AVANT TOI

La clochette sonna discrètement lorsque la porte s'ouvrit. Le maître d'hôtel leva les yeux de son registre afin d'examiner les nouveaux arrivants. Un couple, lui sembla-t-il. Il leur laissa le temps de s'avancer vers lui, tout en continuant d'apprécier le calme et le luxe feutré de l'établissement dans lequel il avait l'honneur de travailler.

Peu d'enseignes pouvaient se targuer d'une réputation aussi prestigieuse que La Couronne du Roi. On ne s'y rendait que suite à un rendez-vous pris longtemps à l'avance, et seul le gratin mondain se retrouvait dans ces splendides salons tapissés de velours lie-de-vin, éclairés de candélabres dorés à l'or fin. Beaucoup d'intrigues s'étaient nouées ici. Le roi lui-même s'était déjà assis à la table qui trônait dans la grande salle, surplombée d'un lustre étincelant, la plus chère de l'établissement. Le propriétaire en faisait sa plus grande fierté. Il fallait débourser une grosse somme pour avoir l'honneur d'y prendre place.

Le maître d'hôtel laissa là ses rêveries et s'avança vers les clients qui venaient d'entrer. Il s'était fourvoyé, il ne s'agissait pas d'un couple, mais de deux hommes très peu appareillés, vêtus de manteaux modestes, sans aucun signe de richesse ostensible sur eux. Il avait pris l'habitude de déterminer la note de chacun des clients entrant dans le restaurant en observant seulement leur tenue. Il déduisit instinctivement que celle-ci ne serait sans aucun doute pas très lourde... mais il était un homme consciencieux et se dirigea vers eux afin de prendre leurs effets pour les suspendre au vestiaire. Sous les pelures qui ne payaient pas de mine apparurent alors des costumes plus luxueux, qui firent hausser le sourcil du maître d'hôtel. "Ils sont plus riches que je ne le pensais, ou bien leurs tenues viennent d'une boutique de location..."

- "Messieurs, bonsoir, et bienvenus à La Couronne du Roi."

- "Bonsoir à vous", lui répondit le plus grand. Il portait des lunettes à larges foyers. "J'ai réservé une table au nom de Werin Thims. Une table discrète, un peu à l'écart..."

Le maître d'hôtel se souvint alors du courrier qu'il avait reçu deux semaines auparavant. Il sourit largement en s'inclinant un peu.

- "Bien entendu, votre table est prête. Je m'occupe de vos effets, et je vous indiquerais où elle se trouve."

Il nota que si le dénommé Werin Thims semblait à son aise, il n'en était pas de même de son compagnon, qui parcourait inlassablement la salle des yeux. Il ne paraissait pas être à sa place dans ce décor, et le maître d'hôtel lui trouva un air très patibulaire. Mais il devait bien faire son travail correctement, ces gens étaient des clients, et comme il payaient, ils devaient être servis.

Il revint du vestiaire, et indiqua la salle arrière aux deux hommes, qui le suivirent. Il écarta plusieurs tentures rouge foncé, avant d'arriver jusqu'à la table réservée. Elle était assez isolée du reste de la salle grâce aux rideaux même si on pouvait toujours y glisser un oeil pour voir ce qui se passait derrière.

- "Cela convient-il à ces messieurs ?" demanda le maître d'hôtel en joignant les mains.

Le grand blond jeta alors un regard à son compagnon aux cheveux noirs et au regard métallique perçant et intimidant ; celui-ci, examina les lieux, passa son doigt sur le revêtement de la table, secoua un peu les rideaux avec un air d'expert - étaient-ce des clients mystères ? -, puis hocha finalement la tête. Monsieur Thims se retourna alors vers leur hôte.

- "Je crois que c'est parfait, merci beaucoup."

- "Je vous souhaite une agréable soirée", leur dit-il avant de s'éclipser.

Les rideaux retombèrent et le grand blond vint tirer la chaise de son compagnon afin qu'il puisse s'assoir. Celui-ci se mit alors à râler :

- "Mais qu'est-ce qui t'prend ? J'peux m'assoir tout seul, t'sais !"

- "Je voulais juste te rendre la soirée plus agréable. Tu n'apprécies pas ?

- "T'as juste pas besoin d'faire ça."

- "Allez assieds-toi au lieu de tempêter. Nous n'avons même pas encore commencé..."

- "Quelle idée d'venir ici, faut dire. Ca sent le richard à plein nez. Et franchement, ce nom d'emprunt... J't'ai connu plus imaginatif."

- "Au moins, personne ne se doutera que nous sommes venus. Nous serons tranquilles."

- "Tu vas garder les lunettes ? C'est perturbant..."

- "J'aurais pu venir avec la barbe postiche aussi, mais je me doutais que ce ne serait pas à ton goût."

- "Tu peux l'dire ! Heureusement qu't'as pas fait ça, j't'aurais planté sur place !"

Le blond enleva alors ses lunettes et passa sa main dans ses cheveux coiffés impeccablement en arrière.

- "Bon retour parmi nous, Erwin", prononça le petit brun.

- "Chuut, pas trop fort, Livaï ! J'ai demandé à ce que nous soyons isolés afin de pouvoir parler sans être entendus, mais on ne sait jamais..."

Placés l'un en face de l'autre, de chaque côté de la petite table ronde, Erwin et Livaï se trouvaient dans une petite bulle d'intimité, éclairée à la bougie, qui ne différait finalement pas beaucoup du bureau d'Erwin quand ils y dînaient ensemble ; hormis le capitonnage moelleux des fauteuils, l'argenterie qui brillait de mille feux, et le son étouffé de piano qui flottait vers eux par moment. Ils pouvaient apercevoir la rue piquetée de lumières à travers une large baie vitrée. Erwin appréciait beaucoup le décor ; Livaï y était moins sensible, mais il avait accepté qu'Erwin l'invite, pour fêter la nouvelle promotion des recrues du bataillon. Cela lui semblait bien artificielle, comme excuse... Erwin ne lui avouerait jamais de vive voix qu'il voulait seulement dîner avec lui, en privé, loin de la caserne, et se régaler de mets raffinés. Il avait toujours été une fine gueule, tandis que Livaï se contentait de se nourrir pour survivre.

