A PROPOS DE LA RUMEUR...
La porte du bureau grinça sur ses gonds et une ombre furtive se glissa à l'intérieur, à pas de loup. Elle ne prit pas la peine de refermer à clef car elle ne comptait pas s'éterniser. Elle venait juste chercher un livre, et cela ne prendrait que quelques minutes.
La pièce servait tout autant de lieu de travail que de chambre au major du bataillon d'exploration. Le vaste bureau en acajou trônait à l'autre bout, et sur la gauche, un grand lit, dans l'angle masqué par une bibliothèque, fait au carré avec des draps propres. Rien à voir avec ses propres quartiers...
Il fallait bien dire que Hanji Zoe n'était pas du genre ordonnée. Elle ne permettait qu'à une seule personne de pénétrer dans son repaire, de peur de se faire réprimander pour son laisser-aller. Ce qui n'empêchait pas son fidèle subordonné de le faire de temps en temps, pour la forme...
Chaque membre de l'état-major disposait d'un double des clefs du bureau de leur supérieur, au cas où l'un d'eux aurait eu besoin de quelque chose s'y trouvant alors qu'Erwin était absent. C'était une grande preuve de confiance de sa part. Il ne leur cachait rien... Enfin, l'endroit ne manquait pas de cachettes en vérité... et toutes les serrures ne leur étaient pas ouvertes.
Hanji s'en moquait à ce moment, ce qu'elle cherchait n'était probablement pas sous clef. Cela faisait des jours qu'elle réclamait à Erwin le livre de Bisen Flodauh, dont il lui avait dit qu'il contenait des informations fascinantes sur les Trois Murs. L'avait-il terminé ?
"Fini ou pas, je vais le lui voleeeerr..."
Pourvu qu'il n'ait pas eu la bonne idée de l'enfermer quelque part... Le contenu de l'ouvrage était assez sulfureux, il ne l'aurait pas laissé traîner devant tout le monde. Le regard de Hanji se déplaça d'abord sur la bibliothèque qui servait de séparation entre le bureau et la chambre. Ses yeux étaient capables de parcourir des dizaines de titres très rapidement, et elle conclut au bout de quelques minutes que le précieux volume ne s'y trouvait pas.
Elle se dirigea alors vers la table de travail et constata qu'aucun livre n'y était posé. Erwin ne mélangeait jamais travail et loisir ; à peine s'autorisait-il un verre de vin ou une tasse de thé durant ses taches administratives barbantes... Elle testa les tiroirs : fermés, bien sûr.
Il ne restait plus que le coin chambre à coucher. A bien y réfléchir, c'était l'endroit le plus évident. Elle imaginait bien le major, harassé et courbaturé à force de rester collé dans son fauteuil, s'octroyant quelques pages de détente avant de chercher le sommeil. Hanji ne croyait pas si bien penser... Et quand elle vit à quel point elle avait raison, elle laissa échapper un long soupir de découragement.
Le lit était enfoncé dans l'angle de la pièce, et, juste à côté, prenant presque autant de place que la couche, un amoncellement de volumes s'étalait sur plusieurs rangées, montant parfois à un mètre de hauteur contre le mur. Empilés les uns sur les autres, sans ordre apparent, couchés sur le côté, ils offraient un spectacle peu commun, très éloigné de la discipline du reste de la pièce. Hanji eut tout à coup l'impression de s'aventurer dans l'intimité de son supérieur et de contempler quelque chose qu'elle n'était pas censée voir.
- "Tu vas pas me dire qu'il lit tout ça en même temps ? Il est où, celui que je cherche ? Bon sang..."
Elle se gratta la tête. Les étagères de la bibliothèque n'étaient pas dégarnies, elle en déduisit que ces livres ne faisaient pas partie du catalogue habituel du QGR. Erwin ne les rangeait pas après les avoir lus ? Pourquoi les gardait-il ici ? Ils paraissaient de pauvres choses abandonnées...
