Les fanfaronnades de l'imposteur

Le lendemain matin, l'orage avait cessé de tourmenter les cieux de Poudlard, mais pas la tête de Harry, dont les rêves avaient été mouvementés. D'épais nuages gris sombre défilaient au-dessus de sa tête tandis que Ron et Hermione, assis à la table du petit déjeuner, étudiaient leur emploi du temps.

— Pas mal, le programme de ce matin, on va être dehors toute la journée, dit Ron en parcourant son emploi du temps à la colonne du lundi. On a botanique avec les Poufsouffle et ensuite, soins aux créatures magiques… Nom d'un dragon, on est encore avec les Serpentard pour ce cours-là…

— Double cours de divination, cet après-midi, grogna Harry.

La divination était sans doute la matière qui lui manquait le moins, et il n'avait pas eu d'occasion de revoir le professeur Trelawney depuis au moins vingt ans, si l'on exceptait le banquet de la veille au soir, qu'elle avait daigné agrémenter de sa présence. Harry détestait Sybille Trelawney, et a fortiori maintenant qu'il savait que ses dons étaient la cause directe du meurtre de ses parents.

— Tu aurais dû laisser tomber, comme moi, dit vivement Hermione en se beurrant un toast. Ça t'aurait libéré plein de temps libre !

Une alarme discrète sonna dans la tête de Harry. Il jeta un coup d'œil discret sur l'emploi du temps d'Hermione.

— Tu as abandonné l'arithmancie ? lui demanda-t-il d'un ton dégagé.

Elle tourna la tête vers lui, surprise.

— Oui, maintenant que j'ai moins de temps pour mes études, j'ai dû abandonner quelques matières, répondit-elle. Finalement, j'en ai laissé tomber un peu plus que nécessaire, pour me ménager un peu plus de temps libre.

Harry se glaça. C'était exactement ce qu'il craignait : Hermione devenait de moins en moins travailleuse… Si elle continuait comme ça, leur efficacité risquait d'en prendre un sérieux coup, car Harry serait le seul à connaitre les sortilèges les plus utiles et les plus puissants, mais comme il était celui qui partait le plus en avant…

Une autre idée lui traversa l'esprit. Et si elle perdait tout intérêt pour ses études, qu'arriverait-il si elle se mettait à délaisser ce pour quoi Harry, Ron et elle-même se battaient ? Si elle décidait de ne plus faire partie de l'Armée de Dumbledore ? Et de l'Ordre du Phénix ?

Harry avait perdu tout appétit. Il ne remarqua même pas l'arrivée des hiboux dans la grande salle avant que Neville ne commence à ouvrir sa grande enveloppe sous le nez de Harry. Il se rappelait qu'il était censé être désappointé de l'absence de réponse de la part de Sirius, mais non seulement il savait que la réponse n'arriverait pas avant bien longtemps (au moins un bon chapitre) mais il était de toute façon trop préoccupé par l'avenir d'Hermione pour penser à quoi que ce soit d'autre.

Il était toujours aussi inquiet lorsqu'il suivit le chemin détrempé qui menait à la serre numéro trois. Le cours de botanique ne parvint même pas à lui changer les idées. Le professeur Chourave montra aux élèves les Bubobulbs, et Harry se souvenait vaguement que c'était un sécréteur de pus urticant. En fait, il avait été, avec Hermione et en collaboration avec Neville Londubat, à l'origine d'une mutation magique de Mimbulus Mimbletonia que permettait d'obtenir les mêmes effets que le pub de Bubobulbs, mais sans danger pour la peau. Avec ses gants en peau de Dragon et ses bouteilles, il avait l'impression de se trouver au moyen-âge… Un moyen-âge qui mènerait à un présent sans Hermione… Quand la cloche retentit, Harry prit son sac sans enthousiasme et prit la direction de la cabane en bois où habitait Hagrid.

Il les attendait devant sa cabane, une main sur le collier de Crockdur, son énorme chien noir. À ses pieds, plusieurs caisses en bois étaient posées sur le sol et Crockdur tirait sur son collier en gémissant, apparemment impatient d'en examiner le contenu de plus près. Lorsqu'ils approchèrent, ils entendirent un raclement ponctué de petites explosions.

Harry se figea. Il se rappela subitement des Scroutts à Pétards… Surtout celui, énorme, qu'il avait affronté dans le labyrinthe, à la fin de l'année.