Le caporal appréhendait un peu la suite des évènements. La dernière fois qu'il avait mangé à une table de riche, il avait dû s'empêcher d'avaler quoi que ce soit pendant plusieurs jours pour s'en remettre. Il espérait que le repas ne serait pas trop long... Il se demanda alors si Erwin n'essayait pas, grâce à cette soirée, de lui redonner le goût des dîners mondains après cette réception "désastreuse" chez Zackley, qui lui avait plus mis les nerfs à vif qu'autre chose...

Le voyant s'agiter sur son fauteuil, Erwin vint à son secours.

- "Ne crains rien, c'est très cher mais les assiettes sont peu remplies en général."

- "C'est quoi, cette arnaque ?" s'exclama Livaï en fronçant les sourcils.

- "C'est la qualité qu'on paie, pas la quantité. Les plats servis ici contiennent les meilleurs nourritures imaginables."

- "Oh moi, tu sais... Eh mais, c'est pas indécent ? Y a des gens qui crèvent encore de faim dehors..."

- "Tu as raison. J'aimerais juste oublier ça pour ce soir. Tu peux faire ça pour moi ?"

- "Ttcchh... si c'est un ordre..."

- "Les explorateurs ont bien le droit d'améliorer leur menu quotidien. Ne me dis pas que nous ne le méritons pas."

Livaï pouvait lui accorder ça. Leurs repas militaires n'étaient guère appétissants, même pour lui, qui n'était pourtant pas difficile. Mais il n'allait pas non plus admettre devant le major qu'il s'était affamé depuis un petit moment afin de s'assurer d'avoir faim ce soir.

Les rideaux s'écartèrent de nouveau doucement et une jeune fille habillée en noir et rouge pénétra dans l'alcôve. Elle avait des cheveux roux flamboyants, la taille fine et une moue rieuse sur le visage.

- "Bonsoir, messieurs ! Je suis Lucy, votre serveuse ce soir !" prononça-t-elle d'une voix enjouée. "Puis-je vous proposer la carte du jour ? Si vous avez besoin de conseils, n'hésitez pas !"

Elle donna à chacun d'eux un menu, rédigé en pattes de mouche arrondies et complexes, puis se posta un peu à l'écart afin de laisser ses clients choisir à leur aise. Livaï plissa les yeux en fronçant le nez, visiblement dérouté par les intitulés qu'il lisait. Il fit venir la serveuse près de lui.

- "J'peux savoir c'que c'est le... "Bassin forestier de Maître Coq" ?" prononça-t-il en détachant bien les syllabes.

- "C'est une de nos entrées les plus demandées !" s'exclama-t-elle. "Il s'agit d'un velouté de champignons, assaisonné de fines herbes et d'une pointe de crème fraîche ; en accompagnement, un croûton de pain à l'aîl surmonté d'un oeuf poché saupoudré de cristaux de sel d'Utopia."

Elle avait débité tout son discours avec une maestria qui laissa Livaï sans voix. Il continua sur la lancée.

- "Et... c'est copieux ? Parce que j'suis vite rassasié..."

- "Ce n'est qu'un hors d'oeuvre. Je suis persuadée qu'il vous restera assez d'appétit pour la suite..."

- "La suite... oui..." Il se pencha vers Erwin. "J'veux pas qu'on remette ça, hein, pas comme l'autre fois chez Zackley..."

- "Ne t'inquiète pas, nous pouvons manger ce que nous voulons, si tu n'as plus faim, tu n'auras pas à te forcer. Mademoiselle, ce plat me paraît très appétissant, si j'en crois votre description. Cela me semble idéal pour commencer. Nous nous laissons tenter ?"

Livaï haussa les épaules sans rien dire, ce qui signifiait qu'il était d'accord. Lucy se mit à griffonner sur son carnet, puis garda son crayon en suspens dans l'attente de la suite. Cependant, elle nota également dans un coin de sa tête le nom de Zackley - sans doute le chef des armées - qui venait d'être prononcé. "Oh, ils semblent faire partie de la haute société !"

- "Puis-je vous suggérer le plat du jour ? Nous vous proposons une magnifique côte de boeuf en croûte de sel, marinée au vin de Sina, accompagnée de ses petits légumes de saison et ses copeaux de truffe. C'est un vrai régal, croyez-moi !"

Les yeux d'Erwin se mirent à luire presque instantanément et Livaï devina avec précision ce qu'il pensait. Il voulait goûter cette côte de boeuf, cela ne faisait aucun doute. Mais le caporal était loin de ce sentiment ; la vision d'une énorme pièce de viande lui provoqua des sueurs froides. Erwin avait beau l'avoir renseigné sur les quantités, cela serait tout de même trop pour lui. Il n'était pas le dernier à râler sur la qualité de la viande dans l'armée, mais il ne se sentait pas le courage d'abattre une telle cible à lui seul. Lucy sembla deviner son trouble et se pencha vers lui, son carnet posé contre sa poitrine.

- "Je crois que ce sera effectivement un peu trop copieux cette fois...", glissa-t-elle en souriant.

Erwin rit de bon coeur, pas trop fort, et la serveuse se mit à rougir de sa familiarité peut-être déplacée. Mais Livaï la tranquillisa.

- "J'pense que ça fera l'affaire de cet ogre juste en face", dit-il en indiquant le major du menton. "Vous auriez pas quelque chose de plus... léger ?"

- "Du pigeon, cela irait ?"

- "Euh... non, j'ai déjà essayé, et... pas mal d'mauvais souvenirs..."

- "Du poisson ? Le nôtre est frais du jour !"

- "On va éviter aussi, j'aime pas trop ça..."

La serveuse se gratta mentalement la tête.

