Chapitre 9


Assis l'un à côté de l'autre, Eames et Goren discutaient de leurs hypothèses à voix basses pour ne pas réveiller la fillette. Ils étaient tellement concentrés dans leurs recherches, à traquer la moindre information qui leur permettrait de faire avancer l'enquête, qu'ils n'entendirent pas le poing de plus en plus furieux contre la vitre. Ce ne fut que la voix réprobatrice de leur capitaine lorsqu'il ouvrit la porte que les deux détectives réalisèrent qu'il les appelait depuis quelques minutes déjà.

- Dans mon bureau ! Ordonna-t-il d'un ton cassant. Tout de suite ! L'USV est arrivée.

S'attendant à ce que ses inspecteurs lui obéissent immédiatement en le suivant, Ross repartit à grands pas empressés. Tout en se redressant, Eames observa son supérieur traverser la brigade pour rejoindre son bureau où l'attendait un groupe d'individus puis se tourna vers son partenaire. Celui-ci, comme un papillon attiré vers la lumière, avait une énième fois porté son attention sur Aliénor. Alex ne savait pas si elle devait être contrariée ou chagrinée par son comportement, tant elle redoutait ce moment où il allait devoir laisser la garde de la fillette aux services sociaux. D'un côté, elle voulait que cela se termine. Bobby et Aliénor s'attachaient trop l'un à l'autre. La séparation allait être douloureuse mais elle était nécessaire. De l'autre, Eames aimait ce géant doux et souriant qu'elle avait retrouvé depuis hier après-midi. Aliénor avait réussi à le faire sortir de son marasme. Même si Alex craignait la réaction de son partenaire à son éloignement avec la fillette, elle saurait y faire face comme d'habitude. Elle serait une nouvelle fois celle qui arrondirait les angles et qui soutiendrait en silence leur partenariat. Ce qu'elle appréhendait, c'était de revenir à ce Goren taciturne, qui érigeait des forteresses autour de lui pour que rien ne l'atteigne, y compris elle, et dont elle ne pouvait jamais anticiper les explosions de colère.

- Bobby ? L'appela-t-elle. Ross va s'agacer si on tarde à le rejoindre dans son bureau.

- Quelques secondes, lui répliqua-t-il en se penchant vers Aliénor.

Alex l'observa poser délicatement une main sur la joue chaude de la fillette. Ce geste lui permettant de sentir le rythme de sa respiration régulière et donc la vie s'écouler en elle, semblait le rassurer. Il remonta la couverture sur ses épaules, vérifia que rien ne la dérangerait avant de se dépêcher de rejoindre sa coéquipière qui l'attendait patiemment. Il interpella un officier pour lui demander de surveiller Aliénor quelques minutes et de venir le chercher aussitôt si elle se réveillait. Puis Bobby se pressa de rattraper Alex qui avait décidé de poursuivre son chemin sans l'attendre.

Le groupe d'individu que Eames avait aperçu de loin était en fait un trio constitué de deux hommes, l'un était chauve, l'autre filiforme avec dans les mains un chapeau noir, et d'une femme dont le front était barré par une longe frange qui lui arrivait juste au-dessus des yeux, coiffée d'une simple queue de cheval. Avec un froncement de sourcils, Alex se demandait si elle n'avait pas vu la femme faire la une des journaux à quelques reprises concernant des affaires médiatisées.

- Mes inspecteurs Eames et Goren, se lança aussitôt Ross dans les présentations avec de grands gestes lorsqu'ils entrèrent dans le bureau. Et voici le capitaine Cragen et ses deux inspecteurs Benson et Munch.

- Enchanté, déclara le capitaine de l'USV en serrant la main d'Alex et Bobby. Désolé de n'être pas arrivé plus tôt. Danny et moi avons décidé de mener cette enquête conjointement. Étant donné que vous êtes les premiers sur cette affaire, elle reste sous l'autorité de la Major Case. Les détectives Benson et Munch seront provisoirement détachés ici pour vous prêter main forte et apporter l'expérience dont nous disposons. Ross sera votre unique interlocuteur et me fera part de vos avancées. Est-ce clair ?

