Isabel

Le mess se trouvait bien vide depuis que les explorateurs étaient retournés chez eux pour le mois de Yule. Ce lieu, d'ordinaire empli du son des voix, des couverts s'entrechoquant et des odeurs de cuisine, était devenu pendant quelques jours le nouveau bureau d'Erwin Smith. Sur des tables trônaient des centaines de dossiers, de livres, de chemises pleines de papiers, remisés ici le temps que ses quartiers à l'étage soient nettoyés du sol au plafond. C'était un luxe qu'il ne pouvait se payer le reste de l'année, avec le va et vient incessant des visiteurs. Ici, il avait de la place pour étendre ses jambes, étaler ses documents ; il avait même un accès direct à la cambuse et aux réserves de nourritures - surtout de gâteaux -, ce qui lui rendait le travail plus agréable.

Erwin s'étira dans le fauteuil qu'il avait fait descendre - enfin, Livaï l'avait littéralement viré de la pièce en le traitant de vieille pièce de cuir puante et gluante - et se gratta la nuque en se félicitant de ne pas s'être laissé alanguir par l'ambiance de Yule. Hanji avait déjà décoré le réfectoire de guirlandes de papier et un sapin patientait dans un coin pour être habillé d'or et de rouge. Il bailla et décida de s'accorder un peu de repos. Il se leva et se dirigea vers un banc afin de s'en servir pour faire quelques étirements.

Pendant ses exercices de relaxation, il se demanda ce que faisaient les autres. Mike devait être en ville pour acheter des bouteilles de bon vin pour la veillée de Yule. Hanji... dans son "bureau" à dessiner des titans pour en semer les découpages partout. Quant à Livaï, sa principale occupation actuellement était de récurer le bureau de l'étage avant qu'Erwin n'y remette les pieds.

Il trouvait parfois cette maniaquerie de son subordonné très exagérée ; mais il s'y était habitué, et il comprenait que pour Livaï, avoir de la propreté autour de lui, c'était maîtriser son environnement et pouvoir s'y sentir bien. Si cela pouvait lui éviter de se sentir angoissé ou stressé, Erwin était prêt à tout accepter, et même à participer. Mais maintenant qu'il y pensait... Il n'avait pas vu Livaï monter avec ses ustensiles aujourd'hui. Comme il dormait dans le réfectoire depuis le début du chantier, il n'aurait pas manqué de l'y croiser, ne serait-ce que pour le thé du matin.

"Je me demande ce qu'il fait..."

Il s'apprêtait à reprendre ses étirements quand la porte du mess claqua bruyamment. Un peu de neige virevoltante pénétra à l'intérieur et une sensation de froid brutale atteignit la nuque exposée du major. Il se retourna à demi, les mains croisées derrière la tête, interrompu dans son mouvement.

Une petite silhouette emmitouflée dans un gros manteau se tenait sur le seuil, haletante, les mains sur les genoux. Tout ce qu'il en voyait distinctement c'était un visage furibond et rougeaud à moitié enfoui sous le large col.

- "Erwin ! Faut qu'on parle !"

Le major s'assit à califourchon sur le banc et regarda attentivement le caporal, un peu inquiet par son ton furieux et sa mine renfrognée. Il savait que quand Livaï était en colère, même lui devait faire attention et se préparer à essuyer des foudres.

- "Que se passe-t-il ? Ca a l'air grave...", commença-t-il en se redressant.

- "Et comment ! Fais pas comme si tu savais pas !"

Erwin pouvait très bien arborer un air innocent quand il était pris en faute, mais cette fois-ci, il ne voyait pas très bien ce qu'il avait pu faire de mal pour mettre Livaï dans cet état.

- "Je t'assure que je ne vois pas. Tu m'expliques ?"

Le caporal fondit sur lui, l'attrapa par la manche et le tira vers la porte. Avisant le froid mordant à l'extérieur, Erwin frissonna par réflexe, mais Livaï n'arrêta pas son mouvement. Erwin s'agrippa au chambranle.

- "Une minute ! Je veux bien sortir, mais laisse-moi m'habiller un peu ! Je dois mettre un manteau ! Tu ne voudrais tout de même pas que je prenne froid ?"

