1
Réminiscences

Harry se réveilla en sursaut. Il était allongé sur le dos, la respiration haletante comme si il venait de courir. Il s'était éveillé d'un rêve en se tenant le visage entre les mains.

Il se redressa dans son lit, cherchant à tâtons ses lunettes posées sur la table de chevet. Après les avoir mises sur son nez, le décor de sa chambre lui apparut plus clairement, dans la faible lueur orangée projetée à travers les rideaux par le réverbère qui éclairait la rue.

Il alluma la lampe, à côté de son lit, s'arracha de ses couvertures, traversa la chambre, ouvrit son armoire et regarda dans la glace fixée à l'intérieur de la porte. Il vit face à lui un garçon de quatorze ans, très maigre, avec des yeux verts et brillants qui l'observaient d'un air perplexe sous ses cheveux noirs en bataille. Il écrasa son poing contre le mur, à quelques centimètres du miroir. Il détestait cette image. Dans ses pires moments, il la voyait comme un échec personnel. Il avait passé vingt-cinq laborieuses années de sa vie… pour rien, car elles avaient été réduites à néant à la fin de l'année passée à la suite d'un accident qui l'avait projeté… peut-être pas à son point de départ, mais très près. Les lettres d'anniversaire envoyées par ses amis célébrant son quatorzième anniversaire n'avaient rien arrangé. Il avait trente-neuf ans !

Harry essaya de se rappeler le rêve qu'il venait de faire. Il lui avait semblé si réel… Il y avait une pièce plongée dans l'obscurité, avec des lits d'hôpital… Il y revoyait sa propre imprudence, son propre meurtre… Il pleura silencieusement, la tête dans les mains. Il avait envie de mourir. Il essaya de ne pas repenser au rêve, mais les images de sa propre imprudence stupide et de l'explosion qui tuait l'autre version de lui-même continuaient à hanter son esprit. Sa poitrine était secouée de sanglots. Il essuya ses larmes d'un geste rageur.

Sa femme lui manquait. Ses enfants lui manquaient. Ils étaient prisonniers d'un monde à la dérive, leur vie était en danger et il ne pouvait rien faire pour les aider. On pouvait difficilement imaginer pire situation.

L'été qu'il avait passé reclus avec les Dursley n'avait rien arrangé. La solitude imposée, leur hostilité permanente, l'anxiété croissante à l'approche de la coupe du monde… s'ajoutaient au fait que le charme d'hypermnésie commençait à s'estomper, brouillant ainsi sa capacité de se souvenir du futur et de s'y adapter. Il devait attendre de rejoindre un foyer de sorciers avant de pouvoir essayer de le renouveler, à cause de la Trace qui dénoncerait aussitôt toutes ses tentatives de faire de la magie, et qui était toujours sur lui, comme Hermione de son monde lui avait confirmé. Il ne lui restait plus qu'à attendre que les Weasley vienne le chercher. Il tournait en rond depuis presque deux mois, rongeant son frein, rendu fou d'attendre.

Il releva la tête et jeta un regard autour de sa chambre comme si il s'attendait à y découvrir quelque chose d'inhabituel. En fait, tout ce qui s'y trouvait était exactement à sa place, déterminée vingt-cinq ans plus tôt. Une grosse valise en forme de malle était ouverte au pied du lit, laissant voir un chaudron, un balai, des robes de sorcier noires et des livres de magie. Des rouleaux de parchemin s'entassaient sur une partie de son bureau, à côté de la grande cage vide dans laquelle Hedwige, sa chouette aux plumes blanches comme la neige, était habituellement perchée.

Incapable de tenir en place, Harry revint s'asseoir sur son lit. Ce qui le tracassait, c'était que d'après ses souvenirs, on était à peu près le même jour qu'il y a vingt-cinq ans, quand il avait vu Voldemort et Queudver en rêve. Pourtant il n'existait plus de lien empathique entre Voldemort et lui, depuis sa mort, vingt-et-un ans plus tôt. De plus, le rêve qu'il venait de faire n'avait aucun rapport avec Voldemort.

Harry décida de se secouer un peu, mentalement tout au moins. Il était stupide. Il avait pris l'apparence de son double de quatorze ans, pas le reste.