Les deux couples d'enquêteurs acquiescèrent. Eames se surprit à apprécier le ton autoritaire et direct de Cragen, alors qu'elle sentait l'agitation de son partenaire. Il aimait être bousculé intellectuellement mais pas dans son petit confort, et encore moins dans leur bulle.

- Inspecteurs, fit Ross à ses officiers, je compte sur vous pour accueillir convenablement vos homologues et les mettre à l'aise dans notre unité.

Goren saisit aussitôt le sous-entendu dirigé vers lui. Celui d'un père qui demande à son enfant turbulent de bien se tenir et surtout de ne pas lui faire honte.

- Bien entendu, répondit sa partenaire d'un ton poli et professionnel.

- Tu as autre chose à ajouter Don ? L'interrogea Ross.

Comme Cragen fit non de la tête, le capitaine de la Major Case se tourna vers ses inspecteurs :

- Commencez par un exposé complet de votre affaire à Benson et Munch, puis voyez ce qu'ils ont à y apporter afin de prendre les dispositions nécessaires pour obtenir des résultats au plus vite. C'est compris ?

Lorsque Eames hocha de la tête, Ross fit signe aux quatre inspecteurs de le laisser seul avec Cragen. Sans se préoccuper de ses nouveaux partenaires, et encore moins de leur réaction, Goren tourna aussitôt les talons et se hâta de retourner à la salle des visites. Il n'aimait pas l'idée d'avoir Aliénor hors de son champ de vision. Il avait cette peur idiote qu'elle se volatilise. Il interrogea d'un regard l'officier qu'il avait chargé de sa surveillance. Celui-ci n'ayant rien à lui signaler de particulier, Bobby le congédia en le remerciant avant de jeter un coup d'œil dans la pièce. A travers les stores, il aperçut Aliénor enfouie sous sa couverture, toujours aussi profondément endormie. Il se représenta son visage d'enfant, ses yeux clos et le petit bout de son nez, ainsi que sa main fermée sur ce bout de soie bleue. Tout ça lui donnait un air de bébé. Il trouvait cela beau un enfant plongé dans le pays des songes. Mais aussi terriblement fragile.

Bobby entendit des bruits de pas derrière lui qu'il reconnaissait parfaitement : les talons de sa partenaire. Il se retourna. Alex était suivie par Benson et Munch. Les quatre inspecteurs formèrent un cercle puis commencèrent à s'observer pour s'évaluer dans un lutte feutrée. Chacun attendait celui qui briserait le silence par impatience ou défaite.

- Écoutez, s'exprima tout d'un coup Benson avec un soupir. Munch et moi, nous ne voulons marcher sur les plates-bandes de personne et encore moins les vôtres. Une guerre d'égo entre unité n'est pas notre genre. Nous ne ferons rien qui puisse nuire à cette enquête. Seule la victime compte. Alors appelez-moi Olivia, ce sera moins formel. Et mon coéquipier, c'est John.

Eames sut à ce moment-là qu'elle s'entendrait bien avec Benson. Elle aimait son franc-parler.

- Alex, se présenta-t-elle. Mon partenaire, Robert.

- Bobby, je préfère.

Alex lança un regard appréciateur à son coéquipier pour son effort de sociabilisation avec leurs collègues.

- Votre capitaine nous a parlé de la petite fille que vous avez trouvée, fit Benson en scannant la brigade d'une trace de sa présence. Où est-elle ? Je voudrais la voir.

Eames se tourna vers son coéquipier, signifiant ainsi qu'elle lui laissait le soin de répondre à l'inspectrice de l'USV. Goren s'agita et passa la main sur sa nuque avant de pointer du doigt la paroi vitrée de la pièce.

- Aliénor est à l'intérieur. Elle dort.

