Camping
Harry et Hermione se démêlèrent l'un de l'autre pendant que tout le monde se relevait. Harry se demandait dans quelle mesure sa chute sur lui avait été accidentelle.
Devant eux se tenaient deux sorciers à l'air fatigué et grincheux. L'un avait à la main une grosse montre en or, l'autre un épais rouleau de parchemin et une plume. Tous deux s'étaient habillés en Moldus, mais d'une manière très malhabile : l'homme à la montre portait un costume de tweed avec des cuissardes, son collègue un kilt écossais et un poncho.
— Bonjour, Basil, dit Mr Weasley.
Il ramassa la vieille botte et la tendit au sorcier en kilt qui la jeta dans une grande boîte remplie de Portoloins usés : un vieux journal, des canettes de soda vides et un ballon de football crevé.
— Bonjour, Arthur, répondit Basil d'un ton las. Tu ne travailles pas, aujourd'hui ? Quand on peut se le permettre… Nous, on est restés ici toute la nuit… Vous feriez bien de dégager le chemin, on attend tout un groupe en provenance de la Forêt-Noire à cinq heures quinze. Attends, je vais te dire où tu dois t'installer, voyons… Weasley… Weasley…
Il consulta la liste qui figurait sur son parchemin.
— C'est à peu près à cinq cents mètres d'ici, le premier pré que tu trouveras. Le directeur du camping s'appelle Mr Roberts. Alors, Diggory, maintenant… Toi, c'est le deuxième pré. Tu demanderas Mr Payne.
— Merci, Basil, dit Mr Weasley en faisant signe aux autres de le suivre.
Ils partirent sur la lande déserte, sans voir grand-chose dans la brume. Harry était le seul à bien connaître le terrain, y étant déjà venu à deux reprises, une fois à la coupe du monde et une autre fois lors de leur fuite du putsch de Voldemort. Il se rappela de leur dispute, à la suite de laquelle Ron les avait abandonnés - quelque chose qu'il regretta même de longues années après.
Harry devina la maisonnette plus qu'il ne la vit à travers le brouillard. Au-delà, il apercevait les centaines de tentes alignées sur la pente douce du pré. Ils dirent au revoir aux Diggory et s'approchèrent de la maisonnette.
Un homme se tenait dans l'encadrement de la porte, que Harry se rappela comme étant Mr Roberts. Lorsqu'il les entendit arriver, il se tourna vers eux.
— Bonjour ! dit Mr Weasley d'une voix claironnante.
— Bonjour.
— C'est vous, Mr Roberts ?
— C'est bien moi, répondit l'autre. Et vous, qui êtes-vous ?
— Weasley… On a loué deux tentes il y a deux jours.
— D'accord, dit Mr Roberts en consultant une liste affichée au mur. Vous avez un emplacement près du petit bois, là-bas. C'est pour une nuit ?
— C'est ça, oui, dit Mr Weasley.
— Dans ce cas, vous payez d'avance ? demanda Mr Roberts.
— Ah, heu… oui, bien sûr, répondit Mr Weasley.
Il recula de quelques pas et fit signe à Harry de s'approcher de lui.
— Tu veux bien m'aider, Harry ? murmura-t-il en sortant de sa poche une liasse d'argent moldu dont il commença à détacher les billets. Celui-ci, ça fait combien ? Dix livres ? Ah, oui, il y a un chiffre, là… Et alors, ça, c'est cinq livres ?
— Non, vingt, corrigea Harry.
— Ah oui, donc, c'est… Je ne sais plus, je n'arrive pas à m'y retrouver avec ces petits bouts de papier…
— Vous êtes étranger ? dit Mr Roberts lorsque Mr Weasley revint vers lui avec la somme en billets.
— Étranger ? répéta Mr Weasley, déconcerté.
— Vous n'êtes pas le premier à avoir du mal avec l'argent, dit Mr Roberts en examinant attentivement Mr Weasley. Il y a dix minutes, j'ai eu deux clients qui ont essayé de me payer avec des grosses pièces en or de la taille d'un enjoliveur.
