APRES LA GUERRE...

- "Je vous en prie, entrez, messieurs !"

La petite gouvernante s'inclina respectueusement devant les deux hommes aux longs manteaux militaires qui se tenaient devant le pas de la porte. Il lui était impossible de ne pas les reconnaître, même si elle ne les avait jamais vus en personne auparavant. Depuis le coup d'état qui avait mis à terre le gouvernement corrompu et son roi fantoche, on ne parlait plus que du bataillon d'exploration, et de ses deux leaders charismatiques qui avaient rendu tout ceci possible.

Elle s'écarta à leur passage, en continuant les courbettes, réellement impressionnée par la carrure du major Erwin qui pénétra dans le hall, un sourire collé sur le visage. Dans son sillage, le caporal Livaï, les traits durs et peu avenants, les mains dans les poches, jetait des coups d'oeil dans tous les coins, comme en quête d'un danger potentiel. On ne pouvait guère imaginer duo plus improbable, ils n'avaient à première vue rien en commun, ni dans l'apparence ni dans l'attitude.

La gouvernante se força à ne pas regarder la manche droite du manteau, repliée et épinglée sur l'épaule du major, ainsi que son oeil à la paupière encore tombante, suite à son incarcération abusive. Elle ne connaissait pas les détails mais savait tout de même que cet homme en avait vu de toutes les couleurs ces derniers temps. Malgré tout, rien ne semblait pouvoir entamer sa prestance ; il y avait quelque chose de si digne dans son port de tête, dans sa façon d'occuper l'espace, que ses blessures ne le rendaient que plus majestueux. La petite gouvernante se savait bien plus âgée que lui mais elle ne put s'empêcher de rougir un peu quand elle l'entendit la remercier de son accueil. Puis, sans se retourner, il lança à son camarade renfrogné :

- "Tout va bien, Livaï, il n'y a aucun danger ici, tu peux baisser ta garde".

Il avait deviné sans même le regarder que le caporal fouillait les recoins des yeux.

- "T'en sais quoi ? J'suis sûr qu'y a des araignées dans c'coin. Et là, sous c'meuble, j'vois d'la putain d'poussière dégueulasse... Tcchh..."

La gouvernante plaqua sa main sur sa bouche, mortifiée. Elle allait devoir faire le ménage avec plus de précision à l'avenir ! Le caporal était connu pour sa maniaquerie, mais elle ne l'imaginait pas à ce point... Elle se sentait en devoir de le contenter car après tout, c'était aussi un peu grâce à lui que cet endroit avait été réhabilité.

- "Je vais vous demander de patienter un moment, je vais chercher sa Majesté !"

La petite femme disparut dans le couloir au pas de course, et les deux militaires restèrent dans le vestibule, qui sentait la cire d'abeille et la violette. Le parquet luisait de propreté, même si on voyait bien que le bâtiment ne datait pas d'hier. Un corps de ferme, dont Historia avait tenu à faire le premier refuge pour les orphelins et les miséreux du Royaume. Il y en aurait d'autres après celui-ci. Un long vestibule s'ouvrait devant eux, avec un escalier sur leur droite, et des portes sur leur gauche. Ils entendaient confusément des chuchotements provenant de derrière les murs, et des bruits de pas à l'étage.

Livaï se plaça à côté de son supérieur, sans dire un mot, mais Erwin sentit son trouble.

- "Tu ne sembles pas heureux d'être ici", lui demanda-t-il. "C'est pourtant un charmant endroit."

- "C'est toi qu'a insisté."

- "Ca ne te fait pas plaisir ?"

- "C'est plein d'gosses, ici."

- "Oui. C'était bien le but de tout ceci, non ?"

- "J'aime pas les gosses."

Erwin avait depuis longtemps renoncé à comprendre les contradictions profondes de Livaï. Il se contenta de sourire de nouveau en lançant :

- "C'est très généreux de ta part d'avoir appuyé le projet de la reine pour tous ces orphelins. Tu n'étais pas obligé, après tout... Je dois avouer que j'en ai été... surpris."