Goren se déplaça pour permettre à Benson et Munch de regarder à travers la vitre. Ces derniers virent une masse de cheveux noirs et un bout de tissu bleu dépasser des couvertures.

- Vous la laissez dormir sur le sol, Goren ? L'interpella Benson indignée. Vous devez bien avoir des couchettes dans cet immeuble !

- J'ai fait de mon mieux pour l'installer correctement ! Se défendit Goren d'un ton brusque.

Raide comme un piquet, il défia l'inspectrice de l'USV de le juger sur ce seul fait, d'oser lui reprocher de n'avoir pas pris soin d'Aliénor. Eames s'interposa tout de suite entre eux pour apaiser la tension. Elle désirait que la coopération entre leurs équipes se passe au mieux, pas dans une ambiance délétère causée par une incompréhension.

- C'était plus simple pour nous de cette manière afin que l'on puisse travailler, déclara-t-elle. Aliénor a énormément de mal à se séparer de mon partenaire depuis que nous l'avons trouvé. Et c'est lui, majoritairement, qui s'en est occupé. Il en a pris soin Olivia, je peux vous l'assurer.

- Vous avez créé un lien aussi rapidement avec elle ? S'exprima Benson légèrement surprise.

La sévérité de ses traits s'effaça d'un coup. Eames se rappela de respirer lorsqu'elle sentit son partenaire se détendre légèrement, moins sur la défensive.

- J'ai établi un lien, répondit-il prudemment en enfouissant les mains dans ses poches.

- Vous vous en connaissez en psychologie infantile ?

Avec curiosité désormais, Benson fixait Goren.

- J'ai quelques notions, fit-il en haussant des épaules.

Eames ne put s'en empêcher. Elle émit un rire ironique. La réponse vague de son partenaire ne reflétait en aucun cas la vérité sur l'étendue de ses connaissances. Sa réaction n'échappa pas à Munch qui, comme tout bon flic, fit le lien avec ce qu'il avait observé.

- Les gros bouquins sur des études psychologiques que j'ai remarqué sur un des bureaux à l'entrée vous appartiennent alors, Goren ? Intervient Munch. Je ne connais pas un seul flic qui les lirait pour leur propre plaisir.

Il n'y avait aucun doute, pensa Eames. Elle allait les aimer ces deux détectives. Bobby commença à piétiner.

- Et si nous commencions le briefing sur l'affaire ? Lança un Bobby mal à l'aise qui préférait attirer l'attention sur un sujet tout aussi personnel mais qui le préoccupait bien plus.

Sa coéquipière ne fut pas dupe de son petit manège mais eut pitié de lui.

- Café ? Interrogea t-elle les détectives de l'USV. Je suis certaine que le nôtre est aussi mauvais que le vôtre.


Rassemblés autour de leurs bureaux, Eames et Goren racontaient aux inspecteurs de l'USV leur découverte d'Aliénor. Cette petite fille terrorisée et perdue et de ce qui en découlait depuis : la recherche de son identité, la description froide et méthodique de son calvaire par la légiste et enfin son témoignage muet de son histoire par ses dessins.

- Vous soupçonnez ainsi un trafic d'enfants à des fins d'exploitation sexuelle ? Leur demanda Munch en déposant distraitement son gobelet de thé sur un des livres de Goren.

Ce dernier le retira aussitôt. Eames réprima un sourire derrière sa tasse. L'inspecteur de l'USV venait de tester le comportement de son partenaire.

- Oui, répondit-elle en se concentrant sur le sujet qui les avait réunis. Bobby pense qu'Aliénor n'est malheureusement pas la première victime, à cause du numéro tatoué sur son poignet et de son dernier dessin qu'elle lui a fait.

Eames observa son coéquipier à la recherche d'une réaction de celui-ci. Le menton appuyé dans la paume de sa main, il semblait absent. Il lui avait laissé faire quasiment tout le compte-rendu, faisant très peu d'ajout à son récit. Elle le savait peu attentif. Agité, il n'arrêtait pas de jeter de fréquents coups d'œil vers la pièce où la fillette dormait toujours.

