La nuit était bien avancée lorsque Claude entra dans une chambre avec discrétion, il retira son veston molletonnée, ses gants et ses bottes en cuir puis vint s'allonger dans le lit sur lequel Cyri dormait profondément. La jeune femme ne s'était toujours pas réveillée depuis la cérémonie de passation, elle fut quelque temps hébergée au monastère mais la situation au Royaume ayant très vite dégénérée, elle fut alors emmenée au château d'Adrestia. Le Leisterien enchaînait depuis les allers-retour entre la capitale et les différents fronts. Depuis plusieurs semaines, aucun des deux camps n'avançait ou ne reculait mais les batailles étaient toujours violentes et meurtrières.

« Tu sais… commença-t-il. Cette fois-ci, j'ai vraiment cru que nous allions perdre… Mais il s'est mis à pleuvoir, le sol est devenu pratiquement impraticable et les monstres des mages noirs n'arrivaient plus à se déplacer comme ils le voulaient. L'escouade des wyvernes de Seteth a alors profité pour les achever et c'est de cette manière que nous avons pu prendre l'avantage… »

Il caressa tendrement les cheveux de sa fiancée. Comme à chaque retour, il était envahi par cet étrange mélange de tristesse et de soulagement de la voir toujours endormie. Son autre main vint entrelacer les doigts froids de la jeune femme. Sa respiration était très lente, ses battements de cœur presque inaudibles et sa peau presque gelée et pâle.

« Ma douce, tu me manques tellement… Mais je ne sais pas si j'ai envie que tu vois dans quel état est le Royaume que tu aimes tant… »

Il sentit les doigts de Cyri avoir un léger sursaut.

« Je t'en supplie, arrête cette blague. Tu me l'a faite tellement de fois que je n'y crois plus… »

Mais cette fois-ci était différente, il eut un autre sursaut, plus fort et la peau de sa fiancée commença à se réchauffer doucement. Il posa son oreille sur sa poitrine et faillit pousser un cri de surprise en percevant son cœur battre de plus en plus fort.

« Cyri ! Cyri ! Tu m'entends ? Faites que ne se soit pas un rêve... » supplia-t-il la voix tremblante.

Il serra fort la main de la jeune femme tout en caressant son visage. Son corps bougea de plus en plus mais avec beaucoup de difficultés, il l'entendit gémir en fronçant les sourcils. La Princesse ouvrit la bouche mais aucun son ne sortit.

« Tu peux le faire ! Je sais que tu vas y arriver ! »

….

La Princesse entendit une voix familière tellement lointaine qu'elle n'arrivait pas à discerner les paroles mais elle reconnut ce timbre tout de suite. Elle essaya d'ouvrir les yeux mais ils restèrent clos, elle voulut bouger son corps mais celui-ci ne voulait pas lui obéir. La jeune femme commença à paniquer alors que la voix de son fiancé se faisait de plus en plus proche, il voulait la rassurer mais cela ne la calmait pas.

-Khalid ! Khalid ! Aide-moi ! Je n'arrive pas à ouvrir les yeux ! Mon corps est paralysé ! J'ai peur ! A l'aide !

« Ne paniques pas. Tu es restée endormie pendant un long moment, c'est normal que ton corps ait du mal à t'obéir. »

-Sothis ? Où es-tu ? Je suis dans le noir, je ne te voix pas… Je n'aime pas ça !

« Il faut que tu te calmes, concentre-toi sur la voix de ton fiancé et les sensations qui te reviennent peu à peu. »

Cyri n'arrivait pas à suivre les conseils de la déesse tellement que la panique l'avait saisi. Puis une légère odeur d'épices vint lui chatouiller ses narines, son attention vint alors s'accrocher à celle-ci comme à une bouée. Elle arriva enfin à se calmer mais son corps ne lui obéissait toujours pas cependant une douce chaleur l'enveloppa et des battements de cœurs résonnèrent légèrement dans ses oreilles.

-A… id…

-Je suis là… Prends ton temps, ne t'inquiète pas. Je vais rester avec toi jusqu'à ce que tu aies retrouvé toutes tes forces.