- "Ah ? J'dois dire qu'j'en reviens pas moi-même, j'dois être un peu cinglé."

- "Non, tu es juste quelqu'un de bien."

Livaï s'apprêtait à répliquer que ce n'était pas vrai quand un remue-ménage se fit entendre dans le couloir en face d'eux. Une porte avait été ouverte à l'extrémité du vestibule - donnant sur l'extérieur d'après les rayons de soleil - et une troupe de petites silhouettes, entourant une plus grande, se précipita vers eux. Le rire de Historia leur parvint, de plus en plus proche, et les enfants qui l'entouraient déboulèrent alors dans le hall, s'arrêtant respectueusement à quelques mètres des deux explorateurs qui n'avaient pas fait un geste. Erwin cru presque voir Livaï, du coin de l'oeil, diminuer encore de taille pour se fondre dans le plancher.

- "Soyez les bienvenus !" s'écria la jeune reine sans plus de cérémonie.

Elle n'avait pas grand chose de royal en cet instant. Les cheveux attachés en queue de cheval, habillée d'une robe de paysanne, un châle jeté sur les épaules, elle semblait être redevenue une simple roturière. Elle n'avait plus rien à voir avec celle qu'elle était le jour de son couronnement. Erwin avait encore du mal à réaliser son changement de statut, bien qu'il en ait été le principal instigateur. Il voyait encore la jeune exploratrice timide et toujours prête à prendre soin des autres... qui lui avait pourtant déjà tenu tête ; même Livaï lui avait raconté des anecdotes la concernant qui l'avait étonné. Mais il doutait de jamais se débarrasser un jour de cette impression initiale qu'il avait d'elle.

- "Vous devez être très occupés, c'est gentil d'avoir pris le temps de venir", continua la jeune fille.

- "C'est plutôt vous qui devez être occupée, votre Altesse, avec vos nouvelles fonctions...", contra le major en s'inclinant légèrement.

- "Oh non, ne me vouvoyez pas, ça me fait trop bizarre, je n'ai pas l'habitude !" Elle se gratta la nuque, comme gênée que ses anciens supérieurs se montrent si respectueux envers elle. "Pour vous, je peux rester Christa, je crois que ça me mettra plus à l'aise..."

- "Tu disais pas ça, l'autre jour," intervint le caporal d'un ton narquois. "T'en as même bien profité..."

- "Ooh, vous le méritiez, c'est tout !" répondit-elle en riant. "Maintenant que je suis vengée, je peux redevenir un peu plus moi-même ! Vous voulez visiter les lieux ?"

- "Nous sommes venus pour ça. Livaï y tenait tellement !"

Le caporal lui balança un coup de pied dans le tibia, mais le major vacilla à peine. Historia n'y fit pas attention et s'adressa aux enfants, qui étaient toujours bouche bée.

- "Ce sont le major Erwin et le caporal Livaï, des bienfaiteurs. C'est un peu grâce à eux que vous êtes là. Dites-leur bonjour, et merci !"

A l'unisson, une dizaine de voix enfantines se mit à articuler avec soin "Bon-jooour !", puis "Mer-ciii beau-cooouup !" avec application. Historia sembla satisfaite.

- "C'est bien, les enfants, vous pouvez retourner jouer !"

Certains détalèrent sans demander leur reste à la suite d'Historia, mais d'autres restèrent sur place, comme paralysés par la présence des deux explorateurs, qui ne savaient plus trop où se mettre. Ils semblaient assez bien nourris et leurs vêtements étaient corrects. Livaï savait d'où venaient certains de ces enfants. Cet endroit devait paraître un vrai paradis pour eux. L'un des gamins s'approcha de lui, à petits pas timides. Il levait sur lui un regard qu'il ne connaissait que trop bien, celui de la misère qui joint les mains en coupe pour supplier un morceau à manger ou une pièce en plus. Il l'avait beaucoup trop vu... Cet enfant, dont les joues rebondies ne cachaient que partiellement son passé douloureux, sentait-il en Livaï cette parenté symbolique partagée, qui n'était pas celle du sang, mais bien plus forte peut-être ? Il ne lui disait rien, se contentait de le fixer, demandant silencieusement "Toi aussi, n'est-ce pas ?"

