Nuit agitée
Il s'éveilla en sursaut, la poitrine tambourinante, les cheveux collés au front par la sueur. Cela lui prit une bonne minute pour se rappeler de l'endroit où il se trouvait. Il n'avait pas encore l'habitude de cette pièce, même plongée dans l'obscurité ; son odeur ne lui appartenait pas encore, le plafond, les angles des murs lui étaient étrangers. De nouveaux meubles y seraient amenés bientôt, mais pour l'instant, c'était une chambre presque vide, sans personnalité. Le lit et le bureau étaient les seuls éléments utiles à son usage.
Pendant que ses yeux embués de larmes tentaient de faire le point, les ombres sur les murs qui l'encerclaient lui apparurent comme des taches de sang...
La porte d'entrée claqua violemment - il ne parvenait pas encore à s'enfermer à double tour dans cet endroit inconnu -, et une voix courroucée avec un accent d'inquiétude manifeste résonna dans la pièce :
- "Qu'est-ce qui t'prend d'gueuler comme ça ?! On t'entend dans tout l'couloir !"
Il sut immédiatement de qui il s'agissait et vit se précipiter à son chevet une petite silhouette noire à peine perceptible dans la pénombre. Livaï parvenait parfaitement à se glisser où il voulait sans faire le moindre bruit si bien qu'il n'eut conscience de sa présence à ses côtés qu'au tout dernier moment. Il sentit le contact d'une main chaude toucher son bras, et se retirer vivement, sans doute à cause de la fine pellicule de transpiration qui le recouvrait.
- "Erwin, qu'est-ce qui va pas ? Ca t'ressemble pas d'suer comme ça..."
Il le connaissait déjà si bien... Erwin essaya de sa main encore tremblante d'atteindre la boîte d'allumette posée sur la table à côté de lui mais n'y parvint pas. Comme s'il voyait dans le noir, son subordonné le fit à sa place et une petite flamme crépitante les emprisonna bientôt dans un halo de lumière.
Il distingua alors les traits de Livaï, tirés et grognons comme à son habitude, mais remarqua aussi qu'il était nu à mi taille. "Etait-il en train de dormir ?" se reprocha Erwin. Tandis qu'il reprenait son souffle, il entendit un autre pas dans le couloir - lourd et caractéristique - et son second subordonné, Mike Zacharias, fit son apparition, vêtu d'un simple pantalon et d'un justaucorps légers. Ils faisait très chaud ce mois-ci, Erwin lui-même s'était totalement dévêtu pour chercher le sommeil, et ses draps s'étaient entortillés autour de son corps.
- "C'est quoi, ce boucan ?" demanda le géant en reniflant.
- "Erwin a gueulé et..."
- "Et tu t'es précipité..."
- "T'aurais pu être plus rapide !"
- "Ta chambre est plus près que la mienne, je savais que tu y serais avant moi."
Mike examina Erwin.
- "T'as une sale tête. Un mauvais rêve ?"
- "Vous n'étiez pas obligés de venir jusque ici...", souffla le jeune major. "Ce n'était rien..."
- "Tu parles. Même durant nos années de cadets, tu n'as jamais crié dans ton sommeil. Ce doit être important."
Il avait raison. Erwin était réputé pour son sang-froid permanent, personne ne l'avait jamais vu suer une goutte. Les laisser le voir dans cet état de faiblesse, c'était peut-être la plus grande marque de confiance qu'il pouvait leur témoigner.
- "Bon, tu veux nous en parler ? Comme le dit gros Mike, ça doit être quelque chose. Y a une souris, une énorme araignée quelque part ou quoi ?" plaisanta Livaï, toujours assis sur le bord du lit.
- "Ce n'est pas impossible, après tout", répondit le major. "Je n'ai pas pris le temps d'explorer cette pièce encore, il y a peut-être de la vermine."
- "Ils nous ont relégués dans cette aile du QGR comme si on était des cradingues à pas fréquenter", ricana Livaï. "Ca m'change pas beaucoup d'ma vie d'avant..."
Erwin en arrivait parfois à oublier le passé de Livaï ; il était un soldat à part entière dorénavant...
- "Est-ce que ça va, vous deux ? Vous vous remettez bien de... de la chute de Maria ?..." susurra Erwin doucement.
Livaï détourna la tête, comme perdu dans ses pensées. Erwin devina son trouble.
- "Ce n'est pas de ta faute, Livaï. Greta a fait son devoir..."
- "Je sais, arrête... T'arriveras pas à m'ôter d'la tête que j'l'ai laissée crever..."
Le petit homme lui refit face, les sourcils relevés.