Cyri ouvrit enfin les yeux mais sa vision était trouble, le peu de lumière dans la pièce lui faisait mal. Elle voulut alors porter sa main sur son visage mais celle-ci retomba directement. Sa bouche était tellement sèche qu'elle n'arrivait même pas à prononcer le prénom de son fiancé correctement.

-Ai… Oi… Oif…

-Tu as soif ? Je vais t'apporter un verre d'eau. Doucement, ma douce, rien ne presse. dit-il alors que Cyri s'étranglait avec le verre d'eau.

Avaler de l'eau fut extremement compliqué pour la jeune femme, elle avait l'impression que son corps avait oublié comment faire. Le liquide avait du mal à trouver le bon chemin et finit dans la trachée de la jeune femme qui se mit à tousser, elle gémit de douleur.

« Khalid… »

Maintenant qu'elle arrivait à articuler, c'était sa voix qui ne voulait pas sortir. Elle voulut serrer les poings de colère mais les forces lui manquèrent. Claude prit une de ses mains et la porta à sa bouche pour lui déposer un doux baiser. Il n'arrivait plus à retenir son émotion, des larmes se mirent à couler sur ses joues sans qu'il ne puisse y faire quoi que ce soit. Il avait espéré ce moment depuis si longtemps qu'il avait du mal à réaliser qu'elle était enfin blottie dans ses bras réveillée. Délicatement, il leva son visage vers le sien et déposa un tendre baiser sur les lèvres sèches de sa fiancée. Il sentit une main caresser son visage puis Cyri recula son visage, il pouvait voir dans ses yeux que quelque chose ne lui plaisait pas.

-Qu'y-a-t-il ma douce ? J'ai quelque chose sur mon visage qui te dérange ? demanda-t-il en ayant deviné le problème.

-Ta barbe… fit-elle avec une toute petite voix et les sourcils froncés.

-Ah… Cela fait un petit moment que j'ai pas pris le temps de la raser… Tu n'aimes pas ?

-Combien de temps ?

-Je dirais trois bonnes semaines… réfléchit Claude en se grattant le visage.

-Que je suis endormie ? ajouta-t-elle insatisfaite de sa réponse.

Le jeune homme se figea sur la question. Il évita soigneusement la regarder, il savait que cela était le début d'une longue série de questions dont certaines réponses allaient être difficiles à digérer pour Cyri. La jeune femme posa sa main sur sa joue et le forcer à poser ses yeux elle.

-Combien de temps ? Demanda-t-elle en essayant de forcer sa voix.

-Dix mois… Tu étais endormie pendant dix mois…

La jeune femme laissa sa main tombée lourdement sur le lit. En dix mois, il a pu se passer énormément de choses, elle pensa tout de suite aux mages noirs et à son père. Alors qu'elle était sur le point de poser une autre question, elle fut choquée par l'expression de son fiancée. Ses yeux étaient rougis par les larmes qui venaient de couler, sa barbe lui donnait dix ans de plus mais surtout il avait l'air tellement fatigué, une fatigue profonde, qu'elle imaginait physique et surtout morale. Son corps se mit à trembler, elle en était certaine maintenant, le monde qu'elle avait laissé avant la cérémonie n'était plus.

« Je sais que tu as beaucoup de questions mais je n'ai pas la force d'y répondre ce soir… fit Claude en la serrant encore plus contre lui. Et je crois que tu n'es pas encore prête à entendre tout ce que j'ai à te dire… Profites-en pour retrouver un peu de tes forces, je pense que certains seront très heureux de te revoir. »

Sans attendre une réponse de sa part, il s'installa plus confortablement dans le lit et se pressa contre Cyri. La tête posée sur sa poitrine, il put écouter les battements de son cœur. Une nouvelle vague d'émotions l'envahit quand il sentit les doigts de la jeune femme lui chatouiller sa cheveulure.

La Princesse attendit que son fiancé soit profondément endormi pour se retirer de son étreinte. Elle s'assit sur le lit et examina la pièce dans laquelle elle se trouvait. Elle n'avait toujours pas retrouvé ses sens mais elle pouvait sentir le froid lui chatouiller la peau, elle devait être près des montagnes et en hiver. Les meubles semblaient être de bonne facture, ils ne devaient pas se trouver dans une petite ville. Puis ses yeux se posèrent sur la cheminée, une gravure familière attira son attention, elle se leva mais ses jambes encore trop fragiles la fit tomber à terre.