Hanji remonta ses manches et commença à examiner les titres. Ce n'était pas facile car les livres étaient posés parallèlement au sol, à l'endroit ou à l'envers, ce qui l'obligeait à se pencher pour les déchiffrer. Même en ajustant ses lunettes, les lettres et les mots se mirent à un moment à tourbillonner devant ses yeux fragiles et elle du faire une pause. La fenêtre se trouvait très éloignée du lit et elle ne voyait pas grand chose. La caverne d'Erwin, littéralement... Son propre repaire était tout aussi sombre mais elle disposait toujours de chandelles en suffisance pour s'éclairer. Celle qui se trouvait au chevet était consumée et elle manquait de patience pour la remplacer...
Le capitaine s'accroupit alors afin de ne plus se faire mal au dos, et se concentra sur le titre qu'elle cherchait, ce qui lui permit d'ignorer tous les autres facilement. Elle alla ainsi beaucoup plus vite, et finalement...
- "Yeah, le voici !"
Problème ! Il se trouvait au milieu d'une pile instable d'autres livres - mais comment s'est-il retrouvé là ? Erwin, c'est quoi, ta logique ? - et Hanji, toute à son excitation de la découverte, n'eut pas la présence d'esprit de les déplacer avant de s'en saisir. Et ce qui devait arriver arriva. La pile vacilla un instant au moment où elle tirait sur l'objet de sa convoitise, et dans un grand plaf ! sonore, des dizaines de volumes s'éparpillèrent sur le sol.
- "Bordel à cul de merde !" s'écria-t-elle malgré elle.
Dans le mouvement qu'elle fit pour se redresser précipitamment, sa botte alla donner dans le tas de livres blessés et les envoya voler sous le lit, ce qui la fit rougir de dépit.
- "Mais c'est pas vrai ! C'est pas mon jour, aargh !"
Elle ne pouvait pas laisser tout ça dans cet état. Erwin ne devait pas se douter qu'elle était venue. Mais elle ne pourrait pas remettre tous ces livres exactement à leur place... Erwin verrait les différences, cet agencement devait avoir un sens pour lui, c'était évident. Sa fierté lui dictait malgré tout de faire son possible pour ranger au mieux, et elle se mit à genoux devant le lit, cherchant à tâtons les livres perdus.
Elle parvint à en attraper deux, mais elle savait qu'il y'en avait d'autres là-dessous. Elle se pencha, et la monture de ses lunettes tinta contre le sol. Elle ne voyait rien. Le lit d'Erwin était massif - il fallait bien ça pour loger sa carcasse - et si les livres avaient glissé au fond, contre le mur, elle ne pourrait pas les atteindre en tendant le bras. La seule solution était de se glisser dessous pour aller les récupérer.
"Si Livaï a bien fait son boulot, ça devrait être propre..."
Cela l'était. Un fin mouton de poussière effleura à peine sa joue. Elle s'engouffra sous la couche en battant des bras, dans le noir, et parvint à saisir un des livres perdus. Elle le fit glisser vers l'extérieur et se faufila plus loin encore sous le lit quand elle entendit un son alarmant.
Celui de la porte qui s'ouvrait.
- "Etrange, je pensais bien avoir fermé cette porte en partant...", prononça une voix qu'elle parvint sans peine à attribuer à son propriétaire.
Hanji serra les dents, les poings, les fesses, et ne fit plus un mouvement pendant trois secondes ; puis, comme mue par un instinct, elle se logea complètement sous le lit, et resta là, à plat ventre, comme une grosse araignée tapie dans l'ombre. Seules ses lunettes brillaient dans l'obscurité.
De là où elle était, elle ne voyait pas grand chose. Le bas des meubles, essentiellement. Une partie du divan et de la table basse sur sa gauche, de la bibliothèque sur sa droite ; et tout au fond, le bureau d'Erwin, mais pas entièrement, juste un côté. Une paire de grosses bottes se dirigea vers le fauteuil, celle du major évidemment. Il n'était pas censé se trouver ici, il devait aller en ville avec Livaï voir un mécène ou un truc comme ça...
"Oh merde, Livaï..."
Une autre paire de bottes plus petite emboîta le pas de la grande et la porte fut rabattue violemment.
- "T'as dû l'imaginer. T'as la tête ailleurs beaucoup trop souvent", répondit la voix du petit caporal.
