Victoire et branchies
Ce soir-là, le trio monta à la volière pour envoyer des nouvelles à Sirius. C'était Hermione qui lui y avait fait penser, et bien que l'épreuve ait été d'une difficulté toute relative pour Harry, prévenir son parrain était une bonne idée. Ils regardèrent Coquecigrue partir dans l'obscurité, portant la lettre dans laquelle Harry avait décrit son combat contre le dragon. Ils restèrent un moment à regarder le parc plongé dans l'obscurité. Ron se retourna vers Harry.
— On ferait peut-être bien de descendre faire la fête dans la salle commune, Harry. Fred et George ont dû rapporter des tas de choses de la cuisine, à l'heure qu'il est.
Lorsqu'ils pénétrèrent dans la salle commune de Gryffondor, il y eut à nouveau une explosion de cris, d'applaudissements, d'acclamations. Les moindres recoins débordaient de gâteaux et de cruches remplies de jus de citrouille ou de Bièraubeurre. Lee Jordan avait allumé des pétards mouillés qui remplissaient la salle d'étincelles et d'étoiles. Dean Thomas, doué pour le dessin, avait déployé d'impressionnantes banderoles qui représentaient pour la plupart Harry tournoyant sur son Éclair de feu au-dessus de la tête du Magyar à pointes. Deux autres dessins montraient Cédric, la tête en feu.
Harry se servit à manger et s'assit avec Ron et Hermione. Il se laissait gagner par l'euphorie ambiante. Lee Jordan attrapa et soupesa l'oeuf d'or que Harry avait posé sur la table.
— Oh, là, là, mais c'est lourd, ce truc-là. Ouvre-le, Harry ! Allez, vas-y, qu'on voie un peu ce qu'il y a là-dedans !
— Ouais, vas-y, Harry, ouvre-le ! lancèrent plusieurs voix.
Harry savait à quoi s'attendre, mais il obéit, en glissant un ongle dans la rainure qui en faisait le tour, et l'ouvrit. Aussitôt, la plainte aiguë et assourdissante envahit la salle, toute aussi insupportable que dans ses souvenirs.
— Ferme-le ! s'écria Fred, les mains plaquées sur ses oreilles.
— Qu'est-ce que c'est que ça ? dit Seamus Finnigan. On aurait dit le spectre de la mort…
Harry laissa ses camarades spéculer sur le sens du cri assourdissant, et se resservit des saucisses. Tout à coup, le dialogue de Fred et d'Hermione lui mit la puce à l'oreille.
— Tu peux y aller, dit Fred en parlant des tartes à la confiture. Je ne leur ai rien fait. Ce sont les crèmes caramel dont il faut se méfier…
Neville, qui venait justement de manger une cuillerée de crème caramel, la recracha en s'étouffant à moitié.
Fred éclata de rire.
Hermione en prit une.
— C'est à la cuisine que tu es allé chercher tout ça ? demanda-t-elle.
— Ouais, répondit Fred avec un grand sourire.
D'une petite voix aiguë, il se mit alors à imiter un elfe de maison :
— « Dites-nous ce qui vous ferait plaisir, monsieur, nous irons vous chercher ce que vous voudrez ! » Ils se mettent en quatre… Ils seraient capables de me faire rôtir un bœuf entier si je leur disais que j'ai vraiment faim.
Hermione sourit et mordit dans sa tarte. Pour Harry, cette discussion lui rappelait quelque chose, mais quoi… Il plongea dans ses souvenirs, profitant de ses capacités d'hypermnésie.
Il chercha, il chercha… et trouva. C'était le moment où Hermione demandait et apprenait où se trouvaient les cuisines de Poudlard et comment y accéder. Ils s'y rendaient ensuite tous les trois et découvraient Dobby et Winky. Hermione y développait sa défense des droits des Elfes.
Sauf qu'Hermione n'avait pas été témoin du renvoi de Winky par Barty Croupton Senior. Elle ne s'intéressait plus aux elfes ni à leur défense, et donc elle n'avait pas pensé à demander à Fred comment accéder aux cuisines - dont elle ne savait probablement même pas qu'elles étaient tenues par des elfes.
Harry réfléchit une minute. Il fallait qu'ils reprennent contact avec Dobby. Trop d'événements en dépendaient. Notamment…
Harry eut envie de se frapper la tête contre le mur. La Branchiflore ! C'était Dobby qui la lui donnait, sur les conseils de l'imposteur, en la volant à Rogue !
— Ho, Harry ? Tu rêves ?
Hermione lui secouait la tête, encore en train de se réjouir de sa victoire. Harry sourit, comme si de rien n'était.