Enfin, si. Il avait aussi pris sa place. À Poudlard, chez les Dursley – ce de quoi il se serait bien passé – et, à son grand désarroi, dans le cœur d'Hermione. Le plus dur était de ne pas savoir les répercussions que ça pouvait avoir sur leurs relations, faute de l'avoir revue depuis les évènements de la fin d'année précédente.

Il s'étira et retourna devant son armoire. Sans jeter un coup d'œil à son reflet, il commença alors à s'habiller pour aller prendre son petit déjeuner.

2
L'invitation

Lorsque Harry arriva dans la cuisine, les trois Dursley étaient déjà assis autour de la table. Personne ne leva les yeux quand il entra et s'assit à son tour. Le gros visage violacé de l'oncle Vernon était caché derrière le Daily Mail et la tante Pétunia était occupée à couper un pamplemousse en quatre, les lèvres retroussées sur ses dents de cheval.

Dudley avait un air furieux, boudeur. Sa vie avait pris un tournant passablement désagréable depuis qu'il avait rapporté son bulletin, à la fin de l'année scolaire, où l'infirmière de l'école avait ajouté quelques commentaires bien sentis. Un nouveau régime avait commencé pour Dudley. Afin d'atténuer les souffrances de son fils, la tante Pétunia avait obligé toute la famille à suivre le même régime. Elle donna à Harry un quart de pamplemousse et il remarqua que sa part était beaucoup plus petite que celle de Dudley. La tante Pétunia semblait penser que le meilleur moyen de soutenir le moral de Dudley, c'était de s'assurer qu'il ait toujours davantage à manger que Harry.

Mais la tante Pétunia ignorait ce qui était caché sous la lame de parquet, au premier étage. Elle ne se doutait pas que Harry ne suivait pas du tout le régime. Dès qu'il s'était rappelé qu'elle prétendrait lui faire passer l'été en le nourrissant exclusivement de carottes crues, Harry avait envoyé Hedwige porter à ses amis les appels au secours, et ils s'étaient tous montrés à la hauteur de la situation. Hedwige avait rapporté de chez Hermione une grande boîte remplie d'aliments sans sucre (ses parents étaient dentistes). Quand il avait essayé d'y goûter, il avait constaté des effets étranges sur son organisme, heureusement temporaires. Il avait depuis retrouvé un dessin d'Hermione apparemment dessiné par lui, qui la représentait dans la Forêt Interdite, un dessin qu'il avait tôt fait de rouler en boule et de faire disparaître. Mrs Weasley, en revanche, lui avait envoyé Errol, le hibou de la famille, chargé d'un énorme cake et de diverses sortes de pâtés. Vieux et fragile, le malheureux Errol avait dû se reposer cinq jours entiers pour se remettre du voyage. Puis, le jour de son anniversaire (que les Dursley avaient complètement ignoré), Harry avait reçu quatre magnifiques gâteaux envoyés respectivement par Ron, Hermione, Hagrid et Sirius. Il lui en restait encore deux aussi, sachant qu'un petit déjeuner digne de ce nom l'attendait sous la lame de parquet, il mangea son pamplemousse sans protester.

L'oncle Vernon reposa son journal en reniflant longuement pour exprimer sa désapprobation et contempla son propre morceau de pamplemousse.

— C'est tout ? lança-t-il avec mauvaise humeur à la tante Pétunia.

Celle-ci lui jeta un regard sévère puis fit un signe de tête vers Dudley qui avait déjà mangé son quart de pamplemousse et dont les petits yeux porcins observaient avec dépit celui de Harry.

L'oncle Vernon poussa un long soupir qui agita les poils de sa grosse moustache et prit sa cuillère.

Au même instant, la sonnette de la porte d'entrée retentit. L'oncle Vernon se souleva de sa chaise et se dirigea vers l'entrée.

Harry regarda d'un air absent Dudley voler le pamplemousse de son père, occupé qu'il était à écouter la conversation en provenance de l'entrée. Il n'arriva à distinguer qu'un rire et une réponse sèche de l'oncle Vernon. Il entendit la porte se refermer, puis un bruit de déchirure.

