JAMAIS SANS TOI
Dédicace spéciale à emmysmith qui est un vrai ange avec moi pour m'envoyer des goodies Erwin et Livaï super cute ! Merci merci ! Régale-toi avec ce nouvel OS tout doux^^
Tout le monde dormait dans le QGR à cette heure. On pouvait à peine déceler, en tendant l'oreille, le doux frottement que le chat du bataillon faisait subir à tous les angles des couloirs, reprenant ses droits et son territoire jusqu'au lendemain. Son ombre furtive se glissait un peu partout, passant sur les marches érodées avec grâce, se faufilant souplement entre les tables du mess. Il tendit le cou vers la cuisine, ses moustaches en avant, les yeux grands ouverts, se demandant pourquoi il n'était pas le seul à veiller. Car il émanait de la pièce une chaude lumière tremblotante et un parfum curieux qu'il ne connaissait pas. Espérant peut-être une friandise tardive, il s'approcha à pas feutrés et se planta près de la porte, la queue enroulée autour de ses pattes.
Un homme s'affairait dans la pièce, préparant une certaine mixture dont les ingrédients devaient être dosés avec soin ; s'il ne prenait pas cette précaution, il risquait d'essuyer un refus. La chevelure dorée de l'homme faisait briller les prunelles du chat dans la clarté des lampes à huile qui illuminaient la cuisine, et jetait comme des éclats lumineux tout autour. Ses grandes mains volèrent vers une bouteille de cidre et il se mit à verser le contenu dans une grande tasse d'eau chaude. Il stoppa à la goutte près, puis attrapa une cuillère ainsi qu'un pot de miel sur une étagère. Ce n'était pas le genre d'ingrédient qui faisait partie de l'ordinaire des explorateurs, mais il en gardait toujours de côté, caché soigneusement pour éviter qu'une certaine personne ne tombe dessus. Il racla une grosse cuillerée de miel et se mit à touiller la gelée dans la préparation.
Il aimait cette recette même s'il lui avait fallu improviser avec ce qu'il avait sous la main. Il se souvenait de son père, quand il lui apportait la boisson dans sa chambre, pour soulager ses gros rhumes ; elle lui rappelait toujours des souvenirs heureux, l'heure des histoires ou des chatouilles. Son père lui avait appris à fabriquer des grogs, avec toutes sortes de mélanges, et il était sûr de s'en sortir cette fois.
La bonne odeur de pomme emplit la pièce, et il y prit un plaisir évident, mais il avait peur que cela ne soit trop sucré ; le patient auquel il devait le faire avaler était loin d'aimer le sucre autant que lui. Il le voyait déjà froncer le nez en faisant une moue de dégoût... Mais ce serait bon pour lui, et s'il devait user de son autorité pour l'y forcer, il s'y résoudrait. De toute façon, il manquait la touche finale. Il lui fallait un agrume, pour atténuer le goût sucré et décupler les effets du remède. Il chercha un peu mais ne trouva que des oranges. Il aurait préféré du citron mais c'était trop cher pour le budget du bataillon. L'orange serait moins agressive en bouche...
Il coupa donc une orange en deux et en pressa le jus dans la mixture en continuant de la remuer. Il goûta le liquide ambré et le trouva plutôt bon. Il aurait bien ajouté une épice, mais se dit avec philosophie que le plus est l'ennemi du bon. Il prit tout de même la précaution d'ajouter une grosse pincée de quelque chose qu'il avait amené avec lui, et qui rendrait bien service au malade. Il n'était pas peu fier de sa recette personnelle de grog. Il laissa la tasse chauffer encore un moment, attrapa un plateau sur lequel il planta un bâton de cire neuf qu'il alluma. Il souffla les lampes dans la pièce, et sentit alors une douce caresse sur ses jambes. Baissant les yeux, il vit le chat qui l'attendait en ronronnant, ses yeux gris levés vers lui.
- "Tu veux m'accompagner ? Nous allons voir notre malade..."
Le félin émit un petit miaulement et précéda l'homme dans le couloir. Le plateau chargé de la tasse dans une main, il referma la porte de l'autre, et entreprit de monter les escaliers sans renverser du grog partout. Il atteignit le palier avec succès et se dirigea au bout du couloir, après le coude. Il s'immobilisa devant la dernière porte, et toqua au chambranle.
- "Livaï ? C'est Erwin, j'entre."
Il joignit le geste à la parole et entra sans attendre, le chat se glissant dans la pièce en même temps que lui.