- "Détourne pas l'sujet. C'est toi qui nous intéresse ici. Allez, balance."
Erwin soupira et s'apprêta à satisfaire sa demande quand une troisième personne se présenta devant lui, en pyjama, les cheveux en bataille, les lunettes de travers.
- "Vous faites quoi tous ici, les gars ?"
- "Et toi, quat'z'yeux ?" lui lança Livaï en maugréant. "T'es pas censée crécher à l'autre bout du couloir ?"
- "Ouais, mais il fait beau et trop chaud cette nuit, alors je suis allée voir les étoiles avec ma longue-vue." Elle exhiba l'objet devant eux. "J'ai entendu le nain ronchonner, je me disais qu'il dormait pas non plus et qu'il se baladait dans le corridor pour faire la chasse aux rats. Je suis venue jusqu'ici sans trop y penser."
Les trois hommes la regardèrent en silence.
- "Bon, alors, il se passe quoi ? Mettez-moi au parfum !"
- "Laissez-moi reprendre mon souffle, il fait si chaud...", se plaignit Erwin.
Comme mu par un instinct, Livaï se leva précipitamment et se dirigea vers la petite salle d'eau qui se trouvait à droite de la porte d'entrée - il l'avait repérée dès le premier jour car il comptait bien y faire monter une baignoire - et un bruit liquide se fit entendre quelques secondes. Il revint avec un linge humide, s'assit de nouveau près d'Erwin, et se serait employé à tamponner le front de son supérieur si les deux paires d'yeux de ses camarades n'avaient pas suivi le moindre de ses gestes. Un peu confus, il le tendit à Erwin qui le fit alors lui-même. Cela le soulagea un peu.
- "Faut surtout pas vous gêner pour nous, faites comme si vous étiez seuls...", grinça Hanji, les lunettes flamboyantes.
- "La ferme, la bigleuse."
- "Tu es prêt ? Vas-y maintenant", intima Mike, ignorant ses deux camarades.
- "Je ne sais pas trop quoi dire. Je suppose que c'est le surmenage. Ce nouveau grade pèse déjà lourd sur mes épaules... Le stress, je suppose..."
- "Keith savait ce qu'il faisait quand il t'a refilé ce poste, Erwin", intervint Hanji. "Tu devrais pas douter de toi, t'es le meilleur."
- "Il faut dire que tu n'es pas dans une situation idéale. La chute de Maria a tout compliqué...", renchérit Mike. "Tu vas devoir te chauffer les méninges comme jamais auparavant. Pas étonnant que ça t'empêche de dormir..."
- "On s'ra là, de toutes façons, où qu'tu nous conduises," finit Livaï. "Dis-nous quoi faire et on le f'ra, c'est tout."
Erwin avait du mal à formuler ses difficultés quant à son nouveau rôle. Il l'avait accepté quand, sur le terrain, la nouvelle de l'attaque des titans leur était parvenue et avait complètement désarmé Keith. Il avait pris le commandement dans le feu de l'action, comme quelque chose de naturel qu'il devait faire. Demain, cette décision prise par nécessité deviendrait concrète. Il y avait longuement réfléchi, pesé le pour et le contre, et pourtant, il se demandait encore s'il en était digne. Quelques heures auparavant, il n'avait aucun doute, mais là, au creux de la nuit, vulnérable comme un enfant face à ses propres démons, il se prenait à remettre en cause ses capacités de leader.
Il se tamponna de nouveau le front. Il se sentait sale, bon à jeter aux ordures, et pourtant, quand le jour serait levé, il se retrouverait devant le roi, et recevrait la charge de Keith Shadis... Un simple mortel prendrait place parmi les dieux... Il frissonna.
- "Je vous remercie de votre soutien..."
- "Tu vas pas flancher, hein ? Souviens-toi de la fête, tout le monde compte sur toi !" s'écria Hanji.
- "Tu m'as fait une scène l'autre soir sur les créneaux, tu t'souviens pas ? demanda Livaï en croisant les bras. "Battons-nous ensemble contre les titans, Livaï, ils ne peuvent rien contre nous, nous retrouverons Maria, blabla." T'as d'jà oublié ?"
Son imitation d'Erwin n'était pas mauvaise et cela fit pouffer Mike.
- "Je n'ai rien oublié."
- "Alors mets-ça en action au plus vite. Tu sais qu'je manque de patience. J'veux pas t'voir te défiler, c'est plus l'moment."
- "Tu as raison."
- "Tu vas remanier le régiment pour commencer, non ?" interrogea Mike.