Cette complicité involontaire qui se tisse entre ceux qui ont déjà failli mourir de faim...

Livaï ne s'était pas attendu à ressentir un tel choc. Il se força à se détourner, sentant le regard de l'enfant encore planté dans son dos, et commença à monter l'escalier. Erwin le suivit en restant silencieux, mais sa main frôla celle de son ami sur la rampe et y resta posée un instant, Livaï ayant stoppé son ascension. Leurs yeux se rencontrèrent, Erwin comprit tout d'un seul coup, et ce fut tout. Il n'y avait pas besoin de mots entre eux, Erwin en savait assez sur le passé de Livaï pour saisir l'émotion qui le secouait.

Ils reprirent leur montée et arrivèrent sur un palier. D'autres pièces s'ouvraient sur les côtés, et on entendait des voix d'enfant. Erwin avait envie que Livaï retrouve le moral et décida de faire de l'animation.

- "Qui a envie de jouer ?" cria-t-il. "Je serais la monture du premier qui me sautera sur le dos !"

Livaï voulut protester sévèrement, mais des têtes curieuses apparurent dans l'embrasure des portes comme des diables de leur boîte, et Erwin s'accroupit au sol. Une gamine en robe bleue se rua sur lui et fut la première à l'atteindre. Elle passa ses bras autour de son cou et se mit à crier de joie en donnant des talons dans le dos du major.

- "Ouiiii, je suis une exploratriiiiiice !"

- "Oh oui, la meilleure de toutes ! Les titans ne peuvent rien contre nous !" plaisanta Erwin en se mettant à trotter dans le couloir.

Livaï suivit en traînant les pieds, faisant tout son possible pour paraître morose. Cependant, la bonne humeur d'Erwin allait finir par déteindre sur lui. Il n'avait jamais eu de problème avec les enfants, il savait comment leur parler et les mettait en confiance immédiatement - il réussissait moins bien avec les adolescents. Les bottes d'Erwin faisaient un vacarme pas possible, les enfants riaient à gorge déployée, exigeant que la petite leur laisse sa place afin de pouvoir eux aussi partir à la chasse aux titans. Erwin fit de son mieux pour contenter tout le monde, mais finit par pointer Livaï du doigt.

- "Vous avez une autre fière monture là-bas. Elle est un peu rétive mais c'est la plus rapide !"

Les explorateurs en herbe se tournèrent vers le caporal, le jaugèrent d'un seul regard, et conclurent très rapidement "Nooooon, il est trop petiiiiiiit !" L'orgueil de Livaï fut un peu piqué... Il décida de jouer le jeu qu'Erwin avait choisit de commencer...

- "Je suis le plus rapide de tout le bataillon, j'vous l'dis", proclama-t-il en se pointant du pouce. "Et il y a un titan à qui faire sa fête, là, juste devant." Il pointa Erwin à son tour. "J'vous propose qu'on l'chope !"

En moins de trois secondes, comme savent si bien le faire les enfants, tous entourèrent Livaï et, à son ordre, se jetèrent à la poursuite du major Erwin ! Il se trouva vite acculé et ne pu que se laisser tomber à terre, sur le tapis d'une chambre, une nuée de gamins en furie venant le chatouiller et le pincer tour à tour, ce qui ne lui fit pas mal du tout. Livaï contempla son oeuvre, satisfait, appuyé contre le chambranle de la porte.

- "Alors, titan, tu t'rends ?"

- "Ok, ok, je suis vaincu ! Vous êtes tous de fiers explorateurs, je n'ai aucune chance, haha !"