La tante Pétunia posa la théière sur la table et regarda avec curiosité en direction de l'entrée pour voir ce que faisait son mari. Elle n'eut pas à attendre longtemps pour le savoir. Une minute plus tard, il était de retour, le teint livide.

— Toi, aboya-t-il en s'adressant à Harry. Dans le salon. Tout de suite.

De marbre, Harry se leva et suivit dans la pièce voisine l'oncle Vernon qui referma brusquement la porte sur eux. Il se dirigea vers la cheminée, puis se tourna face à Harry comme s'il s'apprêtait à lui annoncer qu'il était en état d'arrestation.

— Alors… dit-il. Alors ?

Harry aurait été ravi de répondre : « Alors quoi ? », mais il préféra se contenter de ne pas répondre et d'attendre la suite.

— Voici ce qui vient d'arriver, dit l'oncle Vernon en brandissant une feuille de papier violet. Une lettre. À ton sujet.

Harry se força à lever légèrement un sourcil. L'oncle Vernon lui lança un regard furieux, puis lut la lettre à haute voix :

Chers Mr et Mrs Dursley,

Nous n'avons jamais eu le plaisir de faire votre connaissance mais je suis sûre que Harry vous a beaucoup parlé de mon fils Ron.

Comme Harry vous l'a peut-être déjà dit, la finale de la Coupe du Monde de Quidditch aura lieu lundi prochain et mon mari, Arthur, a réussi à obtenir d'excellentes places grâce à ses relations au Département des jeux et sports magiques.

J'espère vivement que vous voudrez bien nous permettre d'emmener Harry voir ce match, car il s'agit d'une occasion unique qui n'a lieu qu'une fois dans la vie en effet, la Grande-Bretagne n'avait pas accueilli la Coupe du Monde depuis trente ans et les billets sont extrêmement difficiles à obtenir. Bien entendu, nous serions très heureux de prendre Harry chez nous pour le reste des vacances d'été et de l'accompagner au train qui doit le ramener au collège.

Il serait préférable pour Harry que vous nous adressiez votre réponse le plus vite possible par la voie normale car le facteur moldu n'a jamais apporté de courrier chez nous et je ne suis même pas sûre qu'il sache où se trouve notre maison.

En espérant voir Harry très bientôt,

Je vous prie d'agréer mes sentiments très distingués.

Molly Weasley

PS : J'espère que nous avons mis assez de timbres sur l'enveloppe.

L'oncle Vernon acheva sa lecture, plongea la main dans sa poche et en retira autre chose.

— Regarde ça, grogna-t-il.

Il montrait à Harry l'enveloppe dans laquelle la lettre de Mrs Weasley était arrivée. Comme dans ses souvenirs, elle était entièrement recouverte de timbres à part un carré de deux ou trois centimètres de côté dans lequel Mrs Weasley avait réussi à faire tenir l'adresse des Dursley.

— Elle avait mis assez de timbres, finalement, dit Harry froidement.

Le regard de l'oncle Vernon flamboya.

— Le facteur l'a remarqué, lança-t-il entre ses dents serrées. Il était très intrigué par la provenance de cette lettre, tu peux me croire. C'est pour ça qu'il a sonné à la porte. Il avait l'air de trouver ça drôle.

L'oncle Vernon continuait de lancer des regards furieux à Harry, qui restait impassible. Il n'était pas d'humeur. Il attendit que l'oncle Vernon dise quelque chose mais celui-ci se contenta de l'observer d'un œil noir. Harry décida alors de rompre le silence.

— Alors… Je peux y aller ? demanda-t-il.

Un léger spasme contracta le gros visage violacé de l'oncle Vernon. Sa moustache frémit. Harry savait d'avance qu'il allait accepter, mais il devait respecter les formes.

— Qui est cette femme ? demanda-t-il en contemplant la signature d'un air dégoûté.

— Tu l'as déjà vue, dit Harry. C'est la mère de mon ami Ron. Elle est venue le chercher l'année dernière.

L'oncle Vernon contracta les traits de son énorme visage, comme s'il essayait de se rappeler quelque chose de particulièrement désagréable.