Le cours passa, heureusement, sans qu'ils n'aient à les toucher. Harry ne pouvait se résoudre à subir une année entière l'entretien des Scroutts. Il réfléchit intensément au problème pendant l'heure, tout en faisant semblant de tendre des morceaux de salade dans les boîtes.

Au déjeuner, Hermione s'assit entre lui et Ginny. Harry savait qu'Hermione avait une heure de libre, quand Ron et lui auraient Divination. Harry s'inquiétait de voir Ginny continuer de traîner avec Hermione. Leur rapprochement absurde, si elle se poursuivait, risquait d'empêcher Ginny de construire une vraie relation dans le futur, voire même, si elle se laissait entraîner, de l'empêcher de former un couple sain avec Harry dans les années à venir.

Lorsque la cloche sonna pour annoncer le début des cours de l'après-midi, Harry les vit partir d'un pas hâtif dans l'escalier qui menait à la salle commune de Gryffondor. Harry et Ron, eux, prirent la direction de la tour nord où, tout en haut d'un escalier en colimaçon, une échelle d'argent permettait d'accéder à la trappe circulaire aménagée dans le plafond, menant à la salle de Divination.

Lorsqu'ils émergèrent de la trappe, ils sentirent aussitôt l'habituel parfum douceâtre qui émanait du feu, dans la cheminée. Comme toujours, les rideaux étaient tirés devant les fenêtres. La pièce circulaire baignait dans une faible lumière rouge que répandaient de nombreuses lampes enveloppées de châles et d'écharpes. Harry et Ron se faufilèrent parmi les fauteuils et les poufs recouverts de chintz où les élèves étaient assis et allèrent s'installer à une table ronde.

— Je vous souhaite le bonjour, dit la voix mystérieuse du professeur Trelawney, juste derrière Harry qui sursauta.

C'était une femme mince, avec des lunettes énormes qui faisaient paraître ses yeux beaucoup trop grands pour son visage. Elle regarda Harry avec l'expression tragique qui était la sienne chaque fois qu'elle le voyait. Son habituelle débauche de perles, de chaînes et de bracelets scintillait à la lueur des flammes.

— Vous êtes préoccupé, mon pauvre chéri, dit-elle à Harry d'un ton lugubre. Mon troisième œil voit derrière votre visage une âme troublée…

Harry n'écoutait pas. Il la regardait dans les yeux, fixement. Il haïssait réellement Sybille Trelawney et son mysticisme forcé, artificiel. Il la fixa jusqu'à ce qu'elle s'éloigne de sa table. Il mit la tête dans les bras et réfléchit intensément à ses deux problèmes : Hermione et les Scroutts.

Il se redressa en sentant le coup de coude de Ron.

— J'étais en train de dire, mon pauvre garçon, que vous êtes né, de toute évidence, sous l'influence maléfique de Saturne, déclara le professeur Trelawney, avec une nuance de reproche dans la voix pour lui avoir témoigné si peu d'attention.

— D'accord, répondit Harry avec une note d'indifférence dans la voix.

— Saturne occupait certainement une position dominante dans le ciel au moment de votre naissance… Vos cheveux noirs… votre taille moyenne… Une perte tragique à un âge si jeune… Je pense ne pas me tromper, mon pauvre chéri, en affirmant que vous êtes né en plein hiver ?

— Vous pensez bien mal, persifla Harry, je suis né en juillet.

Ron, Seamus et Dean Thomas éclatèrent de rire.

Quand le cours fut terminé, après que Trelawney se fusse vengée en leur donnant à tous le devoir de prédire leur prochain mois, Harry et Ron descendirent l'escalier menant à la Grande Salle, sous les ronchonnements de Ron. Hermione les rejoignit.

— Beaucoup de devoirs ? demanda-t-elle d'un ton claironnant.

— Ouais, répliqua Ron. Et toi, tu es restée dans la salle commune ?

— Euh… oui, oui, répondit Hermione en rougissant imperceptiblement.

Harry aperçut Ginny, qui était arrivée dans le hall juste après Hermione, et avait rejoint un groupe d'élèves de troisième année.

— Weasley ! Hé, Weasley !

Harry, Ron et Hermione se retournèrent. Malefoy, Crabbe et Goyle arrivaient derrière eux, l'air ravi.

— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda sèchement Ron.