- "Désolé d'être si... chiant...", s'excusa Livaï.

Lucy se retint de rire, même si elle devinait que ce client ne lui en voudrait probablement pas. Elle sentait chez lui quelque chose de très naturel, qui le distinguait de tous les autres clients qu'elle avait connus ici, et cela lui plu. Elle indiqua du doigt une ligne sur le menu.

- "Je peux vous proposer du ragoût." Livaï tendit l'oreille. "A l'agneau, avec des pommes de terre, des carottes, des... " On sentait bien qu'elle proposait rarement ce plat. "... des navets et des asperges confites, avec une touche de safran. Ce n'est pas notre plat le plus raffiné, mais je suis sûre qu'il vous plaira !"

Livaï laissa tomber son menu sur la table, visiblement satisfait.

- "C'est parfait, allons-y pour ça."

- "Très bien ! " s'exclama-t-elle, enfin soulagée. "Désirez-vous un vin particulier ? Monsieur, la carte des vins ?" demanda-t-elle à Erwin en lui donnant un petit fascicule.

Le major parcourut les lignes de ses yeux d'expert, et Livaï le laissa faire. Il avait toujours eu le nez pour ce type de breuvage. Le caporal ne prévoyait pas d'en boire beaucoup, peu lui importait ce qu'Erwin choisirait.

- "Mmh, la cuvée de Sina est toujours bonne, mais je préférerais quelque chose de nouveau", commença Erwin. "Ce Château Darick me paraît fameux, j'en ai entendu parler."

- "Il sera parfait pour accompagner votre plat. Une bouteille suffira ? Une carafe d'eau également ?"

- "Oui, s'il vous plaît", répondit Livaï, inhabituellement poli.

Lucy s'éclipsa pour passer commande en cuisine et le rideau retomba derrière elle. Erwin observa son subordonné, totalement fasciné par le petit jeu entre lui et la serveuse consciencieuse.

- "J'ai l'impression que tu lui plais", conclut-il, les mains sous le menton.

- "Arrête tes bêtises, laisse-la faire son boulot tranquille."

Le piano avait été remplacé par du violon, suffisamment lointain pour ne pas gêner leur conversation. Ils devisèrent ainsi un moment, sur le bataillon, les expéditions, les intrigues de cour qui pouvaient leur causer des problèmes... Puis la gentille serveuse revint, une carafe d'eau dans une main, une bouteille de vin dans l'autre. Elle se saisit d'un tire-bouchon dans son tablier, et, avec une technique éprouvée et élégante, ouvrit la bouteille en trois tours de main. Elle servit d'abord Erwin, à mi-verre, puis attendit le verdict.

Le major, très sérieux, admira la robe vermeille en faisant tourner un peu le breuvage, le huma, puis en but un peu en le gardant dans sa bouche. Livaï resta fixé sur ses lèvres closes, hypnotisé, les doigts noués sous le menton.

- "Bon, allez, accouche ! T'en penses quoi ?"

- "Il est parfait, mademoiselle", répondit Erwin en direction de la serveuse. Elle se permit alors de servir Livaï.

- "Vos entrées arrivent dans un instant !" annonça-t-elle en s'éclipsant.

Livaï trempa sa langue dans son verre, avec précaution. Il suçota un moment, mettant Erwin dans l'embarras.

- "Tu ne l'aimes pas ?"

- "Oh tu sais, moi... c'est toujours la même piquette quand j'bois du vin."

Le major soupira douloureusement, tandis que Livaï choquait malicieusement son verre contre le sien. Quelques minutes plus tard, Lucy revenait avec leurs assiettes. Elle les posa devant eux, dans un sens précis, au centimètre près, et leur souhaita bon appétit.

Comme à son habitude, Le caporal commença par renifler son plat. Un liquide marron et épais emplissait le fond d'une assiette creuse comme un chapeau ; au centre, l'oeuf blanc trônait sur une tranche de pain. Erwin, lui, plongea directement sa cuillère et savoura la première bouchée. Ses sourcils s'arquèrent de plaisir.

- "Ok, ça veut dire que j'peux y aller ?" hasarda Livaï.

- "C'est tout bonnement divin, un vrai velours..."

Livaï se mit à chicaner les petits morceaux de champignons, et en piqua un pour mieux le regarder.

- "Eh, attends un peu ! Les champignons, c'est des moisissures, non ?"

- "Oui, mais elles sont comestibles quand on les cuisine."

- "Ttcchh... Si tu l'dis..."

Les deux hommes dégustèrent leur entrée avec un plaisir partagé. Livaï n'avait jamais goûté de champignons auparavant, et si on lui avait dit un jour qu'il serait capable d'apprécier le goût de quelque chose d'aussi répugnant, il n'y aurait pas cru. Il piqua l'oeuf poché avec sa fourchette, et le jaune intense s'écoula alors sur la tranche de pain au milieu de son assiette, se mêlant au brun du velouté. Erwin, lui, était déjà en train de saucer les restes de crème. Il lorgnait déjà vers l'assiette de son camarade.

- "Si c'est trop pour toi...", tenta-t-il.

- "Non, j'vais m'le garder, c'est beaucoup trop délicieux. En plus, t'as un boeuf à zigouiller à toi tout seul après."

Quand la serveuse revint, ils étaient en train de se tamponner la bouche avec leurs serviettes, leurs assiettes immaculées.

- "Je vois que vous avez apprécié !"

- "Absolument remarquable, mes compliments au chef", s'exclama Erwin. "Tu as encore de la place ?", lança-t-il à Livaï.

- "Ca devrait l'faire. J'attends la suite."

