Chapitre 17
Revêtu de son gilet pare-balle sous sa veste imperméable marqué du logo du NYPD, Goren piétinait, impatient d'agir. Pour la énième fois, il se saisit de son arme de service et vérifia le chargeur. Dans un peu moins de cinq minutes, il serait six heures. Il allait enfin pouvoir commencer cette perquisition. Une heure plus tôt, Ross avec Cragen avaient réuni les chefs d'équipes d'interventions et de la scientifique ainsi que l'assistant du procureur pour mettre rapidement les derniers détails de leur plan d'action au point. Bobby avait tenu sa langue, mais il pensait fermement que l'équipe d'intervention n'était pas nécessaire. Les lieux avaient été surveillés par une voiture de patrouille et celle-ci n'avait aperçu le moindre mouvement ou lumière à l'intérieur indiquant une possible présence. Cependant, Ross ne voulait prendre aucun risque.
Goren jeta un coup d'œil rapide autour de lui. Des voitures de patrouilles et des officiers étaient postés aux deux extrémités de la rue pour filtrer les entrées et les sorties. Attendant que l'accès leur soit autorisé, toutes les forces de polices requises pour l'opération étaient arrivées les unes après les autres sans gyrophare, ni sirène afin de ne pas réveiller et alerter l'ensemble du quartier de leur intervention imminente. Mais aussi pour éviter une foule curieuse ou des spectateurs simplement attirés pour satisfaire un besoin malsain ou morbide.
Le chef de l'équipe d'intervention fit enfin le signe tant attendu. Celui qu'il était temps d'y aller. Goren respira un bon coup. Il fermait la marche. Il jeta un coup d'œil vers Munch à côté d'une voiture de patrouille, le pouce levé dans sa direction. Contrairement à Goren qui avait insisté pour accompagner l'équipe d'intervention, Munch avait préféré rester en arrière pour le rejoindre dès que tout serait sécurisé.
En silence, Goren remonta la rue en suivant les hommes de l'équipe d'intervention. Morrisson le chef d'équipe l'avait autorisé à venir aux conditions qu'il n'entrave pas leur travail et de se contenter d'être à la queue de peloton. Bobby avait dû s'y résigner avec difficulté.
Tout était calme mais le sang tambourinait dans les tempes de Goren. Il sentit son rythme cardiaque s'accélérer. Cela lui rappelait les heures de planques, l'attente, les raids, le frisson du danger de ses années aux narcotiques. Il se força à respirer de manière calme. Inspirer lentement par le nez puis expirer lentement par la bouche. Cette technique apprise, il y a bien des années, à l'armée lui permettait de mieux oxygéner ses poumons, stabiliser son rythme cardiaque et de détendre ses muscles. Il se devait d'être prêt, mais pas crispé. Les tensions provoquaient des crampes musculaires et brûlaient l'énergie nécessaire au risque, lorsque venait enfin le moment d'agir, d'être trop lessivé pour agir correctement.
A pas feutrés, les hommes de l'équipe d'intervention grimpèrent les marches du perron et se mirent en position face à la porte d'entrée. En particulier, l'un situé à l'avant. Armé d'un bélier, il avait la jambe bien pliée, prêt à agir. Bobby sortit son arme et sa torche qu'il alluma la lumière vers le sol, puis se tint prêt à agir. Morrisson, le regard fixé sur sa montre commença à égrener les secondes qui leur restait avant l'assaut. Il n'y plus que cinq doigts qui peu à peu formèrent un poing.