— Une petite femme grassouillette ? grogna-t-il enfin. Avec toute une bande de rouquins ?

Harry serra les dents et se retint de balancer son poing dans la "grassouillette" figure de l'oncle Vernon. La petite femme grassouillette a vaincu Bellatrix Lestrange en combat singulier, abruti !

L'oncle Vernon examina à nouveau la lettre.

— Quidditch, marmonna-t-il. Quidditch… Qu'est-ce que…

— C'est un sport, le coupa-t-il d'un ton suffisant. Ça se joue en volant sur des bal…

— C'est ça, c'est ça ! dit l'oncle Vernon d'une voix sonore.

Il se réfugia une nouvelle fois dans la lecture de la lettre et Harry vit se former sur ses lèvres les mots « que vous nous adressiez votre réponse par la voie normale ».

— Qu'est-ce que ça veut dire, « la voie normale » ? lança-t-il d'un air sévère.

— Normale pour nous, répondit Harry. Tu sais bien comment ça marche, chez nous.

L'oncle Vernon prit une teinte encore plus violacée. Harry avait pris soin de ne pas prononcer explicitement d'allusions au monde des sorciers. Il décida de couper court à la discussion.

— Ne vaudrait-il pas mieux pour tout le monde que je quitte ce toit un peu plus tôt ?

Vernon sembla avoir arrêté de respirer. Il prit soudain une longue inspiration, comme pour s'assurer qu'il ne rêvait pas. Il regardait Harry dans les yeux et vit que celui-ci restait calme et déterminé, en attendant sa réponse. Finalement, Vernon balbutia :

— Bon, très bien, tu n'as qu'à y aller à ce fichu… à ce stupide… à ce machin de Coupe du Monde. Écris donc à ces… ces Weasley qu'ils viennent te chercher. Moi, je ne vais pas passer mon temps à te conduire je ne sais où à travers tout le pays. Tu peux aussi rester là-bas jusqu'à la fin des vacances, par la même occasion.

Harry soupira, soulagé, tourna les talons et se dirigea vers la porte.

Dans l'entrée, il renversa Dudley qui s'était caché derrière la porte dans l'espoir clairement affiché d'entendre Harry subir les foudres de l'oncle Vernon. Il parut indigné en voyant Harry le regarder avec un grand sourire.

— C'était un excellent petit déjeuner, tu ne trouves pas ? dit Harry d'un air narquois. J'ai vraiment bien mangé, pas toi ?

Éclatant de rire devant l'expression stupéfaite de Dudley, Harry monta l'escalier quatre à quatre et se précipita dans sa chambre.

Il vit tout de suite qu'Hedwige était de retour. Elle était perchée dans sa cage, fixant Harry de ses énormes yeux couleur d'ambre et faisant claquer son bec pour manifester son agacement.

— AÏE ! s'exclama Harry.

Coquecigrue venait de heurter de plein fouet la joue de Harry. Il se massa vigoureusement et regarda ce qui l'avait frappé : le minuscule hibou, assez petit pour tenir au creux de sa main, volait tout autour de la pièce d'un air surexcité, comme une fusée de feu d'artifice devenue folle. Harry s'aperçut alors que le hibou avait laissé tomber une lettre à ses pieds. Il se pencha pour la ramasser et reconnut l'écriture de Ron. À l'intérieur, il trouva un petit mot hâtivement rédigé.

Harry, PAPA A EU LES BILLETS. Irlande contre Bulgarie, lundi soir. Maman a écrit à tes Moldus pour leur demander qu'ils te laissent venir chez nous. Ils ont peut-être déjà eu sa lettre, je ne sais pas combien de temps met la poste des Moldus. Moi, en tout cas, je t'envoie Coq.

Harry lut en diagonale le reste de la lettre. Il savait évidemment ce qu'elle contenait. Il prit sa plume d'aigle et un morceau de parchemin puis se mit à écrire :

Ron, tout est d'accord, les Moldus ont dit que je pouvais venir. On se voit demain à cinq heures. DIS A TON PÈRE DE NE PAS VENIR PAR LA CHEMINÉE ! CELLE DES DURSLEY NE MARCHERA PAS !