- "Je vais reformer les escouades, oui. Octroyer des grades et peut-être même... en créer un nouveau..."
Il vit Livaï hausser le sourcils à cette annonce. "Tu comprendras bien assez tôt..."
- "Les expéditions sont importantes, mais la préparation l'est bien davantage", affirma Mike. "Tu vas avoir beaucoup de logistique à t'occuper..."
- "Oh ouiii !" jubila la scientifique. "Et tu vas me débloquer des fonds pour des nouvelles armes, hein hein ?! J'ai plein d'idées !
- "Calme-toi, c'est encore un peu tôt..."
- "Le plus important, c'est qu'tu dormes, t'auras l'air d'une loque devant les richards demain sinon", conclut LivaÏ.
- "C'est vrai, ça ferait mauvaise impression..."
- "Tu es sûr que ça va, que tu vas parvenir à trouver le sommeil ?" s'inquiéta Mike.
- "Je pense que oui. Allez vous reposer, vous serez là aussi après tout. Nous devons tous être présentables."
- "C'est vrai qu'on va recevoir une médaille ?" demanda Hanji.
- "Tous les explorateurs qui ont participé à l'évacuation...", continua Mike.
- "... et qui sont revenus vivants", finit Livaï, les yeux dans le vague.
Ils se recueillirent tous un moment, abîmés dans le souvenir de leurs camarades décédés.
- "Bon, et bien..." Hanji brisa le silence. "On va te laisser alors... Il te reste peu de temps pour récupérer. Au pire, si tu fais de nouveau un cauchemar, "maman" Livaï sera là pour te soulager !..."
- "Espèce de !..."
Ces trois subordonnés s'apprêtaient à quitter la pièce, Mike le premier, Hanji pourchassée jusqu'à la sortie par Livaï. Le petit homme s'arrêta cependant devant le seuil, regardant ses camarades disparaître dans le couloir. Après une minute, il referma la porte sur l'extérieur et revint près du major.
- "On est enfin tranquilles...", murmura-t-il.
Erwin avala sa salive. Pourquoi Livaï n'était-il pas parti avec les autres ? Il voulait lui demander quelque chose en privé, sans doute... Erwin ne pouvait pas nier qu'il s'y attendait un peu...
- "Tu vas pas t'débarrasser d'moi comme ça. T'as un truc à m'dire, non ?"
Erwin fut pris au dépourvu ! Il s'attendait à ce que ce soit Livaï qui lui révèle quelque chose ! Que voulait-il dire par là ? Avait-il des soupçons sur le grade qu'il comptait créer spécialement pour lui ?
- "De quoi parles-tu ?... Tu peux me donner un indice ?"
- "Arrête la comédie. Tu vas quand même pas m'dire qu'tu t'souviens pas d'avoir gueulé mon nom tout à l'heure !? C'est pour ça qu'j'ai déboulé en premier, tu crois quoi ?!"
Erwin n'en avait pas le souvenir ! Mais maintenant que Livaï l'évoquait... des bribes de songes oniriques lui revinrent en tête, et la totalité d'une scène dramatique se déroula alors de nouveau devant ses yeux. Il sentit un poids lui comprimer la poitrine, tandis que les yeux d'acier de Livaï le transperçaient dans la pénombre. La lueur de la bougie le silhouettait à peine, mais Erwin vit tout de même sa peau luisante de transpiration.
- "Je crois que je me souviens..."
- "Et donc ? J'peux avoir un complément d'infos ?"
- "J'ai dû faire un rêve..."
- "Tu rêves de moi souvent ?"
Erwin sentit le feu envahir ses joues. Il perçut le doux frottement que produisit Livaï contre les draps quand il glissa vers lui.
- "Et bien... cela m'arrive, oui..."
- "Dans quels contextes ?..."
Il s'était encore approché, et Erwin ramena ses draps contre lui, comme pour se protéger de la proximité de son subordonné. Il sentait la chaleur qui émanait de sa peau, et elle lui sembla encore plus élevée que celle de la pièce...
- "Toutes sortes... de contextes..."
- "Dis-m'en plus, ça m'intéresse..." susurra le petit homme, presque à son oreille.
L'air moite qui les enveloppait palpitait d'une sensualité inattendue. Avec Livaï, il fallait s'attendre à tout. Il pouvait le tirer du lit en lui faisant une clef de bras ou de cou à cause d'une mauvaise réponse ; ou bien... d'autres possibilités se présentèrent à lui, mais il les balaya car le souvenir de son rêve ne lui procurait aucun désir charnel... Livaï parut s'en apercevoir et calma ses ardeurs.