- Cela pourrait commencer à répondre à certaines questions, raisonna Benson, détournant l'attention d'Alex de son partenaire en la ramenant dans leur discussion. Un réseau pédocriminel est très lucratif. Il pourrait très bien expliquer la présence d'Aliénor aujourd'hui à New-York. Mais comment est-elle arrivée ici ?

- Je pense que nous pouvons tout de suite écarter la possibilité de son adoption qui l'aurait amené ici, intervient Munch. Il y a des procédures et des délais à respecter. Ce n'est généralement qu'au bout d'un an que les orphelins sont éligibles à l'adoption.

- Ce qui n'est pas le cas d'Aliénor, commenta Alex. Ses parents sont décédés, il y a un peu plus de six mois.

Munch hocha de la tête :

- Et à moins que la petite ait un parent vivant ici qui l'aurait accueillie, je doute qu'elle ait été placée hors du giron des services sociaux du Delaware.

Benson acquiesça le raisonnement de son coéquipier avant d'écarter une mèche de ses yeux. Le regard fixé sur Goren, elle fronça des sourcils en prenant un air réprobateur, appréciant peu le manque de réaction de celui-ci et du désintérêt -indéniable pour elle- de leur travail d'enquête.

- Il y a une autre question à laquelle nous devons aussi répondre, exposa Benson. Comment Aliénor a-t-elle été exploitée ? A t-elle été abusée par une personne de son entourage ? L'a-t-on prostitué ? Ou bien vendue pour être intégrée dans un réseau lié au crime organisé pour y être exploitée ?

- Exactement, approuva Eames. Le seul moyen pour nous de parvenir à trouver des réponses est de réussir à retracer son parcours depuis sa prise en charge par les services sociaux.

- Et vous n'avez pas obtenu de réponse de leur part ? Questionna Munch.

C'est à ce moment-là que Bobby se décida enfin à réagir. Il bondit de son fauteuil d'un coup, surprenant les inspecteurs de l'USV mais pas sa partenaire, bien trop habituée à ses bizarreries. Ses sens psychiques avaient dû lui signaler que la fillette avait besoin de lui.

- Non, fit Alex comme si de rien n'était, nous n'avons pas encore eu de retour. La ville d'où est originaire Aliénor n'a pas de services sociaux dédiés à l'accueil des enfants. Les plus proches sont ceux de Dover, située à deux heures de route. Malheureusement pour nous, avec la tempête de neige qui s'est abattue cette nuit, leurs services de police sont débordés et ont donc peu de temps à nous consacrer pour enquêter sur place pour le moment.

- Si Goren a raison, lança Munch, il y a aussi trente-six autres victimes à retrouver. Si les soupçons d'un trafic sexuel se vérifient, cela veut dire qu'il y a eu des rapts ou des achats d'enfants pour l'alimenter. Un réseau bien rodé et très discret. A mon avis, il ne faut pas nous contenter de retracer simplement le parcours de la petite ; une fouille des archives de la protection sociale pour chercher d'autres potentielles victimes est nécessaire. Des enfants comme la petite : vulnérable, facile à contrôler et à manipuler. La petite n'est sûrement pas un premier coup d'essai.

- Je suis d'accord, approuva Eames en distinguant de l'agitation dans la salle des visites. La piste est située pour le moment à Dover. Il y a forcément des traces ou des témoins là-bas. Pour moi quelqu'un a dû sortir Aliénor du système sans éveiller le moindre soupçon et sans que sa disparition alerte qui que ce soit. Nous en revenons donc toujours au même point : comment Aliénor a-t-elle pu disparaître du Delaware pour apparaître ici à New-York ?