Il suivit la soirée jusqu'à près d'une heure du matin. Il donna le change, mais son esprit bouillonnait de plans, et fouillant sans cesse dans ses souvenirs pour déterminer la bonne marche à suivre. Au moment de se coucher, il ferma les rideaux de son lit et posa le Magyar miniature sur la table de chevet, mais il prépara sa cape d'invisibilité. Quand tout le monde sembla endormi, il se leva et l'enfila. Avançant sur la pointe des pieds, il rejoignit la salle commune puis s'élança dans le dédale de couloirs de Poudlard en direction du bureau de Rogue.
La cape n'était pas le seul objet qu'il avait retiré de sa valise. Dans sa main gauche, il tenait la Carte du Maraudeur, qui le guidait et le tenait à l'écart des mauvaises rencontres. À sa main droite, la bague passe-murailles ornait son majeur, et elle allait lui permettre de rentrer sans problème dans le bureau fermé.
Une fois devant la porte, Harry entreprit de détecter et de désactiver les sortilèges et les protections mis en place par Rogue pour protéger son antre.
Ce n'est qu'une bonne heure plus tard, après avoir remis en place tous les flacons, objets, artefacts, sortilèges et protections tels qu'il les avait trouvé, et après avoir casé la Branchiflore dans sa valise, à l'abri des regards et des dégradations du temps, qu'il put s'enfoncer dans son lit et penser à autre chose.
Le mois de décembre fut bientôt entamé, apportant du vent et de la neige légère et humide. Les délégations des autres écoles étaient bien à plaindre de ne pas avoir accès aux salles chauffées et aux cheminées grassement et régulièrement alimentées de Poudlard.
Harry passait le moins de temps dehors possible, peu volontaire pour affronter le temps inclément. Les cours de Botanique et de Soins aux Créatures Magiques étaient ceux dont il raffolait le moins, quoique les cours du professeur Chourave avaient le mérite d'avoir lieu dans des serres relativement chauffées. Un cours d'Hagrid avec les Scroutts à Pétards avait justement vu le retour de Rita Skeeter. Harry avait grincé des dents mais n'avait rien fait contre elle, sachant depuis ses souvenirs que cette entrevue ne causerait aucun dommage. Par contre, elle avait maintenant connaissance de l'existence d'Hagrid, et Harry devait se soucier de l'empêcher de publier l'article où elle étalait les révélations volées pendant le Bal de Noël. Une autre chose qu'il lui faudrait désamorcer.
En attendant, il devenait grand temps que Ron et Hermione découvrent les cuisines. Harry avait un pincement au cœur en pensant à Dobby, qui dans son monde avait péri pour lui sauver la vie. Harry décida de les y emmener en sortant d'un cours de divination particulièrement ennuyeux. Il regagna la salle commune avec Ron, pensant y retrouver Hermione, mais elle ne s'y trouvait pas. Ils cherchèrent à la bibliothèque, mais elle n'y était pas non plus.
En revenant dans la salle commune, ils croisèrent Ginny, qui sortait des escaliers menant aux dortoirs des filles. Ils lui avaient souhaité un joyeux anniversaire le matin même, en allant prendre leur petit-déjeuner tous ensemble.
— Hey, Ginny, demanda Harry, tu n'as pas vu Hermione ?
— Harry ! répondit Ginny qui sursauta et rougit en le voyant. Euh, Hermione ? Non, non, je ne sais pas où elle est…
Ron haussa les épaules.
— Sûrement dans un de ses cours en plus, une matière dont on ne comprendra même pas le nom.
Harry et Ron s'installèrent pour jouer à la bataille explosive en attendant son retour. Finalement, à peu près une demi-heure plus tard, ils virent Hermione émerger à son tour de l'escalier qui menait aux dortoirs. Ron haussa les sourcils.
— Ah, te voilà ! On se demandait ce que tu faisais.
— Je révisais dans ma chambre, répondit évasivement Hermione. J'avais envie d'un peu plus de calme que dans la salle commune.
En effet, autour d'eux commençait à s'installer un brouhaha assez tenace.
— Venez, dit Harry, j'ai quelque chose à vous montrer.
Ron haussa à nouveau les sourcils.
— Ah bon ? C'est quoi ?
— Une surprise, répondit Harry avec un sourire. Je suis sûr que ça va vous plaire. Je voulais vous le montrer à tous les deux en même temps !
Il les emmena à travers le château, jusqu'au couloir souterrain, mitoyen de la Grande Salle, qui menait aux cuisines de Poudlard. Une fois devant le tableau représentant une coupe de fruits géante, il chatouilla la grande poire, qui se transforma en poignée. Il se retourna vers Ron et Hermione, plus étonnés que jamais.
— Une idée de l'endroit où ça mène ? demanda Harry.
— C'est un autre passage secret pour sortir du château ? tenta Ron.
— Non, attend, dit Hermione. Je sais où on est, cette porte mène pile en-dessous de la Grande Salle… Donc ça doit être…
Harry sourit, actionna la poignée et ouvrit grand la porte.