La remarque calma Livaï, qui le lâcha. Erwin alla chercher son manteau militaire qui pendait dans un coin, l'enfila, tout en essayant de ne pas prendre tout son temps. Il se creusait la tête pour essayer de comprendre pour quelle raison Livaï était si furieux contre lui, mais rien ne lui venait. Avait-il trouvé quelque chose dans son bureau de si inqualifiable qu'il ne pouvait contenir sa fureur ? Un gâteau moisi tombé derrière un meuble, peut-être ?

Il ne serait fixé que lorsque Livaï lui aurait révélé le problème. Mais il avait l'impression que c'était très différent de ses crises de colère habituelles... De plus, s'il l'emmenait dehors, ce ne devait pas être lié à sa mission de nettoyage. Il laissa donc Livaï le pousser à l'extérieur. La cour enneigée et vide lui donna un vague-à-l'âme passager, puis il fut entraîné plus loin, vers la sortie du QGR. Erwin ne savait pas du tout à quoi s'attendre.

Sur la route, ils croisèrent Mike, accompagné de Hanji, qui revenait de la ville, les bras chargés de paquets. La scientifique avait donc quitté son repaire pour prendre l'air, contrairement à ce que le major avait pensé. Livaï traça devant eux sans les voir, tirant toujours Erwin par le bras, et le grand blond ne put produire qu'un vague geste d'impuissance devant leurs mines interrogatrices.

Les deux explorateurs haussèrent les épaules de concert en se regardant, avant de décider de se mettre au chaud. Ils avaient appris depuis longtemps que Livaï et Erwin menaient leurs propres affaires et qu'il était inutile de chercher à en savoir plus tant que l'un des deux ne cracherait pas le morceau.

...

Ils marchèrent un bon quart d'heure avant de se retrouver devant le paddock réservé aux chevaux du bataillon. Situé un peu à l'écart des habitations, il n'était pas assez grand pour contenir toutes les montures des explorateurs, seules celles des gradés s'y trouvaient. Il disposait d'abris, d'abreuvoirs, et une épaisse couche de foin y avait été dispersée.

Le temps avait considérablement fraîchi depuis quelques jours, même pour la saison. On était à peine début décembre mais l'haleine des deux explorateurs se condensait déjà en légère fumée à chaque expiration. Erwin mit ses mains dans ses poches, en souhaitant déjà retourner à l'intérieur du QGR. Ces température lui donnaient envie d'une seule chose : lézarder devant un beau feu de cheminée. Mais les choses étant ce qu'elles étaient, il se dit que rentrer les chevaux aux écuries serait une bonne idée. Il ne s'imaginait pas que Livaï l'avait fait venir pour ça...

Le caporal le tira jusqu'à la lice et le major s'y accouda. Il aperçut alors une petite forme noire au fond du paddock, l'encolure baissée, mâchant avidement des bouchées de foin. Il reconnut la jument de son subordonné.

- "Bon, regarde-la bien maintenant, tu vois quoi ?" l'interrogea Livaï sans attendre.

Erwin scruta l'animal un moment mais ne vit rien d'inhabituel.

- "Pas grand chose, un cheval qui mange..."

- "Fais pas l'con, ou j'vais m'énerver ! T'as des yeux alors sers-t-en !"

Erwin plissa les paupières, pencha la tête dans tous les sens, sentant le regard courroucé de Livaï posé sur lui. Il se mit à transpirer légèrement...

- "Euh...", balbutia-t-il.

- "Ok, tu fais l'innocent", conclut Livaï. "Mate sa silhouette ! Tu vois pas qu'elle est plus... grosse ?!"

Erwin se caressa le menton et nota le détail maintenant que Livaï le signalait.

- "Elle a son poil d'hiver, c'est normal. Pas de quoi s'in..."

- "Si, justement ! Ca faisait un moment que j'la trouvais bedonnante, alors j'ai mis la main sur le rapport des vétos ! Tu les lis de temps en temps ?"

Le major songea avec horreur à la liasse de comptes-rendus au sujet des trois cents chevaux du bataillon et fit la grimace intérieurement.