Alex détourna soudainement son attention de Benson et Munch. Goren venait de réapparaître derrière la porte vitrée. Il sortit de la pièce avec une Aliénor pendue à son cou. Elle crut un instant qu'il allait venir vers leurs bureaux pour présenter la fillette aux inspecteurs de l'USV. Mais à la consternation de Benson et au sourire amusé de Munch, Bobby les dépassa sans leur jeter un regard pour se diriger vers la salle de pause. Le géant ne fit pas grand cas des trois regards qui l'observaient attentivement s'occuper de la fillette. Celle-ci lui montra quelque chose dans le distributeur. Il fourra aussitôt un billet dans la machine puis s'inclina pour attraper ce qu'il venait d'acheter. Puis Bobby et Aliénor s'installèrent sur le sol pour ce goûter improvisé.

- Nous devons aller occuper le terrain, se manifesta soudainement Benson après cet intermède. Nous n'avons pas le temps d'attendre pour obtenir des réponses. Nous devons aller les chercher nous-même. Il faut que l'on aille sur place pour avoir accès directement aux dossiers ainsi qu'aux témoins. Dover est à seulement quelques heures de route. Nous pouvons y être pour la soirée. Alex, une virée entre filles, ça vous tente ?


Eames vérifia une dernière fois si elle n'avait rien laissé traîner sur son bureau avant de coulisser son tiroir pour le refermer. Son regard glissa du fauteuil jaune vide à la porte entrouverte de la salle des visites. Elle ferma brièvement les yeux en poussant un soupir. Alex décrocha son manteau du porte-manteau et attrapa ses sacs.

- Bobby ? L'appela-t-elle doucement en poussant la porte.

N'obtenant pas de réponse, Eames entra, déposa ses affaires sur la table en faisant attention à ne pas écraser le nouveau dessin d'Aliénor. Celui-ci était légèrement moins sombre que ceux auparavant car il comportait un petit point de couleur, tel un maigre rayon de soleil qui venait de réussir à percer les ténèbres, témoignant ainsi timidement de l'espoir qu'elle portait en elle et de la chaleur d'un réconfort qu'elle avait obtenu. Le dessin représentait toujours la petite fille dessinée en rouge mais à côté d'elle se trouvait cette fois-ci un autre personnage qui n'était pas un monstre. C'était un géant souriant avec un rond jaune au niveau de sa poitrine.

- Bobby, je vais devoir y aller, déclara Alex en s'avançant jusqu'au lit improvisé quelques heures plus tôt.

La détective y trouva son partenaire et Aliénor. Assis sur les couvertures, ils jouaient joyeusement aux cartes, qu'ils avaient empruntées en fouillant dans le tiroir de Logan. L'inspectrice s'assit sur ses talons en offrant un sourire à la fillette qui avait relevé la tête vers elle. Bobby ne bougea pas, semblant ignorer sa présence. Alex le savait contrarié, bien qu'il comprenait parfaitement au fond de lui que la stratégie que Benson avait proposée était à même d'octroyer une nouvelle impulsion à leur enquête. Sauf qu'il désapprouvait sa mise en place. Benson et Alex étaient allées plaider auprès de Ross afin d'obtenir l'autorisation d'aller enquêter quelques jours dans le Delaware puis quérir un budget pour ce déplacement. Il avait été ainsi décidé de séparer les deux équipes, leur permettant ainsi de couvrir deux fronts en même temps. Alex et Olivia allaient dans le Delaware pour suivre la piste des services sociaux, tandis que leurs homologues masculins poursuivraient les investigations à New-York.

Aliénor tira une carte de son paquet et la posa à côté de celle placée à l'instant par Goren. Ses lèvres essayèrent de former un sourire mais le bleu sur sa joue le déforma. Elle pointa les cartes de son doigt puis elle en jetant un regard interrogateur vers Goren.

- Oui Aliénor, fit un Bobby enchanté par sa réaction, tu as gagné. Ta carte est la plus forte.

La fillette s'empressa de ramasser les deux cartes pour les placer sous sa pile de cartes et d'en tirer une nouvelle pour recommencer leur étrange manège. Durant les précédentes heures, Bobby et Aliénor ne s'étaient pratiquement pas lâchés d'une semelle. La fillette le suivait comme son ombre partout où il allait, la main dans la sienne ou accrochée à l'un de ses vêtements, lui la couvant farouchement comme une mère poule.