Harry ne paya pas vraiment attention à leur dialogue et regarda le plan du camping pour se remémorer la disposition des lieux.
À ce moment, un sorcier vêtu d'un pantalon de golf surgit de nulle part, à côté de la porte.
— Oubliettes ! dit-il précipitamment en pointant sa baguette magique sur Mr Roberts.
Aussitôt, le regard de ce dernier se fit lointain, les plis de son front s'effacèrent et une expression d'indifférence rêveuse apparut sur son visage.
— Voici votre monnaie, monsieur, dit Mr Roberts à Mr Weasley d'une voix placide.
— Merci beaucoup.
Le sorcier en pantalon de golf les accompagna vers le portail d'entrée du camping. Il avait l'air épuisé, le menton bleui par une barbe naissante, les yeux soulignés de cernes violets. Dès qu'il fut certain de ne pas être entendu de Mr Roberts, il murmura à l'oreille de Mr Weasley :
— J'ai eu beaucoup de soucis avec lui. Il lui faut un sortilège d'Amnésie dix fois par jour pour le calmer. Et Ludo Verpey ne nous aide pas. Il se promène un peu partout en parlant à tue-tête de Cognards et de Souafle, sans se préoccuper le moins du monde des consignes de sécurité anti-Moldus. Crois-moi, je serai content quand tout ça sera terminé. À plus tard, Arthur.
Et il disparut en transplanant.
Ils montèrent la pente douce du pré enveloppé de brume, entre les rangées de tentes. Ils passèrent devant un extravagant assemblage de soie rayée qui avait l'apparence d'un palais miniature, avec plusieurs paons attachés à l'entrée, puis devant une tente de trois étages, dotée de plusieurs tourelles. À quelque distance, une autre comportait un jardin complet avec une vasque pour les oiseaux, un cadran solaire et un bassin alimenté par une fontaine.
— Toujours pareil, dit Mr Weasley en souriant, on ne peut pas résister à l'envie d'épater le voisin quand on est tous ensemble. Ah, voilà, regardez, c'est là que nous sommes. On n'aurait pas pu souhaiter un meilleur endroit. Le stade de Quidditch se trouve de l'autre côté de ce bois, impossible d'être plus près.
Il fit glisser son sac à dos de ses épaules.
— Bien, dit-il, le regard brillant d'excitation, alors, souvenez-vous, pas question d'avoir recours à la magie en terrain moldu. Nous dresserons ces tentes à la main ! Ça ne devrait pas être trop difficile… Les Moldus font ça tout le temps… Dis-moi, Harry, à ton avis, par quoi on commence ?
Ils avaient atteint la lisière du bois, tout au bout du pré. Là, devant un emplacement vide, un petit écriteau fiché dans le sol portait le nom de « Weezly ».
Heureusement, depuis la première fois qu'il était venu, Harry avait acquis une certaine expérience en matière de camping, et surtout en famille nombreuse. Il montra aux autre comment il fallait disposer mâts et piquets, et, en dépit de Mr Weasley qui compliquait les choses en donnant des coups de maillet à tort et à travers avec un enthousiasme débordant, ils finirent par dresser deux tentes d'aspect miteux, qui pouvaient héberger deux personnes chacune.
Harry vit Hermione froncer les sourcils à la vue de la taille des tentes. Elle lui lança un regard perplexe lorsque Mr Weasley se laissa tomber à quatre pattes pour entrer dans l'une des tentes.
— On sera un peu à l'étroit, dit-il, mais je pense que nous arriverons à tenir. Venez voir.
Harry se glissa sous l'auvent.
— C'est juste pour une nuit, dit Mr Weasley en épongeant avec un mouchoir son front dégarni.
Il regarda les quatre lits superposés disposés dans la chambre.
— J'ai emprunté ça à Perkins, au bureau. Il ne fait plus beaucoup de camping, le pauvre, depuis qu'il a un lumbago.
Il prit la bouilloire poussiéreuse et jeta un coup d'œil dedans.