- "Je laisse Dita s'en occuper, c'est son rôle..."

- "T'aurais dû lire celui-là ! Parce que dans l'genre "cadeau de Yule", t'as fais fort !"

Erwin n'y comprenait vraiment rien.

- "Livaï, explique-moi ce qui se passe, je ne saisis rien dans ce que tu me dis..."

- "Elle est en cloque !"

Le mot d'argot claqua comme un fouet dans le froid hivernal. Erwin leva les mains en signe d'impuissance.

- "Comment ?! Ce n'est pas censé arriver !" s'indigna-t-il.

- "C'est arrivé ! Il va falloir t'expliquer !"

- "M'expliquer ? Je n'y suis pour rien là-dedans, comment le serais-je ?"

- "Mais lui, oui !"

Livaï montrait du doigt le puissant étalon blanc qui broutait l'herbe rase à quelques pas de la jument noire. Erwin ferma la bouche, baissa les bras et ajusta son écharpe autour de son cou d'un air digne. Il commençait enfin à comprendre où Livaï voulait en venir...

- "Tu accuses sans preuve..."

- "Mon oeil, oui ! Qui d'autre aurait pu commettre ce forfait ? Il traîne toujours avec elle !" tonna le caporal en fusillant Erwin du regard.

- "Même si c'était le cas, en quoi suis-je responsable ?"

- "De qui il a chopé ces mauvaises manières, hein ?"

- "Tu vas trop loin, là... Je ne peux pas contrôler tout ce qu'il fait !"

- "Il est pas censé être dressé pour savoir se tenir, ton foutu canasson ?!"

- "Si, si... mais tu sais, la nature..."

- "Ttcchh, trouve pas des excuses bidons !"

Mais le major sentait que Livaï se calmait peu à peu. Il couvait des yeux la jument noire, les mains accrochées à la lice, une moue adorable sur les lèvres...

- "Pourquoi ça t'ennuie autant ? Un poulain, c'est mignon...", commenta Erwin.

- "Elle en a encore pour plusieurs mois. J'vais pas pouvoir la monter et ça m'emmerde !"

- "Tu as une monture de rechange..."

- "J'ai pas l'feeling avec celle-là ! Elle est pas confortable..."

- "Ce sera temporaire. Tu peux bien faire cet effort."

- "J'aurais pas eu besoin d'le faire si ton canasson était un gentleman !"

Erwin sourit à quelque souvenir lointain et Livaï attrapa ce sourire au vol.

- "Tu trouves ça drôle ?" lança Livaï, en essayant de prendre un air outré.

- "Je repensais au jour où nous nous sommes rencontrés..."

- "Nous... tu veux dire... toi et moi ?" hasarda Livaï, soudainement intrigué.

- "Non. Moi et lui."

Erwin indiqua son étalon du menton. Livaï sentit qu'Erwin allait lui raconter une histoire. Il était encore un peu énervé mais décida de le laisser faire. Il aurait le temps de continuer à gueuler après ça.

- "Les étalons sont censés tirer les chariots, dans le bataillon", commença le major d'une voix lointaine. "Ils sont plus forts et résistants que les autres, et doivent faire preuve d'une grande discipline, car ils transportent le matériel nécessaire à notre survie. Cela aurait dû être son destin, à lui aussi. On l'avait amené à la forteresse afin de le tester. Mais il n'a jamais accepté de se laisser atteler. La simple présence d'un véhicule derrière lui le rendait nerveux et agressif. Il ruait et mordait, tu aurais vu ça !" Erwin rit de bon coeur. "Mais moi, je le trouvais fascinant. J'étais dans le régiment depuis environ cinq ans. Les chevaux que j'avais montés manquaient de caractère, de personnalité. Celui-ci sortait du lot. Et je savais ce qu'il voulait. Alors je me suis approché de lui, avec une selle, pendant qu'on essayait encore en vain de l'atteler à un chariot. Quand il m'a vu approcher, il s'est immobilisé, bien droit sur ses pieds. Ses naseaux tremblaient de rage, ses sabots étaient prêts à frapper... Je savais que si le bataillon ne trouvait pas un usage à cet animal, il serait renvoyé ailleurs, à des taches moins nobles. Mais j'étais décidé à l'avoir..."

