NUL BESOIN DE MOTS...

Erwin Smith s'était débarrassé de son dispositif de manoeuvre depuis déjà une bonne heure mais c'était comme si les lanières de cuir lui enserraient toujours le corps, lui comprimaient les muscles, pénétraient même ses organes... Il se sentait toujours comme un demi-homme à chaque retour d'expédition, quand il devait redéposer les deux pieds sur terre et laisser sa tête se remplir de préoccupations plus quotidiennes.

Las, la chair endolorie et l'esprit surmené, il alla s'assoir à son bureau afin de régler les formalités indispensables. Il n'était pas encore habitué à ses nouveaux quartiers, dans l'ancien QG du bataillon de Karanes remis presque à neuf. Il vit, comme s'il s'était trouvé sur place, les hommes de Livaï nettoyant chaque recoin sous les ordres du caporal, afin de s'assurer que la pièce soit digne de lui... Il crut même voir la jeune Petra Rale disposer des fleurs fraîches dans un vase près de son lit... Il tourna la tête et aperçut les fleurs, à présent fanées... Triste allégorie de ce qui était arrivé à la jeune femme...

Oui, il n'était pas encore habitué à ces lieux ; mais ce n'était pas un problème. Son problème actuel était de devoir annoncer aux familles des sacrifiés la tragique nouvelle. Cette habitude-là, il avait peur de la prendre ; de le faire si machinalement, sans plus y penser, que cela deviendrait un automatisme. Mais en même temps, ce serait peut-être la seule manière pour lui de continuer à faire son travail. S'y habituer... se taire, garder la tête haute, rester froid, faire bonne figure... N'était-ce pas ce qu'on attendait de lui ?

Parfois il se le demandait. Il se souvenait des mots prononcés en sa présence par ces deux nouvelles recrues qui ne s'étaient pas gênées pour le qualifier de monstre inhumain et sans coeur. Livaï était venu l'appuyer, prenant une partie de ces insultes sur ses propres épaules, mais il ne pouvait s'empêcher de penser que ceci lui était malgré tout adressé, à lui. Livaï ne faisait qu'obéir à ses ordres, et c'était pour cette raison que certains avaient une si mauvaise idée de lui. Si seulement ils savaient à quel point Livaï chérissait chaque vie, à quel point il était meilleur que lui...

Il prit une feuille de parchemin et commença la première missive de condoléances. Il savait qu'il la recopierai des dizaines de fois, et même s'il avait quelque chose de particulier à dire sur chaque soldat tombé, il ne pouvait perdre de temps à trop personnaliser. Il se souvenait de leurs noms, de leurs visages... Ils iraient rejoindre ceux qui le poursuivaient déjà dans ses cauchemars.

Il écrivit ainsi trois lettres avant de s'arrêter pour se masser les paupières. Les cris, les invectives, les bouches tordues de haine, les mains crispées en poings... Ils n'avaient évité les pierres que de peu cette fois. Il ressentait encore toutes ces ondes négatives l'attaquer, le regard, le visage figés de Livaï quand le père de Petra Rale était venu lui parler... Il ne lui avait rien dit de leur discussion ; Erwin l'avait envoyé dans ses quartiers au plus vite, dépêché un médecin auprès de lui et aux dernières nouvelles il était cloué au lit par obligation. Erwin sourit amèrement en se disant qu'ils n'auraient pas leur dîner en tête à tête cette fois. Cela se faisait de plus en plus rare, Erwin n'ayant aucun appétit quand les expéditions se passaient mal.

Ils avait certes appris des choses cruciales sur leurs ennemis, mais le nombre de victimes avait excédé ses estimations, et cela le tourmentait. Il ne remettait que très rarement en question ses aptitudes à commander - même s'il était nécessaire de le faire pour garder la tête sur les épaules -, mais ces jours-ci, cela lui arrivait de plus en plus souvent. En voyant la cohorte de survivants éclopés passer la porte de Trost, les citoyens avaient sûrement dû se demander ce qu'un incapable comme lui faisait encore à ce poste... Et maintenant, cette question était la sienne.

Que faisait-il ici ? Pourquoi tout le monde le suivait-il ? Cette nouvelle crise n'était-elle pas trop difficile à gérer pour lui ? Devait-il abandonner l'humanité et ses propres ambitions pour le bien de tout le monde ? Passer la main ? Lui qui s'était toujours dit qu'il ferait mieux que Keith, il se demandait aujourd'hui s'il n'avait pas été trop orgueilleux...