A six heures tapantes, l'équipier positionné à côté de celui qui avait le bélier entre les mains cogna violemment à la porte en criant "Police" et une seconde plus tard comme personne ne répondait, le bélier s'enfonça dans la porte. Aussitôt, l'équipe d'intervention commença à envahir les lieux en se dispersant. Concentré, Goren leva son arme et sa torche allumée devant lui avant de suivre le mouvement. Il retenu son souffle, tendant l'oreille pour guetter des éclats de voix, des cris, des coups de feu ou encore des bruits de lutte. Comme rien n'arriva, mais toujours sur ses gardes, il avança dans le vestibule et pénétra dans le salon. Ses yeux scannèrent rapidement la pièce. Il n'y trouva rien de particulier, à première vue, à part des cousins tombés du sofa. Préférant s'y attarder plus tard, Goren avança, l'arme toujours au poing. Son objectif premier était la cuisine. Il traversa la salle à manger avant de la trouver. Il y découvrit exactement ce qu'il cherchait. Des preuves de présence. Sur le comptoir de la cuisine, il y avait les restes d'un panier garni, sans aucun doute un cadeau de bienvenue de la part de la société de location. Il y avait de la vaisselle sale dans l'évier. A même le sol se trouvait un sac poubelle vomissant son contenu. Il s'accroupit et observa les déchets sans y toucher. Des bouteilles vides de vin, des canettes de bière et des emballages de nourriture principalement. Goren se releva pour aller jeter un œil à l'intérieur du frigo qui contenait deux packs de bières ainsi que des bouteilles de bordeaux. Goren se sentit soulagé de trouver du capharnaüm. Les monstres d'Aliénor étaient comme il espérait négligents. Ils avaient laissé des traces derrière eux. C'était autant de petits cailloux blanc semés pour Bobby afin de les retrouver.
Décidant de laisser la cuisine derrière lui pour pousser son exploration des lieux, alors que des "clear" commençaient à se faire entendre de tous les côtés, Bobby trouva la porte du sous-sol entrouverte. Il décida d'aller y jeter un coup d'œil rapide. Un long escalier en bois se dévoila à lui et grinça lorsqu'il y porta son poids en posant le pied sur la première marche. Il dirigea le faisceau vers le bas mais la portée de sa lampe ne lui permit pas d'atteindre le bas des marches. L'escalier était raide. Au fur et à mesure de sa descente, l'odeur de l'humidité augmentait. Lorsqu'il eut atteint le sol de la cave, il hésita à lever sa lampe pour éclairer l'obscurité. Puis Bobby prit sur lui et découvrit l'horreur qu'il avait pu s'imaginer cette nuit en observant dormir Aliénor. Il y avait des chaînes avec des bracelets en fer à leur extrémité, toutes rattachées à la tuyauterie de la chaudière. Goren aurait voulu pour une fois avoir tort. Pourtant les dix bracelets qu'il comptait confirmait que Aliénor n'avait pas été toute seule dans cette maison des horreurs. Il y avait au moins neuf autres enfants à sauver. Il se mit à imaginer le désespoir, la détresse et l'incompréhension de ces enfants, puis ce fut Aliénor. Il se la représenta dans cette cave attachée par la cheville, recroquevillée sur elle-même, tremblante de froid et de faim. Il sentit les braises de sa colère se raviver en lui puis sa gorge s'obstruer par une énorme boule d'émotion, l'empêchant de respirer. Il baissa les yeux vers ses bras toujours tendus devant lui puis vers son torse. Il était assailli par l'émotion qui jaillissait de ses souvenirs. Ceux de se confronter à la douleur et au désespoir d'Aliénor lorsqu'elle était venue se réfugier dans ses bras. De la sensation au travers de sa chemise de l'humidité de ses larmes qui ne semblaient pas se tarir. De la manière dont ses petites mains s'accrochaient à lui. De se retrouver subitement terrifié d'être capable de la briser juste en la serrant contre lui. Bobby sentit un point douloureux dans sa poitrine. Une voix grésilla autour de lui, lui offrant la distraction dont il avait besoin pour se sortir de sa sclérose.
- Morrisson à Goren.
Bobby enclencha la sécurité de son arme et la rangea dans l'étui qu'il portait sur sa hanche gauche et attrapa la radio qu'il avait accrochée à sa ceinture.
- Goren, j'écoute.
- Les lieux sont entièrement sécurisés. Ils sont entièrement vide. Avant de donner mon autorisation pour que la scientifique entre, j'ai quelque chose à vous montrer à l'étage.