— Nous allons avoir besoin d'eau…
— Il y a un robinet indiqué sur le plan que nous a donné le Moldu, dit Ron qui avait suivi Harry à l'intérieur de la tente. C'est de l'autre côté du pré.
— Dans ce cas, vous pourriez peut-être aller chercher un peu d'eau, Harry, Hermione et toi – Mr Weasley lui tendit la bouilloire et deux casseroles – et nous, on s'occupera du bois pour le feu.
— Mais on a un four, dit Ron. Pourquoi ne pas simplement… ?
— Ron, n'oublie pas la sécurité anti-Moldus ! Lorsque les vrais Moldus vont camper, ils font la cuisine dehors, sur un feu de bois, je les ai vus ! répondit Mr Weasley, apparemment ravi de pouvoir les imiter.
Après une rapide visite de la tente des filles, Harry, Ron et Hermione traversèrent le camping en emportant bouilloire et casseroles.
Le soleil s'était levé et la brume se dissipait ; Ron et Hermione découvraient la véritable ville de toile qui s'étendait dans toutes les directions. Ils avançaient lentement entre les rangées de tentes, regardant autour d'eux avec curiosité. Ils passaient devant la population de sorciers dans l'insouciance et la vie des fêtes sportives. Harry souriait, content de pouvoir vivre cette euphorie une autre fois dans sa vie. Pour une fois, il était heureux de revenir à cette époque.
— C'est moi qui vois mal ou bien tout est devenu vert, brusquement ? demanda Ron.
Ils étaient arrivés devant les tentes des supporters de l'équipe irlandaise qui avaient tout recouvert de trèfle, symbole national de l'Irlande. Une voix retentit alors dans leur dos.
— Harry ! Ron ! Hermione !
Ils se retournèrent et virent Seamus Finnigan, leur condisciple de Poudlard. Il était assis devant sa propre tente recouverte de trèfle, en compagnie d'une femme aux cheveux blond-roux qui devait être sa mère et de son meilleur ami, Dean Thomas, lui aussi élève de Gryffondor. Harry eut une bouffée de colère en revoyant Seamus. Il se rappelait très bien leurs affrontements lors de leur cinquième année. Ils ne s'étaient jamais vraiment reparlé depuis.
— Qu'est-ce que vous dites de la décoration ? demanda Seamus avec un grand sourire, lorsque Harry, Ron et Hermione se furent approchés de lui. Il paraît que les gens du ministère ne sont pas vraiment ravis…
— Et pourquoi n'aurions-nous pas le droit de montrer nos couleurs ? dit Mrs Finnigan. Vous devriez aller voir comment les Bulgares ont arrangé leurs tentes. Vous êtes pour l'Irlande, bien sûr ? ajouta-t-elle en regardant Harry, Ron et Hermione avec de petits yeux perçants.
Après lui avoir assuré que, en effet, ils étaient pour l'Irlande, ils poursuivirent leur chemin.
— Comme si on pouvait dire autre chose, quand ils sont tous autour de nous, fit remarquer Ron.
— Je me demande comment les Bulgares ont décoré leurs tentes, dit Hermione.
— Vous pariez qu'ils ont mis des photos de Krum partout ?
Ron rit de bon cœur.
— Quoi ? dit Hermione.
— Krum ! répéta Ron. Viktor Krum, l'attrapeur bulgare !
Hermione haussa les épaules. Quand ils arrivèrent au milieu des tentes bulgares, Harry s'amusa de la stupéfaction de Ron et d'Hermione en voyant chacune des tentes bulgares ornée d'un poster représentant un visage renfrogné, avec de gros sourcils noirs.
— Ils l'ont fait ! s'exclama Ron en partant d'un grand rire. Ils l'ont vraiment fait !
— C'est lui, Krum ? Il a vraiment l'air grognon, remarqua Hermione en jetant un regard circulaire aux nombreux Krum qui les observaient en clignant des yeux, la mine revêche.
Harry s'amusa de sa réaction, sachant à quel point elle changerait d'avis à peine quelques semaines plus tard.
