COEUR BATTANT

Année 844, QG du Bataillon d'exploration...

Il était dans ce tiroir depuis quelques minutes et rien d'intéressant ne lui était tombé sous la main. Il devait prendre le temps de lire chaque ligne pour s'assurer qu'aucun des papiers ne contenait le nom de Rovoff. Il commençait à avoir mal aux yeux...

Livaï se frotta le visage, essayant de restaurer sa vision fatiguée. Il avait vu défiler tant de phrases manuscrites qu'il se demanda s'il pouvait se permettre de faire une pause. Il avait calculé son coup : Smith donnait un cours de stratégie aux recrues dans les pièces du rez-de-chaussée du QG du bataillon d'exploration ; cours auquel Livaï n'était pas censé se trouver, il ne remarquerait donc pas son absence. Il ne devait pas se montrer avant la fin de l'après-midi, cela lui laissait le temps de fouiller son bureau.

Il avait refermé la porte à clef derrière lui en manipulant le mécanisme pour plus de sûreté. Personne ne devait débarquer à l'improviste selon ses prévisions, mais il valait mieux envisager le pire. Pendant que la porte serait déverrouillée, cela lui donnerait le temps de se dissimuler quelque part.

Furlan était déjà passé, mais il y avait tant de cachettes possibles qu'il était nécessaire de s'y reprendre au moins à deux fois. Il fallait espérer que Smith n'ait rien remarqué, sinon il aurait peut-être eu l'idée de cacher les documents plus efficacement. Ils devaient les trouver et foutre le camp d'ici le plus vite possible. Il ne tenait pas à faire de vieux os dans ce régiment, ni à partir en expédition pour servir de repas à ces sombres titans dont on lui avait parlé. Isabel et Furlan n'iraient pas là-bas, il ne leur ferait pas prendre ce risque.

Il redoubla donc d'efforts pour mener à bien sa mission. Au moins la pièce était rangée et propre, Smith était quelqu'un d'ordonné. Pas même une goutte d'encre sur le bureau ou le sous-main. Livaï le souleva, vérifiant qu'aucun papier ne se trouvait dessous. Il avait déjà fouillé une bonne partie de la pièce : sous les fauteuils, dans la penderie - il avait glissé ses mains dans les poches -, les deux commodes contre le mur ; il avait même pris le temps d'écarter les livres de la petite bibilothèque près de la porte.

Ses pensées étaient entièrement tournées vers ce qu'il ferait à Erwin Smith une fois l'objet de sa quête en sa possession. Il s'était juré de le saigner pour l'affront qu'il lui avait fait dans les bas-fonds, mais il ne savait pas encore comment. Il voulait que cela soit douloureux et humiliant... En vérité, il ne pensait presque qu'à lui depuis un bon moment, et cela le mettait en rogne. Il voulait effacer ce visage de son esprit, ne plus penser à ses yeux clairs posés sur lui, le toisant de haut, à sa voix grave et calme qui ne tremblait jamais, et qui imposait d'emblée le respect... Même la nuit, il ne lui laissait aucun repos... Il l'obsédait... Il fallait que cela cesse... Que Smith ne devienne plus qu'une parenthèse malheureuse de son existence, qu'il oublierait vite une fois ses comptes réglés.

Et puis, toute cette agitation militaire ne lui convenait pas du tout. Ces gens poursuivaient un but qui le dépassait et dont il n'avait que faire. Ce n'était vraiment pas ses problèmes. Son seul problème, c'était de trouver ce que Rovoff avait demandé, déguerpir et retourner se terrer dans les bas-fonds avec le gang. Il se demandait ce qu'ils faisaient actuellement... Ils avait dû apprendre que le trio s'était fait capturer par les autorités. Les attendaient-ils ou bien faisaient-ils leur vie, sans eux ?...

Il était parti pour ne pas faire mieux que Furlan... Le découragement le gagnait quand il entendit des bottes frappant le sol dans le couloir à l'extérieur. Des bruits de voix aussi.