Les gamins s'envolèrent alors comme une nuée d'oiseaux et brusquement les lieux redevinrent presque trop silencieux. Livaï tendit la main pour aider son supérieur à se lever, mais Erwin le tira en avant et ils se retrouva lui aussi par terre, étendu sur le tapis.

- "Nous sommes quittes comme ça...", murmura le major essoufflé.

- "Il faudrait que t'me fasses mourir de chatouilles pour ça."

- "C'est très tentant mais je ne suis pas sûr que le lieu s'y prête...", répondit malicieusement Erwin.

Ils se relèvent alors et époussetèrent leurs vêtements. Les enfants étaient retournés à leurs occupations, comme si rien ne s'était passé. L'enfance était vraiment un monde à part. Et étrangement, Livaï parvenait de moins en moins à se souvenir de la sienne. Il se remémorait confusément un bâtiment un peu comme celui-ci, mais qu'il n'avait vu que de l'extérieur. Il se trouvait alors sous terre, dans les bas-fonds. Aucun rayon de soleil n'aurait pu venir frapper de grandes baies vitrées. Il avait eu la possibilité d'aller y vivre, mais il avait choisit la vie avec Kenny. Il ne pouvait être sûr qu'il ne l'avait jamais regretté, au moins un peu. Qu'aurait été sa vie s'il avait fait ce choix ?

Il se demandait vaguement si cette pointe de regret ne l'avait pas influencé pour appuyer la reine dans son projet. Pour que d'autres miséreux puissent avoir la chance qu'il avait refusé de saisis...

- "Ca me rappelle des souvenirs, ce genre d'endroit...", soupira Erwin à quelques mètres derrière lui.

Le major était figé au milieu du couloir, le regard fixé sur une porte close, comme hanté. Livaï se pressa à son côté, soudain préoccupé. Erwin avait été emprisonné et torturé par les hommes du roi - il n'était pas prêt de pardonner ce salopard de Nile d'avoir permit ça -, et en avait récolté des blessures dont certaines au niveau du crâne. Erwin avait parfois des vertiges et vacillait sur ses jambes, même si les médecins avaient assuré qu'il se rétablirait vite. Il n'aurait peut-être pas dû le bousculer autant, et se sentit fautif... Mais Erwin continua de parler.

- "J'ai été élevé dans une maison comme celle-ci quand ma tante m'a recueilli chez elle. Après la mort de mon père... J'avais des cousins et des cousines, mais nous n'avons jamais été proches... J'étais... toujours tout seul..."

Erwin avait parlé très doucement, sa voix se brisant sur le dernier mot, semblant ne pas se rendre compte que Livaï se trouvait là, à ses côtés, la main crispée sur sa manche vide, le front pressé contre ce qui restait de son bras. Le caporal sentit la main caressante de son supérieur sur le haut de sa tête.

- "Tout va bien, Livaï. C'était juste un souvenir. C'est toujours... douloureux de se rappeler qu'on a été un orphelin..."

Livaï réalisa alors que quand on perdait le seul parent qui nous restait, qu'importe que l'on vive dans les ordures ou dans la soie, la douleur restait la même. Il se sentit connecté à son supérieur comme jamais auparavant ; il comprenait tellement ce qu'il ressentait, pour l'avoir vécu lui aussi. Mais c'était une chose à laquelle il avait déjà beaucoup réfléchi.

- "On est tous destinés à perdre nos parents," souffla-t-il. "On devient tous des orphelins un jour..."

- "Tu as raison..."

Ils se remirent à marcher le long du couloir et passèrent devant d'autres pièces occupées. Dans l'une, des petites filles jouaient à la poupée ou aux cubes ; dans une autre, des garçons gribouillaient des dessins sans aucun sens, que seuls les enfants peuvent comprendre. De grosses taches de bleu, de rouge ou de jaune, jetées sur du papier.

