Les dragons

Lorsque Harry se réveilla, le lendemain matin, il était encore groggy du manque de sommeil et de ses inquiétudes. Après avoir mis plus de temps que prévu pour s'habiller, il descendit à la Grande Salle avec Ron, où il retrouva Hermione à la table des Gryffondor, en train de prendre son petit déjeuner avec Ginny. Hermione lui adressa un grand sourire en le regardant arriver. Il resta neutre et mangea en silence, laissant ses pensées et ses souvenirs se dégager.

Ils devaient se promener dans le parc, et Harry devait lui dire que la première tâche était un dragon… et ils devaient ramer pour trouver un moyen de le battre, jusqu'à ce que Maugrey vienne l'aider. Il soupira. Rien dans cet enchaînement d'événements ne convenait.

Hermione fit en sorte que Ginny remonte seule sans se douter qu'ils voulaient parler entre eux. Harry emmena Ron et Hermione dans le parc, où il leur partagea ce que Sirius lui avait confié à propos de Karkaroff, et sa théorie que c'était lui qui avait déposé son nom dans la Coupe. Tous deux furent effarés de savoir que Karkaroff était un ancien Mangemort, mais ils s'inquiétaient encore plus pour la première tâche.

— On va essayer de te faire survivre jusqu'à mardi soir, dit Ron. Ensuite, on s'occupera de Karkaroff.

— Tu as une idée de ce que tu feras ? demanda Hermione. Tu veux qu'on s'entraîne aux sortilèges de défense ?

— Non, je ne sais pas à quoi j'aurai affaire. Mais Sirius m'a donné quelques conseils pour faire face à l'imprévu…

— Ah oui ? C'est bien ça, il faut se concentrer là-dessus !

— Tu veux qu'on trouve une salle pour s'entraîner ? demanda Ron.

Le hasard lui fournit une porte de sortie.

— Oh non, qu'est-ce qu'il vient faire là, lui ? dit Harry en voyant Krum arriver et s'installer sur l'herbe au bord du lac. Venez, son fan-club ne va pas tarder à débarquer…

— Pourquoi est-ce qu'il ne reste pas dans son stupide bateau ? pesta Hermione en se relevant et en prenant la direction du château.

Une fois arrivé à la salle commune, Harry eut une idée pour à la fois se débarrasser d'eux, aider Cédric et éviter l'imposteur. Il monta dans sa chambre, et alla chercher la Carte du Maraudeur dans sa malle. Après quelques recherches, il finit par localiser le nom de Cédric Diggory et celui de l'imposteur, Bartemius Croupton. Ils étaient dans des régions très éloignées du château : l'imposteur était dans une salle de Défense contre les Forces du Mal, et Cédric était dans une des serres de botanique. Harry pesta de devoir redescendre, mais il était content de voir que son plan allait fonctionner. Il regarda sa montre. Cinq minutes. Il empocha la Carte et referma sa valise.

Bredouillant une vague explication à Ron et Hermione, Harry ressortit de la salle commune de Gryffondor et redescendit près du hall d'entrée. En se plaçant dans une des salles environnantes, il sortit la Carte pour surveiller la position de Cédric. Il venait juste de sortir de la serre, accompagné d'un groupe d'élèves de Poufsouffle. Il se prépara.

Quand le brouhaha des discussions des élèves revenant du cours de botanique se fit entendre après le bruit de la porte qui s'ouvrait, Harry entrebâilla la porte et visa soigneusement. Un avion en papier se matérialisa dans l'air et piqua du nez vers la tête de Cédric, puis tomba dans ses mains. Il l'ouvrit, visiblement surpris, puis se tourna vers la porte derrière laquelle Harry était caché, et dont le numéro était inscrit sur l'avion en papier. Il se retourna, vraisemblablement pour dire à ses amis de ne pas l'attendre, et se dirigea vers la porte.

Quand il entra dans la salle, il trouva Harry adossé contre le mur, les bras croisés.

— Salut, avança Cédric, intrigué.

— Salut, répondit Harry. La première tâche, c'est d'affronter un dragon.

Cédric fronça les sourcils.

— Quoi ?

Harry referma la porte pour qu'on ne risque pas de les entendre.

— Des dragons, répéta-t'il. Il y en a un pour chaque champion, Krum et Delacour sont déjà au courant. Il n'y a pas besoin de les vaincre, seulement de faire quelque chose devant eux sans se faire brûler.