"Merde ! Ca devait pas arriver, ça !"

Livaï réfléchit à toute allure, mais il avait heureusement anticipé. Quelque chose lui disait qu'il n'allait pas s'en tirer si facilement, que ça tournerait forcément mal. Tout tournait mal depuis quelques temps... Il se dirigea au pas de course vers la penderie dont il avait laissé la porte entrebaillée. Il la rabattit derrière lui et ferma le loquet de l'intérieur. Il se retrouva cerné par l'obscurité et l'odeur de lavande, dans l'impossibilité de voir ce qui se passait de l'autre côté. La seule chose qui lui restait à faire était d'attendre que les importuns s'en aillent, en espérant que personne n'aurait l'idée de venir fouiller dans ce placard. Il avait déjà repéré un petit renfoncement tout au fond, derrière une pile de cartons, qui pouvait le dissimuler. Sa petite taille lui avait déjà sauvé la mise en de telles situations. Il entendit le bruit de la porte qui s'ouvrait, et la voix de l'homme qu'il haïssait emplit la pièce :

- "Nous avons déjà parlé de ça, Nile, inutile d'y revenir."

Ces quelques mots prononcés firent se dresser les poils sur sa peau. Pourquoi réagissait-il comme ça à chaque fois ? Il chercha tout de même un trou de serrure, dans l'espoir de joindre l'image au son. Il voulait voir à qui Smith parlait. Un autre soldat, apparemment. Un certain Nile. Il n'en avait jamais entendu parler. Sans doute un connard du même acabit...

Il parvint à coller son oeil contre la serrure mais ne distingua pas grand chose. Par contre, il entendait parfaitement la discussion qui se poursuivait :

- "Je déteste que tu me coupes l'herbe sous le pied, Erwin. Ces malfrats étaient recherchés depuis longtemps", prononça la voix du dénommé Nile.

- "Tu ne t'es pas donné assez de mal, je les ai trouvés sans peine", répondit Smith.

- "Tu devais les remettre aux brigades spéciales ! Qu'est-ce qui t'a pris de les enrôler ?"

- "Je les ai vus à l'oeuvre, cela m'a suffit."

Ils discutaient de leur capture. Le souvenir revint, cuisant, le frapper au visage. La sensation de cette boue sur sa joue, l'odeur atroce, la main puissante écrasant sa tête par terre, ses entrailles qui se tordaient comme des serpents dans son ventre face à son impuissance... Erwin Smith, le dominant, le regardant sans aucune expression, riant peut-être en lui-même de la situation... Livaï serra les poings mais fit attention de ne produire aucun bruit suspect. Les deux hommes continuèrent :

- "Ce ne sont pas des soldats, mais des bandits ! Leur place est derrière les barreaux !"

- "Gâcher de si remarquables talents ? Allons, Nile, nous n'avons pas assez de bons soldats pour ça", murmura Smith.

- "Shadis ne sait pas recruter les meilleurs, voilà tout !"

- "Tu sais aussi bien que moi que si ton régiment ne se gardait pas le haut du panier à chaque promotion, nous n'aurions pas cette conversation."

- "Sois réaliste, Erwin. Si les meilleurs étaient obligés de rejoindre le bataillon, personne ne se battrait pour avoir de bons résultats..."

Il marqua une pause.

- "Il n'y a que les fous dans ton genre pour devenir explorateurs."

- "Tu en étais un toi aussi, souviens-toi..."

- "Et j'ai retrouvé la raison, contrairement à toi !"

Il y eut comme un bruit de meuble déplacé, peut-être une chaise. Livaï enrageait de ne rien voir...

- "Ils vont te causer des ennuis, ruiner la réputation du bataillon et la tienne, tu en es conscient ?" demanda Nile.

- "Tu vas vite en besogne. Tout le monde peut devenir un bon soldat avec le temps. Ils en ont l'étoffe..."