— Qu'est-ce que ça peut faire, l'air qu'il a ? répondit Ron C'est un joueur incroyable. En plus, il est très jeune. À peine plus de dix-huit ans. C'est un génie. Tu verras, ce soir.
Il y avait déjà une petite file d'attente devant le robinet. Harry, Ron et Hermione s'y joignirent, derrière deux hommes qui se disputaient âprement. Harry écouta d'une oreille distraite Archie vanter les mérites de sa longue chemise de nuit à fleur. Il réfléchissait à comment il allait faire pour pouvoir empêcher l'attaque de la nuit à venir. Il savait qu'il n'arriverait pas seul à contrer les Mangemorts, même en sachant à l'avance ce qui allait se produire. Au fur et à mesure qu'il réfléchissait, une idée de plan germa dans son esprit.
En marchant beaucoup plus lentement, à cause du poids de l'eau dans leurs récipients, Harry, Ron et Hermione traversèrent le pré dans l'autre sens pour retourner à leurs tentes. De temps en temps, ils apercevaient un visage familier : d'autres élèves de Poudlard venus avec leur famille. Olivier Dubois, l'ancien capitaine de l'équipe de Quidditch de Gryffondor, qui avait terminé ses études, traîna Harry jusqu'à sa tente pour le présenter à ses parents et lui annonça d'un ton surexcité qu'il venait de signer un contrat avec l'équipe de réserve du Club de Flaquemare. Son enthousiasme fit chaud au cœur d'Harry, qui connaissait à l'avance la carrière brillante qu'il allait mener.
Ils furent ensuite salués par Ernie MacMillan, qui était en quatrième année à Poufsouffle, et Harry parvint à éviter Cho Chang. Pour détourner l'attention de Ron et Hermione, il lur montra les élèves de Beauxbâtons.
— Qui c'est, à ton avis ? demanda-t-il. Ils ne sont pas à Poudlard ?
— Ils doivent venir d'une école étrangère, répondit Ron. Je sais qu'il en existe, mais…
Harry sourit intérieurement. C'était si facile…
— Vous en avez mis, un temps, dit George lorsqu'ils furent enfin revenus devant leurs tentes.
— On a rencontré des gens, répondit Ron en posant l'eau par terre. Vous n'avez pas encore allumé le feu ?
— Papa s'amuse avec les allumettes, dit Fred.
Malgré tous ses efforts, Mr Weasley n'arrivait pas à allumer le feu. Des allumettes cassées jonchaient le sol autour de lui, mais il semblait ne s'être jamais autant amusé de sa vie.
— Regardez, Mr Weasley, dit Hermione avec patience.
Elle lui prit la boîte des mains et lui montra comment s'y prendre. Au bout d'un moment, ils réussirent enfin à allumer un feu, et un discret sortilège de Harry suffit à rendre les flammes suffisamment hautes pour faire cuire quelque chose.
Leur tente était dressée le long d'une sorte de grande allée qui menait au terrain de Quidditch et que les représentants du ministère ne cessaient d'emprunter, adressant un salut cordial à Mr Weasley chaque fois qu'ils passaient devant lui. Celui-ci faisait bénéficier Harry et Hermione de ses commentaires, ses propres enfants en sachant déjà trop long sur les coulisses du ministère pour s'y intéresser. Harry tirait grand profit de ces informations, et attendait le moment opportun.
— Ça, c'était Cubert Faussecreth, chef du Bureau de liaison des gobelins… Celui qui arrive, là-bas, c'est Gilbert Fripemine, il fait partie de la Commission des sortilèges expérimentaux. Il y a déjà un certain temps qu'il a ces cornes sur la tête… Tiens, bonjour, Arnie… C'est Arnold Bondupois, un Oubliator, membre de la Brigade de réparation des accidents de sorcellerie… Voici maintenant Moroz et Funestar… Ce sont des Langues-de-plomb…
À ces mots, et sans que personne le remarque, Harry passa à l'action. Il pointa discrètement sa baguette sur les deux derniers sorciers qui venaient passer, exécutant sur eux un charme qui, ironiquement, serait développé par leur propre Département quelques années plus tard. Il ferma les yeux et se concentra sur eux.