Il régnait dans la chambre une douce clarté crépitante due au feu de cheminée. La pièce n'était pas très grande, mais guère intime ; Livaï n'avait pas de possessions personnelles a y entreposer. Un bureau et une chaise - il y avait une veste d'explorateur posée sur le dossier - dans un coin, un lit dans l'autre accompagné d'un chevet, une armoire, une large fenêtre avec un vieux fauteuil devant, auquel Livaï s'était attaché avec le temps. Une minuscule salle d'eau qui satisfaisait ses besoins hygiéniques quotidiens - Livaï coûtait cher en eau -, un âtre de taille modeste sans fioritures imbriquée dans le mur, et c'était bien tout.
Erwin connaissait cette chambre par coeur. Pas parce qu'il s'y rendait souvent, mais parce qu'elle était simple à mémoriser. Elle ressemblait parfaitement au caporal, qui n'y passait généralement que peu de temps pendant ses journées. Il préférait traîner dehors ou occuper le bureau d'Erwin.
Tout de suite, il comprit que quelque chose n'allait pas. Il fixa ses yeux sur le lit, dépourvu de couverture, et constata qu'il était inoccupé. Aucun renflement du draps ne laissait deviner que le propriétaire de cette pièce se trouvait dessous. Son sang s'accéléra et une légère colère se mit à monter. Livaï n'était tout de même pas sorti de sa chambre ! Il ne le pouvait pas car Erwin le lui avait interdit. Il posa le plateau sur le chevet et fouilla la pénombre des yeux. Il sentait l'odeur particulière, subtile, de son subordonné flotter autour de lui...
Alors, il entendit un bâillement.
Portant son regard vers la fenêtre à travers laquelle on pouvait distinguer la chute de gros flocons, il vit, se découpant sur le clair de lune, une main blanche s'étirant langoureusement au-dessus du dossier du large fauteuil, et un petit pied aux orteils crispés passer sur l'accoudoir. Sa colère n'était pas retombée mais il fut soulagé de constater que Livaï n'était pas sorti. Il se dirigea vers le fauteuil dans l'intention de le sermonner, et resta stupide et impuissant face au spectacle insolite qui se présenta à lui...
Emmitouflé dans une grosse couverture, les bras rejetés en arrière au-dessus de sa tête et les jambes sur le côté, le caporal Livaï semblait dormir, même s'il ne fallait pas trop s'y fier. Sa santé actuelle devait avoir émoussé ses sens car dans le cas contraire, il se serait éveillé en sursaut dès l'entrée d'Erwin. Le major nota tout de suite son front humide, dont les perles de sueur scintillaient à la lueur du feu, et le teint légèrement rosé de ses joues. Livaï avait une peau naturellement très pâle, contrairement à la plupart des gens en bonne santé ; il n'était donc pas difficile de deviner - pour quelqu'un qui le connaissait bien - qu'il était malade rien qu'en le regardant. Un livre avait glissé au pied du fauteuil, qu'Erwin ramassa. Il devait être en train de lire et avait laissé le sommeil le gagner. Il répugnait à le faire, mais il fallait le réveiller au plus vite. Ou bien le porter jusqu'au lit. Le médecin avait dit...
Il s'apprêtait à choisir cette option quand le dormeur ouvrit les paupières avec peine. Le blanc de ses yeux était rougi, et il eu du mal à faire le point sur la haute silhouette d'Erwin, qui le toisait, les mains sur les hanches. Il essaya de se redresser et le major se força à ne pas foncer l'aider, gardant sa stature autoritaire, décidé à ne pas s'en laisser compter. Il adopta un ton ferme sans parler trop fort :
- "Que fais-tu en dehors de ton lit, Livaï ?"
L'interpellé ne dit mot, se grattant seulement la nuque, l'air gêné, presque comme un petit garçon pris en faute. Mais Erwin savait très bien ce qu'il en était. Livaï ne laissait personne d'autre lui parler de la sorte. Il cherchait juste un moyen de se justifier sans perdre la face.
- "J'lisais... J'me suis endormi, c'est tout, t'énerve pas..."
Il avait commencé à rassembler sa couverture autour de lui.
- "Qu'a dit le médecin, Livaï ? Tu te souviens ?"
Le caporal soupira en laissant ses mains retomber sur la couvrante avec un petit "pouf" très doux.
- "Ne pas quitter le lit si on veut éviter la mort. Pièce chauffée bien close."
- "Si tu le sais, pourquoi as-tu désobéi ?"
- "Y fait une chaleur à crever ici !" se plaignit le petit homme. "J'voulais me... rafrâichir un peu..."
- "Il n'est pas temps de te rafraîchir, Livaï, tu pourrais te tuer si tu ne fais pas ce qu'on te dit. Le froid est ton ennemi mortel en ce moment."