- "Tu vas prendre ce risque uniquement pour le régiment ?"

- "Tu ne les as pas vus, Nile. Tu ne l'as pas vu voler, lui..."

Livaï tendit l'oreille. La façon dont Smith avait prononcé le dernier mot lui avait fait un drôle d'effet. Il attendit la suite...

- "Personne ne vole comme lui", poursuivit Smith. "Quand je l'ai vu dans les bas-fonds, cela semblait irréel, impossible. Comment un civil sans entraînement militaire pouvait-il être aussi habile ? Cela tenait du miracle, Nile. Je n'allais pas laisser ce miracle se balancer au bout d'une corde. Je n'aurais plus pu en dormir si je l'avais laissé faire. Si tu l'avais vu, tu penserais comme moi..."

- "Et bien, on dirait que tu es totalement tombé sous le charme de ce truand !"

- "Peut-être..."

Les yeux de Livaï s'écarquillèrent de surprise, et tout d'un coup, son sang commença à circuler très vite dans ses veines. Il sentait son coeur cogner dans son torse, jusque dans son crâne, la chaleur envahir ses joues... Ses doigts appuyèrent sur la porte, comme s'il avait voulu la pousser... Il n'entendait plus rien. Que faisaient-ils ? Il voulait savoir !

Mais plus que tout, il voulait de nouveau entendre Smith parler.

C'était si... inattendu. D'habitude, sa voix le mettait en rage, et cette rage ne l'avait pas quitté. Elle attendait, tapie dans sa poitrine, comme un fauve à l'affût. Mais les émotions les plus contradictoires se disputaient en lui. Il ne savait pas quoi penser de ce qu'il venait d'entendre...

- "Livaï pourrait bien être la meilleure recrue que le bataillon ait jamais eue. Je suis sincère, Nile. Ses talents manquaient juste d'un objectif. Il doit tendre vers un but noble et utile à l'humanité..."

- "Tu ne le connais même pas... Tu te fais des idées... Rien de bon ne peut sortir des bas-fonds..."

- "Son passé m'importe peu", le coupa Smith. "C'est ce qu'il peut accomplir maintenant qui compte. Il a toutes les qualités nécessaires, plus quelques autres."

- "Lesquelles ?"

- "Il a le sens de la justice, et a à coeur la vie des autres. Je l'ai vu, quand j'ai menacé ses amis de mort s'il ne me donnait pas son nom. Il les a tout de suite priorisés sur sa fierté."

C'était donc ce qu'il avait eu derrière la tête avec ce chantage ! Smith les aurait-il réellement tués si Livaï s'était entêté ? Il semblait entendre que non...

- "Je veux valoriser tout ce qu'il peut offrir. Si mes suppositions sont justes, il pourrait devenir le pire adversaire des titans."

Il s'arrêta, le temps d'un soupir.

- "J'ai foi en lui," souffla-t-il enfin.

Livaï laissa retomber ses bras et regarda ses pieds. Enfin, tenta de le faire car il ne voyait rien. Il porta la main à sa poitrine ; son coeur ne s'était pas calmé. Il battait à tout rompre, et il lui sembla un instant impossible qu'aucun des deux hommes, de l'autre côté, ne puisse l'entendre. Il frappa son torse, en silence, comme pour intimer à cette pompe déréglée de cesser son vacarme. Il se rendit compte confusément que par ce geste, il mimait le salut militaire... En même temps, il sentit ses yeux le picoter. Il porta les doigt à ses paupières pour les masser, mais ils tremblaient trop.

Que lui arrivait-il ? Il ne perdait jamais ses moyens de cette façon, ce n'était pas dans son tempérament. Mais les mots de Smith... pourquoi avaient-ils remué en lui quelque chose qui dormait depuis toujours ? Personne n'avait jamais parlé de lui ainsi... Pas même Kenny, dans ses meilleurs jours... Enfin sa mère l'avait déjà couvert d'éloges, mais c'était sa mère... et il était si petit alors... Entendre ceci de la part de l'homme qu'il voulait voir mort, qui l'avait humilié et mis à terre... Il ne s'y était pas préparé. Si le ciel lui était soudainement tombé sur le coin de la figure, il n'en aurait pas été aussi choqué.