Il se leva et se dirigea vers le canapé dans un coin de la pièce. Il s'y laissa tomber, posa ses coudes sur ses genoux et son menton dans ses mains. Il voulait être seul avec lui-même mais quelque chose lui chuchotait que ce n'était pas une bonne idée. Il lui faudrait attendre le lendemain pour oser se montrer de nouveau à ses troupes et jauger leur motivation. Pour l'instant, c'était la sienne qui faisait défaut, et il ne cessait de se sermonner.

"Quelqu'un doit faire ce travail", "personne ne peut le faire mieux que toi", "qu'importe ce qu'ils pensent, garde le cap"... Chacune de ces injonctions mentales rendaient son bolo plus lourd, et il était à présent presque courbé en deux quand la porte de son bureau s'ouvrit doucement, presque sans bruit.

Erwin releva brusquement la tête, reprit contenance, jeta un oeil sur celui qui s'introduisait ainsi dans son intimité et s'apprêta même à le renvoyer. Mais quand il vit de qui il s'agissait, il n'en fit rien, et prit un ton faussement indigné pour lui lancer :

- "Tu n'es pas censé quitter ta chambre, tu sais ? Les médecins ont dit..."

- "Tu n'as qu'à me renvoyer alors", rétorqua le visiteur.

...

Le caporal Livaï se tenait à la porte, le pied bandé, l'air soucieux. Il portait encore sa veste et sa chemise, mais arborait un pantalon civil, plus commode pour les soins qu'il avait dû recevoir. Il s'était longtemps demandé s'il devait aller rejoindre son supérieur pour l'aider dans ses tâches post-expédition, comme à son habitude. Il remarqua alors qu'aucun dîner n'était préparé - il s'en était douté - mais que le bureau d'Erwin était constellé de papiers. Il avait déjà commencé, sans lui. Livaï pensait confusément que comme tous les membres de son escouade étaient décédés cette fois, il se devait au moins d'écrire lui-même les lettres à leurs familles... accompagnées des écussons qu'il avait pu conserver, ultimes souvenirs des héros tombés ; les explorateurs avaient été obligés de se débarrasser des corps pour échapper aux titans...

Il n'avait pas encore pleinement réalisé qu'ils n'étaient plus là même si cela faisait son chemin dans son esprit, lentement. Il était habitué à perdre des camarades, mais ici il s'agissait de ses subordonnés directs, dont il avait la charge, et dont il devait assumer, du moins le croyait-il, la protection, dans une certaine mesure. Il avait failli à sa tâche. Le choix d'options avait été mince à ce moment-là, et il ne savait pas encore s'il avait choisi la bonne.

Avait-il trop tardé à se ravitailler ? Il ne semblait pourtant pas avoir perdu de temps. Ses hommes étaient morts depuis déjà pas mal de temps quand il était arrivé sur les lieux. Aurait-il même pu les sauver ? Cette incertitude le tuait à chaque fois...

Mais il devina ce soir que quelqu'un en souffrait peut-être encore plus que lui.

Il n'avait que très rarement surpris Erwin en position de faiblesse ; il faisait toujours en sorte que personne ne voit jamais ces moments-là. Mais Livaï remarquait quand même quand il n'allait pas bien. Il n'en parlait jamais, n'y faisait jamais allusion, mais cela le blessait quand Erwin perdait courage ou confiance. C'était comme si une partie très profonde de sa propre personnalité se fissurait... Il s'en voulait parfois de placer tant de ses attentes, de ses espoirs sur le dos d'Erwin, mais il ne pouvait s'en empêcher. Il fallait qu'Erwin aille bien, qu'il garde confiance, sinon lui-même, Livaï, serait perdu...

Il ne lança pas un mot de plus à son supérieur - qui ne le renvoya pas dans sa chambre - et claudiqua vers le bureau. Il nota que les lettres qu'il avait déjà écrites étaient celles de ses subordonnés. Il avait pensé à eux en premier et cela le toucha plus qu'il ne l'imaginait. Mais il resta stoïque et synthétique.

- "J'peux m'occuper de celles-là moi-même, tu sais...", souffla-t-il à la silhouette de dos. "J'ai vu l'père de Petra déjà... J'ai pas pu lui dire mais, il vaut mieux qu'ce soit..."

