Chapitre 4


Ignorant les regards qu'on lui jetait avec plus ou moins de discrétion, Bobby regagna tranquillement le onzième étage avec la fillette dans les bras, occupée à jouer avec le bouton de son col. Les sourcils froncés, Eames était toujours penchée sur son ordinateur. Elle leva la tête vers son partenaire lorsqu'il prit place à son bureau, sans relâcher son étreinte autour d'Aliénor. Les deux détectives échangèrent un long regard sombre avant de secouer la tête simultanément par la négative. Ignorant leur abattement, l'enfant tira sur la manche de son tuteur pour attirer son attention puis tendit le doigt vers le crayon posé sur le classeur ouvert.

- Tu veux dessiner ? Comprit-il.

Aliénor acquiesça. Goren se leva aussitôt pour échanger sa place avec elle, puis tira le fauteuil plus près du bureau. Il poussa sur le côté son classeur, posa son bloc en face de la fillette avant d'attraper quelques crayons dans l'un des pots afin de les mettre à portée de sa main. Elle s'éclaira avant de se mettre à genoux pour se surélever et pouvoir ainsi se pencher au-dessus de la table. Bobby s'accroupit à ses côtés.

- Tu me fais plein de dessins. De tout ce que tu veux, ça marche, Aliénor ?

Eames se mit à fouiller l'un de ses tiroirs avant de se lever et aller s'asseoir sur ses talons à son tour à côté d'Aliénor en lui présentant des crayons fluos de plusieurs couleurs.

- Avec ça, expliqua-t-elle, tes dessins seront encore plus beaux.

La fillette hésita à les prendre mais d'un sourire engageant de Goren, elle les attrapa un par un pour les poser soigneusement à côté de ceux qu'il lui avait mis à sa disposition.

- Aliénor, fit Bobby, je vais devoir aller voir le capitaine avec Alex. Je n'en aurais pas pour longtemps, je te le promets.

Et ce qu'il craignait de revoir dans les yeux de sa protégée apparut à-nouveau : la peur panique qu'il l'abandonne.

- Son bureau est juste là, dit-il en le pointant du doigt. Tu pourras me voir d'ici. Je reviens le plus vite possible pour venir t'aider à dessiner.

Secouant la tête, Aliénor agrippa sa manche et serra le poing si fort qu'elle en trembla. Goren attrapa un bout de la cravate qu'elle tenait dans son autre main. Il se pencha un peu plus pour se rapprocher d'elle.

- Tu sais cette cravate, murmura-t-il sur le ton du secret, elle a un pouvoir magique. Elle protège la personne qui la détient entre ses mains. Alors tant que tu la gardes avec toi, il ne t'arrivera rien.

L'étonnement puis l'émerveillement qui passa sur le visage tuméfié d'Aliénor procura à Bobby un bonheur enfantin. Depuis qu'elle s'était réfugiée dans ses bras, il se sentait complètement chamboulé, toutes ses émotions étaient en vrac. Il ne s'était jamais senti autant responsable d'un autre être que sa mère jusque-là dans sa vie. Eames croisa son regard. Elle patientait, amusée de sa petite histoire inventée sur un coup de tête.

- Tu en as de la chance Aliénor, souffla-t-elle. Elle te protégera de tous les monstres, j'en suis certaine.

- Alors tu veux bien rester et attendre mon retour avec elle ? Reprit Goren.

La fillette rapprocha la soie bleue de son visage et la frotta doucement sur sa joue en souriant avant de grimacer de douleur car elle le faisait sur sa joue tuméfiée. Elle finit par lâcher la manche de Goren et se tourna vers le bloc. Elle attrapa un crayon et commença à dessiner. Aussitôt Eames fit un signe de la tête à son partenaire pour qu'ils s'en aillent avant que la fillette change d'avis. Les deux inspecteurs se levèrent et s'éloignèrent de leurs bureaux. Eames donna un léger coup d'épaule à son partenaire.

- Jolie histoire, lança-t-elle les yeux pétillants de malice.

Il lui sourit avant d'interpeller une de leurs collègues sur leur route pour lui demander de veiller sur la petite le temps d'aller voir Ross et de l'appeler aux moindres problèmes.