Harry

Il plia le parchemin pour qu'il soit le plus petit possible et, au prix d'immenses difficultés, le fixa à la patte du minuscule hibou qui sautait sur place, tout excité par sa nouvelle mission. Dès que le parchemin fut soigneusement attaché, l'oiseau se précipita au-dehors et disparut à l'horizon.

Harry se tourna alors vers Hedwige.

— Tu as envie de faire un long voyage ? lui demanda-t-il.

Hedwige hulula d'un air digne.

— Tu peux apporter ça à Sirius de ma part ? dit-il en prenant sa lettre. Il déplia le parchemin et rédigea hâtivement un post-scriptum.

Si tu veux me joindre, je serai chez mon ami Ron Weasley jusqu'à la fin des vacances. Son père a réussi à nous avoir des billets pour la Coupe du Monde de Quidditch !

Sa lettre terminée, il l'attacha à la patte d'Hedwige qui resta parfaitement immobile, bien décidée à lui montrer comment une chouette postale digne de ce nom devait se comporter.

— Je serai chez Ron quand tu reviendras, d'accord ? lui dit Harry.

Elle lui mordilla affectueusement le doigt puis, dans un bruissement feutré, elle déploya ses ailes immenses et s'envola par la fenêtre ouverte.

Harry la regarda s'éloigner jusqu'à ce qu'elle soit hors de vue, puis il se glissa sous son lit, souleva la lame de parquet et retira de sa cachette un gros morceau de gâteau d'anniversaire. Il resta assis par terre pour le manger, savourant l'impression de soulagement qui le submergeait. Il mangeait du gâteau alors que Dudley devait se contenter de pamplemousse, c'était une magnifique journée d'été, il allait quitter Privet Drive dès le lendemain pour revoir ses amis et il pourrait bientôt renouveler ce satané charme.

3
Les Weasley impromptus

Le lendemain, vers midi, Harry avait fini d'entasser dans sa grosse valise ses affaires d'école et les objets personnels qu'il avait hérités de son double : la cape d'invisibilité, l'Eclair de Feu et la Carte du Maraudeur. Il avait vidé sa cachette sous la lame de parquet et vérifié soigneusement chaque recoin de sa chambre pour être sûr de ne pas y oublier une plume ou un grimoire. Il était fin prêt.

L'atmosphère qui régnait au 4, Privet Drive était extrêmement tendue. L'arrivée imminente dans la maison d'une famille de sorciers rendait les Dursley nerveux et irritables. L'oncle Vernon avait paru très inquiet lorsque Harry l'avait informé que les Weasley viendraient le chercher à cinq heures le lendemain après-midi.

— J'espère que tu leur as dit de s'habiller convenablement, à ces gens, avait-il aussitôt grommelé d'un air méprisant. J'ai vu le genre de choses que vous portez, vous autres. La moindre décence consisterait à mettre des vêtements normaux.

Harry pouffa de rire intérieurement. Il n'avait jamais vu les Weasley porter quelque chose que les Dursley auraient pu trouver « normal ». Leurs enfants mettaient parfois des vêtements de Moldus pendant les vacances mais Mr et Mrs Weasley portaient généralement de longues robes de sorcier plus ou moins élimées. L'oncle Vernon avait revêtu son plus beau costume, pour paraître impressionnant, intimidant même. Le déjeuner se déroula dans un silence quasi complet. Dudley ne protesta même pas contre la composition du menu (fromage blanc et céleri râpé). La tante Pétunia ne mangea rien du tout. Elle avait les bras croisés, les lèvres pincées et semblait mâchonner sa langue comme si elle s'efforçait de retenir la furieuse diatribe qu'elle brûlait de prononcer contre Harry.

— Ils vont venir en voiture, bien entendu ? aboya l'oncle Vernon, assis de l'autre côté de la table.

— Je ne sais pas, répondit Harry.