De très mauvaise grâce, après un débat houleux avec Benson, Bobby avait fini par laisser cette dernière essayer de faire sortir Aliénor de son mutisme. Selon lui, si la fillette avait voulu s'exprimer avec des mots, elle n'aurait pas utilisé le dessin pour communiquer avec eux. Benson avait avancé son expérience au sein de l'USV et en particulier auprès des enfants comme Aliénor.

La tentative de Benson fut très vite écourtée. En essayant de faire parler la fillette en lui montrant ses dessins pour qu'elle les lui explique, celle-ci l'avait regardé attentivement avant de secouer de la tête. Elle s'était alors laissée glisser de sa chaise avant de se précipiter hors de la pièce pour se jeter bouleversée dans les jambes de Bobby. Ce dernier qui rongeait son frein s'était empressé de la soulever dans ses bras et de jeter un regard froid à Benson. Cela n'avait pas vraiment aidé à améliorer leur relation qui restait cordiale mais glaciale.

- C'est l'histoire de quelques jours à peine, finit par déclarer Eames, tu sais. Munch m'a l'air d'être un gars sympa. Tu t'entendras bien avec lui, j'en suis certaine.

Bobby continua d'ignorer sa présence en poursuivant le jeu avec sa protégée. Cela ne lui ressemblait pas de bouder comme un enfant. Ce comportement ne fit qu'accroître l'agacement qui commençait à gagner Eames en lui donnant cette envie de secouer son partenaire pour obtenir une quelconque réaction. Malgré tout, elle s'inquiétait pour lui, de devoir le laisser seul. Elle se doutait bien de sa préoccupation actuelle. La ville reprenait enfin son rythme normal. Ce qui signifiait que Bobby allait devoir se séparer d'Aliénor. Leur capitaine avait finalement convenu avec les services sociaux que son partenaire leur laisserait la garde de la fillette à l'hôpital où il devait l'amener. Eames aurait voulu être là, afin de l'accompagner pour le soutenir. Elle avait conscience que la séparation serait tout autant difficile que douloureuse.

- C'est pour son bien, crut Eames bon de lui rappeler. Tu ne peux pas la garder dans nos bureaux ou bien avec toi. Sa place est ailleurs et tu te dois de faire pour elle ton boulot dans lequel tu excelles. De plus, tu m'as fait une promesse hier, rappelle-toi.

Goren finit par lâcher un long soupir de défaite. Il se tourna vers sa coéquipière.

- Je sais… Je sais… Tu feras attention, Eames ?

Le cœur monta à la gorge d'Alex, prise au dépourvu par les mots de son coéquipier. Les yeux de celui-ci reflétaient une étrange lueur. Elle porta son attention vers la fillette, incapable de soutenir une seconde de plus le regard de Bobby. Alex était touchée par l'inquiétude que son partenaire lui exprimait. Depuis le début de leur partenariat, ils n'avaient jamais été vraiment séparés. Même pendant son congé maternité, il n'y avait pas eu un seul jour où il ne s'était pas assuré qu'elle allait bien. Plus particulièrement après l'accouchement lorsqu'elle s'était retrouvée seule -sans le bébé qu'elle avait porté. Si elle ne le voyait pas débarquer chez elle, il faisait toujours en sorte d'appeler ou d'envoyer un message. C'était même étrange pour elle de partir enquêter sans lui, peu rassurée aussi de ne pas pouvoir ressentir sa présence autour d'elle durant les prochains jours.

Bobby avança soudainement la main vers le cou d'Alex. Elle s'arrêta de respirer lorsqu'elle sentit le léger contact de ses doigts chauds sur sa peau. Il toucha son pendentif, le remettant correctement. Avec Bobby, ses gestes étaient encore plus lourds de sens que ses mots.