- "Ca va, j'vais bien..." Il passa une main sur son front, la retira trempée, et toussa un peu. "Ok, t'as fini d'm'engueuler ou pas ?"
- "Tu es en nage. Reviens te coucher tout de suite, je vais chercher de l'eau."
Il laissa Livaï se lever, en tenant tant bien que mal la couverture autour de lui - il devait être nu en dessous - et l'accompagna jusqu'au lit. Le caporal n'était pas bien vaillant et vacillait sur ses jambes. Erwin s'assura qu'il était bien couché, puis se mit en devoir de remplir un bol d'eau fraîche dans la salle de bain ; il le rapporta au chevet avec un linge propre. Le caporal s'était installé en position semi assise, la couverture remontée sous son menton, un petit rictus aux lèvres.
- "Ca t'va comma ça, major ?", grinca Livaï en détachant chaque syllabe.
- "Ne plaisante pas avec ça, ce n'est pas un jeu", s'irrita Erwin.
- "J'ai quasiment jamais été malade, c'est l'enfer pour moi..."
- "Plus tu feras l'imbécile et plus ça durera."
- "C'est l'entraînement d'l'autre jour, j'en suis sûr... On aurait dû rentrer quand il a commencé à pleuvoir... Avec ce froid glacial..."
- "Tu es le seul à avoir attrapé ce mal à ma connaissance."
- "Que veux-tu que j'te dise, j'dois m'ramollir... ou bien j'suis devenu un vieil homme, comme toi..."
Erwin écarta les mèches humides du front de Livaï et passa le linge dessus avec douceur, par petits tapotements. Sa peau était brûlante. Il devait bien admettre qu'il n'avait jamais vu Livaï dans un tel état de faiblesse auparavant - à une exception douloureuse près - et qu'il se sentait angoissé à cause de ça. Voir cette force de la nature aussi vulnérable le ramenait constamment à sa propre mortalité, ses propres faiblesses... Il se sentait mal quand Livaï n'allait pas bien. Il ne devait pas se laisser contaminer par l'état de santé de ses subordonnés dans sa position, mais c'était plus fort que lui. Il ne fallait pas que Livaï s'en aperçoive...
Il continua de tapoter le visage du caporal jusqu'à ce que le feu quitte ses joues. Puis il posa le linge trempé sur son front. Livaï le remercia silencieusement, avec ses yeux aux paupières légèrement baissées, et attendit la suite des évènements. Erwin pesta intérieurement ; le grog avait refroidi depuis le temps. Il passa sa main sur la tasse et constata que la chaleur ambiante l'avait assez préservé. Il présenta le breuvage sous le nez de Livaï, qui, comme il l'avait prédit, se fronça immédiatement. C'était sa réaction normale face à toute boisson qui n'était ni de l'eau, ni du thé.
- "C'est quoi ? L'odeur est... bizarre..."
- "Un grog. On en a déjà bu ensemble. Celui-ci est une version plus personnelle. Une version... d'explorateur..."
- "J'ai pas vraiment envie de servir de cobaye pour tes expériences, j'ai déjà la bigleuse à éviter", ronchonna le caporal. "Elle a essayé de me faire avaler des tas de trucs, "pour ma santé", qu'elle disait."
- "Il n'y a pas mieux pour les coups de froid. Cela soulagera ta gorge aussi, tu verras. Allez, avale au moins quelques gorgées."
"Il doit sentir le sucre, il déteste ça..." se désola Erwin tout bas, mais le miel était essentiel à la recette, et Livaï en avait déjà bu après tout. Il pouvait bien refaire cet effort.
Le caporal resta le visage baissé sur la tasse tiède entre ses mains, sans rien dire, puis se rejeta en arrière avant d'éternuer ; un petit éternuement, court et sec, assez adorable pour faire sourire Erwin. Quelques gouttes de grog volèrent un peu partout. Le major s'empara de la tasse en urgence, puis d'un mouchoir en tissu dans le tiroir du chevet qu'il mit sur le nez de Livaï.
- "Souffle."
Le petit homme malade expulsa ce qui le gênait dans le mouchoir et le major le replia soigneusement avant de le remettre dans le tiroir. Il n'avait aucune gêne à faire ce genre de chose pour Livaï. Il était prêt à tout pour le soulager, même à prendre le rôle d'infirmier. Il voulait que Livaï guérisse ; et cela commençait par ce grog.
- "Bois-le maintenant, avant qu'il ne refroidisse complètement. Tu ne veux tout de même pas que je te le fasse boire ?"
- "Et pourquoi pas, puisque t'as décidé d'me materner ce soir...", plaisanta le malade, les bras cachés sous la couverture.