- "Je vais te décevoir mais c'était davantage un cauchemar..."
Le petit homme soupira en se rasseyant sur le lit. Erwin ne savait pas exactement à quel jeu ils jouaient l'un et l'autre, ni quand il avait commencé. Depuis le premier jour dans les bas-fonds ? Ou bien celui-ci, sous la pluie, quand la lame s'était trouvée si près de sa gorge ? Ou alors quand Erwin avait enfin remarqué que Livaï le suivait dans tous ses déplacements... Ses sentiments étaient peu clairs, il commençait à peine à maîtriser les manies de Livaï, ses réactions parfois bizarres, et sa propension à s'éloigner ou se rapprocher - très près - de lui quand il le voulait. C'était comme une danse à la fois sensuelle et dangereuse ; qu'ils semblaient l'un et l'autre apprécier au plus haut point.
- "Raconte, c'était quoi, c'cauchemar ?"
- "Tu n'as pas vraiment envie de savoir..."
- "Si. Crache le morceau."
Livaï s'était sagement installé à côté de lui, les mains posées sur sa jambe repliée, et attendait la suite. Erwin ne voulait pas lui raconter... Il se souvenait de la sueur froide qui lui avait couru le long du dos quand il s'était redressé dans son lit, l'écho de son cri à peine estompé. Cela avait paru si réel... Il avait envie de saisir la main de Livaï, maintenant, de la presser pour s'assurer qu'il était bien là...
Il chercha par où commencer...
- "Nous étions en expédition. J'étais seul en tête...", murmura Erwin, les yeux fixes. "Je me sentais si désemparé... Je savais que tout le monde mourait autour de moi. Mais je ne pouvais pas dévier de ma route. J'avais beau secouer les rênes, mon cheval ne répondait pas. Les titans me cernaient de tous les côtés, mais aucun ne cherchait à m'atteindre.
- "Tu faisais ton travail de major, quoi..."
- "C'était si frustrant ! Mais le pire était à venir... Je n'y étais pas préparé... Je n'aurais jamais cru cela possible... Livaï..."
- "Quoi ?..."
- "Tu étais là. Devant moi, prisonnier de la main d'un titan. Tu te débattais, tu lui hurlais des horreurs, mais il ne te lâchait pas. Je t'ai entendu crier mon nom, m'appeler à l'aide... C'était... horrible... J'ai voulu décoller de ma selle pour te porter secours, mais j'étais comme rivé à mon cheval ; mes gâchettes ne fonctionnaient pas. Je les ai actionnées encore et encore, en hurlant comme un dément !... Je voyais la bouche du titan s'ouvrir de plus en plus, et ton corps y être projeté, sans que je puisse rien faire !...
Erwin stoppa sa narration douloureuse et se prit la tête dans les mains.
- "J'ai dû crier ton nom dans la nuit au moment de me réveiller..."
- "Je vois..."
Livaï paraissait un peu contrarié par le récit. Il regardait Erwin à la dérobée, cherchant sans doute un sens à toute cette histoire onirique.
- "T'y as cru, réellement ?" demanda-t-il.
- "Cela paraissait si vrai..."
- "Y a rien d'crédible là-dedans."
- "Ah ?"
- "Oui", asséna Livaï en se tournant vers lui. "Premièrement, tu crois sincèrement qu'un titan pourrait m'choper, moi ?!"
- "Tu n'es qu'un humain, Livaï, tu peux aussi faillir..."
- "Bah ! Jamais d'la vie ! Ces mochetés crèveront toutes avant qu'une seule puisse poser ses sales pognes sur moi !
- "Très bien, si tu le dis..." soupira Erwin, encore trop tourmenté par son rêve pour y croire vraiment. "Et ensuite ?"
- "Ben... sérieux, tu penses qu'j'aurais eu la stupidité d't'appeler à l'aide ?"
- "C'est mon devoir de sauver la vie des soldats..."
- "Non, ça, c'est mon boulot. Le tien, maintenant, c'est d'filer droit devant sans t'retourner. Tu dois nous montrer l'chemin, pas aller t'balader partout dès qu'un explorateur couine ! Tu dois t'y faire !"
- "Je ne peux pas encore..."
- "Tu l'feras. Si ton bon coeur te fait mettre en danger la mission, tu entendras parler d'moi."
- "Livaï, c'est cruel..."
- "C'est la vie. Si tu fais pas ton boulot correctement, j'te suivrais pas au combat."