Le capitaine leur fit signe de la main d'entrer dès qu'il aperçut ses deux détectives à sa porte alors qu'il était au téléphone. Eames alla se poster derrière les fauteuils pour les visiteurs tandis que Bobby préféra rester au seuil de la pièce afin de rester dans le champ de vision de Aliénor.

- Alors qu'est-ce que vous avez ? Leur demanda Ross en reposant le combiné.

- Toujours rien, lâcha Eames. Je n'ai trouvé aucune disparition correspondant à son signalement. Je suis dans l'attente d'une réponse des fédéraux pour le moment. Pour patienter, je pensais commencer à chercher dans les fichiers de l'état-civil.

Ross, silencieux, approuva la démarche d'un hochement de tête et se tourna vers Goren. Ce dernier se tortilla les mains avant de jeter un coup d'œil inquiet vers la fillette, puis avança dans la pièce en traînant des pieds.

- Rodgers nous transmettra son rapport demain. Cependant elle m'a confirmé ce que nous pensions tous. Aliénor est maltraitée depuis des mois. Et elle…

Bobby se tût et son air grave se fit encore plus sombre lorsqu'il se donna le courage de terminer sa phrase.

- C'est la victime d'abus réguliers.

Eames se pétrifia d'horreur. Ross ne sembla ne rien ressentir mais Goren avait aperçu l'espace d'une seconde un vacillement de sa part lorsqu'il jeta un regard vers la photo de ses garçons. Chacun d'eux s'était efforcé à ignorer l'implacable vérité sur les épreuves subies par la fillette lorsque ce n'était qu'une possibilité et non une certitude.

- Donc nous avons une enfant brutalisée depuis des mois, résuma Ross après une profonde respiration, qui a dû par un miracle s'échapper à la surveillance de ses bourreaux. Nous n'avons pas encore les moyens de l'identifier car vraisemblablement, elle n'est pas portée disparue. Une autre bonne nouvelle, détectives ?

Eames et Goren restèrent silencieux.

- A-t-elle dit quelque chose qui pourrait nous être utile ? Reprit Ross.

- Non, répondit Goren. Aliénor s'est apparemment enfermée dans le mutisme depuis nous avoir confié son prénom.

- Vous avez créé un lien avec elle, Goren. Servez-vous en pour la faire parler.

Eames se tourna aussitôt vers son partenaire, soudainement inquiète qu'un orage éclate entre les deux hommes.

- Ce n'est pas aussi facile que cela, Capitaine, répondit Bobby d'un ton sombre.

- Utilisez-un de vos tours, lança Ross désinvolte.

Bobby se figea tandis que sa partenaire grimaça en sentant des crépitements entre les deux hommes. Ross avait appuyé une nouvelle fois où il ne fallait pas avec son partenaire. Goren abhorrait qu'on pousse les victimes à parler vite. Il aimait prendre le temps avec elle pour les comprendre, les laisser raconter à leur rythme leur histoire, tout en étant bienveillant et sensible. De plus, il avait un fort instinct protecteur. Elle avait vite ressenti qu'Aliénor serait l'une des rares personnes qu'il avait mise sous sa protection. Dorénavant il ne permettrait à quiconque d'y toucher, de l'utiliser ou de lui faire mal. Il n'était jamais dans la demi-mesure lorsqu'il s'agissait d'enfant.

- C'est une enfant traumatisée ! S'importa tout d'un coup Bobby. C'est une survivante ! Un animal sauvage et écorché qui se protège des autres ! Elle est terrorisée ! Ce n'est pas seulement son corps qui a été blessé mais sa psyché aussi ! Ce n'est pas en quelques heures qu'elle va nous déballer son histoire ! Aliénor ne doit même pas comprendre tout ce que cela implique ! Elle n'est pas un suspect que nous pouvons broyer pour votre bon plaisir sans penser aux conséquences psychologiques de ses abus !

Les deux hommes s'affrontèrent du regard. Eames ne put s'empêcher de soupirer. Ils étaient comme l'huile et l'eau. Un raclement de gorge mit fin subitement à leur combat.