Elle disparut avec les assiettes vides. Livaï se mit à jouer avec sa petite cuillère, un bras nonchalamment passé sur le dossier de sa chaise, en scrutant son supérieur. Il se demandait encore la réelle raison qu'il avait de l'inviter ici. Livaï savait qu'il risquait à chaque instant de faire une erreur inqualifiable qui collerait à Erwin la honte de sa vie - il en avait déjà fait quelques-unes -, et pourtant le grand blond ne semblait pas s'en formaliser ou s'en inquiéter. Il réussissait toujours à rattraper ses bourdes de langage ou à justifier ses attitudes de truand, dont il n'avait jamais réussi à se débarrasser. Le mettait-il à l'épreuve en l'emmenant dans un endroit aussi huppé ? Ou voulait-il tout simplement passer du bon temps dans ce restaurant de luxe avec lui ?

Livaï ne comprenait que difficilement qu'Erwin veuille le trimballer avec lui dans de tels lieux. Il y serait plus à sa place avec Moustache, ou un autre gradé d'un quelconque régiment. Il ne pouvait s'empêcher de penser qu'il faisait tache ici. Erwin avait une telle allure, une telle prestance, que Livaï ne pouvait que se sentir diminué à ses côtés. Il s'en voulait de penser ainsi ; Erwin ne faisait jamais rien qui puisse le faire se sentir mal. Mais quand il le voyait boire son vin, les yeux fermés, ses cheveux dorés rayonnant à la lumière des bougies, il ne pouvait penser à rien d'autre qu'à un genre de prince de contes. Un prince autrement plus appréciable que celui auquel il avait déjà eu affaire. Il portait un costume de la même couleur que les rideaux du restaurant, une cravate crème, et un gilet noir en dessous. Elégant, sans excès. Un parfait gentleman. C'était très curieux, cette faculté qu'il avait de changer de peau. Livaï, lui, restait lui-même, quoi qu'il porte. L'ancien bandit transparaissait toujours sous les atours. Au quotidien, Erwin était un leader militaire qui ne rechignait pas à se salir. Mais ce soir par exemple, Livaï le voyait sous son autre jour, celui qu'il ne montrait presque jamais. Ce n'était pas tout à fait un étranger, mais pas tout à fait le Erwin qu'il connaissait non plus.

Cela avait quelque chose de très excitant. Il se souvint de ce jour où il s'était retrouvé à genoux devant lui, dans la boue, ravalant à la fois sa salive et sa colère, la main de Mike lui étreignant le crâne. Il l'avait pris pour un stupide fonctionnaire, plus préoccupé de son apparence que d'autre chose. Et pourtant, même à ce moment, alors qu'il le détestait, il avait senti que quelque chose se cachait sous ce vernis. C'était la même sensation qu'il avait en ce moment même.

Sans l'envie de lui sauter à la gorge, cette fois.

Lucy se présenta avec de nouvelles assiettes et Livaï constata vite que celle d'Erwin aurait pu nourrir plusieurs soldats ; en tout cas, c'était ainsi qu'il la percevait, même si pour son supérieur, elle devait paraître modeste. Les tranches de viande rosées, disposées en corolles, accompagnaient des légumes fumants, le tout parsemé de copeaux noirs. De la truffe, devina-t-il, un des condiments les plus chers du Royaume. Il se mit à réfléchir confusément au prix final de leur repas... mais décida de ne pas gâcher le plaisir d'Erwin, qui se pourléchait déjà de la dégustation. Il avait sans doute déjà tout prévu, même si l'idée de le laisser payer tout ça ne plaisait guère au caporal.

- "Messieurs, bonne continuation !" dit-elle en disparaissant, après les avoir resservis en vin.

Livaï examina son propre plat. Il avançait en terrain connu. Le ragoût, il en avait mangé presque toute sa vie. C'était la seule chose un peu consistante qu'on pouvait manger dans les bas-fonds. La viande y était de mauvaise qualité, mais en faisant bien les choses, elle devenait magiquement mangeable sous cette forme. Mais Livaï savait bien qu'elle serait de premier choix ce soir. Il constata que les morceaux d'agneau étaient peu volumineux et assez rares finalement, ce qui lui convenait tout à fait. Un parfum inconnu vint tout de même flotter jusqu'à lui. Serait-ce le fameux safran ?

- "Eh, Erwin, c'est quoi l'safran ?"

- "C'est une épice qu'on extraie d'une fleur", expliqua le major en saisissant ses couverts. "Ce travail est fait à la main, c'est pour ça que ça coûte cher."

Il huma le plat de Livaï.

- "Je sens aussi de la cannelle. Elle a dû oublier de le dire. Bon appétit !"

Il se mirent à manger avec entrain, surtout du côté d'Erwin. Il enfournait les morceaux de boeuf avec une facilité qui laissa Livaï médusé. Cependant, il prenait tout de même son temps, savourant chaque bouchée avec application. Livaï ne pouvait s'empêcher de le regarder, la fourchette levée.

- "Mais où tu mets tout ça ?" demanda-t-il. "J'serais déjà rassasié avec une seule bouchée !"

- "Nous ne faisons pas le même gabarit !"

- "J'ai surtout pas été habitué à manger autant..."

- "J'en ai aussi perdu l'habitude à force...", murmura Erwin. "Fut un temps, quand j'étais cadet, nous avions plus de repas à base de viande. Le bataillon d'exploration est vraiment laissé pour compte."

- "Comment vous avez fait, Mike et toi, pour devenir de tels géants avec ce régime ?"

- "Nous devons avoir des prédispositions. Malheureusement, ce n'est pas le cas de tous..."

- "C'est pas juste..."

- "Non. Les explorateurs devraient avoir au moins deux repas par semaine semblables à celui-ci. Keith a essayé d'obtenir cette faveur du Parlement, mais ça n'a jamais rien donné..."

- "Tu vas pas t'laisser faire, non ?" lui dit Livaï en avalant une bouchée. "Pourquoi tu leur rentrerais pas d'dans, toi aussi ? Ces gros porcs vautrés dans leur merde doivent s'enfiler ça tous les jours, c'est gerbant..."

Erwin lui intima de baisser le ton de la main.

- "J'essaierais.", lui répondit-il. "Oui, ça vaut le coup de tenter ça. Nos soldats méritent d'être mieux nourris."

- "Que ça t'coupe pas l'appétit non plus. Profites-en, demain on retourne au mess."