Erwin Smith avait foi en lui, Livaï ? Pourquoi ? Qu'avait-il vu en lui que lui-même ignorait ?

S'était-il trompé sur Smith, sur ses intentions ? Avait-il réellement voulu les aider et leur accorder une chance de trouver une vie digne, à la surface ? Livaï avait-il tout compris de travers ? Non ! Il devait s'accrocher à sa colère ! Elle était la seule raison de sa présence ici ! Il n'était ici que parce qu'il voulait se venger ; autrement, il aurait fui depuis longtemps. Smith était un manipulateur. Il se força à se remémorer sa capture, son humiliation, pour la énième fois, afin d'alimenter son ressentiment. Smith n'avait aucune intention altruiste envers eux. Il ne voulait que les utiliser pour son compte. Il allait le tuer, voler les documents, et... même s'il ne les trouvait pas, il se tirerait d'ici avec Isabel et Furlan après avoir tué Smith ! Ils retourneraient dans les bas-fonds et...

Et après ? Livaï se rendit compte de l'absurdité de son projet. Il avait espéré toute sa vie venir à la surface, voir le ciel et le soleil. Il se souvenait de son envie frustrée chaque fois que Kenny devait s'absenter pour monter "là-haut", tandis que lui, vissé sous terre, ne pouvait que rêver de le suivre... Isabel et Furlan en avaient rêvé aussi. Et Smith leur avait permis de le faire, en toute légalité. Ils étaient réellement libres, aussi libres qu'on pouvait l'être dans leur situation...

Non, il ne laisserait pas ses amis faire face à ce danger inconnu au-delà du Mur. Il devait les ramener en sécurité. Et puis, il y avait le gang... Il fallait les retrouver, recommencer à truander, et puis aussi...

"Arrête tes salades, mon gars..."

Livaï se mentait à lui-même. Il ne pourrait pas reprendre sa vie d'avant comme si rien ne s'était passé. Il avait goûté à la chaleur du soleil, à la caresse du vent... Comment pourrait-il y renoncer ? Ses yeux ne pourraient plus se satisfaire de l'obscurité du sous-sol...

Ni de celle de cette foutue penderie. Ils allaient se casser à un moment, oui ou non ? Il commençait à avoir des fourmis dans les jambes... Ils avaient continué à discuter sans lui et il dû rattraper le fil :

- "Ecoute bien, Erwin. Tu as la responsabilité de ces bandits", asséna Nile. "Si ton cher Livaï fait le moindre faux pas, je serais là pour le rattraper, compte sur moi."

- "Je me porte garant de lui."

- "Tu aimes toujours autant parier ! Shadis ne t'a pas à la bonne en ce moment, tire pas sur la corde !"

- "Livaï est peut-être le pari le plus risqué que j'ai fait, mais je sais que ça vaut le coup. Autrement... je suppose que je le paierai de ma vie..."

Il savait, évidemment ! La haine que Livaï lui vouait ne pouvait passer inaperçue ! Même les explorateurs en parlaient, il les avait entendus. Ce serait donc un duel, et non une attaque surprise... Cela ne lui déplaisait pas, il préférait un combat à la loyale.

- "S'il fait ça, il sera exécuté, j'en fais serment."

- "Si tu arrives à l'attraper !"

Il y avait comme un rire dans la voix de Smith. Livaï n'en revenait pas ! Il trouvait encore le moyen de plaisanter sur sa mort prochaine, tout en vantant les mérites de son meurtrier ! Il avait du panache, Livaï devait le reconnaître. Ce n'était pas un homme ordinaire... Il se demanda réellement s'il n'avait pas trouvé cette fois un adversaire à sa mesure...