— Ton père est dans le journal, Weasley ! dit Malefoy.

Il brandissait un exemplaire de La Gazette du sorcier en parlant le plus fort possible pour que tout le monde l'entende.

— Écoute un peu ça !

NOUVELLES BÉVUES AU MINISTÈRE DE LA MAGIE

Il semble que les ennuis du ministère de la Magie soient loin d'être terminés, écrit notre envoyée spéciale, Rita Skeeter. Récemment montré du doigt pour l'insuffisance de son service d'ordre lors de la Coupe du Monde de Quidditch, et toujours incapable de donner la moindre explication concernant la disparition de l'une de ses sorcières, le ministère se voit à nouveau plongé dans l'embarras à la suite des fantaisies d'Arnold Weasley, du Service des détournements de l'artisanat moldu.

Malefoy releva la tête.

— Tu te rends compte, Weasley, croassa-t-il, ils ne connaissent même pas son nom exact, c'est comme si ton père n'avait aucune existence.

Dans le hall, à présent, tout le monde écoutait. D'un geste théâtral, Malefoy déplia le journal et reprit sa lecture.

Arnold Weasley, qui fut poursuivi il y a deux ans pour possession d'une voiture volante, s'est trouvé impliqué hier dans un incident qui l'a opposé à des représentants de l'ordre moldu (appelés gendarmes) à propos de poubelles particulièrement agressives. Il semblerait que Mr Weasley se soit précipité au secours de Maugrey « Fol Œil », un ex-Auror d'un âge avancé, qui fut mis à la retraite par le ministère lorsqu'il apparut qu'il était devenu incapable de faire la différence entre une poignée de main et une tentative de meurtre. Comme on pouvait s'y attendre, en arrivant devant la maison transformée en camp retranché de Mr Maugrey, Mr Weasley fut bien obligé de constater que l'ancien Auror avait une fois de plus déclenché une fausse alerte. Avant de pouvoir échapper aux gendarmes, Mr Weasley s'est vu contraint de lancer plusieurs sortilèges d'Amnésie afin de modifier la mémoire des témoins. Il a cependant refusé de répondre aux questions de La Gazette du sorcier qui souhaitait lui demander pourquoi il avait cru bon d'impliquer le ministère de la Magie dans cette bouffonnerie peu digne d'un de ses représentants, et dont les conséquences pourraient se révéler fort embarrassantes.

— Et il y a une photo, Weasley ! dit Malefoy en agitant le journal qu'il tenait bien en vue. Une photo de tes parents devant leur maison – si on peut appeler ça une maison ! Ta mère aurait peut-être intérêt à perdre quelques kilos, tu ne crois pas ?

Ron tremblait de fureur. Tous les élèves avaient les yeux fixés sur lui. Harry ouvrit la bouche pour répliquer, mais se rappela juste à temps de ce qui allait se passer. Il fit un sourire qui parut décontenancer Malefoy pendant une seconde. Il se rattrapa :

— Tiens, Potter, toi qui es allé chez eux, cet été, dis-moi, est-ce que sa mère ressemble vraiment à un cochonnet ou bien c'est simplement la photo qui fait ça ?

Ron amorça un mouvement de fureur vers Malefoy mais Harry lui posa une main apaisante sur l'épaule.

— Et ta mère à toi, Malefoy, répliqua-t-il, pourquoi est-ce qu'elle avait l'air d'avoir une bouse de dragon sous le nez, quand je l'ai vue ? Elle est toujours comme ça ou bien c'est simplement parce que tu étais avec elle ?

Le teint pâle de Malefoy rosit légèrement.

— Ne t'avise pas d'insulter ma mère, Potter !

— Dans ce cas, ferme-la, répliqua Harry en se retournant ostensiblement.

BANG !

Plusieurs élèves poussèrent des cris et Harry sentit quelque chose de brûlant lui frôler la joue. Avant qu'il aie le temps de faire le moindre geste, il entendit un second « BANG » et un rugissement qui résonna dans tout le hall d'entrée :

— PAS DE ÇA, MON BONHOMME !

Harry fit volte-face. L'imposteur descendait en claudiquant les marches de l'escalier de marbre. Il avait sorti sa baguette magique et la pointait droit sur Malefoy-la fouine qui tremblait sur le sol couvert de dalles.

Un silence terrifié régna soudain dans le hall. À part l'imposteur, personne n'osait faire un geste. Il regarda Harry.