- "Tu apprécies ton repas ?"

- "Y a des goûts que j'connaissais pas, c'est intéressant. J'y aurais jamais eu affaire si j'étais pas venu ici, j'suppose."

Ils finirent leur assiette dans un quasi silence, uniquement souligné par le son du violon qui s'était rapproché et le bruit de leur couverts. Finalement, Erwin se retrouva avec son assiette vide, et Livaï cria grâce à quelques bouchées de la fin.

- "Ok, stop, j'vais plus pouvoir me lever à un moment...", grogna-t-il en posant sa fourchette.

- "Il en reste un peu, Livaï, tu ne vas pas laisser ça !"

- "J'en peux plus ! J'ai pas envie d'passer ma nuit aux chiottes !"

- "Je suis sûr que c'est délicieux...", se lamenta Erwin.

- "Oui, ça l'est, mais j'peux pas avaler une bouchée d'plus ! Finis-le, si tu veux !"

- "Je déteste gâcher la nourriture..."

Erwin se "sacrifia" et piqua les morceaux d'agneau qui restaient.

- "Hmm, c'est diablement bon... un peu froid, mais merveilleux !"

- "Fais-toi plaisir."

Lucy surgit au moment où Erwin avalait le dernier vestige du repas de Livaï.

- "Je crois que ça vous a plu !"

- "Oh oui, c'est un sans faute !" répondit Erwin avec enthousiasme.

- "Oh attendez, il vous reste le dessert ! Vous n'allez pas nous quitter sans un dessert !"

- "Euh...", bredouilla le caporal, soudain vert de honte.

- "Je veux voir votre carte des desserts ! J'adore les desserts !" trépigna le major.

Livaï eut envie de se cacher sous la table, mais préféra attendre que la serveuse s'en aille avant de se pencher vers Erwin.

- "Tu vas manger ton dessert tout seul...", susurra-t-il d'un ton mielleux.

Erwin mit son doigt dans sa bouche, comme un gamin à qui on refuse une sucrerie. Livaï ne put s'empêcher de trouver ça adorable malgré tout...

- "Fais un effort, s'il te plaît... Tu ne vas pas me laisser manger tout seul ?..."

- "C'est hors de question... J'vais rien avaler d'plus, et encore moins du sucre !"

- "Il y a des propositions peu sucrées, regarde !" Il lui montra la carte. "Le palet aux amandes, la tarte aux pommes fermières..."

- "N'y pense même pas, j'ai pris cinq kilos rien qu'en entendant ça !" tempêta le petit homme en se penchant sur la table.

- "Ca ne te ferais pas de mal de prendre quelques kilos, tu as maigris récemment, je l'ai vu...", lui rétorqua Erwin en se penchant à son tour.

- "Ne me dis pas que c'est pour ça que tu m'as fait venir ici ?!" Livaï s'était encore rapproché.

- "Qui sait ?" Erwin était lui aussi devenu plus proche.

- "Oh, toi, tu perds rien pour attendre !" fulmina le caporal outré. "Quand on sera rentrés, tu vas..."

Lucy revint pour prendre leur commande, mais entra de façon furtive, comme consciente d'interrompre quelque chose qu'elle n'aurait peut-être pas du voir ni entendre.

- "Pardonnez-moi, je vous dérange ?..." Elle rougissait comme une pivoine, ayant surpris ses deux clients presque nez à nez et l'air furibonds.

- "Pas du tout, j'ai fait mon choix !" asséna Erwin en claquant la carte sur la table.

Livaï lui lança un regard noir.

- "Je prendrais la crêpe fourrée aux poires à la liqueur, avec un supplément de crème fouettée !"

Il remit la carte à la serveuse, l'air satisfait de lui. Celle-ci se tourna vers Livaï.

- "Et pour vous ? Il vous reste... un peu d'appétit ?"

- "Je... ne prends pas d'dessert."

Erwin lui offrit un regard de chien battu si misérable qu'il chercha tout de suite à se rattraper.

- "Vous auriez... du thé ?" demanda-t-il.

- "Un thé gourmand ? Avec un nuage de lait et des petits gâteaux ?"

- "Sans le lait et sans les gâteaux, c'est possible ?"

- "Bien sûr ! Quel thé désirez-vous ?"

- "Du noir ! Le meilleur que vous avez !" intervint Erwin presque en criant.

Il était si rare de voir Erwin perdre ainsi son sang-froid ! Livaï eut furieusement envie de rire !

- "Faites comme il a dit, ça ira très bien", conclut le caporal, satisfait d'avoir fait sortir Erwin de ses gonds.

Lucy s'en alla enfin, et Livaï posa sur son supérieur un regard indéfinissable, presque sauvage.

- "T'arrives toujours à tes fins, tu m'énerves...", grinça-t-il.

- "Je suis innocent."

- "Tout à fait. D'ailleurs tu m'as pas eu, j'ai pas pris d'dessert", conclut Livaï en lui tirant légèrement la langue.

Livaï avait entrepris de rassembler les miettes de pain éparpillées sur la nappe en les piquant avec la pointe de son doigt, un peu inquiet d'avoir fâché Erwin. Le major restait les bras croisés, évitant son regard... Le caporal mit une miette sur son doigt et la projeta vers le visage renfrogné du grand blond. Erwin agita la main de façon faussement ennuyée, mais ne desserra pas les dents. Livaï jeta un oeil au-delà du rideau.

- "J'crois qu'ta crêpe arrive, allez, tire plus la tronche."

Le major lui refit face, l'air beaucoup plus heureux. Livaï avait constaté ce type de changement plusieurs fois quand on lui proposait une bonne chose à manger. La serveuse plaça le thé devant lui en premier - le délicat fumet monta jusqu'à ses narines et le relaxa instantanément -, puis déposa l'ultime assiette de la soirée devant Erwin, qui déplia encore sa serviette, prêt à attaquer. Sous un monceau de crème fouettée, Livaï devina une fine crêpe dorée bosselée ça et là à cause des morceaux de poire. Le parfum de la liqueur se mêla alors à celle de son thé. Il renifla.