Le son de cette voix lui hérissa le poil et elle essaya de se faire encore plus minuscule. Livaï avait le nez pour sentir les trucs inhabituels. Il ne manquerait pas de repérer le bordel qu'elle avait laissé dans la chambre ! Elle croisa les doigts pour qu'il ne se dirige pas par ici... Si jamais il la dénichait où elle se trouvait, sa fierté en serait abîmée à jamais... En imaginant qu'elle survive évidemment.
"Pourquoi je me suis mise dans cette merde, moi ?!"
Elle n'avait aucun moyen de s'éclipser. Elle ne pouvait que rester là, à attendre que les deux hommes partent. Et puis, elle se mit à relativiser un peu. Ces deux-là s'enfermaient souvent dans le bureau pour faire nul ne savait quoi. Ca pouvait durer l'après-midi entier... Des tas de commérages couraient à ce sujet. Elle devait bien admettre sa propre curiosité... Observer Erwin et Livaï, seuls, dans leur milieu naturel privilégié, voilà qui était alléchant !
Les bottes du caporal se dirigèrent vers le divan - stop, ne va pas plus loin, demi-portion ! - et elle vit son collègue s'assoir dedans ; un plateau à thé suivit le mouvement. Heureusement, la chambre se trouvait encore un peu plus loin, à moitié dans la pénombre, et Livaï ne sembla pas intéressé par cette partie de la pièce. Elle ne voyait que ses pieds mais elle devinait qu'il sirotait sa boisson préférée.
Erwin s'était assis dans son fauteuil à quelques mètres et les deux hommes n'échangeaient plus un mot. Alors quoi, les deux têtes du Bataillon d'exploration se contentaient de prendre le thé et de signer des registres en papotant, comme des petites grands-mères ?! C'était ça le secret ? Hanji n'y croyait pas. Ce n'était guère palpitant...
"J'avais imaginé quoi, au juste ?"
Un son de papier froissé se fit entendre et Livaï croisa les jambes. C'était sa position favorite pour lire. Il n'y eut plus d'autres bruit dans la pièce jusqu'à ce que le caporal lâche son éternel :
- "Tttcchh !"
"Oh non ! Il m'a repérée ?!"
Livaï se leva précipitamment du divan et alla vers le bureau, en ronchonnant :
- "Hey, t'as lu le journal d'aujourd'hui, Erwin ?"
- "Je n'ai pas eu le temps, que dit-il ?"
- "J'te laisse deviner."
Le major sembla prendre le journal et le parcourir des yeux. Hanji ne voyait pas leurs visages, ça l'ennuyait beaucoup... Si elle se rapprochait un peu... Mais en prenant ce risque, les chances de la découvrir seraient aussi multipliées. Elle choisit la prudence.
- "Des révélations exclusives sur le major Erwin et le caporal Livaï. Quel est le secret de leur coopération ? " prononça Erwin à voix haute.
- "Ca , c'est juste le titre. Lis le reste. Qui a bien pu leur raconter ça, hein ?"
Hanji entendit Erwin toussoter, puis lâcher un petit rire malin. Elle ne l'avait pas lu non plus, qu'y avait-il dans ce journal ?
- "Cela te tracasse tant ?" demande le major.
- "Pas toi apparemment."
"La vache, Erwin, lis-moi ce journal, je veux savoir ce que ça dit !"
- "J'ai lu des choses tellement déplaisantes à propos du régiment au fil des années que ceci me paraît bien inoffensif."
- "Mais qu'est-ce que ça peut bien leur foutre, notre vie privée ?"
- "Cela fait vendre. C'est de bonne guerre".
Hanji déploya ses oreilles au maximum de leur possibilité. Qu'avait-elle entendu ? Des rumeurs sur Erwin et Livaï, dans le journal ? Bah, ces gratte-papiers avaient des années de retard. Les explorateurs se les murmuraient entre eux depuis déjà belle lurette. Pas un seul qui ne se soit pas déjà posé des questions sur le lien étroit et mystérieux qui reliait les deux hommes. Il faudrait avoir de la brioche dans le cerveau pour ne pas l'avoir remarqué.
Pour elle, et pour Mike, qui les côtoyaient au quotidien, ce mystère demeurait malgré tout. Soit tout le monde se faisait des idées, soit ils étaient les amoureux les plus discrets de l'Histoire. Personne ne posait de questions, mais... Tout le monde savait qu'ils s'enfermaient ici régulièrement, et bien évidemment, quand on est entouré d'adolescents pleins d'hormones en ébullition... impossible que les ragots ne fusent pas !