- "Toute cette discussion est terminée, Nile. Je vais te donner les documents que tu m'as demandés prouvant leur admission en bonne et due forme. Je ne les ai pas encore remis à Keith. Tu le feras pour moi et nous ne reviendrons plus là-dessus."

Un bruit de papiers remués. Livaï se tendit en avant, conscient que toute l'affaire touchait à sa fin. Il retenait sa respiration, attendant le bon moment pour sortir. Enfin, le claquement du battant sur le chambranle retentit, et Livaï se demanda si le danger était écarté. Mieux valait attendre encore quelques minutes pour s'assurer que les deux hommes se soient assez éloignés pour ne plus être tentés de revenir.

Sa confusion était presque totale. Cela ne lui arrivait jamais. Il avait toujours été calme et méthodique, ne laissant que rarement ses émotions prendre le dessus. Quasiment jamais en fait. Il tenait ça de Kenny. C'était la règle, en bas. Pourtant, ses muscles étaient agités de soubresauts nerveux, presque douloureux, qui semblaient ne pas vouloir s'arrêter. Il avait entendu quelque chose qui ne lui était manifestement pas destiné. Et cet espionnage imprévu lui avait révélé quelque chose de Smith qu'il ignorait.

Soit il mentait et Livaï ne devait donc pas en faire grand cas ; soit il disait la vérité et alors, cela voulait dire... que Smith le tenait en haute estime. Ce n'était pas possible, Livaï ne pouvait pas s'être trompé à ce point. Personne ne pouvait cacher sa vraie nature devant lui, c'était un de ses dons. Mais d'un autre côté, quel intérêt Smith aurait-il eu à mentir ? Il n'avait rien à prouver devant ce gars, il n'était pas obligé de vanter les mérites de Livaï face à lui.

"A moins qu'il tienne réellement à ce que j'reste en vie et que j'sois pas foutu en taule..."

Livaï ne voulait plus de ces questions. Il voulait sortir de ce placard, de cette pièce, et peut-être aller prendre l'air. Il avait assez attendu et considéra que la voie devait être libre. Au moment de pousser la porte, il entendit un toussotement étouffé. Il retint immédiatement son geste, ainsi que sa respiration ! Smith était encore là ? Etait-il seulement sorti de la pièce ?

Livaï ne bougea plus d'un pouce pendant deux minutes entières. Le temps s'écoula, encore marqué par les battements de son coeur, à la fois impatients et un peu paniqués. Et si Smith décidait de rester jusqu'à la fin de la journée ?

"Reste calme, temporise, il doit y avoir un moyen d'lui échapper..."

Mais il n'en voyait aucun. Il ne pouvait que rester là, immobile, dans le noir, à imaginer que Smith, de l'autre côté de la porte, entendait toutes ses pensées. Cette situation lui aurait parue très amusante si elle avait concerné quelqu'un d'autre que lui. Il n'avait pas amené de couteau. Dommage, il aurait pu jaillir du placard, lui sauter dessus, le tuer, dévaler les escaliers en hâte, prendre Isabel et Furlan sous le bras et dégager du QG à toute vitesse sans donner d'explication. Et au diable Rovoff.

"J'me sens tellement stupide !"

Il se résolut à attendre encore. Il croisa les bras et s'adossa au fond du placard, une jambe pliée. Les fourmis quittèrent leur poste pour se disperser dans le reste de son corps. Smith ne pouvait pas rester là encore longtemps, il avait des devoirs. C'était un haut gradé ici. Quelqu'un viendrait le chercher pour régler un problème quelconque, et alors Livaï pourrait...

Il pensait si intensément qu'il n'entendit rien venir. Quand la porte du placard s'ouvrit, il n'eut même pas le réflexe de se cacher.

...