- "... Toi qui lui parle de sa fille", compléta Erwin. "Tu as raison. Tu es le mieux placé pour trouver les mots justes pour tes soldats..."

- "Ce s'rait pas la première fois qu'je m'y collerai, tu sais... J'en ai déjà perdus..."

Mais Livaï se sentit illégitime de se plaindre sans en avoir l'air. Il n'avait finalement perdu que peu de soldats sous ses ordres directs ; Erwin, lui, en tant que major, était responsable de toutes les morts dans son régiment. Ils ne se situaient pas tout à fait sur la même ligne. Cette ligne continuerait de les séparer toujours, même si Livaï faisait toujours en sorte de la franchir dès que c'était possible.

Devait-il la franchir ce soir ? Le visage décomposé qu'Erwin essayait de lui cacher en lui tournant ostensiblement le dos ne lui avait pas échappé. "Il est encore en train de tout prendre sur lui, comme si on était pas une équipe. J'aime pas quand il fait ça. Il peut pas m'laisser à l'écart..."

Il boita jusqu'au canapé et resta debout face à Erwin, de nouveau le visage baissé dans ses mains, attendant qu'il le regarde franchement. Il avait évité son regard depuis leur retour et cela ne lui plaisait pas du tout. Alors il trouva la seule phrase capable de le ramener à lui, de le laisser franchir cette ligne tendue entre eux par le major harassé :

- "Rien n'est de ta faute".

Erwin leva le visage vers lui et c'était comme s'il voyait les sillons creusés sur ses joues au fil des années par des larmes innombrables mais toujours invisibles. N'importe qui aurait pu le trouver pitoyable en cet instant, mais pas Livaï. Il le lui dirait sans doute plus tard, quand Erwin irait mieux, à quel point il avait paru pitoyable ; c'était presque un jeu entre eux, comme une espèce de formule magique signifiant "je sais que t'es crevé et que t'en as marre, mais tu vas remonter la pente, parce que t'es le meilleur". C'était sa façon bien à lui de dire à Erwin à quel point son existence était irremplaçable pour lui.

Les deux hommes se tenaient immobiles face à face, Erwin assis, le visage levé, et Livaï debout, une jambe légèrement fléchie, la tête penchée. Ils communiquèrent un instant par leur regard fixe, le major et son subordonné, abîmés dans une même tristesse mais impossible à verbaliser. Alors Erwin ouvrit les bras, s'empara du corps du caporal et le pressa contre lui.

Livaï le laissa faire, ressentant chaque angle du visage du major contre son ventre. Ses grandes mains enserraient sa taille, malaxaient le tissu de sa chemise lentement, comme s'il voulait s'imprégner de l'essence même de Livaï. Le caporal caressa les cheveux du major avec une tendresse très inhabituelle, serra sa nuque tout contre lui, et le souffle d'Erwin transperça la fibre de ses vêtements, réchauffant sa chair meurtrie... Il y avait comme un sanglot contenu dans cette étreinte, en même temps que le désir de quelque chose de bien plus intime et personnel...

Erwin releva son visage vers lui et Livaï contempla sur ses traits le sourire le plus triste du monde. Il garda les lèvres serrées, ne voulant pas empêcher Erwin de s'épancher à sa guise. Mais le major ne lui dit qu'une seule chose :

- "Juste quelques minutes, encore..."

"Je sais... Vas-y, te retiens pas..."

Les mains d'Erwin remontèrent le long de son dos, massant légèrement ses omoplates et Livaï se pencha sur lui pour l'enlacer franchement cette fois, insoucieux de qui pourrait passer le seuil de la pièce et les surprendre dans cette position compromettante. Mais ils s'en moquaient tout deux, car pour eux elle n'avait rien de compromettant. C'était leur manière bien à eux de s'exprimer sans mots. La seule qui puisse être efficace à cet instant précis.

Livaï respira l'odeur de la chevelure dorée, familière, laissa ses lèvres descendre jusqu'au front haut légèrement humide, les y abandonna un moment, indécis... Quand il sentit la bouche d'Erwin imprimer sur son cou un baiser fiévreux, mais hésitant, une conscience aigüe de ce qui pouvait se passer maintenant, peut-être, s'empara de lui et se transforma en perspective à la fois alléchante et terrifiante. Il leva le menton afin de laisser le champ libre au major, regarda le plafond un moment et ferma les yeux. Le bouton supérieur de sa chemise sauta... Il sentit ses tétons se durcir malgré lui...