Quand ils passèrent devant la dernière chambre avant de rejoindre un second escalier qui les ramènerait au rez-de-chaussée, Livaï s'arrêta pour mieux inspecter les occupants. Il écarquilla les yeux un moment, incrédule, et son observation était si intense que les trois enfants présents furent obligés de se retourner pour l'observer à leur tour. Et leurs visages s'illuminèrent alors en reconnaissant Livaï. Ils se levèrent et se portèrent à sa rencontre.

Les deux plus petits étaient des jumeaux, un frère et une soeur qui se ressemblaient tant que seules leurs coupes de cheveux les différenciait. Ils n'avaient pas plus de dix ans. Le plus grand, qui gardait sur eux une main protectrice, devait avoir environ quinze ans mais en paraissait beaucoup plus. Il avait vécu des choses si innommables que son innocence s'était enfuie depuis longtemps... Livaï se souvint de son regard hébété quand il était descendu dans le cachot situé sous le plancher du manoir de ce tordu de richard... C'était celui d'une bête traquée qui n'attendait plus que le coup de grâce. Des années qu'il se trouvait là, prisonnier des perversions de son tortionnaire. Ces deux compagnons plus jeunes ne l'avaient rejoint que peu de temps auparavant. C'était lui qui exprimait le mieux, pour eux trois, l'intensité du traumatisme subi dans ce lieu de cauchemar. Il était le plus âgé et le plus à même d'en comprendre toute la signification.

Et ce que Livaï vit dans ses yeux aujourd'hui fut tout autre chose. La gratitude... et l'espoir.

Le caporal pensa avec satisfaction à la déchéance publique de ce dégénéré qui avait causé tant d'ennuis au bataillon pendant si longtemps. Le savoir croupissant derrière des barreaux, loin de ses victimes, lui rendit de l'énergie. Il fit un pas dans la pièce, tandis qu'Erwin, comprenant qu'il ne devait pas s'imposer, l'attendait dans le couloir.

- "Vous allez bien, vous trois ?" hasarda Livaï.

- "Oui, caporal", répondit l'adolescent émacié. "Nous sommes bien traités ici, nous avons de quoi manger, nous habiller... J'avais oublié ce que..."

Le garçon sanglota un moment, le menton sur la poitrine, et Livaï ne sut pas quoi faire. Alors il le laissa continuer à son rythme.

- "... ce que ça faisait d'être un humain..."

Les deux jumeaux se pressèrent contre lui, et ils formèrent alors à cet instant la fratrie la plus soudée qui soit au monde. Livaï hocha la tête, pris d'une soudaine émotion peu familière. Il aurait voulu sentir la présence rassurante d'Erwin, mais il devait leur faire face seul.

- "Plus personne vous fera d'mal. Celui qui vous a fait ça fait sa vie en taule maintenant. Il fera plus rien à personne, vous inquiétez pas..."

Il s'apprêta à partir mais l'adolescent le rattrapa et lui prit la main avec déférence. Ses doigts tremblaient mais ce fut un visage souriant qu'il tendit vers lui.

- "Merci de nous avoir sauvés, caporal ! De nous avoir donné une chance de tout recommencer !...

- "T'as pas besoin, mon gars..."

- "Je peux vous demander quelque chose, une dernière chose ?...

- "Hmm, oui..."

- "Je voudrais... que vous souriez plus souvent. Vous essaierez pour moi ? Pour nous trois ?"

Livaï fut confondu par la requête.

- "Euh... c'est pas tellement...", bégaya-t-il.

- "La vie est belle pourtant ! Elle vaut bien qu'on sourit de temps en temps ! Vous le ferez ?"

Le caporal réfléchit à toute allure, essayant de se remémorer le dernier moment où il avait souri. C'était ce jour-là, après la cérémonie. Historia lui avait flanqué un bon coup dans les côtes, qu'il avait à peine senti, et soudainement, sans s'en rendre compte, il avait laissé sa bouche s'incurver, devant les faces médusées des jeunes de son escouade. Il ne se rappelait plus ni pourquoi ni comment, mais c'était arrivé. Et avant ça, ça ne lui était plus arrivé depuis quand ?...