Le Charme de Persuasion était une version évoluée et raffinée du sortilège d'Amnésie qui permettait de convaincre quelqu'un de faire quelque chose, en modifiant la mémoire si c'était nécessaire. Même si il avait comme avantage que le sujet n'était pas enfermé dans son propre corps comme le sortilège de l'Imperium, la pratique restait intrusive et Harry ressentit un pointe de culpabilité en y soumettant des fonctionnaires innocents. Il garda en mémoire l'atrocité de ce que les mangemorts avaient fait subir à la famille moldue qu'ils avaient pris pour cible, et redoubla de concentration.
Le Charme imposait en effet de devoir rester en liaison mentale permanente avec la cible, et donc de savoir exactement quand elle n'y était plus soumis. La grande difficulté résidait dans le fait de devoir influencer deux personnes à la fois. Il les fit se souvenir en même temps qu'ils sortaient d'un interrogatoire musclé avec une source confidentielle, dont l'identité restait secrète, qui leur avait révélé la recrudescence de la rhétorique anti-Moldue dans les semaines précédentes, et les risques de violence des rencontres sportives. Ils se rappelaient maintenant qu'ils étaient partis non pas pour rentrer à leurs tentes mais pour alerter le Département des Aurors, le ministère et la sécurité sur place qu'il allait falloir envoyer plus de moyens, sans révéler leurs sources.
Cet exercice fut très difficile pour Harry, car Moroz et Funestar n'avaient pas fait la même chose, au moment où ils étaient censés parler avec leur source. Harry dut leur parler en commun puis séparément plusieurs fois, c'était épuisant. Finalement, il resta en liaison avec eux le temps de vérifier qu'ils faisaient le nécessaire, puis les laissa partir.
Il cligna des yeux du fait de la luminosité ambiante, et déplia ses jambes engourdies. Bill, Charlie et Percy venaient de sortir du bois pour les rejoindre.
— On vient de transplaner, papa, dit Percy d'une voix sonore. Ah, parfait, on arrive pour le déjeuner !
Tandis qu'ils mangeaient leurs œufs aux saucisses, Mr Weasley se leva soudain en faisant de grands signes à un homme qui marchait vers eux d'un bon pas.
— Voici l'homme du jour ! s'exclama-t-il. Ludo !
Ludo Verpey était exactement comme dans les souvenirs de Harry. Il portait une longue robe de Quidditch à grosses rayures horizontales, noires et jaune vif. Une énorme image représentant un frelon s'étalait sur sa poitrine. Il avait l'allure d'un homme à la carrure d'athlète qui se serait légèrement laissé aller. Sa robe était tendue sur un ventre qu'il n'avait certainement pas au temps où il jouait dans l'équipe d'Angleterre de Quidditch. Son nez était écrasé, mais ses yeux bleus et ronds, ses cheveux blonds coupés court et son teint rosé lui donnaient l'air d'un collégien trop vite grandi.
— Ça, par exemple ! s'exclama Verpey d'un air joyeux.
Il marchait comme s'il avait eu des ressorts sous la plante des pieds et paraissait au comble de l'excitation. Harry se demandait si c'était naturel, ou si il avait volontairement l'air enthousiaste pour masquer ses dettes abyssales.
— Arthur, mon vieil ami ! lança-t-il d'une voix haletante en arrivant devant le feu de camp. Quelle belle journée, hein ? Quelle journée ! Est-ce qu'on aurait pu imaginer un plus beau temps ? Une soirée sans nuages qui s'annonce… Et pas la moindre anicroche dans l'organisation… Je n'ai pas grand-chose à faire !
Derrière lui, un groupe de sorciers du ministère passèrent au pas de course, l'air hagard, montrant au loin d'étranges étincelles violettes projetées à cinq ou six mètres de hauteur par un feu de camp qui était de toute évidence d'origine magique.
Percy se précipita, la main tendue. Apparemment, la désapprobation que lui inspirait la façon dont Ludo Verpey dirigeait son département ne l'empêchait pas de vouloir faire bonne impression.
