Réécriture du chapitre 410 des Chroniques de Livaï

UNE QUESTION DE CONFIANCE

La nuit est déjà bien avancée mais tout ne dort pas encore dans le Relais du Champ de Course. Le bon Lothar Merten, honnête citoyen et propriétaire de l'auberge, est monté se coucher depuis une bonne demi-heure, après avoir accueilli et logé ses deux derniers clients de la journée. De prestigieux clients.

En haut de l'escalier étroit et grinçant, derrière la dernière porte à droite, se trouve une petite chambre douillette et meublée avec goût, à cette heure occupée. Des bruits d'éclaboussure se font entendre, ainsi que des bribes de conversations. Mais le bon Lothar Merten n'est pas du genre à écouter aux portes ; alors il est parti se mettre au lit.

Cependant, glissons-nous un moment par le trou de la serrure pour déterminer par nous-mêmes l'identité des occupants.

Sur la gauche, deux lits drapés de frais, auréolés de la lumière des bougies et d'une senteur de lavande. Assis sur l'un d'eux, un homme de haute taille, aux cheveux blonds, est en train de se défaire de sa veste et de desserrer le col de sa cravate. De l'autre côté, isolé par un paravent, un coin toilette où trône une baignoire de taille moyenne, remplie d'eau chaude, dans laquelle barbote un petit homme a l'air à la fois grognon et satisfait, un pain de savon dans la main. Qu'on ne s'y trompe pas, le caporal-chef Livaï - car c'est bien lui - est en fait plutôt content de sa fin de journée, au regard de ce qu'il a dû subir les heures précédentes ; entre les insultes des aristocrates hautains et les pièges de l'étiquette à éviter, Livaï a finalement récolté les honneurs de son supérieur, le major Erwin - l'homme qui lui tient compagnie de l'autre côté du paravent.

Pour l'heure, le caporal se frictionne doucement mais sûrement, bien décidé à décoller de sa peau les ordures qu'on lui a jetées. Il se sent déjà mieux et envisage même une bonne nuit de sommeil, ce qui ne lui est pas habituel. Il en oublie presque la présence d'Erwin et quand celui-ci se présente à côté du paravent en l'interpellant, le caporal sursaute presque dans la vasque. Il se tourne en fronçant les sourcils.

- "Tu veux quelque chose ?"

- "Je vais au lavabo me laver les cheveux, ça t'ennuie ?" se risqua Erwin.

- "Là, maintenant ? Tu peux pas attendre une minute que j'finisse ?" grogna le caporal.

Livaï est du genre à passer beaucoup de choses au major mais les moments où il se trouve dans son bain sont toujours sacrés.

- "Je sais que tu aimes y passer des heures, je ne peux pas attendre. Si je me couche avec, j'aurai une coupe de cheveux pas possible demain", argua Erwin, déterminé à ne pas céder de terrain.

- "Tu veux dire qu'il en va d'l'honneur du bataillon d'exploration ? Ca veut dire que j'ai pas l'choix ?"

- "Je crains que non", ponctua Erwin malicieusement en s'appuyant du coude sur le paravent, dans une posture très virile.

- "Ok, vas-y, mais me r'garde pas, hein !"

- "Comme si c'était la première fois que je te voyais nu !" s'esclaffa Erwin.

- "C'est pas une raison ! La toilette, c'est privé !"

- "Et les sanitaires des soldats alors ?"

- "C'est pas pareil, quand on a pas l'choix... Et puis on y reste cinq minutes... Là, j'prends mon temps."

Erwin dépasse Livaï rapidement sans un regard sur la baignoire, et va se poster devant le miroir au-dessus du minuscule lavabo. Il se met à se frotter la tête avec un gant de toilette humide et Livaï observe avec des yeux ronds la crête de cheveux blonds se dresser soudainement sur la tête du major. Il ne peut s'empêcher de trouver ça ridicule mais aussi un peu... adorable dans un sens, ce qui le fait rougir à l'intérieur.

Erwin se redresse devant le miroir, regarde son reflet en agrippant les bords du lavabo et Livaï s'attend instinctivement à une autre demande.

- "Livaï, il faut que je prenne mon bain ce soir car nous repartons à la première heure demain, alors s'il te plaît, accélère", prononce rapidement Erwin d'une seule traite.

Livaï se met à sourire de façon carnassière en faisant en sorte qu'Erwin puisse le voir dans le reflet.

- "Pas question. Tu vas devoir m'sortir de force si tu veux qu'j'me dépêche. Ce bain est trop bon..."

- "Je m'attendais à cette réponse. Dans ce cas..."

Le major commence alors à se déshabiller sous le regard éberlué de son subordonné, qui se recroqueville par réflexe comme si cela pouvait le protéger de ce qu'il allait immanquablement finir par contempler...

- "On s'demande à quoi sert ce putain d'paravent, hein !?" s'indigne faussement Livaï en s'agrippant au rebord de la baignoire.

Mais la vision du sculptural postérieur d'Erwin, exposé sans gêne aucune, coupe le reste de sa répartie. Les poings sur les hanches, toujours de dos, le major se met alors à articuler lentement :

- "Tu es dans cette baignoire depuis une heure, Livaï. Il faut savoir partager. Je veux me laver moi aussi et tu ne vas pas m'en empêcher. Soit tu sors de là, soit je m'y glisse avec toi."