- Reviens vite, d'accord ? Murmura Bobby.

Alex ne savait pas quoi lui répondre. Commençant à ressentir le signe d'un fléchissement qui naissait en elle, elle se redressa.

- Il faut que j'y aille. Olivia doit m'attendre.

Elle alla ramasser ses affaires sur la table, puis se retourna une dernière fois. Aliénor observait alternativement les deux adultes. Alex lui offrit un sourire chaleureux, à défaut d'une accolade.

- Bonne chance Aliénor.

Sans un mot de plus, Eames partit d'un pas décidé en direction des ascenseurs. Elle ne put se soustraire à cet étrange frison qu'au moment où elle échappa à la vue de son partenaire.


Goren se réveilla en sursaut de son étrange transe lorsque Munch le secoua par l'épaule. Ils étaient de retour au One Police Plaza. Il se redressa sur son siège et se passa une main sur le visage. La minuscule graine de douleur enfouie tout au fond de lui commençait à s'épanouir en une énorme boule de désespoir. Il aurait voulu bouger, endosser son rôle de flic fou mais il était comme anesthésié, rongé par la culpabilité. Celle d'être l'auteur d'un affreux abandon.

Aliénor était à l'hôpital, désormais prise en charge par une assistante sociale. Pour son bien, lui avait rappelé Eames. Goren essayait de s'en convaincre. Alors pourquoi ressentait-il cet engourdissement et ce besoin de s'accrocher désespérément aux promesses faites à cette petite fille qui s'était réfugiée dans ses bras hier ? Il aurait voulu lui guérir ses blessures, l'épargner de ses souffrances et la protéger de toute cette violence. Et pourtant, il venait de la laisser seule, terrifiée et perdue dans une chambre avec de parfaits inconnus.

- Aliénor…

Le cœur au bord des lèvres, Bobby avait prononcé le prénom de la fillette en baissant la tête. Elle venait de s'accrocher à sa jambe, l'étreignant de toutes ses maigres forces. Il avait alors rencontré ses grands yeux verts puis avait blêmit en y lisant à l'intérieur sa détresse. C'était une petite fille intelligente. Elle avait compris toute seule que leur chemin allait se séparer. Bobby avait eu l'impression d'être un monstre sans cœur. Il avait serré les poings puis encaissé, malade d'être une nouvelle source de douleur pour elle.

Tout doucement, il lui avait décroché les bras de sa cuisse pour la soulever et la poser sur le lit.

- Écoute Aliénor… Je ne peux pas rester avec toi et la brigade n'est pas un lieu pour les enfants. Ici, tu es en sécurité. On va prendre soin de toi…

Les larmes avaient commencé à couler. Sa poitrine s'était serrée. Il s'était alors agenouillé devant Aliénor, sortant son mouchoir de l'une de ses poches pour essuyer ses joues.

- Tu as ta cravate magique avec toi, Aliénor. Elle te protégera. Et tu sais, c'est un petit bout de moi aussi.

Aliénor l'avait dévoré de ses grands yeux verts.

- Je suis désolé Aliénor. Tu dois rester ici.

Bobby ne pouvait pas faire autrement. Il n'y avait pas d'autres solutions. Dans cet hôpital, on prendrait soin d'elle et l'assistance sociale veillerait sur elle, pendant que lui en tant que flic, il s'assurerait que ses démons soient à tout jamais loin d'elle. Il ne pouvait pas la garder avec lui. Que ferait-il de toutes façons d'une fillette dans sa vie ? Celle-ci était déjà bien trop compliquée et lourde à gérer pour assumer en plus une petite fille. Il avait déjà bien du mal à s'assumer lui-même parfois. Mais en aucun cas, il ne se résignerait à la laisser tomber, à détruire ce lien entre eux qu'ils avaient commencé à tisser depuis hier.

- Je te promets de revenir te voir, Aliénor, dès que possible, lui avait-il déclaré en passant une de ses longues mèches brunes derrière l'oreille. Je t'emmènerai manger des cookies.

