Retour à Poudlard
Lorsque Harry se réveilla le lendemain matin, il régnait dans la maison une triste atmosphère de fin de vacances. Une pluie drue continuait de marteler les carreaux tandis qu'il se déguisait en Moldu, s'habillant d'un jean et d'un pull.
Fred, George, Ron et lui descendirent prendre leur petit déjeuner. Au moment où ils arrivaient au premier étage, Mrs Weasley apparut au pied de l'escalier, l'air exaspéré.
— Arthur ! appela-t-elle. Arthur ! Un message urgent du ministère.
Harry se rappela – comment aurait-il pu oublier ! – que c'était le jour où Alastor Maugrey allait se faire agresser puis enfermer dans sa propre malle pendant un an. Il eut une pensée triste pour le vieil Auror qui avait sacrifié sa vie pour que lui puisse vivre. Il redressa la tête. Cela pouvait changer. Cela devait changer. Toutes les personnes auxquelles il tenait, toutes celles qui étaient mortes pour lui, pour la liberté, Alastor Maugrey, Sirius Black, Remus Lupin, Nymphadora Tonks, Albus Dumbledore, Severus Rogue, Fred Weasley, Colin Crivey, Vincent Crabbe… il avait le devoir de faire du mieux qu'il pouvait pour les sauver, maintenant qu'il en avait le pouvoir.
Il se ressaisit et entra dans la cuisine au même moment que Bill et Charlie.
— Quelqu'un a parlé de Fol Œil ? demanda Bill. Qu'est-ce qu'il a encore fait ?
— Il dit que quelqu'un a essayé de s'introduire chez lui la nuit dernière, répondit Mrs Weasley.
— Maugrey Fol Œil ? dit George d'un air songeur en étalant de la marmelade sur un toast. Ce n'est pas ce cinglé…
— Ton père a beaucoup d'estime pour lui, dit Mrs Weasley d'un ton grave.
— Oui, d'accord, mais papa collectionne bien les prises de courant, non ? dit Fred à voix basse, tandis que Mrs Weasley sortait de la cuisine. Qui se ressemble…
— Maugrey a été un grand sorcier en son temps, dit Bill.
— C'est un vieil ami de Dumbledore, je crois ? dit Charlie.
— Justement, Dumbledore n'est pas vraiment quelqu'un qu'on pourrait qualifier de normal, déclara Fred. Je sais bien que c'est un génie, mais il n'empêche qu'il est un peu timbré.
Bill et Charlie décidèrent de les accompagner à la gare de King's Cross. Debout devant la porte de la maison, ils attendaient sous la pluie que les trois chauffeurs des taxis que Mrs Weasley avaient commandés hissent les valises et les malles dans leurs voitures.
Le trajet fut très inconfortable, coincés qu'ils étaient à l'arrière des taxis avec leurs bagages occupant une bonne partie de l'espace. Aussi furent-ils grandement soulagés de sortir enfin des voitures devant la gare de King's Cross, même si la pluie qui tombait plus fort que jamais les trempa jusqu'aux os pendant qu'ils traversaient la rue chargés de leurs bagages.
Harry était habitué à emprunter le quai de la voie 9 ¾, même si, depuis quelques années, ce n'était plus pour se rendre à Poudlard, mais pour y emmener ses enfants. Ce jour-là, ils se rassemblèrent par groupes. Harry, Ron et Hermione (qu'on remarquait plus que les autres à cause de Coquecigrue et de Pattenrond) passèrent les premiers.
Le Poudlard Express, avec sa locomotive à vapeur d'un rouge étincelant, était déjà là, projetant des panaches de fumée qui transformaient les élèves et les parents présents sur le quai en silhouettes sombres et fantomatiques. Lorsqu'il entendit les autres hiboux hululer dans les tourbillons de vapeur, Coquecigrue se mit à piailler plus fort que jamais. Harry, Ron et Hermione cherchèrent des places assises et trouvèrent un compartiment libre au milieu du convoi. Ils rangèrent leurs bagages puis redescendirent sur le quai pour dire au revoir à Mrs Weasley ainsi qu'à Bill et à Charlie.
— On se reverra peut-être plus tôt que tu ne le penses, dit Charlie avec un sourire en serrant Ginny dans ses bras.
— Pourquoi ? demanda Fred avec curiosité.
— Tu verras, répondit Charlie. Mais surtout, ne dis pas à Percy que je vous en ai parlé. Après tout, « c'est une information classée confidentielle jusqu'à ce que le ministère décide de la rendre publique ».
— Moi, j'aimerais bien retourner à Poudlard, cette année, dit Bill, les mains dans les poches, en regardant le train d'un air presque nostalgique.
— Pourquoi ? demanda Ron d'un ton impatient.
— Vous allez avoir une année vraiment intéressante, dit Bill, les yeux brillants. Peut-être même que je prendrai un peu de temps libre pour venir voir ça…
— Voir quoi ? insista Ron.