Bobby se précipita immédiatement dans les escaliers, grimpa les marches deux par deux. Raide, Morrisson l'attendait avec l'un de ses hommes sur le palier et d'un mouvement de sa torche lui indiqua une des chambres. Goren avança doucement et éclaboussa la pièce de la lumière de sa lampe. Il trouva sur les draps un garçon entre huit et dix ans, allongé sur le ventre, les deux mains menottées et reliées à la tête du lit. Il était entièrement nu. D'anciennes brûlures de cigarettes avaient laissé des cicatrices sur son dos auxquelles s'ajoutaient des marques plus récentes de coups de ceintures. De sa main gauche, Bobby sortit un gant en latex de sa poche et l'enfila. Par un réflexe inné, même s'il savait que cela serait inutile, il chercha un pouls chez l'enfant et ne le trouva pas. Avec un long soupir, il constata qu'il était bien mort. Il pointa la lumière de sa torche sur les avants bras de l'enfant et de sa main gantée, tourna la main droite pour regarder l'intérieur de son poignet. Il y trouva le numéro vingt-trois tatoué. Il croisa le regard de Morrisson qui l'observait de l'encadrement de la porte. Il hocha de la tête. Ce dernier s'empara de sa radio.
- A toutes les équipes, ici Morrisson. Les lieux sont sécurisés. Vous avez l'autorisation d'intervenir. Et faites venir un légiste. On a un cadavre.
Déjà prête à commencer sa journée, Eames était assise en tailleur sur son lit d'hôtel. Elle observait son téléphone posé devant elle. Il était six heures passées déjà de quelques minutes seulement et elle commençait à s'imaginer les pires scénarios. Elle avait passé les dernières heures plongée dans un demi-sommeil, cauchemardant, perdue dans un labyrinthe de portes à la recherche de son partenaire. Vers quatre heure trente, en nage, elle s'était sortie de son lit, avait chaussé ses baskets puis était partie courir pendant une heure. En se concentrant sur sa course et à sa respiration, ne pensant qu'à mettre un pied devant l'autre, Alex avait réussi à se vider la tête. En rentrant, elle s'était douchée et habillée pour finalement attendre nerveusement des nouvelles de Bobby.
Dans son boulot de flic, c'était l'une des choses les plus détestables. Attendre en se rongeant les sangs en sachant que son partenaire pouvait être dans une situation délicate sans avoir les moyens de l'aider. Le huit remplaça le sept sur l'écran du téléphone. Alex ferma les yeux et sa main instinctivement agrippa le pendentif à la recherche d'une certaine forme de réconfort ou d'un lien. Bobby était un flic expérimenté. Il savait mener des descentes. De plus l'équipe d'intervention serait là pour le soutenir si jamais il lui prenait le goût de se mettre en danger. C'était devenu ces derniers temps une de ses très mauvaises habitudes d'ailleurs. Comme s'il n'avait plus rien à perdre. C'était supposé être une intervention banale. Cependant, c'était le plus souvent dans ces situations, lorsqu'on était le moins sur ses gardes qu'il arrivait un malheur. Non, il n'arriverait rien à Bobby. Même si Alex n'était pas là pour le soutenir. Il ne devait rien lui arriver.
Eames se sentit tout d'un coup pitoyable d'attendre ainsi. A l'image de ces femmes de marins d'un autre siècle qui attendaient désespérément leurs maris en priant qu'une tempête ne les ait pas emportés. Elle ouvrit les yeux et ferma le clapet de son portable. Elle devait travailler, penser à autre chose. Arrêter de se languir d'un message de son partenaire. Il respecterait sa promesse. Alex en était certaine mais pas aussi vite qu'elle aurait aimé, s'il était complètement absorbé par ce qu'il allait trouver durant la perquisition. Elle se leva, aller chercher ses notes d'enquêtes et prit son bloc dont elle arracha quelques feuilles vierges. Une fois installée sur le lit, les dossiers étalés autour d'elle, elle commença à écrire furieusement tout ce qui lui passait par la tête sur l'affaire. Il y eut des noms, des dates, des événements, certains fléchés pour établir des liens, d'autres entourés plusieurs fois pour souligner leur importance. Au bout d'une demi-heure, elle avait établi un schéma et une chronologie de l'affaire qu'elle compléterait si nécessaire au fur et à mesure des avancées. Cela la calma radicalement de ses angoisses.