L'affirmation fut assénée avec tant de froide détermination qu'Erwin se demanda un moment si Livaï était dans son état normal. Il chérissait plus que tout la vie des autres. Les morts inutiles le tourmentaient plus encore que son supérieur. Mais il lui rappelait ce qu'il devait faire. Dans cette petite chambre obscure, perdue dans ce grand bâtiment, cet homme, qui n'était explorateur que depuis peu de temps, qui avait vécu toute sa vie sous terre comme un malfrat réputé sans foi ni loi, venait de lui parler de son devoir de major. A ce moment, Erwin su, plus que jamais, qu'il avait eu raison d'en faire un soldat.
Et il réalisa également que mener à bien sa mission de leader serait impossible sans lui. Livaï devait rester à ses côtés. Aucun titan n'aurait raison d'eux, tant qu'ils seraient ensemble, ils seraient invincibles. Même si les morts se comptaient par dizaines... ils devaient retrouver Maria, c'était la priorité.
- "Eh, Erwin, t'as entendu ?"
- "Parfaitement."
- "T'as encore l'air dans l'potage..."
- "Non, je vais mieux. J'ai juste besoin que tu me soutiennes. Autant que tu le peux..."
- "J'te l'ai d'jà promis..."
Le ton de sa voix avait changé... Il se rapprocha de nouveau de son supérieur, et attrapa sa main dans la sienne. Erwin se laissa faire. Livaï regarda la paume ouverte, et traça des signes étranges à sa surface, comme s'il lisait son avenir... Puis, sans prévenir, avec beaucoup de douceur, il la porta à sa bouche et l'effleura de ses lèvres.
- "Sur les créneaux, j't'ai juré fidélité. Non, j'l'ai fait bien avant ça, en vrai...", bredouilla-t-il. "T'as toujours su comment m'parler... Ca m'énerve parfois, qu'tu saches si bien toucher c'qui m'remue l'plus... J'sais pas comment tu fais..."
Erwin reprit le contrôle de sa main et la passa sur la joue de son subordonné. Il ne l'avait jamais touché ainsi... C'était si tendre, si intime et inattendu. Il laissa son pouce glisser le long de son visage et caresser son menton. Livaï redressa la tête et le regarda bien en face, un vague sourire aux lèvres.
- "Si t'as pu séduire un vaurien comme moi, alors t'es le leader dont ce régiment a besoin, un point c'est tout. Laisse personne te persuader du contraire."
- "Livaï..."
Ses doigts s'égarèrent un instant sur ses lèvres... Il voulut l'attirer vers lui, sentir les angles et les creux de son visage contre son cou, son souffle mêlé au sien... serrer ses fortes épaules contre lui, en faire le refuge le plus solide de son existence qui venait de changer si brutalement... Livaï avait fermé les yeux, dans l'attente d'une réponse à la fois espérée et redoutée...
Erwin reprit ses esprits et détacha à contrecoeur son regard des lèvres offertes de son subordonné. Comme un peu piqué au vif - ou déçu -, Livaï se leva enfin du lit et s'étira quelques secondes. Les flammes dansantes de la chandelle jouèrent un moment sur ses muscles en action, et Erwin se surprit à penser qu'il n'avait jamais vu un spectacle si sensuel et puissant à la fois... Livaï avait aussi le don de remuer en lui des émotions secrètes... Ils étaient quittes.
- "J'vais t'laisser alors...", conclut le petit homme comme à regret.
- "Si tu y tiens..."
- "Quoi ?..." s'étonna Livaï.
- "Non, je veux dire... bonne nuit, j'espère que tu vas réussir à te rendormir..."
Il espérait de son côté que la fin de leur entretien lui apporterait des rêves agréables cette fois...
- "J'te garantis rien. L'aube doit être proche maintenant... Fais chier, pour une fois que j'dormais bien..."
- "Vas-y, cela ira pour moi."
Livaï se dirigea à reculons vers la porte, les yeux toujours braqués sur son supérieur et leurs regards ne se lâchèrent que lorsque le petit homme fit face à la porte fermée. Erwin ne le voyait pas très bien mais il l'entendit bougonner :
- "Non... Me dis pas qu'ces deux-là sont... J'y crois pas !"
La porte fut ouverte avec fracas et un bruit de cavalcade désordonnée se fit entendre des deux côtés du corridor. Erwin devina parfaitement de quoi il s'agissait !
- "Vous perdez rien pour attendre, vous deux ! J'vous apprendrais à laisser traîner vos oreilles ! J'vous retrouverais et ça f'ra mal !"
Le major du bataillon d'exploration se coula dans son lit et écouta la voix courroucée de Livaï se fondre petit à petit dans le lointain.
Dès demain, le bataillon d'exploration entamerait sa renaissance.