Harry vit Cédric passer de l'incompréhension à l'appréhension devant l'épreuve à venir.

— Tu es sûr de ce que tu dis ? demanda Cédric. Mais comment est-ce que tu es au courant ?

— Oui, je suis sûr, et peu importe comment je le sais, répondit Harry. Je ne peux pas te le dire, de toute façon.

Cédric regardait Harry d'un air soupçonneux, perplexe.

— Pourquoi tu me dis ça ? demanda-t-il.

Harry haussa les épaules et sourit.

— Fleur et Viktor sont au courant, moi aussi, ça ne serait pas juste que toi tu ne le saches pas. On sait tous ce qui nous attend, on est à égalité, c'est plus juste, non ?

Et Harry sortit de la salle sous le regard toujours plus perplexe de Cédric.

Harry supporta la journée de cours du lundi, passant les cours de botanique et de divination en les écoutant à peine. La seule chose à laquelle il fit attention fut de rassurer Ron et Hermione sur la tâche mystère qu'il allait affronter le lendemain. Il réussit à les convaincre qu'une bonne nuit de sommeil lui ferait plus de bien qu'une nuit à s'entraîner à lancer des sorts.

Le lendemain midi, après une matinée aussi ennuyeuse que la journée précédente, Minerva McGonagall se précipita sur lui à la table du déjeuner.

— Potter, les champions doivent se rendre dans le parc dès maintenant… Vous devez vous préparer pour votre première tâche.

Harry hocha la tête, s'essuya la bouche et lui emboîta le pas. Il fit de son mieux pour avoir l'air stressé. McGonagall, de son côté, avait l'air aussi anxieuse que Ron et Hermione. Quand ils furent sortis dans la fraîcheur de novembre, elle lui posa une main sur l'épaule et l'abreuva de paroles de réconfort et de conseils. Ils se dirigeaient vers l'enclos des dragons, à la lisière de la forêt. Une fois arrivés devant la tente où Verpey les attendait en compagnie des autres champions, McGonagall lui dit d'entrer d'une voix un peu tremblante. Harry la remercia et passa l'ouverture de la tente.

Fleur Delacour, pâle et l'air moins assuré que d'habitude, attendait dans un coin sur un tabouret. Cédric tournait en rond nerveusement, et lui adressa un sourire grimaçant. Harry avait l'impression qu'il se demandait toujours si l'information sur les dragons était vraie. Krum était toujours plus renfrogné.

— Ahn mais qui voilà ! Harry ! s'exclama Verpey comme si aucune tension ne noyait la pièce. Ça y est, tout le monde est là, il est temps de vous mettre au courant !

Harry le regarda agiter le sac de soie rouge qui contenait les dragons miniatures. Il se demandait comment il allait pouvoir faire pour tirer le bon dragon, le Magyar à Pointes, et à empêcher les autres champions de le choisir. Il réfléchit à toute vitesse au problème, mais conclut que ça ne faisait pas grande différence, et qu'il n'avait de toute façon pas de marge de manœuvre pour influer sur quoi que ce soit.

Une fois le public arrivé, Verpey ouvrit le sac en soie et le présenta à Fleur Delacour. Elle en sortit un dragon rouge vif, avec le chiffre "trois" accroché autour de son cou. Le Boutefeu chinois, se souvint Harry. Krum, à son tour, tira le Vert gallois commun, avec le chiffre "deux", puis Cédric tira le Suédois à museau court, d'un gris bleuté.

Harry fronça les sourcils. Il regarda à peine le Magyar à Pointe ("quatre") qu'il avait tiré. Concentré qu'il était sur son dragon, il en avait oublié qui était censé tirer quoi, et il s'avérait que Krum et Fleur avaient échangé leur dragon !

Pendant que Verpey leur expliquait les derniers détails, Harry se demanda si ça influencerait la suite des événements.

— Harry ? demanda Verpey en conclusion. Est-ce que je pourrais te voir un instant ?

— Heu… oui, répondit Harry en se rappelant qu'il allait essayer de l'aider.

Il sortit de la tente avec Verpey qui l'emmena un peu à l'écart. Harry était un peu irrité de devoir gérer ce parieur irresponsable au milieu de problèmes bien plus importants de dragons et de cours normal du temps.

— Ça va, Harry, tu te sens bien ? Je peux faire quelque chose pour toi ?

— Non merci, monsieur Verpey, répondit Harry en prenant un air ouvertement réprobateur. Je sais comment me débrouiller, autant que les autres champions je pense.