Livaï ne disait pas un mot, captivé malgré lui par le récit.

- "Je lui ai chuchoté des mots doux, et il s'est calmé. Les hommes qui le tenaient se sont écartés et j'ai posé la selle sur son dos. Il m'a laissé le sangler, tout en gardant un oeil attentif sur chacun de mes mouvements. Puis j'ai mis le pied à l'étrier, et j'ai su tout de suite qu'il était fait pour moi. Il s'est mis à avancer sagement, docilement, et tout le monde nous regardait parader dans la cour. J'étais aussi fier que si j'avais tué un déviant ! Il était lui aussi décidé à devenir un explorateur, mais en tant que monture, pas comme cheval de bât ! Il était un guerrier, comme moi..."

- "C'est pour ça que t'es le seul à monter un étalon..."

- "Oui, j'ai dû me battre un peu pour convaincre qu'on me le laisse. Il était parfaitement dressé pour contrôler son comportement avec les juments, et pouvait les côtoyer tous les jours sans problème."

- "Sans problème, hein...", minauda Livaï. "Et ça remonte à quand ?"

- "Un peu moins de dix ans, je crois. Nous avons combattu côte à côte pendant des années. Je pense que nous tomberons un jour, ensemble."

Erwin sentit la main de Livaï agripper sa manche quand il prononça ces mots. Il ne fit aucun commentaire et se contenta de rester debout, près de son subordonné, en regardant les deux chevaux qui se rapprochaient. Il décida de revenir sur un sujet plus léger maintenant que Livaï semblait calmé.

- "Alors, comment vas-tu l'appeler ?"

- "Hein ? Qui ?"

- "Et bien, le poulain ! Après tout, sa mère t'appartient, alors c'est à toi que ça revient !"

- "C'est ton couillon d'cheval qui est l'père, j'veux pas être mêlé à ça ! Et puis, c'est con d'donner des noms aux animaux !"

- "C'est amusant, je trouve. Ta jument n'a pas de nom ?"

- "Bien sûr que non. Et ton canasson, il en a un ?"

- "Oui. Mais c'est un secret entre nous, je ne te le dirais pas."

Livaï se sentit légèrement frustré par la réponse. Il s'accouda de nouveau à la barrière, faisant semblant d'ignorer Erwin. Le major voulut creuser un peu plus les raisons de sa réaction si violente à l'annonce de l'état de sa jument.

- "Tu sais, les animaux ne se posent pas tant de questions. Ils sont plus philosophes que nous, et ne se font pas de soucis à cause de la venue d'un enfant," le rassura Erwin. "Elle m'a l'air très heureuse, non ?"

- "Ah bon ?"

Livaï observa sa jument noire. Elle s'était tournée vers eux, leur faisant face, et malgré la distance, il se sentait comme noyé dans ses grands yeux sombres frangés de longs cils. Elle était très calme, sereine, balançant sa queue de gauche à droite, et Livaï se sentit alors stupide de s'être fait tant de tracas. Mais il ne pouvait s'en empêcher. L'idée qu'elle puisse avoir un bébé lui faisait peur, le mettait en colère contre lui-même - pas contre Erwin -, comme si... il avait failli à un devoir envers elle. Comme s'il avait échoué à la protéger.

- "Tu vois, son expression ?" murmura Erwin tout près de son oreille. "Elle cache un doux secret dans son corps, et elle serait satisfaite si tu étais heureux pour elle."

- "Mais, j'comprends pas... Ton cheval et elle... ils sont amis, non ? Les amis font pas ça..."

- "L'amour peut naître sur un champ de bataille, entre deux amis qui se battent l'un à côté de l'autre. Il n'y a rien de mal à ça."

Livaï leva les yeux sur le profil de médaille de son supérieur et soupira en silence. Oui, ça, il pouvait l'envisager, le comprendre. Cela lui était familier... Il reporta son regard sur le paddock et constata que l'étalon d'Erwin s'était mis grattouiller des dents la croupe de sa jument. Il fronça les sourcils, mais Erwin interrompit ce qu'il s'apprêtait à dire.