Livaï était prêt à laisser Erwin aller plus loin, à le laisser passer ses mains sous ses vêtements, le coucher sur le divan, toucher des parties de son corps que personne n'avait touchées depuis des années, à le laisser raviver sa flamme à la sienne si c'était nécessaire ; même si cela l'effrayait pour une raison obscure. Il voulait qu'Erwin retrouve vite son feu, sa maîtrise, sa propre estime, afin que lui, Livaï, puisse de nouveau s'en nourrir. La façon dont il se sentait lié à Erwin le sidérait parfois mais il savait aussi qu'il en avait besoin ; que si c'était nécessaire, il en passerait par cette méthode. Qu'elle ne serait pas un gros sacrifice... même pas un sacrifice du tout... peut-être même un plaisir coupable et inavouable... Il se surprit à penser à tout ceci comme à un genre de cérémonie, de rituel sacré qui leur serait propre, à eux seuls, et que personne d'autre ne serait capable de comprendre.

"Pourquoi ne prends-tu pas ce qui t'appartient ? Si cela peut te permettre d'aller mieux, tu peux faire tout ce que tu veux de moi... Tu sens que je suis avec toi, que rien ne pourra me séparer de toi, même la mort ?"

Mais le major ne sembla pas prêt à aller aussi loin. Sa chaleur quitta le cou et le torse de Livaï, et il repoussa alors gentiment son caporal en arrière. Il resta assis encore quelques secondes, puis se leva sans vaciller, ferme sur ses jambes, dominant de nouveau Livaï de toute sa taille. Le caporal remarqua que quelque chose était revenu habiter Erwin, quelque chose qui l'avait quitté pendant un petit moment mais sans trop s'éloigner. Il percevait confusément que c'était une des choses qu'il aimait et admirait le plus en lui. Il reprit lui-même ses esprits, tâta son front en sueur, referma les pans de sa chemise froissée en hâte, désireux d'effacer les traces de ce qui venait de se produire... ou avait failli se produire.

L'intimité entre eux passée, Erwin rajusta sa mise à son tour, recoiffa ses cheveux en arrière et revint vers son bureau. Livaï voulut l'y accompagner en boitillant mais Erwin lui opposa un refus clair.

- "Je vais me charger de ces lettres, c'est mon rôle de le faire. Mais je te laisse la tâche d'écrire celle de tes soldats."

- "J'peux l'faire ici...", proposa Livaï, peu pressé de laisser son major de nouveau seul avec lui-même.

- "Hors de question. Tu vas retourner t'allonger et je vais te faire amener un écritoire et du thé. Tu n'auras pas besoin de t'assoir car cette position prolongée n'est pas bonne pour ta jambe."

Livaï ne répliqua pas, et Erwin s'empara de sa plume pour commencer à noircir une autre page.

- "T'es sûr que...", commença Livaï.

- "Oui. Je vais bien, merci... J'ai besoin que tu gardes la forme, Livaï, alors obéis-moi sans discuter."

Comme si ce qui s'était passé n'avait été qu'une illusion, Erwin avait reprit sa morgue habituelle, qu'il n'adoptait en sa présence que lorsqu'il était occupé à des choses importantes et n'avait pas de temps à lui consacrer. Mais Livaï s'en félicitait ; après tout, il l'avait remis sur pieds, sans avoir à user de remède désagréable pour l'un ou l'autre.

Le visage d'Erwin avait laissé une marque de feu sur son corps. Il pouvait se contenter de ça. Alors il le salua comme un bon soldat et se retira lentement vers la porte.

- "A tes ordres, major."

Il se dirigea vers la sortie mais avant de refermer derrière lui, un dernier caprice se mit à tambouriner contre sa poitrine. "Tcchh, c'est trop bête d'en rester là... J'vais pas t'laisser t'en tirer comme ça." Il se retourna une dernière fois avant de disparaître et prononça une des choses les plus folles qu'il ait jamais dites à son supérieur :

- "Si t'as encore besoin d'un câlin, tu sais où m'trouver."

Il se mit à marcher dans le couloir, à son rythme, très satisfait de lui, en imaginant le major, assis dans son fauteuil, la plume en l'air, rougissant sans aucun doute jusqu'aux oreilles.