— Les cuisines de Poudlard ! annonça-t-il.
Il les entraîna à l'intérieur, et aussitôt un des elfes se précipita vers lui en s'écriant d'une voix suraiguë :
— Harry Potter ! Monsieur ! Harry Potter !
C'était évidemment Dobby. Harry en eut presque le souffle coupé. Il se pencha vers lui et le serra de toutes ses forces dans ses bras.
— Dobby ! dit-il, les larmes aux yeux. Je suis si content de te revoir !
Dobby le relâcha et recula de quelques pas, en lui adressant un sourire radieux. Ses yeux verts étaient eux aussi remplis de larmes de joie de leurs retrouvailles.
— Dobby ? demanda Ron.
— Tu travailles ici, maintenant ? demanda Hermione.
— Oui, Miss ! répondit Dobby avec son enthousiasme débordant. Le professeur Dumbledore a donné du travail à Dobby et à Winky, Miss !
— Winky ? s'étonna Ron. L'elfe de monsieur Croupton ? Enfin, l'ancienne… Elle est là aussi ?
— Oui, monsieur, oui ! s'exclama Dobby.
Il les emmena à travers la cuisine, entre les quatre longues tables qui correspondaient à leurs équivalents des quatre maisons dans la Grande Salle. La bonne centaine d'elfes que contenait la cuisine souriaient et s'inclinaient sur leur passage.
Harry n'était pas venu dans les cuisines depuis une éternité. Leur uniforme de Poudlard, un torchon à vaisselle frappé aux armoiries de l'école et drapé en toge, les démarquaient de Dobby et de son accoutrement débraillé, mais composé de vrais vêtements.
Donny s'arrêta devant la cheminée et tendit le doigt.
— Winky, monsieur ! dit-il.
Elle aussi portait des vêtements, mais elle n'en prenait pas le même soin que Dobby. Sa jupe et son corsage étaient constellés de taches de soupe et de marques de brûlure. En les voyant, elle les regarda fixement. Elle les avait croisés dans la loge de la coupe du monde, et peut-être se rappelait-elle aussi les avoir vus à nouveau dans la forêt, la même nuit. Mais cette fois, ils n'avaient pas été là lorsqu'elle s'était faite renvoyer par son maître.
— Bonjour, Winky, dit Harry.
Winky le regarda d'autant plus fixement, puis balaya les deux autres et Dobby.
— Est-ce que Harry Potter voudrait une tasse de thé ? demanda-t-il de sa petite voix aiguë, pour rompre le silence.
— Avec plaisir, répondit Harry en souriant.
Une petite équipe d'elfes de maison arriva sur-le-champ, portant un service à thé, un pot de lait et une pyramide de biscuits.
— Le service est impeccable ! remarqua Ron, impressionné.
Hermione acquiesça. Les elfes avaient l'air ravi.
— Ça fait combien de temps que tu es là, Dobby ? demanda Hermione tandis que Dobby servait le thé.
— Une semaine seulement, Miss ! répondit Dobby d'un ton joyeux. Dobby est venu voir le professeur Dumbledore, Miss. Vous savez, il est très difficile pour un elfe de maison qui a été renvoyé de trouver un nouveau travail, Miss, vraiment très difficile…
En l'entendant, Winky baissa la tête, son regard devenant vitreux. Elle renifla audiblement. Elle avait l'air sur le point de pleurer.
— Dobby a parcouru tout le pays pendant deux années entières, monsieur, pour essayer de trouver du travail ! continua Dobby. Mais Dobby n'a rien trouvé, monsieur, parce que, maintenant, Dobby veut être payé !
— Tu as bien raison, Dobby ! approuva Harry.
Les autres elfes de Poudlard détournèrent les yeux en s'éloignant de Dobby. Harry croisa les regards étonnés de Ron et d'Hermione, et haussa les épaules avec un sourire.
— Oh, merci, monsieur ! répondit Dobby en souriant de toutes ses dents. Mais les sorciers ne veulent pas d'un elfe de maison qui demande à être payé, monsieur. Ils ont dit : « Un elfe de maison n'a pas à recevoir d'argent », et ils ont tous claqué la porte au nez de Dobby ! Dobby aime travailler, mais il veut porter des vêtements et il veut être payé, Harry Potter… Dobby aime la liberté ! Alors, Harry Potter, Dobby est allé voir Winky et il a découvert qu'elle aussi avait été libérée, monsieur !
Winky renifla à nouveau d'un air sinistre. Dobby poursuivit son récit.