— Ah, oui, dit Mr Weasley avec un sourire, je te présente mon fils, Percy. Il vient d'entrer au ministère, et voici Fred – non, George. Excuse-moi, Fred, c'est lui – Bill, Charlie, Ron – ma fille Ginny – et des amis de Ron, Hermione Granger et Harry Potter.
Verpey marqua un bref instant d'hésitation en entendant le nom de Harry et son regard suivit la trajectoire habituelle vers sa cicatrice.
— Je vous présente Ludo Verpey, poursuivit Mr Weasley en se tournant vers les autres. C'est grâce à lui que nous avons eu de si bonnes places…
Verpey rayonna et fit un geste de la main comme pour dire que ce n'était rien, voyons.
— Tu veux faire un petit pari sur le résultat du match, Arthur ? demanda-t-il d'un ton avide, en agitant les poches de sa robe jaune et noir. Roddy Ponteur m'a déjà parié que ce serait la Bulgarie qui marquerait les premiers points. Je lui ai proposé un bon rapport, étant donné que l'équipe d'Irlande rassemble les trois meilleurs avants que j'aie vus depuis des années. Et la petite Agatha Timms a parié la moitié des actions de son élevage d'anguilles que le match durerait une semaine.
— Alors, c'est d'accord, allons-y, dit Mr Weasley. Voyons… Un Gallion sur la victoire de l'Irlande ?
— Un Gallion ? Ludo Verpey sembla un peu déçu, mais il retrouva très vite son sourire.
— Très bien, très bien… D'autres amateurs ?
— Ils sont un peu jeunes pour parier, dit Mr Weasley. Molly ne serait pas d'accord pour que…
— On parie trente-sept Gallions, quinze Mornilles et trois Noises, dit Fred en rassemblant son argent avec George, que l'Irlande va gagner, mais que ce sera Viktor Krum qui attrapera le Vif d'or. Et on ajoute même une baguette farceuse.
— Vous n'allez pas montrer à Mr Verpey des idioties pareilles, s'indigna Percy.
Mais Verpey ne semblait pas trouver que la fausse baguette magique était une idiotie. Au contraire, son visage juvénile brilla d'excitation lorsque Fred la lui tendit. Quand il la vit se transformer, avec un cri aigu, en un poulet en caoutchouc, Verpey éclata d'un rire tonitruant.
— Excellent ! Ça fait des années que je n'en avais pas vu d'aussi bien imitée. Je vous l'achète cinq Gallions !
Percy se figea dans une attitude à la fois stupéfaite et scandalisée. Harry se rappelait très bien de ce pari, et se promit de ne pas laisser Verpey arnaquer les jumeaux avec l'or des farfadets.
— Les enfants, murmura Mr Weasley, je ne veux pas vous voir parier… Ce sont toutes vos économies… Votre mère…
— Allons, ne joue pas les rabat-joie, Arthur ! s'exclama Ludo Verpey en remuant frénétiquement l'or qui remplissait ses poches. Ils sont suffisamment grands pour savoir ce qu'ils veulent ! Vous pensez que l'Irlande va gagner mais que ce sera Krum qui attrapera le Vif d'or ? Pas la moindre chance, mes enfants, pas la moindre chance… Je vais vous offrir un très bon rapport sur ce pari-là… Et on va ajouter cinq Gallions pour la baguette comique, n'est-ce pas ?
Mr Weasley regarda avec un air d'impuissance Ludo Verpey sortir de sa poche une plume et un carnet sur lequel il griffonna le nom des jumeaux.
— Merci beaucoup, dit George.
Il prit le morceau de parchemin que Verpey lui tendait et le glissa dans une poche. Ludo Verpey se tourna alors vers Mr Weasley d'un air plus joyeux que jamais.
— Tu ne pourrais pas me faire une petite tasse de thé, par hasard ? J'essaye de repérer Barty Croupton. Mon homologue bulgare fait des difficultés et je ne comprends pas un mot de ce qu'il raconte. Barty saura m'arranger ça. Il parle à peu près cent cinquante langues étrangères.