Le visage de la fillette avait semblé reprendre un peu de vie tandis que quelque chose avait traversé ses yeux. Bobby venait d'assister à la naissance d'une étincelle d'espoir. Aliénor s'était laissée tomber dans ses bras. Elle s'était collée à lui, avide de sa chaleur et de son odeur. Il avait fermé les yeux et serré les dents avant de céder en l'entourant de ses bras, peu conscient du spectacle qu'il donnait et de l'impatience de l'assistante sociale présente. Si Eames avait été là, elle lui aurait reproché de faire une telle promesse. Même s'il pouvait être un super flic, tout ne se finissait pas bien dans leur monde. Cependant, il ne pouvait pas ignorer le désarroi de cette enfant orpheline qui avait été offerte en pâture à des monstres. Tout simplement parce qu'elle lui avait fait assez confiance pour qu'il l'approche avant de le suivre. A cause de cette foi qu'elle plaçait en lui, ainsi qu'à la naissance de cet espoir dont il était responsable et qu'il voulait voir croître, il ferait tout son possible pour ne pas les voir s'éteindre. Il était responsable de ce petit être. Il s'assurerait alors d'obtenir ce qu'elle mérite. Une vie aussi douce que possible.

- Je te promets de revenir, avait-il répété en chuchotant. Je ne t'abandonnerais pas Aliénor.

Sortant de ce souvenir, Bobby inspira profondément. La dernière image qu'il gardait d'Aliénor, avant qu'il se hâte de sortir de la chambre, était celle d'une enfant, retenue par l'assistante sociale et une infirmière, qui gémissait, trépignait en agitant les bras vers lui. Cela alourdissait un peu plus sa peine.

- C'est toujours dur les enfants, vous savez Goren, tenta Munch pour l'apaiser. Du jour au lendemain, ils sont balancés de l'innocence de leur enfance dans ce monde pervers… On ne s'y habitue jamais.

Le silence se réinstalla dans l'habitacle, les deux hommes regardant droit devant eux pour leur éviter le moindre croisement de regard.

- Et qu'est-ce qu'on fait en attendant des nouvelles de nos coéquipières ? Reprit Munch.

Goren soupira. Il fallait qu'il se reprenne. Aliénor était en de très bonnes mains. Il ne lui arriverait rien. Il devait faire appel à sa logique pour définir et analyser les données de cette affaire pour la maîtriser au lieu de le faire avec ses émotions bien trop souvent impétueuses ces derniers temps. Il avait une enquête à mener et désormais des promesses à tenir.

- Nous allons exploiter les vidéos.

- Quelles vidéos ?

- Ce matin, j'ai chargé deux de nos agents de me recenser et de me ramener toutes les vidéos de surveillance qu'ils peuvent trouver sur plusieurs blocs autour de l'église où Aliénor s'était réfugiée. Nous pourrons peut-être découvrir son parcours ou au moins une zone où cibler nos recherches. J'espère qu'elles sont arrivées.

- C'est une bonne idée, répondit Munch en ouvrant sa portière. Il n'y a pas de raisons à ce que nos partenaires soient les seules à s'amuser.

Désormais seul dans le véhicule, Goren ferma les yeux et rejeta la tête en arrière pour prendre quelques minutes supplémentaires. Il était toujours submergé par ce cocktail explosif d'émotions qu'avait éveillé Aliénor en lui. L'affection et la tendresse qu'il lui portait et ce désir de la protéger se heurtaient violemment contre la colère, la douleur et la culpabilité de l'avoir laissé derrière lui. Goren commençait tout juste à prendre conscience que la présence d'Aliénor l'avait réchauffé comme un petit feu. Il sortit de sa poche le badge qu'il avait remis à la fillette la veille et caressa de son pouce son prénom qu'il y avait inscrit.

Patientant tranquillement près des ascenseurs, Munch ne se plaignit aucunement des vingt minutes que Goren mit pour le rejoindre.