- "Tu vas devenir énorme si tu continues d'bouffer ces saloper... ces trucs beaucoup trop sucrés ! Tu rentreras plus dans ton uniforme, et tu pourras même plus décoller du sol !"

Son supérieur ne lui prêtait plus attention, totalement envoûté par son dessert. Livaï savait qu'il en faisait trop à ce sujet. Pour l'avoir déjà vu plusieurs fois, il savait de façon incontestable qu'Erwin possédait un corps parfait ; pas une once de graisse au mauvais endroit. Il ignorait d'où lui venait exactement cette aversion du sucre, qu'il avait tendance à étaler sur tout son entourage. On lui avait dit un jour qu'un excès de sucre pouvait vous abattre d'un seul coup, vous mener droit au cimetière, et il avait toujours eu cette peur irrationnelle depuis. Sans compter les dents gâtées...

Il ne s'avouait pas à lui-même qu'il faisait des cauchemars à l'idée qu'Erwin puisse s'écrouler tout d'un coup, sans raison apparente, à cause de quelque chose de mauvais qu'il aurait avalé... Ne pas savoir pourquoi, ne pas connaître le cause d'un tel décès, cela le terrorisait. Cela devait remonter à loin... très loin...

Il resta là, à siroter son thé en gardant un oeil sur le major en train de déguster son dessert en silence, et il en eu assez à un moment. Pourquoi ne lui parlait-il pas ? Pourquoi ne lui disait-il pas à quel point c'était bon, délicieux, enchanteur ? Livaï avait envie d'entendre sa voix et de sentir ses yeux posés sur lui... Comme s'il avait perçu ses pensées les plus intimes, Erwin prononça enfin, calmement :

- "Livaï, tu dois goûter ça. Réellement. Ce serait un crime de ne pas le faire."

Le caporal jubila intérieurement mais il refusait de se laisser faire si facilement. Il touilla son thé d'un air dédaigneux.

- "C'est plein d'crème, ton truc."

Erwin coupa un petit morceau de crêpe avec un bout de poire, en faisant attention de ne pas toucher la crème, et tendit sa fourchette à Livaï.

- "Il n'y pas de crème, tu n'as plus d'excuse. Je t'assure que c'est peu sucré, la liqueur domine. Allez, s'il te plaît..."

- "Non..."

- "Livaï, s'il te plaît..." Il agitait la fourchette devant son visage.

- "Tu vas pas m'laisser tranquille, hein ? J'buvais mon thé au calme, là..."

Il jouait avec le feu, et risquait de crisper Erwin pour le reste de la soirée...

- "Ok, juste une bouchée, mais c'est vraiment parce que t'insistes."

Il s'approcha du major et referma sa bouche sur la fourchette offerte. Il resta ainsi quelques secondes de plus, juste satisfait de voir les joues de son supérieur rosir... Et bien évidemment, la serveuse se présenta juste à cet instant. Confuse, elle se cacha derrière le plateau qu'elle tenait dans la main.

- "Oh, par sainte Maria, je suis navrée !..." se lamenta-t-elle. "Je n'aurais pas du entrer sans prévenir !... Je... je vous ai dérangés ! Ohlala, pardonnez-moi, je vais me faire disputer !"

Livaï se rassit dans sa chaise, mâchonnant le morceau de crêpe, tandis qu'Erwin, transpirant légèrement, agitait la main vers elle pour l'apaiser.

- "Il n'y pas de mal, mademoiselle, je faisais goûter ce somptueux dessert à mon ami, c'est tout !"

"Ouais, c'est tout", songea Livaï en souriant mentalement.

- "C'est vrai qu'il est délicieux, en tout cas, t'avais raison."

- "Nous avions terminé, vous pouvez débarrasser la table, merci !" s'exclama Erwin, comme à bout de souffle.

Les joues de Lucy restèrent roses pendant qu'elle rassemblait les couverts usagés. Celles d'Erwin ne l'étaient pas moins. Livaï demeurait le seul à prendre la situation à la légère.

- "On a fini, on peut décoller alors ?" demanda le caporal.

Erwin reprit peu à peu contenance, toussota et resserra sa cravate.

- "Oui, hum... Attendons la note, et nous pourrons y aller."

Lucy revint vers eux, visiblement plus sereine - même si elle jeta un oeil circonspect à travers le rideau avant de pénétrer dans l'alcôve.

- "J'espère que le dîner vous a plu ! Voici la note ! Je reviens dans un instant !"

Elle disparut, laissant les deux hommes seuls avec un bout de papier sur la table. Livaï l'examina avant qu'Erwin ait pu mettre la main dessus.

- "Donne-moi ça, Livaï..."

- "Nan mais t'as vu le montant !? C'est quasiment un mois d'salaire d'explorateur !"

- "Oui, je sais, ne t'inquiète pas..."

- "C'est carrément indécent ! Tu vas pas tout payer tout seul ?!"

- "Je t'ai invité, c'est comme ça que ça se passe normalem..."

- "Ah non non, c'est hors de question ! On partage !"

- "Non, je paie..."

- "Erwin..."

- "Livaï..."

Le major lui saisit la main et la plaqua sur la table. Leurs doigts s'entremêlèrent un moment en froissant la nappe. Erwin essayait de lui prendre la note, mais Livaï résistait.

- "Je paie pour nous deux", murmura-t-il en faisant des gestes plus doux avec ses longs doigts. "Il n'y a pas de discussion, c'est notre feuille de route, caporal..."

Il avait planté ses immenses yeux bleus dans les siens et Livaï se sentir partir pendant quelques secondes... Il lâcha même un petit soupir langoureux... Erwin s'empara alors de la note facilement, tandis que Livaï reprenait ses esprits.

- "Il va rien t'rester à injecter dans les expéditions, j'espère qu'tu sais...", maugréa-t-il en se malaxant la main.