Erwin le prit au mot et prépara une cuillerée de grog, sur laquelle il souffla un peu. Livaï ouvrit la bouche docilement et le major y plaça la cuillère, qui fut rapidement avalée. Les traits du caporal se tordirent un instant, puis il déglutit péniblement.
- "Ne fais pas ton difficile", se plaignit Erwin. "Ce n'est pas si mauvais, je l'ai goûté."
Appréciait-il de voir son supérieur s'occuper de lui ainsi ? Il lui présenta d'autres rasades de grog que le malade prit sans faire d'histoire. Puis à un moment, Livaï retint la cuillère avec ses dents, forçant Erwin à tirer légèrement en soupirant. Livaï faisait exprès de le faire tourner en bourrique. "Il veut que je comprenne qu'il n'a pas perdu son entêtement naturel, et qu'il compte bien reprendre du service au plus vite", analysa le major, patient. Finalement, la tasse se retrouva presque vide.
- "Tu vois que c'est bon, finalement. Je suis sûr que tu respires mieux."
Livaï prit une inspiration et laissa ses poumons se remplir. Aucun son alarmant dans son expiration ; Erwin en fut satisfait.
- "Bon, j'dirais pas ça", conclut Livaï. "Mais c'est vrai qu'j'me sens mieux..."
Il s'essuya le nez en reniflant.
- "J'me sens si crade tout l'temps en c'moment... J'voudrais rester dans la baignoire toute la journée...", souffla-t-il. "Si nul et inutile... J'déteste ça..."
- "Mais non", le rassura Erwin. "Tu es juste malade, et ça arrive à tout le monde. Tu dois parvenir à accepter ton humanité."
- "T'as pas à t'imposer ça... C'est... dégradant. T'es pas une infirmière."
- "C'est moi qui décide de ça. Et c'est toi qui a refusé que des étrangers viennent s'immiscer dans ton intimité, tu as renvoyé les infirmières."
- "C'est vrai...", reconnut le caporal.
Erwin posa la tasse et resta les yeux fixés sur la chandelle qui se consumait.
- "Il n'y a rien de dégradant, Livaï. Rien de ce qui vient de toi ne peut me donner ce sentiment. Je ferais tout ce que je peux pour te faciliter la vie, parce que..."
Il ne finit pas sa phrase ; elle resta au fond de sa gorge mais s'acheva tout de même dans un coin de son cerveau. "Parce que c'est moi qui t'ai enrôlé dans le bataillon, et, d'une manière ou d'une autre, je ne cesserais jamais de me sentir responsable de toi ?" Est-ce qu'il en était toujours là ? Livaï n'avait pas besoin d'être protégé. Il avait déjà vécu plus d'une vie d'homme avant de le rencontrer et affronté des dangers qu'il n'avait jamais connus. Mais c'était plus fort que lui. Son sens moral pas encore trop endommagé lui disait que dans ce moment de faiblesse extrême de son subordonné, il se devait d'être là, à ses côtés, pour le soutenir et l'aider, même si n'importe qui d'extérieur à son état-major lui aurait rappelé que ce n'était pas son rôle.
Il aimait prendre soin de lui. Il aurait voulu le faire plus souvent. Mais Livaï ne l'aurait pas toléré. Il détestait se sentir faible et dépendant. Même de lui.
Surtout de lui.
Alors il savoura ces petits moments avec délice. Il passa sa main sur le visage du caporal, qui ferma les yeux à ce contact, et constata que sa température avait baissé.
- "Ta fièvre va passer. Mais ne sors plus du lit, d'accord ? Il fait très froid à l'extérieur."
- "Je sais...", souffla Livaï doucement.
- "Tu veux aller au petit coin avant de dormir ? Le pot de chambre est juste là..."
- "Non, vraiment... J'vais pas t'imposer ça, j'm'en occuperais si j'ai envie..."
- "Très bien. Si tu n'as plus besoin de moi..."
Erwin se leva, sentant le moment venu de prendre congé. Livaï devait se reposer. La dose de somnifère qu'il avait ajoutée au grog n'allait pas tarder à faire son effet. Enfin, il l'espérait, car rien ne pouvait être dosé à coup sûr avec Livaï. Erwin fermerait la porte à clef derrière lui, ainsi rien ne viendrait inquiéter le caporal durant son sommeil. Cependant, le malade ne semblait pas si pressé de dormir. Il tendit la main vers Erwin et lui réclama son livre. Le major le lui tendit, tout en sachant qu'il ne s'en servirait pas longtemps. Il s'attarda encore un instant auprès du lit. Livaï voulait manifestement lui demander quelque chose. Il voyait ses orteils s'agiter nerveusement sous la couverture.