Erwin Smith se tenait dans l'encadrement, la main posée sur le haut de la porte. Livaï en eut le souffle coupé. Il ne s'était pas trouvé si proche de lui depuis leur première "rencontre" en bas. Mais il ressentait encore et toujours... ce trouble. Pourquoi fallait-il que cette grande perche soit totalement son type ?! Sa haute silhouette se découpait à contre-jour dans le rectangle de lumière, projetant son ombre sur Livaï ; seul son regard clair perçait l'obscurité, d'une façon tout à fait surnaturelle. Il n'en fut pas sûr mais il cru distinguer un des impressionnants sourcils se soulever légèrement à sa vue. Smith ne prononçait pas un mot, se contentant de promener sur un Livaï acculé ses yeux intéressés, scrutateurs et un peu... affamés ?

"Tu t'fais des idées salaces, mec..."

Si seulement il avait pu être un vieux fonctionnaire avachi et bedonnant... Mais non, au lieu de ça, Smith était l'incarnation de la perfection. Il devait gérer ça ; et il avait du mal. C'était aussi pour cette raison qu'il devait le tuer. Livaï n'était pas du genre à fondre devant un beau visage. Personne n'avait jamais réussi à l'avoir. Il y avait bien eu Clem, mais il avait résisté de toutes ses forces à l'appel de sentiments plus profonds. Il détestait se sentir désarmé face à cet homme. Il devait le tuer. Pour supprimer cette chose qu'il lui infligeait chaque fois qu'ils étaient dans la même pièce.

Pour Livaï, cette émotion était intolérable. Le visage de Smith le hantait jusque dans ses rêves, les rares moments où il parvenait à s'assoupir. Et ce qu'il s'imaginait faire avec lui en ce moment, tandis qu'il luttait pour empêcher ses joues de s'empourprer... il n'y avait plus pensé depuis une dizaine d'années...

Smith ouvrit plus largement la porte, et la lumière éclaira alors son visage.

- "Tu t'es perdu, soldat ?" demanda-t-il avec nonchalance.

Livaï reprit ses esprits, rajusta sa mise, pris un air digne et se prépara à sortir du placard. Il mit un point d'honneur à ne pas le regarder.

- "Bien sûr que non. J'cherchais les chiottes. J'ai suivi les odeurs et j'suis arrivé ici. Pas ma faute."

Smith eut le bon goût de ne rien ajouter. Au moment de passer le seuil de la penderie, le coude de Livaï frôla le ventre du grand blond. Il du se forcer à ne pas laisser paraître les frissons que ce simple contact avait envoyé dans tout son corps. Ils étaient si proches... et il était sans arme.

"Tu t'rends pas compte de la chance que t'as..."

Smith le laissa passer et atteindre le centre de la pièce. Il lança dans le dos de Livaï :

- "Si tu es venu chercher ce que je crois, tu vas devoir te rapprocher de moi de façon plus étroite... Je ne les garde pas dans un tiroir..."

Livaï se retourna et fit face à Smith de façon franche. Bon sang, il savait ça aussi ?!

- "J'vois pas d'quoi tu parles", asséna Livaï. Puis, avec une pointe de curiosité : "Etroite ? C'est-à-dire ?"

- "De façon... intime..."

Ses joues durent réellement s'empourprer cette fois car il vit le grand blond sourire. Il se retint de réagir de façon plus visible, mais deux options tournaient dans sa tête : soit il se jetait à la gorge de Smith et essayait de l'étrangler à mains nues - "laisse tomber, aucune chance" - soit... il le plaquait sur le bureau et lui faisait tout ce que son cerveau enfiévré lui envoyait comme images mentales.

Il les chassa avec difficulté. Le bouton du haut de la chemise de Smith était ouvert, révélant ses clavicules parfaitement dessinées... Il avait aussi relevé ses manches au-dessus des coudes, et... Pourquoi notait-il ces détails ?! Pourquoi est-ce qu'ils le rendaient totalement fou ?