Allait-elle obtenir une réponse plus concrète aujourd'hui ?
- "Ca m'emmerde quand même", reprit Livaï, les hanches nonchalamment appuyées contre le bureau. "Ca les r'garde pas..."
- "C'est le prix de la gloire."
- "C'est scabreux."
- "Je ne trouve pas. Ils ne font qu'imaginer..."
- "Y a quand même des détails assez... précis..."
"Précis comment ? Allez, crache le morceau !"
- "Tu serais gêné si c'était vrai ?" demanda innocemment Erwin.
- "Et toi, ça te plairait ?"
- "Qui sait ?"
Ils cessèrent de parler et Hanji se maudit de ne pas pouvoir en voir davantage. Livaï s'était tourné face à Erwin, le corps légèrement incliné en avant... Et là, c'était... Elle ne rêvait pas ! Le nain se tenait sur la pointe des pieds, penché sur le bureau ?!
Elle ne put plus résister. Elle devait s'avancer un peu pour voir ce qu'ils faisaient... Elle joua des coudes pour gagner quelques centimètres et scruta pendant quelques secondes le bout de la pièce. Les deux hommes étaient auréolés par la lumière qui provenait de la fenêtre derrière eux. Tout semblait noyé dans une poussière scintillante ; elle ne fut pas sûre de ce qu'elle vit. Mais il était certain que Livaï s'était rapproché d'Erwin car il se reculait à présent en se redressant.
Elle se réfugia vite sous le lit quand elle comprit que Livaï allait revenir par ici. Ses yeux se posèrent sur une petite araignée inoffensive qui avançait doucement sur le parquet. Elle n'avait pas peur de ces bestioles ; elle les collectionnait quand elle était gamine. Elle faisait partie de ces rares personnes qui trouvait ces créatures fascinantes. De manière générale, elle appréciait tout ce que les humains considéraient comme bizarres ou effrayant. Ce qui lui avait valu une enfance assez solitaire...
Les deux hommes qui papotaient en face d'elle sans savoir qu'ils étaient épiés faisaient partie de ses seuls amis...
- "Que diraient les journaux de ce qui vient de se passer ?" demanda malicieusement Erwin.
- "Il s'est rien passé."
- "Tu as raison. Mais peut-on dire qu'ils ont tort alors ?"
- "Sur le fait qu'on couche ensemble ?"
Hanji failli s'encastrer le crâne dans les ressorts du lit, et étouffa un cri de surprise. Elle avait bien entendu ?! Là, comme ça, soudainement, sans prévenir, Livaï lâchait cette bombe médiatique ?! Elle sentit ses joues s'empourprer.
"Il déconne, c'est sûr..."
Et pourtant... une partie d'elle espérait que ce soit vrai. Elle ne pouvait pas s'empêcher de se dire qu'ils étaient faits l'un pour l'autre. Depuis que Livaï était dans le régiment, Erwin avait changé. Il prenait plus soin des autres, se montrait moins distant, plus proche de ses camarades et riait plus souvent. Quant à Livaï... Hanji se souvenait bien de leur premier "contact", et il avait changé lui aussi. Erwin savait extraire le meilleur de lui, en toutes occasions.
Elle voudrait tant qu'ils puissent être heureux. Ils comptaient beaucoup pour elle... et elle se disait confusément que leur couple pourrait en quelque sorte la distraire de sa propre frustration sentimentale...
- "Ah bon, nous faisons ça, nous ?"
La question d'Erwin, si sérieuse, fit soupirer Hanji de dépit.
- "T'aurais jamais l'temps, si jamais..."
- "Tu sais que j'ai toujours le temps pour toi..."
- "Très drôle."
De nouveau, Erwin et son ricanement malicieux.
- "Tu veux du thé ? Il va refroidir", proposa le caporal.
- "Volontiers, je n'ai plus de vin."
Ce n'était pas le suite du programme que Hanji avait escomptée...
"Arrêtez de vous comporter comme deux mémés et embrassez-vous, putain !"