Mais à ce moment, un coup de sifflet retentit et Mrs Weasley les poussa vers le train. Les trois amis se hâtèrent de monter dans leur wagon, refermèrent la portière et se penchèrent à la fenêtre.
— Merci de nous avoir invités chez vous, Mrs Weasley, dit Hermione.
— Oui, merci pour tout, Mrs Weasley, ajouta Harry.
— C'était un plaisir, mes chéris, répondit Mrs Weasley. Je vous inviterais bien à revenir pour Noël, mais… j'imagine que vous préférerez rester à Poudlard avec… avec tout ça.
— Maman ! s'exclama Ron d'un ton agacé. Qu'est-ce que vous nous cachez, tous les trois ?
— Vous le saurez certainement ce soir, dit Mrs Weasley en souriant. Vous allez voir, ce sera passionnant. Et je suis bien contente qu'ils aient modifié les règles…
— Quelles règles ? demandèrent d'une même voix Ron, Fred et George sans voir le regard narquois de Harry qui se retenait pour ne pas rire.
Les pistons émirent un sifflement sonore et le train s'ébranla.
— Dis-nous ce qui doit se passer à Poudlard ! cria Fred à la fenêtre tandis que les silhouettes de Mrs Weasley, de Bill et de Charlie s'éloignaient d'eux. Qu'est-ce qu'ils ont changé comme règles ?
Mais Mrs Weasley se contenta de sourire en agitant la main et, avant que le train eût franchi le premier virage, Bill et Charlie avaient transplané.
Harry, Ron et Hermione retournèrent dans leur compartiment. La pluie dense qui s'écrasait contre les vitres ne permettait pas de voir grand-chose du paysage. Ron ouvrit sa malle, sortit sa robe violette et en entoura la cage de Coquecigrue pour étouffer ses hululements.
— Verpey était prêt à nous dire ce qui allait se passer à Poudlard, grommela-t-il avec mauvaise humeur en s'asseyant à côté de Harry. À la Coupe du Monde, tu te souviens ? Mais ma propre mère refuse de me dire quoi que ce soit. Je me demande ce que…
— Chut ! murmura soudain Hermione, un doigt sur les lèvres, un autre pointé vers le compartiment voisin.
Tendant l'oreille, Harry et Ron entendirent une voix traînante et familière qui leur parvenait par la porte ouverte. Harry se remémora cette rencontre.
— … En fait, mon père avait envisagé de m'envoyer faire mes études à Durmstrang plutôt qu'à Poudlard. Le directeur est un de ses amis. Vous savez ce qu'il pense de Dumbledore – ce type adore les Sang-de-Bourbe – et Durmstrang ne laisse pas entrer ce genre de racaille. Mais ma mère n'aimait pas l'idée que j'aille faire mes études dans un endroit éloigné. Mon père pense que Durmstrang a une position beaucoup plus sensée en ce qui concerne la magie noire. Là-bas, les élèves l'étudient. Ils n'ont pas ces cours idiots de défense contre les forces du Mal qu'on est obligés de subir à Poudlard…
Hermione se leva, traversa le compartiment sur la pointe des pieds, et ferma la porte, faisant taire la voix de Malefoy.
— Alors, comme ça, il pense qu'il aurait été mieux à Durmstrang ? dit-elle avec colère. J'aurais préféré qu'il y aille, ça nous aurait évité de l'avoir sur le dos.
— Je crois que j'en ai entendu parler, dit Ron d'un ton vague. Où est-elle ? Dans quel pays ?
— Personne ne le sait vraiment, répondit Hermione en haussant les sourcils. Il y a toujours eu une tradition de rivalité entre toutes les écoles de sorcellerie. Durmstrang et Beauxbâtons ne veulent pas révéler l'endroit où elles se trouvent pour que personne ne puisse leur voler leurs secrets, expliqua Hermione.
— Qu'est-ce que tu racontes ? dit Ron en éclatant de rire. Durmstrang doit avoir à peu près la même taille que Poudlard, comment peut-on cacher un grand château comme ça ?
— Justement, Poudlard est caché, répondit Hermione…
Harry se désintéressa de la conversation. Les sortilèges de protection de Poudlard avaient reçu une remise à neuf quelques années auparavant, et il avait eu le plaisir d'y participer ainsi qu'à la cérémonie, qui avait permis au ministère de ressortir les héros de la Bataille de Poudlard…
À mesure que le train poursuivait sa route vers le nord, la pluie tombait de plus en plus dru. Le ciel était si noir, la buée si épaisse sur les vitres, qu'on avait dû allumer les lanternes. Le chariot à friandises passa en tintinnabulant dans le couloir. Au cours de l'après-midi, plusieurs de leurs amis vinrent les voir dans leur compartiment, notamment Seamus Finnigan, Dean Thomas et Neville Londubat. Seamus portait toujours sa rosette aux couleurs de l'Irlande dont les propriétés magiques semblaient s'être un peu dissipées : elle continuait de couiner : « Troy ! Mullet ! Morane ! » mais beaucoup plus faiblement, comme si elle était épuisée. Au bout d'une demi-heure, Hermione, lassée d'entendre sans cesse parler de Quidditch, se plongea à nouveau dans Le Livre des sorts et enchantements, niveau 4 pour essayer d'apprendre le sortilège d'Attraction.