— Alors, Dobby a eu une idée, monsieur ! Pourquoi est-ce que Dobby et Winky ne chercheraient pas du travail ensemble ? s'est dit Dobby. Où y a-t-il suffisamment de travail pour deux elfes de maison ? a dit Winky. Alors, Dobby a réfléchi et il a trouvé, monsieur ! Poudlard ! Et donc, Dobby et Winky sont allés voir le professeur Dumbledore, monsieur, et le professeur Dumbledore les a engagés ! Le professeur Dumbledore a dit qu'il allait payer Dobby, monsieur, si Dobby voulait être payé ! Dobby est un elfe libre et il gagne un Gallion par semaine avec un jour de congé par mois !
— Et toi, Winky ? demanda Ron.
Contre ce à quoi il aurait pu s'attendre, elle lui jeta un regard noir.
— Winky est un elfe déchu, mais Winky n'est pas tombée assez bas pour se faire payer ! couina-t-elle. Winky a terriblement honte d'avoir été libérée !
— Honte ? demanda Hermione sans comprendre. Mais… c'est Mr Croupton qui a eu tort de te renvoyer, c'est lui qui a mal fait, non ? C'est lui qui devrait avoir…
Winky plaqua les mains sur ses oreilles.
— N'insultez pas mon maître, Miss !, s'écria-t-elle. N'insultez pas Mr Croupton ! Mr Croupton est un bon sorcier, Miss ! Mr Croupton a eu raison de renvoyer la méchante Winky !
— Winky a du mal à s'adapter, Harry Potter, dit Dobby en confidence. Winky oublie qu'elle n'est plus attachée à Mr Croupton. Elle a le droit de dire ce qu'elle pense, désormais, mais elle n'ose pas.
— Tu es un très mauvais elfe, Dobby ! gémit Winky. Mon pauvre Mr Croupton, comment fait-il sans Winky ? Il a besoin de moi, il a besoin de mon aide ! J'ai servi les Croupton toute ma vie, ma mère les a servis avant moi, et ma grand-mère les a servis avant elle… Oh, que diraient-elles, si elles savaient que Winky a été libérée ? Oh, quelle honte, quelle honte !
— Winky, tenta Hermione, je suis certaine que Mr Croupton se débrouille parfaitement bien sans toi. On l'a vu, tu sais…
— Vous avez vu mon maître ? dit Winky en fixant Hermione de ses grands yeux exorbités. Vous l'avez vu ici, à Poudlard ?
— Oui, répondit Harry. Mr Verpey et lui font partie des juges du Tournoi des Trois Sorciers.
— Mr Verpey est venu aussi ? couina Winky.
À la grande surprise de Harry, Ron et Hermione, elle parut à nouveau en colère.
— Mr Verpey est un mauvais sorcier ! Un très mauvais sorcier ! Mon maître ne l'aime pas, oh non, il ne l'aime pas du tout !
Ron et Hermione semblaient prêts à en entendre plus sur lui, mais Winky s'enferma dans le mutisme.
Dobby continua de bavarder joyeusement pendant qu'ils buvaient leur thé, parlant de ses projets et de ses revenus.
— Bientôt, Dobby va s'acheter un pull en laine, Harry Potter ! dit-il joyeusement en montrant sa poitrine nue.
— Tiens, justement, dit Ron, qui semblait avoir pris l'elfe en affection, si tu veux, je te donnerai celui que va me tricoter ma mère pour Noël. Elle m'en envoie un chaque année. Ça ne te dérange pas, le violet ?
Dobby était enchanté.
— Il faudra peut-être le rétrécir un peu pour qu'il soit à ta taille, mais il ira très bien avec ton cache-théière.
Ils s'apprêtèrent à remonter dans leurs chambres, et de nombreux elfes revinrent leur proposer des choses à emporter. Harry, Ron et Hermione remplirent leurs poches de gâteaux à la crème et de tartes.
— Merci beaucoup ! lança Harry aux elfes qui s'étaient tous rassemblés autour de la porte pour leur souhaiter bonne nuit. À bientôt, Dobby !
— Harry Potter… Est-ce que Dobby pourra venir vous voir un jour prochain ? se risqua à demander Dobby.
— Bien sûr que tu peux, répondit Harry.
L'elfe eut un sourire rayonnant.
— Vous savez quoi ? dit Ron, alors qu'ils remontaient les marches menant dans le hall d'entrée. Pendant toutes ces années, j'ai été très impressionné par la façon dont Fred et George arrivaient à rapporter des tas de trucs de la cuisine mais, finalement, ce n'est pas vraiment difficile. Ils sont prêts à donner tout ce qu'ils ont !
Hermione acquiesça en mordant dans un gâteau à la crème.
— Elle avait l'air de vraiment détester Verpey, dit Ron. Je me demande ce que Croupton a dit sur lui.
— Sans doute qu'il n'est pas très bon comme directeur de département, répondit Hermione. Et il n'a pas forcément tort, d'ailleurs.
Harry les laissa discuter sans intervenir, tout heureux qu'il était d'avoir retrouvé Dobby. Un survivant de plus…