"Parce que c'est putain d'sexy, qu'il s'en rend pas compte, et que ça l'rend encore plus sexy, bordel !"

Il tenta de garder sa dignité, mais encore une fois, son impertinence le trahit.

- "Fais gaffe à toi, j'pourrais bien tenter l'coup...", grinça Livaï.

Smith ne parut pas du tout impressionné par la menace.

- "C'est quand tu veux. Tu sais où me trouver. Je ne bouge pas d'ici."

Il planta Livaï sur place, se payant le luxe de lui tourner le dos, et alla s'asseoir à son bureau. Il se saisit d'une pile de parchemins et commença à les lire, la plume à la main. Il venait littéralement de démontrer qu'il connaissait tout des intentions de Livaï, concernant les documents de Rovoff et sa propre vie, mais il ne paraissait pas s'en préoccuper. Son sang-froid était extraordinaire. Dans les bas-fonds, le moindre quidam tremblerait de peur en sachant que Livaï la terreur en avait après lui.

Mais Erwin Smith n'était pas ce type d'homme. Il savait et reconnaissait la menace que ce nouveau soldat rebelle constituait pour lui, mais il avait décidé de parier. Perdre lui serait fatal, mais il débordait de confiance. En lui, ou... en Livaï lui-même ? Il espérait vraiment pouvoir le faire changer, l'amener à épouser sa cause ridicule ? Il n'allait pas lui faire ce plaisir. A moins que... Smith ne trouve des arguments auxquels il lui serait impossible de résister...

"Sûrement pas, il peut toujours courir ! Son joli minois n'est qu'un masque. J'le f'rais tomber juste avant d'lui trancher la gorge..."

- "Tu ne devrais pas manquer les entraînements, Livaï", prononça Smith sans le regarder. La façon dont il avait prononcé son nom était anormalement douce... "Je veux que tu survives à ta première expédition."

- "Qu'est-ce que ça peut bien t'foutre ?" asséna le truand, les mains posées sur le bureau.

- "Je tiens à ta vie... et à celle de tes amis."

"Menteur ! Putain d'menteur !"

- "Occupe-toi plutôt d'tes fesses, elles risquent gros..."

- "Elles semblent beaucoup t'intéresser..."

"Mais pourquoi j'lui tends ce genre de perche, moi aussi ! J'suis con ou quoi ?!"

Livaï serra les lèvres et ne répondit pas, jetant juste un regard assassin à sa némésis avant de se redresser. Il s'apprêta à quitter la pièce, mais voulut poser une dernière question.

- "Tu savais depuis le début qu'j'étais là, hein ? Dans c'placard ?"

- "Non. Je ne l'ai su que quand j'ai entendu les battements de ton coeur. Ils emplissaient la pièce... Je ne suis pas sûr que Nile les ai perçus. Il a perdu la faculté à percevoir ce genre de son... Quand j'ai vu que tu ne sortais pas, je suis venu te chercher."

Il mentait, encore. Livaï avait dû laisser traîner un indice - un tiroir mal fermé, une feuille par terre - et Smith avait compris qu'il se trouvait dans son bureau. Il avait chanté ses mérites en pensant que ça l'amadouerait. Ha ! bien sûr ! Il n'avait rien pensé de ce qu'il avait dit, c'était évident. Le comprendre soulageait Livaï ; ça lui permettait de se rassurer sur ses intentions, et sur le fait qu'il ne s'était pas trompé sur Smith.

Livaï ouvrit la porte avec fracas et passa le seuil comme une tornade. Il eut le temps d'entendre le grand blond lancer "bonne journée, Livaï", avant de fuir par le couloir dans l'espoir de retrouver ses deux amis.

Il allait de soi qu'ils ne leur parlerait jamais de ce qui venait de se passer.

...

Erwin tenta de se concentrer sur sa paperasse. Nile l'avait forcé à monter jusqu'ici, alors autant régler quelques affaires courantes tant qu'il était là.