Ce qu'ils pouvaient être niais, ces deux-là ! Ils avaient tout pour se plaire et se contentaient de boire le thé ! Ils devraient être en train de se dévorer comme des bêtes au lieu de perdre du temps qu'ils n'avaient pas ! Un instant, elle prit peur. Et s'il leur venait l'idée d'utiliser le lit ? Elle serait bien embarrassée ! La perspective d'être coincée là-dessous pendant que ces deux amis se donnaient du bon temps au-dessus de sa tête ne lui parut pas du tout attrayante ! Les ressorts du lit d'Erwin lui feraient sa fête sans délai ! Le sommier lui-même lui paraissait fort peu résistant à l'évocation de la force que ces deux-là seraient capables de déployer au cours d'une telle... activité. Quoique, dans le feu de l'action, ils ne la verraient peut-être pas ramper jusqu'à la porte...
Mais cela ne sembla pas vouloir se produire. Hanji resta le menton posé sur ses mains à plat devant elle, déçue malgré elle de ne pas les voir concrétiser ses attentes. Cela dit... elle était bien mal placée pour leur donner des leçons en la matière. Elle n'avait jamais été capable de dire quoi que ce soit à ce cher Moblit, alors qu'elle brûlait pour lui d'un tendre sentiment inavoué. Rien à voir avec son béguin de jeunesse pour Keith Shadis... Il était toujours là, à ses côtés, et rien ne paraissait pouvoir le déloger. Elle ne parvenait pas à savoir si elle n'était qu'une supérieure pour lui, ou autre chose de plus cher... C'était sans doute ce qui la bloquait dans son élan ; elle ne voulait pas le gêner ou se tromper sur les raisons de sa loyauté... Et s'il fuyait devant ses avances ?
Non, Moblit ne fuirait pas. Il la suivrait jusqu'en enfer. C'était peut-être ça, le problème. Elle le tenait pour acquis. C'était une erreur. Une erreur qu'Erwin ne faisait pas avec Livaï. Il savait... entretenir leur relation. Il lui offrait si souvent des cadeaux ! Des petites attentions qui ne coûtaient rien... Livaï faisait comme s'il s'en moquait, mais les sourires en coin qu'il laissait échapper ne trompaient personne. Elle devait essayer de s'en inspirer... mais tout à coup, une timidité très bien dissimulée d'habitude lui faisait perdre ses moyens ! Si elle se trompait, si Moblit prenait mal son initiative... cela pourrait tout détruire... Elle le connaissait si peu finalement... Pourquoi ne s'était-elle pas plus intéressée à lui en dehors du travail ?
Elle sortit de ses songes et plissa les yeux quand elle vit de façon distincte les jambes de Livaï passer derrière le bureau. Qu'est-ce qu'il faisait ? La réponse ne tarda pas.
- "Je peux boire tout seul, tu n'es pas obligé de venir sur mes genoux !" protesta Erwin.
- "Avoue qu't'aimes bien."
- "Tu accompagnes joliment la tasse, je le reconnais..."
- "Arrêtes de t'faire prier, alors. J'pourrais bien en avoir marre d'attendre que tu fasses attention à moi."
Hanji avait du mal à croire que Livaï puisse prononcer de telles paroles... Même le ton sur lequel il minaudait ne lui ressemblait pas du tout. Il se forçait à parler comme ça pour énerver le major, ou bien c'était ainsi qu'il parlait quand il était seul avec Erwin ? C'était un genre de code entre eux, un langage privé ? Elle imagina alors Livaï, perché sur les genoux du massif major, faisant les yeux doux en attendant... quoi au juste ? C'était si surréaliste... Ce n'était sans doute pas ce qui était en train de se passer.
- "Tu ne peux pas dire que je ne pense pas à toi", reprit Erwin. "Regarde dans le coin..."
- "T'as encore acheté un truc inutile que j'vais oublier demain ? J'ai besoin que d'toi..."
- "Pas celui-ci."
- "Oh merde, Erwin ! Mais attends, tu... !"
- "Oui, je suis allé faire un tour à cette nouvelle boutique, et leurs articles sont fameux !"