- "Nous devrions les rentrer, l'hiver est bien avancé. Ils ont beau avoir un pelage épais, ce n'est pas un endroit pour une future mère ! Attrape ce licol !"

Ils entrèrent dans le paddock en faisant des appels de langue. Aussitôt, leurs fidèles compagnons vinrent vers eux, sans hésiter. Livaï entendit Erwin murmurer à l'oreille de sa monture un malicieux "petit fripon, va !", tandis qu'il passait le licol autour du nez de sa jument. Il la regarda un moment dans les yeux, lui demandant mentalement "T'es sûre que ça va ? C'est vraiment ce que tu veux ? Tu l'aimes, cette grande perche ?"

Ces questions n'étaient pas vraiment adressées à l'animal. Livaï se les posait à lui-même. Et à la dernière question, il ne put que répondre un grand "Oui !"

...

Livaï passait la brosse sur le dos de sa jument doucement, comme pour ne pas la brusquer. Il faisait bien plus chaud et sec à l'intérieur de l'écurie, et il y régnait une odeur familière et rassurante de grain et de cuir. Son amie se délectait de la rasade de granulés croquants que son cavalier lui avait servie.

Il pensait qu'il devait se faire pardonner d'avoir été si peu compréhensif. Parler avec Erwin lui avait fait du bien, lui avait fait admettre certaines choses. Quand la brosse caressa le ventre rond de sa monture, il la garda posée un instant dessus, puis y mit sa main. Il n'était pas sûr de sentir quoi que ce soit, mais de toute façon, il y avait une autre petite vie à l'intérieur ; qu'il allait devoir accepter et protéger.

Il voyait à présent d'où venait sa première réaction de rejet. Il n'avait pas tout dit à Erwin ; il lui avait même menti quand il lui avait répondu que sa jument n'avait pas de nom. La plupart du temps, Livaï l'appelait en public "princesse", ou "madame", car il la plaçait en haute estime. Mais dans le secret de son coeur, c'était un autre nom qu'il lui donnait.

Celui de la jeune fille à qui elle avait appartenu pendant très peu de temps, et qu'il avait considérée comme sa petite soeur.

La jument avait un peu de la personnalité d'Isabel. Elle lui faisait parfois des blagues, en le poussant pendant qu'il lui curait les pieds ; ou alors elle se montrait têtue et refusait d'avancer parce qu'elle préférait rester dehors, comme tout à l'heure. Mais elle savait aussi sentir quand il allait mal, et ne restait jamais loin de lui quand elle pouvait venir fourrer ses naseaux dans son cou.

Oui, un peu d'Isabel était passé dans cet animal. C'était peut-être pour cette raison qu'il ne pouvait s'habituer à une autre monture. Comme si la sensation d'emmener la jeune fille en mission avec lui le rendait plus fort. Elle avait été la plus enthousiaste à l'idée de rester dans le bataillon. S'ils avaient survécu tous les trois... peut-être l'auraient-ils fait ; après que Livaï ait réglé ses comptes avec Erwin, alors simple chef d'escouade. Cela lui semblait si loin, une autre vie, un autre lui-même...

Seraient-ils contents que Livaï se soit trouvé une nouvelle famille à chérir ? "Probablement", pensa-t-il. Mais l'idée de n'avoir jamais pu vivre une fête de Yule avec eux lui serra le coeur un instant...

Il posa son oreille sur le ventre chaud et doux, et ferma les yeux. Il s'était comporté comme un grand frère indigné - effrayé - que sa petite soeur puisse devenir mère. Durant toute sa vie, il avait toujours considéré le fait de donner la vie dans ce monde infernal comme un cadeau empoisonné. Il avait pardonné à sa mère depuis longtemps d'avoir fait ce choix. Mais cette projection d'Isabel sur sa jument lui apparu alors bien puéril. Elle semblait très heureuse après tout...

- "Excuse-moi, d'accord ?" murmura-t-il, la joue collée au poil soyeux. "On va s'en occuper, d'ton bébé. J'serais un bon grand frère..."