— Mr Croupton ? dit Percy, qui avait perdu son air de réprobation indignée et frémissait soudain d'excitation. Il en parle plus de deux cents ! Y compris la langue des sirènes, la langue de bois et la langue des trolls…
— Tout le monde sait parler troll, dit Fred d'un air dédaigneux, il suffit de grogner en montrant du doigt.
Percy lança à Fred un regard assassin et remua vigoureusement le feu pour faire chauffer la bouilloire. Harry détourna les yeux et se désintéressa de la conversation du coin du feu.
Il resta perdu dans ses pensées pendant une bonne partie du repas, en faisant de son mieux pour que personne ne s'inquiète. La presque-rencontre avec Cho Chang, au début de la journée, lui avait laissé un arrière-goût amer. Il se demandait, puisqu'il n'était pas question qu'il recommence ses vadrouilles amoureuses avec elle, quelle forme allait prendre sa vie amoureuse pendant l'année à venir. Avec Ginny d'un côté, avec qui il ne pouvait pas se permettre de trop fréquenter pour l'instant, et Hermione de l'autre côté, dont il aurait bien aimé comprendre ce qu'elle avait dans la tête, il ne savait plus sur quel pied danser. Il se dit qu'il ferait peut-être mieux de se trouver quelqu'un d'autre au château… Un sourire triste se dessina sur le visage de Harry. Sa femme lui manquait, et ses hormones d'adolescent ne le laissaient décidément jamais tranquille.
Harry releva la tête au moment où Verpey et Croupton Senior s'en allaient. Une sorte de frénésie semblait avoir envahi le camping tel un nuage palpable. Au coucher du soleil, la tension faisait frémir la paisible atmosphère de l'été et, lorsque la nuit tomba comme un rideau sur les milliers de spectateurs qui attendaient le début du match, les dernières tentatives de masquer la réalité disparurent : le ministère semblait s'être incliné devant l'inévitable et ses représentants avaient renoncé à réprimer les signes évidents de magie qui se manifestaient un peu partout. Harry espérait qu'ils sauraient faire face à l'attaque du soir…
Les vendeurs ambulants transplanaient à tout moment, avec leurs chariots remplis d'articles extraordinaires. Il y avait les rosettes lumineuses aux couleurs des équipes, les chapeaux pointus vert vif ornés de trèfles dansants, les écharpes bulgares décorées de lions qui rugissaient véritablement, des modèles miniatures d'Éclairs de feu qui volaient et les figurines des joueurs qui se promenaient dans la paume de la main. Harry réussit à distraire Ron d'acheter des rosettes ou des chapeaux mais il ne parvint pas à l'empêcher d'acheter une figurine de Viktor Krum. Quand il aperçut le chariot qui vendait les Multiplettes, il tendit le bras dans la direction opposée.
La bourse un peu plus légère, ils retournèrent à leurs tentes. Bill, Charlie et Ginny arboraient des rosettes vertes et Mr Weasley avait un drapeau irlandais. Fred et George, quant à eux, n'avaient pu acheter aucun souvenir : ils avaient donné tout leur or à Verpey. Harry profita du remue-ménage et de l'excitation ambiante pour récupérer un livre parmis ses affaire, leur fausser compagnie et s'enfoncer dans les bois.
Une fois à l'abri des regards, il s'assit en tailleur et ouvrit le livre à la page qui l'intéressait. C'était un grimoire qu'il avait subtilisé à la bibliothèque à la fin de l'année précédente, levant les sortilèges antivol rudimentaires qui le protégeaient, et qui lui permettait (enfin !) de renouveler le Charme d'hypermnésie qui lui avait tant manqué.
Une fois la procédure terminée, il se remit promptement sur pieds. Il atteignit de justesse la tente des Weasley, au moment où un grand coup de gong retentit avec force et où les lanternes vertes et rouges s'allumèrent dans les arbres, éclairant le chemin qui menait au terrain de Quidditch. Il fourra avec hâte son livre dans ses affaires.
— C'est l'heure ! dit Mr Weasley. Venez, on y va !