- "T'es pas cap !"

- "Ne me défie pas."

- "Y a pas assez d'place !"

- "Il y en a bien assez."

- "J'te dis qu'non !"

- "Livaï, c'est à toi de choisir. Je compte jusqu'à trois..."

- "Hééé, stop ! J'bouge pas d'là !"

- "Un...

Acculé, Livaï ne veut malgré tout pas perdre la fess... euh, la face. Il ne laissera pas Erwin - non, même pas lui - le chasser de cette baignoire. Il jauge un instant la réelle capacité volumétrique de la vasque du regard, puis ses yeux s'arrêtent de nouveau sur la chair exposée du major, et le rouge lui monte réellement aux joues. Après tout, puisqu'Erwin lui force la main...

- "Deux..."

- "Ok, ok, on tiendra à deux... J'veux dire, à deux ensemble, là-dedans", se rendit Livaï. "Si ça craque, tu prends sur toi, hein ?"

- "Elle ne craquera pas. Fais-moi de la place."

Erwin se tourne sur le côté, enjambe le rebord, tandis que Livaï se tasse dans un coin du mieux possible. Ce n'est pas une mince affaire de tenir dans une baignoire de cette taille avec le grand corps d'Erwin à l'autre bout. Le major finit par s'immerger, en balançant de l'eau un peu partout sous les protestations de Livaï, un gant de toilette dans une main, la bouteille de lotion dans l'autre.

- "Tu fais quoi, là ?" l'interroge Livaï.

- "Je rajoute de la mousse dans cette eau."

Il renverse la bouteille, le liquide rose s'en égoutte, et Erwin se met à siffloter en se frictionnant gaiement les bras, insoucieux du regard furibond de son subordonné.

- "Si tu as fini de te laver, pourquoi tu ne sors pas ?"

- "J'avais pas fini, j'prenais juste mon temps", grince Livaï.

- "Ne te gêne surtout pas pour moi !"

- "J'peux pas étendre mes jambes, tu prends toute la place !"

- "Passe-les par-dessus le rebord et je te les frotterai."

- "Hein ? T'es pas sérieux ?!"

- "Allez, caporal, en position !"

Comme galvanisé par la dernière phrase d'Erwin, Livaï déplie ses membres et les pose sur les rebords de chaque côté de la baignoire. Puis il jette son gant à Erwin, qui se met à étriller sa peau avec vigueur, tant que Livaï se doit de protester.

- "Eh, mollo ! Tu veux m'arracher la peau ou quoi ?!"

- "Désolé", répond Erwin en s'y prenant plus doucement. "Mais je suis si satisfait de notre journée et des résultats obtenus que je me sens plein d'énergie !"

- "Pas moi. J'veux plus vivre ça, hein. T'as compris ? Plus jamais."

- "Promis. C'était très courageux de ta part de m'accompagner."

- "Si ça a pu être utile au bataillon..."

- "Et comment ! Nous avons récolté assez de dons pour financer quelques expéditions de moyenne envergure", continue Erwin en cessant de frictionner les jambes de Livaï. "Nous pourrons peut-être même financer un matériel plus performant, et l'achat de chevaux plus jeunes..."

- "Continue... j'veux dire, avec le gant... c'est agréable...", murmure Livaï, se laissant couler au fond de la baignoire de plaisir.

Erwin reprend son mouvement de va-et-vient sur sa peau et le caporal en soupire d'aise. La sensation est apaisante, et il sent presque le sommeil le gagner. Le gant se fraie alors un chemin entre ses doigts de pieds, et le chatouillement le fait bondir.

- "Eeeh, c'est sensible par là !"

- "Tu es chatouilleux des pieds ? Désolé, mais il devait y avoir de la crasse là-dedans."

- "Sûrement pas !"

- "Bon, ce n'est pas tout ça", annonce Erwin en carrant à son tour ses jambes de chaque côté de la vasque. "Tu dois me rendre la pareille, maintenant."

- "Tu veux que je nettoie tes grands panards ?"

- "C'est un échange de bons procédés."

- "Moi, tu sais, les conventions sociales..."

Mais Erwin lui balance son pied devant le nez, attendant une réaction. Livaï soupire en levant les yeux au ciel et attrape au vol le gant qu'Erwin lui envoie.

- "Tu l'auras voulu. Il va m'falloir d'la force pour gérer ça. T'es prêt ?"

Livaï se met à genoux dans la vasque et frictionne la jambe d'Erwin, qui se met à glousser sous l'assaut des frottements frénétiques, mais qui lui donnent davantage la sensation de chatouillement. Le major se tord de rire à tel point que Livaï finit par cesser, vexé. Il envoie une giclée d'eau dans la figure de son supérieur pour faire bonne mesure, se rassoit dans la vasque et se remet alors à se frotter les bras et le cou.

- "C'est bon, on est quitte ?" demande Livaï sans le regarder.

- "Oui, finissons calmement, veux-tu ?"