Un clap ! sec indiqua à Hanji que Livaï venait de sauter sur ses pieds. Elle le vit avancer au centre de la pièce, accompagné d'un objet dont elle devina vaguement que cela devait être un balai. Un balai ! Il n'y avait que Livaï pour s'extasier sur un balai !
Et il n'y avait qu'Erwin pour savoir que ce cadeau lui ferait plaisir à coup sûr. Qui d'autre pouvait offrir un balai en cadeau ? Et qui d'autre que Livaï pouvait s'en émerveiller comme s'il s'agissait non d'un balai, mais d'un palais ? Elle aimerait être douée du même instinct pour offrir quelque chose à Moblit...
Livaï promena l'ustensile dans la pièce un moment.
- "Il est... wouaah !" s'exclama Livaï, de façon presque enfantine.
- "Il te plaît ?"
- "Il est vachement beau ! Il a l'air solide, avec son manche métallique, et la tête est bien fournie ! Il va pas s'user comme les autres !"
- "Je crois que c'est effectivement la meilleure qualité. Il te faut bien ça !"
- "C'est mon balai... Personne va y toucher... Personne."
- "Bien entendu."
- "J'ai envie d'l'essayer, putain ! Maintenant, tout de suite !"
Les bottes claquèrent énergiquement vers la chambre. Hanji se recroquevilla en se mettant la main sur la bouche. La tête du balai se rapprochait dangereusement du lit...
- "Je suis sûr qu'il doit rester des saletés par là..."
- "Tu es passé il y a deux jours, je crois que c'est propre. Il te faut une pièce vraiment sale pour l'utiliser !"
- "Mmh, t'as raison..."
"Ouf ! Merci, Erwin !"
- "Je sais où ! Les baraquement des recrues !" s'écria le caporal. "La dernière fois qu'j'y suis allé, j'me suis retenu d'tuer des gens..."
- "Bonne idée ! Je t'accompagne pour te voir à l'oeuvre ! Passons à la buanderie chercher aussi quelques chiffons !"
"Maria soit louée !"
- "Oublie pas d'fermer la porte, cette fois...", ajouta Livaï tandis que le battant claquait derrière eux.
Le silence était revenu. Hanji attendit tout de même quelques minutes avant de se risquer hors de sa cachette. Elle jeta un oeil à la ronde, puis attrapa tous les livres éparpillés sous le lit. Elle rampa enfin sur le plancher, et resta un moment à quatre pattes, la tête basse, à reprendre son souffle. Puis elle se leva en titubant - elle avait gardé cette position inconfortable si longtemps ! - et se mit en devoir de reconstituer la pile de volumes à peu près comme elle devait l'être. Celui qu'elle était venue chercher sous le bras, elle s'apprêta à quitter le bureau en sifflotant.
- "Ca ne s'est pas mal fini en fin de compte ! Si Livaï m'avait reniflée, j'aurais pas donné cher de ma peau !"
La tasse de thé froid demeurait sur la table basse, solitaire. Peu de choses pouvaient détourner Livaï de son breuvage favori. A bien y réfléchir, cette pièce était leur décor. Erwin et Livaï s'y trouvaient à leur aise et tout ici transpirait leur entente mystérieuse. Personne ne s'asseyait dans ce canapé hormis le caporal. Hanji s'ennuyait vite quand elle devait rester assise, et Mike ne s'asseyait pour ainsi dire presque jamais, préférant dominer les pièces où il se trouvait.
Un service à thé attendait toujours quelque part ; les boîtes devaient se trouver dans un tiroir. Cette pièce, qui était aussi la chambre du major, étant sans doute encore plus familière à Livaï que la sienne. Elle remarqua que l'assise du divan portait encore la marque du postérieur du caporal, et la garderait sans doute indéfiniment. Hanji aperçut un seau et une époussette posés dans un coin...
On trouvait ici le petit univers de Livaï, contenu dans le grand univers d'Erwin, qui le protégeait comme un cocon douillet et familier. Ils prenaient soin l'un de l'autre, à leur manière. Et dans un sens, cette constatation dépassait toutes les rumeurs que les journaux pouvaient inventer. Oh ! le journal !