Verpey parut désarçonné par ce que Harry venait de dire.

— Si vous voulez, vous pouvez aller donner un coup de pouce à Cédric, comme il passe en premier, il en aurait peut-être plus besoin que moi…

Verpey parut piégé. Il sembla sur le point de balbutier quelques mots.

— Je… il faut que je file ! s'exclama-t-il avant de s'éloigner en hâte.

Harry leva les yeux au ciel. Il rentra dans la tente au moment où un coup de sifflet retentissait et où Cédric en sortait. Il lui souhaita bonne chance en passant. Cédric hocha vaguement la tête. Harry se retrouva seul sous la tente, avec Fleur et Krum, entendant la foule s'époumoner et réagir aux efforts de Cédric pour passer devant le Suédois à museau court. Fleur s'était mise à faire les cent pas, imitant Cédric. Krum fixait le sol.

Quelques minutes plus tard, la foule explosa en une ovation retentissante : Cédric avait réussi à s'emparer de l'oeuf d'or.

— Bravo ! hurlait Verpey. Vraiment très bien ! Voyons maintenant les notes des juges !

Puis, après un temps de silence :

— Encore trois autres concurrents, à présent ! Mr Krum, s'il vous plaît !

Krum sortit de son pas traînant, laissant Harry et Fleur sous la tente, évitant le regard l'un de l'autre.

C'était seulement la troisième fois qu'ils se retrouvaient tous les deux au même endroit, après l'incident pendant le banquet où il l'avait appelée par son prénom, et le moment où son nom était sorti de la Coupe. Harry se demanda si elle l'avait remarqué, et si elle s'en souvenait.

— Très audacieux ! s'écria Verpey.

Harry entendit le Suédois à museau court émettre un horrible hurlement tandis que la foule retenait son souffle.

— On peut dire qu'il n'a pas froid aux yeux… et… Mais oui, il a réussi à s'emparer de l'œuf !

Les applaudissement éclatèrent dans le matin d'hiver. Un second coup de sifflet retentit.

— Voici à présent Miss Delacour ! s'exclama Verpey.

Fleur sortit la tête haute, mais tremblant de la tête aux pieds, laissant Harry seul dans la tente. Il vit ses jointures blanchies et ses mains crispées sur sa baguette.

Pendant qu'elle affrontait le Boutefeu chinois, il fit le vide dans son esprit. Il se concentra sur les sorts qu'il allait exécuter, sur l'ennemi qu'il allait affronter. Il prit une grande inspiration, ouvrit les yeux : il était prêt. Il attendit que le sifflet retentisse une quatrième et dernière fois, puis sortit de la tente, la baguette à la main, paré à ce qui l'attendait.

Il passa l'ouverture de la palissade qui entourait l'enclos. Les gradins l'entouraient, remplis de visages surexcités qui criaient dans sa direction. L'enclos le plaçait face au Magyar majestueux, qui couvait ses œufs, les ailes à demi repliées. Il jeta un regard à sa queue épineuse, qui traçait dans le sol de profondes entailles. Il leva sa baguette.

Accio Éclair de feu ! cria-t-il.

Il attendit, confiant, pendant que la foule commençait à comprendre ce qu'il faisait. Puis il entendit le balai arriver à lui, et s'immobiliser à ses côtés, attendant d'être enfourché, vibrant presque d'une énergie intérieure.

Harry monta sur son balai et grimpa tout de suite à une altitude plus confortable, sous les vivats de la foule. Il sourit, appréciant cette reconnaissance, mais décida de l'ignorer et se concentra sur la tâche qu'il avait devant lui.

Il commença à se rapprocher du dragon, à l'attirer à droite puis à gauche, à ralentir pour provoquer son souffle brûlant, puis à repartir plus vite. Il fit un premier passage, puis un second, concentré sur les mouvements de sa tête et de sa queue.

Sans que le dragon s'en rende compte, la trajectoire de Harry commença à s'élever petit à petit. Il la poussa à lever le cou de plus en plus, et à virer uniquement vers le haut au moment d'éviter ses attaques de queue ou de feu. Il vit des mouvements nerveux agiter ses ailes, partagé entre l'instinct de protection de ses œufs et l'énervement dû aux mouvements de Harry. Il appuya ses mouvements, passant vite près d'elle puis s'enfuyant plus haut dans les cieux.