— Tu as été touché ? grogna-t-il.

— Non, répondit Harry d'un ton involontairement sec.

— LAISSE-LE ! s'écria l'imposteur.

Il s'avança en boitant vers Crabbe, Goyle et la fouine qui poussa un couinement terrifié et fila vers l'escalier qui menait au sous-sol du château.

— Non, pas par là ! rugit-t-il en pointant à nouveau sa baguette magique sur la fouine qui fit un bond de trois mètres, retomba avec un bruit sourd sur le sol, puis s'éleva à nouveau dans les airs. Je n'aime pas les gens qui attaquent par-derrière, grogna-t-il, tandis que la fouine faisait des bonds de plus en plus hauts en lançant des cris de douleur. C'est lâche, c'est minable, c'est répugnant…

La fouine fut à nouveau projetée en l'air, agitant inutilement sa queue et ses pattes.

— Ne – refais – jamais – ça ! lança Croupton en détachant chaque mot au rythme des bonds et des chutes de la fouine.

— Professeur Maugrey ! s'exclama une voix d'un ton scandalisé.

Le professeur McGonagall descendait l'escalier de marbre, les bras chargés de livres.

— Bonjour, professeur, dit calmement le Mangemort, qui continuait de faire bondir l'animal de plus en plus haut.

— Que… Qu'est-ce que vous faites ? balbutia le professeur McGonagall en suivant des yeux l'animal qui se tortillait dans les airs.

— J'enseigne, répondit-il.

— Vous ens… Maugrey, c'est un élève ? s'écria le professeur McGonagall d'une voix suraiguë en laissant tomber ses livres par terre.

— Ouais.

— Non ! hurla McGonagall qui dévala l'escalier, sa baguette magique en avant.

Un instant plus tard, il y eut un craquement sonore et Drago Malefoy réapparut, recroquevillé sur le sol, ses cheveux blonds et soignés tombant sur son visage qui était devenu d'un rosé brillant. Il se releva en faisant la grimace.

— Maugrey, nous n'avons jamais recours à la métamorphose pour infliger des punitions ! dit le professeur McGonagall d'une voix faible. Le professeur Dumbledore vous l'a sûrement précisé ?

— Il y a peut-être fait allusion, c'est possible, répondit l'imposteur…

Harry se désintéressa de la conversation et regarda Malefoy d'un air sarcastique.

— Ne me parlez surtout pas, dit Ron à voix basse en s'adressant à Harry et à Hermione, lorsqu'ils furent installés à la table des Gryffondor. Tout autour d'eux, les élèves commentaient d'un air surexcité ce qui venait de se passer.

— Et pourquoi est-ce qu'on ne doit pas te parler ? s'étonna Hermione.

— Parce que je veux graver ça à tout jamais dans ma mémoire, répondit Ron, les yeux fermés, une expression d'extase sur le visage. Drago Malefoy, l'extraordinaire fouine bondissante…

Hermione éclata de rire tandis que Harry remplissait leurs assiettes de ragoût de bœuf.

Quelques minutes plus tard, Fred Weasley vint s'asseoir en face d'eux.

— Maugrey ! dit-il. Vous le trouvez bien ?

— Mieux que bien, dit George en s'asseyant à côté de son frère.

— Super bien, renchérit le meilleur ami des jumeaux, Lee Jordan, en se glissant sur la chaise de l'autre côté de George. On l'a eu cet après-midi, ajouta-t-il à l'adresse de Harry et de Ron.

— Comment c'était ? demanda avidement Ron.

Fred, George et Lee échangèrent des regards éloquents.

— On n'a jamais eu un cours comme ça, dit Fred.

— Ce type-là sait, dit Lee.

— Qu'est-ce qu'il sait ? demanda Ron en se penchant vers eux.

— Il sait ce que ça veut dire que de faire les choses, déclara George d'un ton impressionnant.

Harry haussa un sourcil, tentant d'intérioriser les sentiments violents qu'il éprouvait à l'encontre de Croupton.

— Combattre les forces du Mal, répondit Fred à ce qu'il prit pour une moue interrogatrice.

— Il a vraiment vu ce que c'était, dit George.

— Incroyable, ajouta Lee. Ron plongea dans son sac pour y prendre son emploi du temps.

— On ne l'a que jeudi prochain ! dit-il d'un ton déçu.

Harry ne répondit pas.