- Désolée de vous déranger, fit une voix féminine, mais dès qu'elle a entendu ta voix, Goren, elle s'est précipitée ici sans que je puisse l'en empêcher.

L'imposant détective se retourna vivement vers la collègue à laquelle il avait confié la surveillance d'Aliénor, très mal à l'aise de les voir interrompus. Eames le vit se transformer radicalement dès qu'il aperçut la fillette. D'un homme sombre animé par l'animosité, il ne fut plus qu'un être lumineux vibrant de douceur. Aliénor lui tendit la cravate pour la lui rendre. Il fut dubitatif l'espace d'une seconde avant de comprendre son geste. Et il sentit quelque chose lui picoter le cœur.

- Non, Aliénor, elle est à toi désormais, dit-il d'une voix douce en s'asseyant sur ses talons pour se mettre à sa hauteur. Tu es la seule qu'elle protège.

La fillette fut déçue et surprise à la fois. Puis elle lui tendit les bras. Sans se poser de questions, il l'attira à lui. Elle s'accrocha à son cou lorsqu'il se redressa. Il se retourna vers le capitaine qui après un profond soupir d'agacement lui donna l'autorisation de s'en aller. Goren ne se fit pas prier pour se sauver du bureau.

- Même si ce n'est qu'une gamine, soupira Ross, je n'avais vraiment pas besoin d'avoir sur les bras quelqu'un d'autre qui semble vouloir le protéger.

- Qu'est-ce que c'est censé vouloir dire, Capitaine ? Demanda aussitôt Eames sans se soucier du ton provocateur utilisé.

Ross la regarda droit dans les yeux.

- Eames, vous êtes autant intimidante et menaçante lorsqu'il s'agit de protéger Goren que lorsque vous êtes avec vos suspects dans la salle d'interrogatoire.

- C'est mon partenaire ! Réagit vivement la détective.

- A votre niveau, lui rétorqua Ross, c'est plus que de la loyauté.

Eames n'aima pas du tout l'insinuation sous-jacente des paroles de son supérieur. C'était une professionnelle. Dans quelques mois, cela ferait sept ans que Bobby était devenu son coéquipier. De tous les êtres humains qu'elle côtoyait, il était celui avec lequel elle passait la majorité de son temps. Cela créait forcément des liens forts, surtout quand vous lui confiez votre vie chaque jour. Bobby était ainsi devenu à ses yeux un membre de sa famille. Puisque la famille était très importante pour elle, c'était de sa responsabilité d'en protéger chaque membre. Bobby en ferait tout autant pour elle.

- Avec tout le respect que je vous dois, Capitaine, siffla-t-elle d'un ton glacial, ne remettez jamais en doute notre professionnalisme ! Que ce soit pour Bobby ou moi ! Et en toute honnêteté, je ne pense pas devoir vous le prouver !

Elle ne comprenait pas comment la discussion avait pu si mal tourner. Mais c'était à l'image de Goren, tout aussi intense et difficile à saisir.

- Si vous le permettez, je vais me remettre au travail. J'ai une fillette à identifier !

Eames n'attendit pas la permission et quitta le bureau en claquant la porte. Toute la brigade devint silencieuse et observèrent la détective, étonnée car peu habituée à ce qu'elle soit à l'origine d'un coup d'éclat contrairement à son partenaire. Alex ne remarqua pas l'attention qu'elle s'était attirée. En quelques enjambées furieuses, elle retourna à son bureau. Bobby, alors qu'il aidait tranquillement Aliénor à colorier son dessin, lui jeta un regard inquiet. En colère, elle ouvrit avec fracas ses tiroirs pour y trouver son sac puis son portefeuille.

- Aliénor, et si nous t'amenions à la cafétéria pour le dîner. Je suis sûre que tu meurs de faim.

La fillette qui s'était crispée face au tapage, gigota sur les genoux de Goren à la mention de nourriture.

- Alors on y va.

Le ton était sans appel et d'un pas raide, sans attendre son partenaire, Eames se dirigea vers les ascenseurs. Bobby resta quelques secondes immobile, perdu par le comportement de sa coéquipière. Lorsqu'elle disparut dans le virage du couloir, il courut à sa poursuite avec la fillette dans les bras.