Ils restent alors là, les jambes à l'air, à se regarder longuement en silence, tandis que les déboires de la journée se mêlent à l'eau qui a perdu sa couleur rose originelle. Erwin se lève le premier, ne cachant rien à Livaï de sa nudité, et se drape dans une serviette. Le caporal attend que son supérieur soit passé dans la chambre avant de faire de même. Il ne sait pas vraiment pourquoi la vue du corps nu d'Erwin l'intimide autant ; peut-être est-ce parce qu'il attache tant d'importance à son existence, que ce corps symbolise et renferme beaucoup de choses auxquelles il a dédié sa vie en restant dans le bataillon. Peut-être le voit-il comme un surhomme que rien ne peut ébranler, et que la vision de cette enveloppe de chair toute humaine le ramène à chaque fois à des considérations plus terre à terre ; comme s'il devait réévaluer à chaque fois ses sentiments pour Erwin, pour le soldat qu'il est, à l'aune de l'homme qu'il est aussi.

Mais cela n'a rien de désagréable... Il lui semble découvrir régulièrement de nouvelles facettes d'Erwin Smith et il se plait à penser que personne d'autre ne peut y arriver. Erwin ne baisse que rarement sa garde, seulement en compagnie de ses proches subordonnés. Livaï comprend cette attitude car il adopte la même par instinct de survie. Il lui arrive de se demander ce qui a pu motiver chez Erwin, dans son passé, le déclenchement de ce réflexe d'auto-défense. Livaï peut-il attendre plus que de voir son supérieur complètement nu et pourtant insouciant en sa présence ? C'est une marque de confiance absolue.

Livaï a pourtant encore du mal à se montrer si confiant en Erwin. Son intimité lui semble un bastion imprenable et il ne peut se résoudre à la bazarder ainsi. C'est pour cette raison qu'il fait en sorte qu'Erwin en voit le moins possible, en tout cas pas ce qui se trouve en dessous de son nombril. Bien sûr, il est déjà arrivé qu'il se dévoile, notamment en expédition, où la promiscuité est presque impossible à éviter, mais il n'a pas encore le passé militaire de ses camarades. Eux ont été habitués tôt à laisser de côté leur pudeur.

Mais Erwin le sécurise d'une certaine manière. Il pose sur lui un regard si vertueux et respectueux, a priori dénué de toute pensée déplacée, que Livaï en vient souvent à se trouver ridicule de se préserver ainsi face à lui. Avec lui, les rapports sont globalement faciles même s'il soupçonne Erwin de toujours vouloir y mettre les formes ; comme si Livaï continuait de garder pour lui une part d'imprévisibilité dont il voulait se protéger. Cela rendait leurs rapports très... stimulants, et toujours intéressants.

Les deux hommes se glissent dans leur lit respectifs, nus mais propres, et l'odeur de fleur les rend somnolents. Ils n'éteignent pas les bougies tout de suite et se regardent un moment, tournés sur le côté, se rendant compte que c'est la première fois qu'ils dorment dans la même chambre, dans un vrai lit. L'ambiance est très différente de celle des expéditions et des casernes... et Erwin ne semble pas pressé de s'endormir.

- "Tu n'auras pas froid, Livaï ?" demande-t-il, les yeux grands ouverts.

- "Non, non... La couverture est bien chaude..."

- "Tu pourrais avoir encore plus chaud si..."

Erwin s'interrompt et Livaï sent son coeur battre très vite soudainement. Il sait au fond de lui que cela a un lien avec le fait qu'il refuse qu'Erwin puisse le voir nu dans un environnement si peu formel, si... intime. Il a peut-être peur de ce qui pourrait se passer... Peur, vraiment ? C'est autre chose que de la peur. De la gêne ? De la timidité ? Cela ne lui ressemble pourtant pas. Mais l'idée de sentir la peau nue d'Erwin contre la sienne le tétanise si complètement qu'il doit fermer les yeux un instant pour ne pas laisser voir son trouble sur son visage.

Alors il renonce à comprendre pour le moment et laisse ses yeux se noyer dans ceux d'Erwin. Le sommeil le gagne, quand tout doucement, la voix du major lui parvient de nouveau :

- "Si tu as froid, tu sais quoi faire..."

- "Dors au lieu de dire des bêtises, Erwin..."

Ils soufflent chacun leur bougie et l'obscurité les saisit. Livaï perçoit la respiration lente d'Erwin, mais ce n'est pas celle d'un dormeur. Livaï l'imagine les yeux ouverts dans le noir, fixant le plafond et échafaudant de nouveaux plans de reconquête du Mur Maria. Cet homme si extraordinaire qu'il a la chance de côtoyer tous les jours, à ses risques et périls... Il n'avait pas fait confiance ainsi à quelqu'un depuis très longtemps ; depuis jamais peut-être... Ce serait si agréable de se laisser aller avec lui, de ne plus penser à rien, de le laisser décider de tout...

De déterminer jusqu'où cette confiance peut les mener...

Livaï frissonne tout à coup.

- "Si ta proposition tient toujours...", murmure-t-il.

Le doux froissement du drap de Livaï tombant sur le sol fait sourire le major.