Il ferma les yeux. Si ce gamin brisé pouvait sourire à la vie, pourquoi ne le pourrait-il pas lui aussi après tout ?

- "Ok", confirma-t-il. "J'te promets rien, mais j'vais essayer..."

- "A bientôt ! Vous reviendrez nous voir ?"

- "J'prendrais d'vos nouvelles, si j'ai pas l'temps d'venir, t'inquiète. Prenez soin d'vous."

Il se détourna et rejoignit Erwin, dont le visage bienveillant, reflet parfait de la patience, lui réchauffa le coeur.

- "C'est beaucoup trop d'émotions pour une seule journée...", souffla Livaï.

- "Désolé pour ça."

- "Tu m'dois un jour de relâche en plus."

- "Ca se négocie..."

Ils continuèrent de se taquiner pendant qu'ils descendaient l'escalier. Une cavalcade de petits pieds monta vers eux, un ouragan de têtes blondes les frôla sur les marches et disparut à l'étage en seulement quelques secondes, si vite qu'ils se demandèrent un instant s'ils n'avaient pas rêvé. Revenus au rez-de-chaussée, ils se dirigèrent naturellement vers la porte donnant sur l'extérieur, avides d'un peu d'air frais.

Le soleil d'été les éblouit soudainement, comme au sortir d'un souterrain obscur. L'éclat de l'herbe verte et ondulante semblait tout éclabousser devant eux, et le chant des oiseaux perchés dans les arbres se joignaient aux rires des enfants qui jouaient dehors. Historia conduisait un petit âne par la bride et faisait monter les pensionnaires dessus à tour de rôle, dans un petit paddock. Au-delà, des champs s'étendaient à perte de vue, dans lesquels des petites silhouettes lointaines s'affairaient, se redressant de temps en temps pour regarder vers le refuge en s'éventant de leur chapeau.

Erwin et Livaï vinrent s'accouder à la barrière, nonchalamment, les yeux plissés sous l'assaut du soleil implacable. Le petit groupe achevait son tour de piste, et un nouveau cavalier allait prendre place sur l'âne. Livaï aperçut, de l'autre côté du paddock, un couple un peu en retrait mais qui scrutait intensément les enfants en train de jouer. Ils portaient de beaux vêtements mais ne paraissaient pas issus de la noblesse. Il donna un coup de coude à son supérieur.

- "Tu crois qu'ils viennent chercher des mômes ?"

Erwin comprit de qui il parlait et haussa les épaules.

- "C'est probable, sinon je ne vois pas ce qu'ils feraient ici, ce ne sont pas des employés."

- "J'espère qu'ils traiteront bien leurs gosses...", murmura-t-il.

Le major se tourna franchement vers lui, décidé à aborder un sujet dont ils n'avaient jamais parlé.

- "Tu n'as jamais eu envie... d'avoir des enfants ?"

Livaï le regarda, horrifié, comme si son bras venait à l'instant de repousser au milieu de son front.

- "Ca va pas, non ?! Moi ?! Tu l'imagines réellement ?!"

- "Pas vraiment, c'était juste une question..."

- "Si tu l'imagines vraiment, c'est qu't'es cinglé. Jamais j'mettrais un gosse dans c'monde pourri..."

- "L'adoption reste une option..."

- "J'en veux pas, j't'ai dit, à moi ou pas à moi !..."

- "D'accord..."

Mais Erwin restait le regard fixé devant lui, songeur, et soudainement silencieux. Ce fut Livaï qui finit par se sentir mal à l'aise.

- "Et... et toi ?" se hasarda-t-il enfin.

- "Je pensais que tu le savais."

- "Attends, tu vas pas m'dire qu'c'était sérieux, l'autre fois... J'pensais qu't'avais répondu ça pour te débarrasser d'la question d'ce journaliste un peu trop curieux."

- "Qui sait ?..." répondit malicieusement Erwin, les yeux soudains rieurs. "Et toi, tu plaisantais à propos de ton salon de thé ?"