Peine perdue. Il ne parvenait pas à chasser de son esprit la confrontation qui venait d'avoir lieu. Le regard perçant et rempli de haine de Livaï, sa volonté évidente de le tuer... Tout ceci le peinait beaucoup, mais il ne devait rien en laisser paraître. Livaï ne devait pas deviner que cela le touchait, il lui fallait continuer à croire qu'Erwin ne redoutait rien de lui. Ce qui était faux. Erwin Smith était la dernière personne au monde à sous-estimer la capacité de Livaï à l'assassiner...

Il dansait sur une corde raide au-dessus d'un précipice. Si Livaï avait voulu l'attaquer dans ce bureau, Erwin aurait probablement eu peu de chance de se sauver. Il faisait face à un être sauvage et rebelle ayant vécu toute sa vie dans un environnement très différent du sien, et où il était roi. Erwin voulait le comprendre. Il voulait réussir à percer ses défenses, non pous le mettre en difficulté, mais au contraire pour lui faciliter la vie. Il aimerait tant pouvoir communiquer avec lui autrement que par la défiance. Mais Livaï ne lui laissait aucune ouverture. Il avait essayé d'entrer dans son jeu en répondant à ses attaques verbales de la façon la plus destabilisante qui soit, pour que Livaï se sente obligé de s'interroger, qu'il s'intéresse à lui autrement que comme une cible. Il n'y était pas parvenu, du moins rien ne semblait le confirmer.

Il avait bien remarqué ses yeux s'égarant sur certaines parties de son anatomie... non, il avait dû se l'imaginer. Il l'avait un peu titillé là-dessus juste pour vérifier, mais n'avait rien noté de spécial. Oh, juste une légère rougeur...

Il n'informerait pas Keith de l'incident. Il ne voulait pas effaroucher davantage Livaï en le mettant en mauvaise posture. Erwin devait lui faire comprendre qu'il ne voulait que son bien, tout en évitant de se montrer trop bienveillant ; c'était encore trop tôt.

Il nota seulement à l'instant que son tiroir était mal refermé. Livaï avait été assez habile pour qu'il ne se doute de rien, au moins au premier coup d'oeil. Il ne trouverait pas les documents, car ils étaient déjà sur le bureau de Darius Zackley. Cela n'avait pas d'importance tant que Livaï était persuadé qu'ils étaient en sa possession. Il avait eu beau nier, Erwin savait qu'il était venu pour ça.

Si Livaï n'avait pas laissé son coeur produire un tel vacarme, Erwin aurait pu ne jamais savoir qu'il était là. Mais il n'avait pu ignorer ce son si caractéristique. Si vibrant, plein d'énergie, d'émotions fortes, qui ne demandaient qu'à servir une cause à leur mesure. Il avait senti ce battement sourd monter vers lui, l'envelopper, l'enserrer, comme pour lui hurler "Je suis là ! Ecoute-moi !" Erwin l'avait entendu et aurait aimé laisser son propre coeur battre à l'unisson avec le sien.

C'était peut-être encore possible. Il avait décelé chez Livaï autre chose que de la haine. Il ignorait ce que c'était mais une autre émotion habitait ce coeur. Si Erwin pouvait la faire grandir, la déployer, amener à Livaï à l'exprimer pleinement...

Il se leva et se dirigea vers sa penderie. Un parfum inconnu et subtil s'en dégageait, qui lui fit même oublier la lavande qu'il aimait placer près de ses vêtements. Etait-ce son odeur, à lui ? Il inspira profondément, comme pour saisir une partie de l'essence de Livaï, comprendre son mystère...

Il avait vu juste dans les bas-fonds. Livaï avait un coeur magnifique. Il lui restait encore à laisser pousser ses ailes, et alors peut-être... peut-être... Une nouvelle ère commencerait pour le bataillon.

Mais aussi pour lui-même.

Il aurait enfin trouvé le compagnon qu'il avait attendu toute sa vie.