Hanji chercha en vain la feuille de chou du jour qui devait bien se trouver quelque part. Elle voulait savoir ce qu'on racontait ! Elle ne la trouva pas. Bah, elle réussirait à en voler une quelque part. Après tout, elle en savait bien plus que tous ces curieux. Elle pouvait se rendre au bureau de presse le plus proche et lâcher des bombes sulfureuses sur ce qu'elle venait d'entendre... Un moment, elle fut tentée...
Mais cette idée la quitta bien vite. Elle ne nuirait pas à ses amis. La relation du caporal et du major était vitale au bataillon ; et aussi pour elle en quelque sorte... Ils étaient un exemple quotidien de coopération et de concessions ! Elle n'allait pas briser tout ça. Ils inspiraient les jeunes soldats, donnaient de l'espoir au peuple...
- "Qu'ils continuent de se poser des questions sur eux, si ça leur fait plaisir. Et puis, ça fait chier Livaï, rien que pour ça, ça vaut le coup !"
Elle ouvrit la porte à son tour et se glissa dans le couloir. Heureuse de son larcin, elle s'apprêta à se trouver un coin tranquille pour lire un peu. Elle n'avait rien d'urgent à faire aujourd'hui, Moblit avait été missionné pour...
Oh bon sang, Moblit ! Elle l'avait encore surchargé de travail ! Et elle prévoyait de se la couler douce ?! Elle se sentit honteuse tout d'un coup. Erwin lui-même s'était proposé d'aider Livaï à faire le ménage, et elle se révélait incapable d'épauler son fidèle collègue ?!
Elle changea de plan. Moblit devait se trouver quelque part dans l'aile de la garnison, sans doute à la bibliothèque. Elle allait l'y retrouver et se montrer utile. Le livre tant convoité attendrait son heure. En plus de ça... elle devait trouver quelque chose à faire pour passer du temps avec lui, en dehors du travail...
Elle ne savait pas ce qu'elle ressentait pour lui. Hanji faisait partie de ces gens pour qui l'amour était trop compliqué et pas assez gratifiant pour qu'on s'y intéresse. Ses études étaient son seul but dans la vie. Mais en y réfléchissant franchement... la perspective de rester seule, de finir ses jours sans personne à côté d'elle lui faisait un peu peur. Elle frissonna alors et imagina tous ses amis partir avant elle, la laissant en arrière, le coeur rempli de regrets...
Elle devait penser à passer du temps avec chacun d'eux avant qu'il ne soit trop tard. Un explorateur ne finit pas sa vie dans son lit. Et même si elle ne pensait pas vouloir partager le sien avec quelqu'un, elle pouvait toujours essayer de voir d'autres horizons. Que pouvait-elle proposer comme activités à Moblit ? En dehors des titans... oui, il aimait le dessin... Et aussi un peu trop l'alcool. Ok, pas de sortie au bar. Quelque chose de plus intime... voire romantique... Elle n'avait aucune idée de ce que pouvait être une sortie romantique...
Elle se souvint alors qu'un riche collectionneur exposait actuellement sa galerie d'insectes à Yarckel. Hanji avait toujours adoré ces bestioles, mais pour Moblit, elle ne savait pas. Ce serait un bon moyen de parler de sujets nouveaux ! Elle se voyait bavarder avec lui dans les pièces lambrissées remplies de vitrines à papillons colorés... Une chasse serait peut-être organisée dans les jardins !...
Elle aimerait tant avoir un instinct aussi infaillible que celui d'Erwin quand il s'agissait de faire plaisir à Livaï !
"Je vous envie, les gars. C'est précieux, ce que vous avez, le perdez surtout pas..."
Mais elle avait affronté pire. Proposer à son fidèle subordonné de l'accompagner à cette exposition ne pouvait pas être si terrible ! C'était décidé ! Elle allait lui demander maintenant ! Ils iraient demain, peut-être ! Elle se mit à courir, le feu aux joues, évitant de peu les chutes, l'esprit uniquement tourné vers le garçon qui prenait toujours tant soin d'elle. Elle pouvait aussi prendre soin de lui !
Quand le capitaine Hanji Zoe passa comme une trombe dans le couloir de la garnison, elle manqua de peu de renverser le commandant Dork en personne, qui l'abreuva de jurons bien sentis et de rappels sur la discipline militaire.
Mais il aurait tout aussi bien pu s'adresser à un courant d'air.