- "Te fous pas d'moi et change pas d'sujet !" s'écria Livaï en se rapprochant de lui. "Dis, allez, c'était des bobards ou quoi ?"

Erwin sentit son ami réellement intéressé par une réponse sincère et définitive.

- "C'est... peut-être quelque chose que j'aimerais avoir. Une famille, je veux dire. Pas dans les conditions où nous sommes, bien sûr, mais... peut-être après la guerre..."

- "Tu veux... te trouver une femme et t'marier, c'est ça ?"

La voix du caporal avait légèrement tremblé en prononçant ces mots.

- "Ce n'est pas une nécessité, vraiment", répondit-il de façon volontairement rassurante. "Il y a tant d'enfants qui ont besoin d'une famille ici..."

- "Ttcchh !"

- "Que veux-tu dire exactement ?"

Livaï se retourna et posa ses coudes sur la barrière, l'observant à la dérobée.

- "Tu ferais un père minable", asséna-t-il avec sévérité.

Erwin en fut affecté.

- "C'est vraiment ce que tu penses ?"

- "J'pense que j'suis l'mieux placé pour juger d'tes capacités." Livaï leva le doigt d'une façon autoritaire. "Pour mener les troupes, t'es le meilleur, tout l'monde file droit dès qu't'ouvres la bouche ou qu'tu lèves un sourcil. Mais j'suis persuadé qu'en père d'famille, tu t'ferais bouffer."

- "Qu'est-ce qui te fais dire ça ?"

- "Tu serais beaucoup trop gentil. Tu leur donnerais tout c'qu'ils veulent, comme un bon papa gâteau. T'en ferais des gosses mal élevés et pourris gâtés, qu'on aurait juste envie d'savater..."

- "Tu as l'air d'y avoir beaucoup songé...", remarqua alors le major.

Livaï se rembrunit - bien qu'un éclat rosé vint envahir ses joues pendant trois secondes - puis il reprit sa position initiale, accoudé à la lice.

- "Ca veut dire que j'aurais sans doute besoin d'aide pour les "mater"...", ajouta Erwin en souriant.

- "Tu vas devoir te trouver une sacrée drôlesse pour rattraper toutes tes bêtises..."

- "Quelqu'un de dur... grincheux... faussement froid pour qu'on ne voit pas à quel point il est sensible et... totalement différent de l'image qu'il renvoie..."

Erwin déplaça sa main sur le bois rugueux et effleura les doigts de Livaï. Le caporal ne sursauta même pas, comme si les mots du major avaient un instant bercé sa mauvaise humeur passagère. Il n'était pas sûr de comprendre exactement où Erwin voulait en venir avec ça, et de toute façon... cela lui paraissait inenvisageable.

Lui proposait-il quelque chose sans en avoir l'air ? Cela ne pouvait pas être le cas, ça ne pouvait pas exister... Et pourtant un petit morceau de ce qu'il dissimulait le plus à tout le monde venait de s'illuminer, un espoir inimaginable doublé d'un sentiment de joie qu'il n'aurait jamais pu se résoudre à exprimer. Erwin le regardait avec ce demi-sourire énigmatique qu'il aimait tant lui donner au moins une fois dans la journée.

S'éveiller chaque matin aux côtés de cet homme. L'embrasser chaque soir avant de sombrer dans le sommeil. Vieillir paisiblement avec lui, s'éteindre doucement en lui tenant la main... Il n'avait jusqu'à présent jamais rêvé d'un tel quotidien, si banal pour nombre de gens. Cela lui paraissait tout à fait inadapté à quelqu'un comme lui. Et pourtant, à présent, une telle éventualité faisait battre son coeur plus vite, et lui faisait penser "pourquoi pas moi ?" Une ligne tracée avec soin par une main aimante, il lui semblait des siècles plus tôt, sur un vieux papier qu'il avait replié dans un coin de son esprit, lui revint en mémoire.

"J'aimerais tant que tu sois heureux !"