-Cyri ? Mais que fais-tu ? s'écria Claude qui fut réveillé en sursaut.

-Je voulais aller… Aux toilettes… mentit Cyri.

Le jeune homme soupira et se leva pour l'emmener dans la salle de bain.

« Nous ne sommes pas à Garreg Mach, je ne sens pas mes enfants… » remarqua Sothis après que la jeune femme ait fini sa petite commission.

-Khalid ? Où sommes-nous ?

-Chez Dimitri mais je t'ai dit que nous en parlerons demain d'accord ? dit Claude en la portant jusque dans le lit. Ne me force pas à t'attacher parce que tu n'arrives pas à rester dans mes bras…

Cyri roula des yeux, il sourit content de son effet et surtout de voir qu'elle réagissait comme avant à ses remarques. De nouveau blotti contre elle, il retrouva très vite le sommeil. Mais la jeune femme n'y arriva pas, ses yeux ne voulant pas se fermer.

« A ton avis, pourquoi sommes-nous chez ton ami ? » demanda la déesse.

-S'ils m'ont emmené ici c'est qu'ils ne devaient pas avoir le choix… réfléchit dans sa tête la Princesse en essayant de faire abstraction du mal de crâne qui naissait.

« En dix mois, il a pu se passer énormément de choses… »

La jeune femme ne voulait pas imaginer le pire scénario mais les mots de Sothis ne faisait qu'accroitre son inquiétude.

« Il faut absolument que tu retrouves toutes tes forces et que nous allions retrouver mes enfants au monastère. »

-Parce que tu crois que cela me plaît d'être dans cet état ?

« Évidemment que non mais comme toi, j'ai l'impression que la situation est très grave. J'ai juste peur pour mes enfants… »

-Ils ne peuvent pas se défendre seuls en cas d'attaque ?

« Ils ne peuvent pas se réveiller si leurs Héros ne sont pas près d'eux. Si les mages noirs mettent la main sur les armes, ils risquent de les retourner contre nous sans que j'y puisse y faire quoi que ce soit. »

La jeune femme resta silencieuse, elle n'arriva pas à savoir si le matin était sur le point de se lever ou non. Elle mit son attention sur les différents bruits qu'elle pouvait entendre mais à part le feu qui crépitait, rien ne se fit entendre. Elle savait que Dimitri était un homme très matinal et qu'il allait forcément aller la voir avant d'entamer sa journée, par conséquent la nuit risquait d'être courte pour Claude. Une nouvelle fois, elle se retira de l'étreinte de son fiancé, avec beaucoup de précaution et de patience, la jeune femme arriva à s'installer dans le fauteuil situé près de la fenêtre. Aucun nuage cachait les étoiles cette nuit-là, Cyri avait beaucoup de mal à réaliser qu'elle était restée immobile dans un lit pendant autant de mois. Sa poitrine lui fit mal quand elle imagina Claude lui parler et attendre désespérément une réponse de sa part.

« Faite que tout le monde aille bien… » chuchota-t-elle le poing serré contre son cœur.

La Princesse resta dans le fauteuil à admirer le monde se réveiller doucement. La relève des gardes se firent au grand soulagement de ceux qui ont dû rester debout toute la nuit dans le froid. Derrière la porte, elle pouvait entendre quelques servants qui étaient sûrement en train de préparer le petit-déjeuner du Roi, elle se demanda alors si elle aurait droit elle aussi à une bonne tasse de thé et à du bon pain frais.

Le ciel devenait de plus en plus clair et le château s'agita de plus en plus, une certaine excitation commença à envahir Cyri, elle se demanda comment aller réagir son cher ami, son frère de coeur puis elle se calma et une certaine appréhension la saisit, dans quel état serait-il ? Serait-il aussi fatigué que Claude ? Ou dans un état pire que lui ?

Le bruit d'une poignée qui s'enclenchait la fit sortir de ses pensées, la Princesse se redressa sur son fauteuil et fixa la porte. Dimitri entra dans la chambre et s'arrêta net.

« Bonjour Dimitri… » fit Cyri avec sa voix cassée et un sourire crispé.