Il s'était posé la question mais n'avait pas trouvé de réponse vraisemblable. Ils n'avaient plus de voiture : la vieille Ford Anglia qu'ils possédaient était retournée à l'état sauvage dans la Forêt interdite de Poudlard. Et les magouilles de Fudge sur Harry avaient plus ou moins pris fin à la fin de l'année précédente, quand il avait fini de surfer sur sa notoriété pour faire avancer sa carrière, il n'était donc plus d'actualité d'emprunter des voitures au ministère. Avec tous les avertissements qu'Harry avait envoyé à Ron, il espérait que la solution de la cheminée serait écartée.

Harry passa la plus grande partie de l'après-midi dans sa chambre. Il ne supportait plus de voir la tante Pétunia regarder à travers les rideaux toutes les trente secondes, comme si on avait signalé qu'un rhinocéros échappé du zoo se promenait dans les parages. Enfin, à cinq heures moins le quart, il redescendit dans le salon.

La tante Pétunia tapotait machinalement les coussins. L'oncle Vernon faisait semblant de lire le journal, mais ses yeux minuscules restaient immobiles et Harry était persuadé qu'il guettait le moindre bruit de moteur en provenance de la rue. Dudley était tassé dans un fauteuil. Harry préféra sortir dans l'entrée et s'asseoir sur les marches de l'escalier, les yeux fixés sur sa montre, le cœur battant.

Cinq heures sonnèrent, puis les minutes passèrent. L'oncle Vernon, transpirant légèrement dans son costume trop chaud, alla ouvrir la porte, regarda des deux côtés de la rue puis rentra vivement la tête.

— Ils sont en retard ! lança-t-il à Harry.

— Je sais, répondit Harry. Peut-être que… il y avait de la circulation.

À cinq heures cinq, alors que Harry commençait à croire qu'ils n'aient pas lu ses avertissements et que le désespoir l'avait fait monter dans sa chambre, il vit soudain sous ses yeux ébahis apparaître Arthur, Ron, Fred et George à l'angle que formaient Privet Drive et Magnolia Crescent. Il poussa un cri de joie et descendit les escaliers quatre à quatre. Il bouscula Dudley pour la deuxième fois en deux jours et ouvrit la porte à l'instant précis où Georges allait frapper. Les Dursley firent irruption dans l'entrée au moment où Arthur franchissait, le dernier, la porte d'entrée.

— Ah, vous devez être l'oncle et la tante de Harry !

Grand, mince, le front dégarni, Mr Weasley s'avança, la main tendue vers l'oncle Vernon, mais celui-ci recula de plusieurs pas, entraînant avec lui la tante Pétunia. L'oncle Vernon était incapable de prononcer un mot.

— Ah, heu… oui… désolé pour notre léger retard. C'est entièrement ma faute. Je comptais connecter votre cheminée au réseau de la poudre de Cheminette – oh, bien sûr, c'était simplement pour l'après-midi, afin que nous puissions venir chercher Harry – mais comme la vôtre était impraticable, j'ai dû chercher la cheminée la plus proche. Nous y sommes allés, mais figurez-vous que le sorcier n'avait pas été mis au courant de notre arrivée. Heureusement, ce petit malentendu a été promptement réglé, et il nous a même autorisés à emprunter à nouveau sa cheminée pour le retour.

Harry était prêt à parier que les Dursley n'avaient pas compris un mot de ce qu'il venait de dire. Ils continuaient de regarder Mr Weasley d'un air suffisant.

— Bonjour, Harry, dit Mr Weasley, avec un sourire rayonnant, tes bagages sont prêts ?

— Tout est là-haut, répondit Harry en lui rendant son sourire.

— On va s'en occuper, dit aussitôt Fred. Adressant un clin d'œil à Harry, il sortit du salon en compagnie de George. Harry soupçonnait Fred et George d'avoir toujours envie de jeter un coup d'œil à Dudley.

— Voilà, voilà, lança Mr Weasley d'un ton un peu gêné.

Il balança légèrement les bras en cherchant quelque chose à dire pour essayer de rompre le silence de plus en plus pesant.

— C'est… c'est très charmant, chez vous.

Le visage de l'oncle Vernon redevint violacé et la tante Pétunia recommença à mâchonner sa langue. Mais ils semblaient trop effrayés pour oser dire quoi que ce soit.