- "Et cette expédition de fin d'année, c'est toujours prévu ?" demanda Livaï abruptement.
Une bûche craqua dans l'âtre, donnant à Erwin le temps de peser la question, qu'il pressentait déjà depuis un moment.
- "Ca te tracasse ?..."
- "Ouais... Si tu n'la mènes pas dans les jours qui viennent, on sera bons pour attendre l'année prochaine."
- "Je pense que c'est compromis ; dans ton état..."
- "J'veux pas être un poids !" Livaï avait parlé plus fort. "Si vous devez partir sans moi, faites-le, j'm'en fous !"
Erwin savait qu'il n'en pensait pas un mot, que la simple idée d'être écarté des activités d'exploration torturait Livaï au plus haut point. Il n'en avait jamais raté une seule depuis son intégration... Ses mains tordaient la couverture, exprimant sa nervosité et ses émotions contradictoires. Il se sentait si désolé pour lui... Erwin se mit à genoux près du chevet et chercha la main du caporal sous le draps. Il passa ses doigts entre les siens et les serra fort.
- "Personne ne veut d'une expédition sans toi, Livaï. Toi non plus. Ca ne te ferait pas plaisir du tout de ne pas être là. Tu me haïrais si je faisais ça, je te connais."
- "Mais t'as des devoirs, tu peux pas juste...", protesta le malade.
- "Il n'y a plus de discussion à ce sujet. C'est déjà convenu avec les chefs d'escouades. La prochaine expédition a été reportée à l'année prochaine."
- "Tu m'as rien dit..."
- "Ne te préoccupe que de ta santé maintenant. C'est tout ce qui compte dans l'immédiat. Tu es plus important qu'une expédition, Livaï. Il y'en aura toujours d'autres. Mais toi... je ne peux pas te remplacer. Je trouverais quelque chose pour me justifier auprès de nos supérieurs."
Les paupières du caporal commençaient à s'alourdir. Il n'avait plus la force de protester et s'affaissa lentement sur l'oreiller.
- "Erwin, espèce de... T'aurais pu m'le dire...", murmura-t-il dans un demi-sommeil.
Le major se pencha sur lui et déposa un baiser sur son oreille, espérant que son ami ne s'en souvienne jamais.
- "Ne t'inquiète pas, je ne pars pas sans toi... Jamais sans toi...", susurra-t-il à son oreille.
Il remonta la couverture sur les épaules de Livaï afin qu'aucune sensation de froid ne puisse se glisser près de lui, puis le chat sauta sur le lit du malade. Livaï n'aimait pas trop cet animal, mais cette nuit, il lui apporterait un peu de chaleur supplémentaire, si le feu venait à faiblir. Il l'envia un instant... Le félin tourna un moment en malaxant l'étoffe de ses pattes avant, puis se coucha en rond, bien à son aise. Le lit était enveloppé de la douce lueur de la bougie et un parfum d'agrume subtil flottait encore dans l'air... Ce tableau représentait une parfaite allégorie de la paix et de la sécurité.
Il s'imagina fugitivement repousser la boule de poils sur le côté et s'allonger sur la couverture à côté de Livaï, pour le regarder dormir et s'assurer que la fièvre ne remontait pas... Juste le regarder, cela lui suffirait. Mais s'il pouvait le prendre dans ses bras pour le réchauffer si besoin, il n'y était pas opposé ; la perspective lui plaisait même fortement... Il amorça le geste, appuya sa main sur le lit, qui craqua légèrement sous sous poids... Le corps du dormeur tangua un instant sur le matelas...
Mais il s'y refusa. Il pensa que cela n'était pas correct de s'inviter dans le lit de quelqu'un sans son accord. Ou alors c'était juste sa lâcheté. Il était si doué pour se trouver des excuses... Son incapacité à concrétiser les actes qui pouvaient le rendre heureux, même pour un court instant, le faisait souffrir à présent. Mais il avait pris l'habitude de vivre avec. Cela ne changerait pas ce soir.
- "Tu veilles sur lui pour moi, d'accord ?" lança-t-il tout bas au chat.
Erwin se sentit rassuré de ne pas laisser Livaï complètement seul, même si son coeur n'était pas comblé. Il souffla la bougie et quitta la chambre, décidé à trouver lui aussi un peu de sommeil, grâce au doux rêve où il les voyait, tous les deux, enlacés sous la couverture, le chat noir ronronnant au pied du lit.
Cette image était celle du bonheur. Un bonheur qu'il continuerait de fuir obstinément et qu'il ne pourrait jamais atteindre que dans ses pensées.