Erwin utilisait une bonne partie de son salaire pour financer les sorties du bataillon, Livaï le savait bien. Il n'avait que peu de loisirs dispendieux, alors il pouvait y consacrer une partie de ses finances.

- "J'ai plus d'argent de côté que tu ne le crois, ne t'en fais pas. Je peux me permettre de payer ce repas", conclut Erwin en faisant signe à la serveuse.

Elle s'empressa de revenir auprès d'eux, et regarda Erwin compter les billets qu'il allait lui remettre.

- "Gardez la monnaie", ajouta-t-il, royal.

Mais Livaï ne souhaitait pas en rester là. Il ne voulait pas que cette fille croit qu'il se faisait entretenir par cette grande perche, il en allait de son honneur. Il sortit son propre portefeuille, tandis que son supérieur se levait de table en chaussant de nouveau ses lunettes, et sortit lui aussi un billet, qu'il fourra dans la poche du tablier de Lucy. Elle le fixa, incrédule. Apparemment, si les pourboires étaient de coutume dans les bistrots qu'il fréquentait, ce n'était pas le cas ici. Il se pencha vers elle pour lui glisser à l'oreille :

- "Vous avez été adorable, vous l'méritez bien. Le dites pas à vot'patron, hein ?"

Elle s'inclina respectueusement devant lui, les mains sur les genoux.

- "Au plaisir de vous revoir, messieurs ! Je vous souhaite une bonne soirée !"

Elle les raccompagna jusqu'à la réception, où le maître d'hôtel leur rendit leurs manteaux. Ils purent alors sortir dans le soir froid de ce début d'automne. Leur haleine se condensait à peine dans la brise, mais l'hiver promettait d'être froid. Livaï sortit ses gants blancs de sa poche et les enfila, appréciant instantanément leur chaleur. Erwin remonta le col de son manteau et ils se mirent à marcher, un peu au hasard, en suivant la grande avenue vers le sud. Le major soudain taciturne avançait quelques pas devant le caporal, les mains dans les poches, perdu dans ses pensées. Puis il brisa le silence :

- "Tu veux rentrer ?"

- "Il est un peu tard, non ?"

- "C'est vrai, je crains que la dernière diligence ne soit passée."

- "Où va-t-on crécher ? Me dis pas qu't'avais pas prévu ça ?"

- "A vrai dire... j'aime me laisser surprendre parfois."

Livaï combla la distance entre eux.

- "Pourquoi t'as tant tenu à c'que j'vienne dîner avec toi ici ?"

Erwin lui rendit une réponse qui semblait calculée.

- "Je voulais changer notre ordinaire. La bonne chère est un des rares plaisirs qui me restent..." Il baissa la voix, et Livaï le laissa continuer. "Le seul pour lequel je suis prêt à dépenser de l'argent. Mais je déteste manger seul. J'avais espéré que tu y prendrais plaisir toi aussi, mais apparemment, je me suis trompé... C'est dommage..."

- "J'ai pas dit qu'j'ai pas apprécié !" se défendit Livaï. "Mais ouais, c'est vrai qu'bouffer, c'est pas... pas tellement c'qui m'plaît. J'suis pas comme toi là-dessus..."

- "Oui, n'en parlons plus..."

- "Pourquoi t'as pas invité Mike plutôt ? J'suis sûr qu'il aurait été d'meilleure compagnie..."

La voix d'Erwin hésita.

- "Je... je n'ai rien à apprendre à Mike..."

- "Comment ça ?" demanda Livaï en s'arrêtant face au major, sous un réverbère.

Erwin avait un air pitoyable. Il se suçait les lèvres et se fourrageait les cheveux avec une gêne très visible. Il fuyait le regard de Livaï comme si ce qu'il s'apprêtait à dire le mettait considérablement dans l'embarras. Comprenant que son subordonné ne bougerait pas tant qu'il n'aurait pas répondu, il décida de se lancer.

- "Je ne veux pas que tu te fasses des idées à propos de ce que je vais te dire, Livaï... J'ai conscience que cela pourrait paraître vraiment arrogant, et... je ne veux pas que tu me vois comme ça..."

- "Vas-y, déballe, j'vais pas m'vexer ou m'fâcher."

Erwin sourit tristement.

- "Tu as vécu des tas de choses incroyables que je ne pourrais jamais connaître. Tu as traversé un enfer depuis ta naissance que je peux à peine imaginer. Tu en es sorti pour devenir l'homme que tu es. Un homme incroyable, qui a presque tout vu et tout ressenti. Quand je t'ai rencontré, il ne te manquait rien. Tu n'avais rien d'une jeune recrue innocente et naïve. Cela va peut-être te paraître étrange mais... je t'admirais déjà pour ça. Car je devinais tout ceci en toi. Je me sentais... inférieur à toi."

Livaï n'en croyait pas ses oreilles. Comment Erwin pouvait-il dire une chose pareille, ça n'avait pas de sens !

- "Arrête de dire des conneries, toi aussi t'as traversé l'enfer avant d'me rencontrer ! T'as vécu dans un monde que j'imaginais même pas exister pour de vrai ! T'as combattu ces mochetés pendant des années, alors que j'moisissais sous terre ! J'étais rien avant ! Avant toi... j'étais... j'étais rien..."

Sa voix s'était brisée. Erwin vint auprès de lui et le prit par les épaules.

- "Tu as tort. Tu étais tout ce que j'avais toujours cherché."

Livaï leva le visage vers lui. Il était si proche... il se mordit la lèvre pour se forcer à penser à autre chose qu'à la bouche d'Erwin...

- "Et quel est le rapport avec la bouffe, du coup ? Tu m'as perdu là...", bégaya-t-il.

- "C'est difficile à t'expliquer... Disons que... tu sais tant de choses sur la vie, tout ce que tu as appris en bas et qui t'as permis de survivre. Je n'avais rien à t'apprendre là-dessus. Alors, j'ai voulu te montrer que moi aussi je savais des choses, que tu ne savais peut-être pas. Je voulais que tu découvres le monde de la surface grâce à moi... Que tu puisses connaître des choses bonnes et agréables..."