Soudain, il la vit se dresser sur ses pattes de derrière en rugissant et en écartant ses ailes. Il fonça en piqué, disparaissant du champ de vision du dragon, récupéra l'oeuf d'or et s'éloigna en sécurité au centre de l'enclos, l'oeuf d'or tendu à bout de bras, un sourire triomphant sur le visage.

— Regardez ça ! Non mais regardez ça ! hurlait Verpey. Notre plus jeune champion a été le plus rapide pour s'emparer de son œuf ! Voilà qui va faire monter les paris sur Mr Potter !

Il vira de bord et se posa en douceur vers l'entrée de l'enclos, où l'attendaient McGonagall, Hagrid et l'imposteur.

— C'était remarquable, Potter ! s'écria le professeur McGonagall.

— Tu as réussi, Harry ! dit Hagrid d'une voix rauque. Tu as réussi ! Et contre le Magyar, en plus ! Tu sais, Charlie m'a dit que c'était le pire…

— Merci, Hagrid ! répondit Harry.

— C'était vite fait bien fait, Potter, grogna l'imposteur.

À ce moment là, Ron et Hermione arrivèrent en courant à son niveau.

— Harry, tu as été formidable ! s'écria Ron d'une voix rauque.

— Tu as été extraordinaire, tu peux me croire ! renchérit Hermione. Un vrai champion !

Harry rougit en se rappelant qu'elle lui avait dit la même chose quand ils avaient fait l'amour dans la salle commune. Hermione lui fit un discret clin d'œil.

— Regarde, Harry, ils vont donner tes notes, dit Ron.

Harry se retourna. Il plissa les yeux et vit Madame Maxime lever sa baguette magique et dessiner un grand neuf.

— Ça se présente bien ! dit Hermione.

Ce fut au tour de Mr Croupton Senior de se prononcer. Harry se demanda ce que pensait son fils, camouflé, en le voyant.

Il lança lui aussi le chiffre neuf. Dumbledore, lui aussi, donna la note neuf. Les applaudissements de la foule redoublèrent d'intensité. Ludo Verpey - dix. Harry grimaça un sourire, mais il savait que Verpey usait de son pouvoir pour le favoriser.

Karkaroff fut le dernier à lever sa baguette. Il réfléchit un moment, avant de donner le chiffre cinq. Harry sourit en écoutant l'explosion de colère de Ron, qui avait au préalable vérifié que les professeurs s'étaient bien éloignés. Charlie les rejoignit.

— Tu es le premier, Harry, deux points au-dessus de Krum ! annonça-t-il. Il faut que je me dépêche, je dois absolument envoyer un hibou à maman, je lui ai promis de lui raconter ce qui se passerait. Mais c'est vraiment incroyable ! Ah, au fait, on m'a chargé de te dire que Verpey voulait te voir là-bas, dans la tente.

Il laissa ses deux amis à l'entrée de la tente. Fleur, Cédric et Krum entrèrent ensemble à sa suite. Tout un côté du visage de Cedric était couvert d'une épaisse pâte de couleur orange qui devait sans doute guérir les brûlures. Il eut un sourire en voyant Harry.

— Bravo, dit-il.

— Et bravo à toi, répondit Harry en souriant à son tour.

— Bravo à vous tous ! s'exclama Ludo Verpey en surgissant dans la tente et en bondissant autour d'eux, comme monté sur ressorts, la mine aussi rayonnante que si c'était lui le gagnant du Tournoi des Trois Sorciers. Et maintenant, quelques petites précisions très rapidement, dit-il. Vous allez avoir largement le temps de souffler avant la deuxième tâche qui aura lieu le 24 février à neuf heures et demie du matin – mais, entre-temps, on va vous donner de quoi réfléchir un peu ! Si vous regardez bien les œufs d'or qui sont en votre possession, vous constaterez qu'on peut les ouvrir… Vous voyez les charnières, là ? Alors écoutez bien : ces œufs contiennent une énigme que vous devrez élucider pour savoir en quoi consistera la deuxième tâche et comment vous y préparer. Tout est clair ? Vous êtes sûrs ? Très bien, vous pouvez partir !

Harry avait écouté sagement les explications. Il sortit de la tente, en félicitant au passage Krum et Fleur. Il prit la direction du château en compagnie de Ron et d'Hermione, mais il se rappela juste à temps que Rita Skeeter était embusquée derrière un arbre, et il prit le parti de faire un détour, prétextant une envie de prendre son temps en regardant le lac.