaï sursauta presque sur le parapet, et manqua tomber dans le vide.

- "T'es pas sérieux ?! Tu vas pas..."

- "Non, bien sûr que non. Mais si je le faisais... ?"

Livaï songea un instant, les yeux au ciel.

- "Il faudra bien que quelqu'un veille sur ton petit linge..."

Les pensées noires d'Erwin se dispersèrent d'un coup comme des nuage d'orage chassés par le soleil. Il sourit avec sincérité.

- "Tu ne pourrais pas te contenter de ce genre de vie..."

- "Toi non plus alors pourquoi en parler ?"

- "Très bien, n'en parlons plus."

Erwin découpa une autre tranche de pomme et la proposa à Livaï en le taquinant. Le caporal se pencha et goba le morceau de fruit à même ses mains, ce qui surprit beaucoup le major.

- "La vie, c'est comme ce morceau de pomme : faut la croquer à pleines dents et pas attendre qu'on te la donne gentiment."

- "C'est... très profond, Livaï."

- "Mais non, je me fous de toi", répliqua Livaï en mâchant le fruit. "Un dernier truc : si tu te mets à faire du sentiment envers les soldats, ça mènera nulle part. Faut leur faire confiance et se dire que ça va bien se passer. Ils ont choisi d'être là. En tout cas, si tu te mets à chouiner, je me barre. Je vais pas suivre un chouineur au combat."

Erwin fut stupéfait de cette apparente froideur que Livaï exprimait. "Il a besoin d'un leader fort et inflexible à suivre. Il a besoin que je le guide fermement et avec confiance. Je dois reprendre courage et me montrer digne de lui."

- "Et la liberté, tu y crois ?" continua le major.

- "Le simple fait de me trouver ici, avec le soleil et le vent, c'est une énorme liberté pour moi..."

- "Mais tu cherches autre chose..."

- "On cherche tous autre chose. On a tous conscience que cette chose nous manque. On sait pas ce que c'est, mais je pense que c'est pour ça qu'on "sort"..."

- "A l'extérieur des Murs..."

- "Ouais, un jour on comprendra peut-être réellement ce qu'on cherche..."

Livaï se pencha en arrière sur ses mains.

- "La vraie liberté, c'est le choix. Qu'ils soient bons ou mauvais, tant qu'on a le choix, alors on est libres."

- "Tu crois vraiment que cela suffit ?"

- "Pas pour tout le monde, je suppose. Mais pour moi, c'est déjà important..."

- "Qu'est-ce qui te rendrait plus libre encore ?"

- "Choisir ma mort."

Erwin cligna des yeux en lui proposant un autre morceau de pomme. La conversation prenait un tour plutôt morbide mais il voulait que Livaï lui révèle le fond de sa pensée.

- "Quelle mort voudrais-tu avoir ?" demanda le major avec un trémolo dans la voix.

- "Une mort utile. Je voudrais qu'elle serve à quelque chose ou à quelqu'un..."

Livaï le regarda avec des yeux languides.

- "Je veux dire... si tu me demandais de me sacrifier à des fins utiles, je le ferais, je suppose."

- "Vivant, tu m'es bien plus précieux..."

- "Arrête, je suis remplaçable."

- "Je ne suis pas d'accord."

"Tu n'es pas remplaçable pour moi."

- "Et toi alors, quelle mort voudrais-tu avoir ?"

Erwin réfléchit bien moins longtemps qu'il ne l'aurait cru.

- "Je veux... mourir auprès des personnes qui me sont chères", prononça-t-il d'une voix lointaine. "Ne pas être seul... T'avoir, toi, et Mike, et Hanji, auprès de moi quand je rendrai mon dernier souffle..."

- "Compte pas là-dessus, mon vieux."

Erwin arbora un air interloqué, ne sachant pas quoi comprendre de cette réponse.

- "Pourquoi cela... ?" eut-il peur de demander.

- "Parce qu'il est hors de question que tu meures avant moi."

Le major sentit des larmes lui picoter les yeux mais elles ne sortirent pas. Livaï se jeta presque sur lui et captura son visage dans ses mains.

- "T'as compris, Erwin Smith ? Interdiction de mourir sans ma permission. Et comme je te la donnerai jamais, t'as plus qu'à vivre éternellement."

La naïveté de cette supplique toucha beaucoup le major blessé. Il serra Livaï dans ses bras.

- "Je vais essayer, mais je ne te promets rien !" s'exclama-t-il, un rire dans la voix.

Livaï se dégagea en tempêtant pour la forme et se releva en époussetant ses vêtements. Erwin l'imita, et pendant un instant, il vacilla au bord du parapet. Le vide l'hypnotisa, le charmant d'un appel presque tentant... mais il se détourna de lui et se força à ne plus l'écouter. Quand il eut repris ses esprits, il découvrit que deux bras crispés enserraient sa taille et il sentit le visage de Livaï plaqué contre son dos. Il se retourna vers son subordonné.

- "Livaï, je... ça va, tu peux..."

Il dégagea le front du caporal des mèches d'ébène qui y étaient collées.

- "Tu as vraiment eu peur ?" s'étonna le major.

- "Tu n'as pas ton dispositif, j'ai cru que t'allais tomber !" s'écria Livaï en attirant Erwin loin du bord.

- "Tu as pensé que... je me précipiterais en bas ?"

En prononçant ces mots, il fit deux pas en arrière et sentit de nouveau la chute l'appeler, très proche, et la voix du vide ricaner de plus belle derrière lui.

- "Toi non plus tu n'as ton dispositif..." nota Erwin. "Si je me laissais tomber en bas... tu sauterais avec moi pour tenter de me sauver ?"

Livaï le tira par le bras, légèrement paniqué.

- "Hey ! Arrête avec tes bêtises ! Ca servirait à quoi qu'on meure tous les deux ?!"

- "Tu as raison. Après tout, je suis remplaçable."

- "N'importe quoi !"

Livaï ne pouvait accepter cette conclusion.

- "Moi, je le suis, mais pas toi !" s'insurgea-t-il.

- "Non, c'est faux. Je peux être remplacé, pas toi."

- "Tu as fini avec ce petit jeu ?! Et éloigne-toi du bord !"

Erwin se décida enfin à prendre le large et le vent cessa de siffler à ses oreilles.

- "Ecoute, cessons de nous poser ces questions, d'accord ?" proposa le major.

- "Ouais, nous sommes tous les deux indispensables au bataillon."

- "Toi... moi..."

- "Nous deux, quoi."

- "Nous deux, ensemble."

- "C'est ce que je dis."

Erwin le prit dans ses bras et le caporal se laissa faire.

- "Tant que nous serons ensemble, nous avons toutes les chances de mener le bataillon vers la victoire", susurra-t-il à l'oreille de Livaï.

- "Heureux de voir que tu es redevenu toi-même."

Le major et le caporal, ces deux hommes vers lesquels convergeaient tant d'espérance, d'attente et de menaces, se chargèrent à nouveau du fardeau de leur dispositif de manoeuvre ; sans se plaindre, sans verser une larme, sans penser à vivre une autre vie. Combien de gens en ce bas monde pouvaient se vanter d'avoir trouvé un réel objectif à atteindre ? Combien de gens pouvaient se réjouir d'avoir découvert leur âme-soeur, et le savoir sans l'ombre d'un doute possible ?

Erwin et Livaï avaient tout cela pour eux, et c'était bien plus que tout ce qu'ils avaient espéré obtenir dans leur existence.

Ils quittèrent le Mur Rose, et le vent continua doucement à souffler là où deux anges s'étaient posés.