Harry attendait avec impatience le moment où il pourrait enfin quitter cette maison.

Dudley réapparut soudain dans la pièce. Harry entendit le son de sa grosse valise qu'on traînait dans l'escalier et il comprit que c'était ce bruit qui avait fait peur à Dudley et l'avait chassé de la cuisine. Dudley longea le mur, observant Mr Weasley d'un regard terrifié, et s'efforça de se cacher derrière son père et sa mère.

— Ah, voilà ton cousin, c'est bien ça, Harry ? dit Mr Weasley en essayant courageusement de relancer la conversation.

— Ouais, répondit Harry, c'est Dudley.

— Tu passes de bonnes vacances, Dudley ? demanda-t-il avec douceur.

À en juger par le ton de sa voix, Harry se doutait que, aux yeux de Mr Weasley, Dudley devait sembler aussi fou que lui-même le paraissait aux Dursley, à la différence que Mr Weasley éprouvait pour lui de la compassion plutôt que de la peur. En l'entendant s'adresser à lui, Dudley laissa échapper un gémissement et Harry vit ses mains se serrer encore davantage sur son énorme postérieur.

Fred et George revinrent dans la pièce en portant la grosse valise de Harry et leur regard se posa aussitôt sur Dudley. Le même sourire malicieux apparut alors sur leur visage.

— Ah, vous voilà, parfait, je crois que nous ferions bien d'y aller, dit Mr Weasley.

— J'arrive, répondit Fred. Oh, non, attends…

Un sac de bonbons venait de tomber de sa poche en répandant son contenu par terre – de grosses et appétissantes pralines enveloppées de papiers aux couleurs vives.

Harry reconnut les Pralines Longue Langue, qui étaient encore produites par les magasins de Fred et George, en son temps. Il pesta contre le charme d'hypermnésie qui lui avait fait oublier cet incident, et se précipita en même temps que Fred pour les ramasser, en prenant soin qu'aucune ne traîne par terre.

— On y va ? demanda George, la valise à la main.

Fred aida George à porter sa valise et à la mettre debout pour qu'il puisse la porter à l'extérieur plus facilement.

— À bientôt, lança Ron aux Dursley d'un ton joyeux.

Il adressa un large sourire à Harry, puis partit rejoindre ses frères. Il ne restait plus à présent que Harry et Mr Weasley.

— Bon, eh bien, au revoir, dit Harry aux Dursley.

Ils restèrent silencieux et Harry se tourna vers la sortie. Mais au moment où il arrivait devant la porte, Mr Weasley tendit la main et le retint par l'épaule. Il regardait les Dursley d'un air stupéfait.

— Harry vous a dit au revoir, fit-il remarquer. Vous ne l'avez pas entendu ?

— Ça ne fait rien, murmura Harry à Mr Weasley. Sincèrement, ça m'est égal.

Mais Mr Weasley ne lâcha pas l'épaule de Harry.

— Vous n'allez plus voir votre neveu jusqu'à l'été prochain, dit-il à l'oncle Vernon, d'un ton quelque peu indigné. Vous ne pouvez quand même pas le laisser partir sans lui dire au revoir ?

Le visage de l'oncle Vernon trahissait une furieuse agitation. L'idée de recevoir une leçon de politesse de la part d'un homme qui ne paraissait même pas posséder de voiture lui causait de toute évidence une souffrance cuisante.

Mais Mr Weasley avait toujours sa baguette à la main et les yeux minuscules de l'oncle Vernon s'y posèrent un instant avant qu'il se décide à lâcher à contrecœur un timide :

— Eh bien, oui, au revoir.

— À un de ces jours, dit Harry en posant un pied dehors.

L'air dépité, Mr Weasley referma la porte derrière eux. Harry eut la surprise de ne voir personne dehors, seulement un feu de camp bleu saphir, un feu de cheminette portable.

— J'ai obtenu ça du ministère, ils ont bien voulu me le prêter, lui dit Mr Weasley. Vas-y, entre dedans, je vais transplaner après toi.

Harry haussa les épaules, s'avança dans les flammes et annonça d'une voix claire Le Terrier ! Privet Drive disparut dans un tourbillon bleu vif.