- "J'crois qu'j'commence à piger... T'es jamais le dernier quand il faut m'expliquer des trucs que j'comprends pas..."

Il réalisa alors qu'Erwin avait répondu à toutes les questions qu'il lui avait posées au cours du dîner, et avec un plaisir évident.

- "Tu peux penser que c'est de l'orgueil, que je me sers de toi pour flatter mon ego... Mais vraiment, Livaï, ce n'est pas ça du tout... Tu es juste... si patient avec moi..."

- "Erwin..." Le caporal avait posé sa main sur la joue du major.

- "J'aime tant t'apprendre de nouvelles choses ! T'expliquer tous ces petits détails stupides qui n'intéressent personne ! Juste pour avoir la satisfaction de me dire que... j'aurais changé quelque chose dans ta vie !..."

Livaï saisit le visage du major dans tous ses états, enleva ses lunettes et le força à le regarder.

- "Idiot. Si tu savais le nombre de choses que t'as changées dans ma vie, tu t'emmerderais pas à m'traîner dans des endroits comme ça."

Erwin attrapa sa main et embrassa sa paume. Un geste tout à fait inattendu qui prit Livaï par surprise ; il lâcha la paire de lunettes qui cliqueta sur la pavé. Il ne retira pas sa main, la laissa au chaud contre les lèvres du major ; il sentait cette chaleur même à travers ses gants...

- "Dois-je en déduire que tu ne voudras plus m'accompagner au restaurant ?" hasarda Erwin.

- "J'préfère les bistrots ou les gargotes. C'est trop... comment on dit ? Guindé ? J'dois toujours surveiller mes moindres mots et gestes, c'est fatiguant pour moi. J'veux pas t'foutre la honte."

- "Mais non, Livaï..."

- "Ca t'a fait plaisir, que j'vienne dîner avec toi ici ?"

- "Bien sûr...", souffla le major.

- "Alors, c'est tout c'qui compte..."

Livaï s'approcha un peu plus, se cassant presque la nuque en regardant Erwin, penché sur lui.

- "Et entre nous, si j'veux manger au calme et en bonne compagnie, j'préfère largement dîner avec toi dans ton bureau", ajouta-t-il avec un rire dans la voix. "Même si la bouffe est pas à la hauteur... J'm'en fous de c'qu'il y a dans mon assiette ; c'qui compte c'est qui j'ai en face de moi..."

Et ce qu'il avait en face de lui à cet instant lui parut la chose la plus merveilleuse au monde. Le visage d'Erwin, au bord des larmes - c'était absolument stupéfiant ! -, penché sur lui, les lèvres entrouvertes, les sourcils crispés... Il ne sut pas ce qui le poussa à agir aussi stupidement, mais cela n'avait pas d'importance. Il se haussa sur la pointe des pieds tout en tirant sur le col du major encore perdu dans ses pensées, et quand ses lèvres touchèrent les siennes, il crut vraiment être en train de voler. Ses chaussures avaient quitté le sol, il sentit vaguement quelque chose d'humide et chaud contre sa langue, les lèvres souples d'Erwin qui se détendaient contre lui, juste quelques secondes... et il revint sur la terre ferme.

Il se sentait comme un imbécile qui vivait son premier baiser. Et à vrai dire, ce n'était pas tout à fait faux. Il n'avait jamais embrassé quelqu'un ainsi, même si cela avait duré un battement de cils.

Il n'avait jamais eu jusqu'à présent l'envie d'embrasser quelqu'un de cette façon. Si rapidement, si chastement, et pourtant son coeur battait la chamade comme jamais...

Le visage d'Erwin semblait impassible, comme s'il avait décidé d'ignorer ce qui venait de se passer. S'était-il seulement passé quelque chose ? Livaï avait reculé de plusieurs pas, les lèvres en feu, ivre encore du vague goût de vin qu'Erwin avait laissé dans sa bouche. Il ne s'était rien passé, n'est-ce pas ? Et Livaï se dit avec philosophie que cela valait mieux ainsi. Il avait pris de force ce dont il avait eu besoin à ce moment précis, et qu'Erwin avait consenti à lui donner. Il aurait pu le repousser, le sermonner. Mais son silence en disait bien plus long.

"Cela restera entre nous et cela n'ira pas plus loin, n'est-ce pas ?"

Qui pouvait savoir ? Même Erwin Smith, le grand stratège, ne le pouvait pas. Livaï restait une des rares choses au monde qu'il ne pourrait jamais comprendre ou expliquer pleinement à qui que ce soit. Quant au caporal, il avait aussi admis que son supérieur resterait un mystère pour lui, qu'il tenterait toujours malgré tout de percer jusqu'à son dernier souffle.

Ils se remirent à marcher, bras dessus bras dessous cette fois, et une pluie fine commença à les fouetter. Alors, ils marchèrent plus vite, tandis que la pluie redoublait d'intensité. Erwin mis son bras au-dessus de Livaï pour l'abriter.

- "Si nous courons, nous pouvons atteindre le Relais du Champ de Course avant que cela ne se change en tempête !" cria Erwin.

- "T'avais tout prévu, hein ?"

- "J'ai gardé un bon souvenir de cet hôtel..."

- "On va finir par devenir des habitués à force."

- "Et pourquoi pas ?"

- "Notre hôtel à nous deux, hein ?"

L'idée lui plu fortement. Il attrapa la main du major pour le forcer à aller plus vite, et ils dévalèrent la longue avenue, comme deux jeunes amoureux pressés de trouver un refuge. Leurs pas résonnaient sur le pavé trempé, tandis que la ville s'endormait lentement, insoucieuse de ces deux hommes qui tenaient pourtant entre leurs mains la course de tant de destins...

Et qui, pour une fois, ne souciaient ce soir de rien d'autre que d'eux-mêmes.