La jument souffla de contentement. Elle se tourna pour faire face, dans l'autre stalle, à son partenaire de toujours, l'étalon blanc d'Erwin, qui tendait le cou pour l'atteindre. Livaï fut tenté de lui mettre une tape sur le nez. Mais il se ravisa et commença à se poser des questions stupides sur l'amour entre chevaux quand une voix grave se fit entendre à la porte de l'écurie.

- "Je me disais, Livaï, puisque nous sommes habillés... Ca te dirait d'aller en ville ? Nous pourrions acheter des cadeaux pour tout le monde."

La haute silhouette d'Erwin se découpait dans le carré de clarté laissé par la porte roulante. Un bras posé sur le chambranle au-dessus de sa tête, une jambe légèrement fléchie, il semblait dans l'attente d'une réponse à une proposition de rencard. C'était loin d'être le premier entre eux. Livaï savait qu'il n'allait pas pouvoir refuser, mais il tenta tout de même une parade.

- "Ta piaule va rester crasseuse pendant encore une journée supplémentaire..."

- "Oh, je peux me contenter du mess encore un peu. Et cela ne te fera pas de mal de sortir, à toi aussi."

Livaï caressa les naseaux veloutés, y déposa un baiser, fusilla une dernière fois l'étalon de regard, puis finit par s'éloigner. Il rejoignit Erwin, qui l'aida à rabattre la porte - pas complètement car les chevaux du bataillon supportaient mal de ne pas pouvoir sentir l'air extérieur.

Ils marchèrent alors jusqu'à sortir de la cour du QGR. Les rues n'étaient pas très animées, et Trost se préparait déjà à sommeiller sous un lourd manteau de neige. Il ne tarderait pas à arriver, alors autant sortir tant qu'ils le pouvaient. Erwin semblait de plus en plus enjoué.

- "Alors, c'est décidé, on garde ce poulain ?" s'exclama le major.

- "On va en faire quoi, d'après toi ?"

- "Ce sera un fier guerrier comme ses parents. En attendant, il amusera beaucoup les explorateurs..."

- "J'veux pas qu'tout le monde joue avec !"

- "Et pour le nom alors ? Tu y as réfléchi ?"

- "Non, ça me soule, choisis toi-même. C'est notre poulain après tout..."

Livaï ne réalisa que trop tard la bévue qu'il venait de commettre. "Oh non, mauvaise idée..." Erwin arborait cet air espiègle qu'on ne lui voyait presque jamais mais qui présageait des facéties dignes d'un enfant.

- "Je peux choisir, vraiment ?"

- "Ttch, si tu pouvais éviter les noms débiles, ça m'arrangerais...", grinça le caporal.

- "Voyons, voyons." Erwin se grattait le menton en levant les yeux au ciel. "Que dirais-tu de... si c'est une fille... Brin d'Herbe ?"

- "Oh non, pas ça..." Livaï se mit à hâter le pas.

- "Un autre, un autre ! Hmm... Crinière au Vent ! C'est pas mal, non ?"

- "J'pense surtout qu'tu devrais te cantonner à c'que tu sais faire, du genre plancher pour sauver l'humanité, et laisser le reste de côté..."

Le caporal avait mis de la distance entre eux, mais le major ne sembla pas le remarquer. Il continuait de chercher des noms...

- "Si c'est un garçon... Picotin !"

- "Pitié !" se plaignit Livaï en se bouchant les oreilles. "J'comprends maintenant pourquoi t'as jamais voulu d'gosses, toi !"

Erwin le rejoignit et passa son bras sur ses épaules. Bras-dessus, bras-dessous, les deux hommes se perdirent dans les rues de Trost, insoucieux pour un temps des dangers mortels qu'ils affrontaient au quotidien. Se focaliser sur le nom d'un futur bébé, c'était finalement le lot de tous les couples du monde.

- "Ne t'inquiète pas, Livaï, j'en ai encore plein en tête, j'en ai même trop ! Tu veux savoir ?"

- "Je vais pas pouvoir t'en empêcher, alors balance !"

- "Flocon, c'est mignon, non ?"

Le caporal grommela un peu, mais décida de laisser faire son supérieur de bonne humeur. Après tout, peu de chose lui mettait autant de baume au coeur que d'entendre Erwin rire.