Neville écoutait d'un air jaloux la conversation qui faisait revivre le match de la Coupe du Monde.
— Grand-mère a refusé qu'on y aille, dit-il d'un ton dépité. Elle ne voulait pas acheter de billets. Ça devait pourtant être fantastique.
— Ça, c'est sûr, dit Ron. Regarde ça, Neville…
Il fouilla dans sa malle et en sortit la figurine de Viktor Krum.
— Eh ben, dis donc ! s'exclama Neville avec envie tandis que Ron posait la figurine au creux de sa main potelée.
— Et on l'a vu d'aussi près en vrai, dit Ron. On était dans la loge officielle…
— Pour la première et la dernière fois de ta vie, Weasley. Drago Malefoy venait d'apparaître dans l'encadrement de la porte.
Harry releva la tête et sourit imperceptiblement. C'était le moment où Malefoy allait se vanter d'en savoir plus qu'eux… et sa frustration n'en serait que plus douloureuse, personne au monde n'en sachant plus que Harry.
— Weasley… qu'est-ce que c'est que ça ? demanda Malefoy en montrant la cage de Coquecigrue.
Une manche de la robe de soirée de Ron pendait de la cage et se balançait au rythme du train, exhibant la manchette de dentelle moisie.
Ron se précipita pour ranger la robe, mais Malefoy fut plus rapide : il attrapa la manche… et la lâcha pitoyablement, victime du sortilège informulé de Désarmement que Harry avait lancé depuis sa manche. Malefoy rougit légèrement, mais se rattrapa avant que quiconque ne le remarque.
— Au fait… Tu as l'intention de t'inscrire, Weasley ? Tu vas essayer d'apporter un peu de gloire à ta famille ? Il y a aussi de l'argent en jeu… Imagine que tu gagnes, tu pourrais enfin t'offrir des vêtements convenables…
— De quoi tu parles ? répondit sèchement Ron.
— Est-ce que tu as l'intention de t'inscrire ? répéta Malefoy. J'imagine que toi, tu ne vas pas t'en priver, Potter ? Tu ne rates jamais une occasion de faire le malin…
— Qu'est-ce que tu espères, Drago ? lança Harry en se maudissant de l'avoir appelé par son prénom. Tu crois qu'un Serpentard en serait capable ? Pour ma part, j'en doute.
Il se leva. Le sourire avait disparu du visage de Malefoy, qui se rappela de leur entrevue dans le bois de la Coupe du Monde. Harry improvisa.
— Que dirais-tu d'un pari, Malefoy ? Je te parie 10 Galions d'or que Serpentard en est incapable. Non, allez, soyons joueurs, je te parie que ni Serpentard ni Serdaigle n'en seront capable. Si l'une de ces deux maisons répond présent, alors je te devrais 10 Galions d'or. Sinon, c'est toi qui me les devras.
Malefoy ne souriait plus du tout. Les sourcils froncés, il affichait à présent une moue inquiète. Il jugea préférable de ne pas répondre, et recula avec Crabbe et Goyle, refermant la porte derrière lui. Harry se retourna, tout sourire, devant le compartiment stupéfait et admiratif.
— Tu… tu sais ce qu'il se passe cette année ? demanda Ron.
— Non, mentit Harry, c'était simplement du bluff, et ça a marché. J'espère que j'aurai de la chance, pour mon pari. Enfin, comme si on allait le respecter…
L'atmosphère garda cette légèreté pendant le reste du trajet du retour. Harry remarqua qu'Hermione le regardait toujours d'un air affectueux et reconnaissant lorsque le Poudlard Express ralentit enfin et s'arrêta dans la gare de Pré-au-Lard plongée dans les ténèbres.
Quand les portières du train s'ouvrirent, un coup de tonnerre retentit au-dessus d'eux. Hermione emmitoufla Pattenrond dans sa cape et Ron laissa sa robe de soirée autour de la cage de Coquecigrue. Sur le quai, Harry plissa les yeux pour affronter la pluie battante.
— Bonjour, Hagrid ! s'écria Harry en apercevant une silhouette gigantesque à l'autre bout du quai.
— Ça va, Harry ? lança Hagrid avec un geste de la main. On se voit au dîner si on n'est pas noyés d'ici là !
Harry se rappela que Hagrid amenait lui-même les élèves de première année au château, en traversant le lac à la barque.
Ils avançaient lentement au milieu de la foule massée sur le quai obscur. Harry, Ron, Hermione et Neville furent soulagés de pouvoir monter dans l'une des diligences tirées par les Sombrals. La portière se referma et la diligence s'ébranla brutalement, dans un grincement de roues et des gerbes d'eau, le long du chemin qui menait au château de Poudlard.