Il balaya momentanément cette idée de sa tête.

- "Le pire père imaginable, quoi", asséna-t-il.

- "Je crois que tu pourrais être un bien meilleur père que tu ne le penses..."

- "J'ai pas envie d'savoir."

- "Tu peux aussi prendre ton temps. Rien ne presse."

- "T'as raison. Et on a déjà des gamins à gérer au quotidien, ça m'suffit."

Livaï parlait bien évidemment de sa nouvelle escouade, composée de tous ces jeunes survoltés. Erwin se demandait souvent comme il s'en sortait avec eux. Il avait remarqué que Livaï avait un peu changé à leur contact. Pour n'importe qui d'autre que lui, il paraissait le même mais... il voyait bien ces petits différences qu'il serait bien en peine de décrire.

Le caporal retournait dans sa tête les paroles d'Erwin encore et encore. Il n'avait jamais voulu de famille. Mais à bien y réfléchir, il en avait toujours eu une. Sa mère, Kenny, Isabel et Furlan, et maintenant le bataillon d'exploration. Il avait perdu beaucoup de camarades, et le temps passait si vite... Mine de rien, il voyait bel et bien de nouvelles petites rides apparaître sur son visage. Il s'imaginait, vieux et grabataire, évoluant entre deux petites pièces sans personnalité, sans but, sans rêve, uniquement préoccupé par l'heure du coucher, en espérant ne pas se réveiller la prochaine fois.

Sinistre futur. Il ne voulait pas rester seul. Et il ne le voulait pas non plus pour Erwin.

Livaï désirait partir, retrouver les murs familiers de la forteresse de Karanes. Il tira Erwin par le bras pour le ramener vers l'orphelinat. Le major comprit que leur journée était terminée. Mais son ami ne lui avait pas encore tout dit ; il sentait une ultime confidence, qui attendait, là, au bord de ses lèvres.

- "Erwin... après la guerre... si t'as toujours la même idée, je... si t'as besoin d'moi pour t'aider... tu sais qu'tu pourras toujours compter sur moi...", bégaya-t-il.

- "Bien sûr."

Ils se dirigèrent à grands pas vers la porte et lorsque le major l'ouvrit devant Livaï, il vit flotter sur le visage du petit homme un sourire franc et plein de promesses. Erwin ne parvenait pas à savoir si Livaï avait décelé dans ses mots, dans son attitude, une quelconque proposition, un désir de vivre à ses côtés, qui aurait pu être effrayante si elle avait été trop directe. N'étaient-ils pas seulement amis ? Parfois, il n'en était plus si sûr. Il avait dépassé avec lui une frontière qu'il n'avait laissée franchir à personne d'autre, et cela devait être encore plus vrai pour Livaï. Cela s'était fait ainsi, naturellement, sans qu'ils aient eu besoin d'y réfléchir. Il ne savait pas lui-même ce qu'il en pensait, si c'était réellement ce qu'il désirait. Cela lui semblait fou, impossible pour le monde dans lequel ils vivaient. Mais la vision beaucoup trop claire de Livaï, tenant deux enfants par la main, une petite brune et un petit blond, devant la façade accueillante d'un ravissant salon de thé, leurs visages calmes et sereins tendus vers lui, ne parvenait plus à le quitter. Cela lui donnait envie de pleurer.

Tandis que Livaï le précédait dans le couloir, il resta les yeux fixés sur son dos, décidé à laisser là ces questions pour le moment. Il pourrait y songer de nouveau plus tard. Et à tout le moins, une chose lui semblait de toute façon indéniable.

Ils s'appartenaient déjà l'un à l'autre. Quoiqu'il puisse arriver, rien hormis la mort ne pourrait les séparer. Si aucun anneau ne brillait à leur doigt pour que tout le monde puisse le savoir, eux le savaient. Cela pouvait bien rester entre eux. Personne d'autre n'avait besoin de savoir, après tout.

Ils resteraient unis jusqu'à la fin, quelle qu'elle puisse être.