Une courte sonnerie lui indiqua qu'elle venait de recevoir un message. Au même moment, on frappa à sa porte. Alex attrapa son téléphone avec empressement, son cœur essayant de se libérer douloureusement de sa cage thoracique, puis se laissa tomber en arrière après avoir lu le court message de Bobby : "Tout va bien, Eames.". Malgré elle, le soulagement explosa en elle. Il n'y avait pas eu de problème. Bobby allait bien. Elle allait bien. Un deuxième message arriva : "Nous avons retrouvé un cadavre. Un enfant.". Alex tapa rapidement un message de réponse alors qu'on continuait de frapper ardemment à sa porte. D'un bond, elle sauta du lit, chaussa ses bottines puis mit son manteau. Elle vérifia qu'elle avait bien son attirail de flic sur elle, soit ses menottes, son arme et son badge. Elle ramassa les dossiers et ses notes.
Ales respira un bon coup avant d'aller ouvrir à Benson. La journée pouvait enfin commencer.
Immobile près du lit, Munch suivait des yeux avec curiosité Goren. Ce dernier analysait à sa manière la scène de crime. Malgré ses deux mètres de hauteur et sa corpulence, il bougeait avec une agilité surprenante autour du corps sans vie de l'enfant, touchant et sentant tout ce qu'il pouvait trouver. Il était minutieux mais agissait avec respect envers la pauvre victime. Il semblait même ne pas avoir remarqué que Rodgers, la légiste, commençait à perdre patience, derrière lui, les bras croisés sur sa poitrine.
- Goren ! Gronda-t-elle.
Le géant ne l'entendit pas et continua son étude méticuleuse.
- Où est Eames ? Demanda-t-elle d'un ton tranchant à Munch. J'ai besoin d'elle pour le déloger.
- Dans le Delaware pour une autre partie de l'enquête, répondit-il amusé.
Rodgers poussa un long soupir d'agacement, puis Munch sourit lorsqu'elle se décida à avancer vers le géant d'un pas pressant. Elle se pencha vers lui, approchant son visage du sien et attendit d'un air mauvais qu'il croise son regard. Goren écarquilla des yeux lorsqu'il se rendit-compte de sa présence.
- Goren, j'aimerais disposer du corps.
- Mais, je n'...
- Non ! Le coupa-t-elle. Votre tour de manège est terminé. A mon tour maintenant.
L'inspecteur de l'USV crut que son partenaire allait riposter pour réclamer un peu plus de temps, mais il se contenta de reculer pour laisser la place à la légiste. Celle-ci fit signe à son assistant de venir la rejoindre. Goren retira ses gants, les jeta dans une poubelle disposée à cet effet, avant de reprendre une autre paire.
- Alors ? Lui demanda Munch.
- Mort par asphyxie. Sans aucun doute par fracture du larynx. Quelqu'un l'a étranglé par l'arrière par une pression prolongée et très forte.
- Loin d'être un accident. C'est un meurtre.
- Oui, confirma Goren.
- Pauvre gosse...
Les deux hommes se turent un moment, observant Rodgers travailler et faire noter par l'assistant ses premières observations.
- Cela a dû se passer peu après le moment où ils se sont rendu-compte la disparition d'Aliénor, reprit Goren. La rigidité cadavérique commence tout juste à disparaître.
- Ils se sont enfuis en laissant un cadavre et des traces partout derrière eux. La fuite de la petite les a vraiment pris de court. Ils ne s'y attendaient vraiment pas.
- Elle est certainement le grain de sable qui va finir par gripper la machine, commenta Goren en se poussant pour laisser passer un technicien.
L'habitation était depuis une vraie fourmilière. Les techniciens avaient pris d'assaut les lieux dès qu'ils avaient eu l'autorisation de commencer leur travail. Depuis, ils s'affairaient en ayant chacun leur secteur et leur mission, recueillant le moindre début de preuve pouvant leur révéler quelque chose d'intéressant. La rue était d'ailleurs dorénavant embouteillée par la multitude de véhicules des différentes unités. Le soleil commençait à peine à se lever et pourtant les lumières des gyrophares inondaient toujours pas intermittence la pièce de bleu et de rouge. Dorénavant tout le quartier était au courant qu'une perquisition avait lieu. Cela avait amené le lot de curieux habituels mais au soulagement de Goren et Munch pas les médias pour le moment. La découverte d'un cadavre d'un enfant n'avait pas pour le moment fuité.
- Je vais faire le tour, Goren, se manifesta soudainement Munch. Voir comment se déroule la perquisition et donner un coup de main si nécessaire.
- Je vous accompagne.
Les deux détectives quittèrent la chambre, conscients que la journée serait bien trop courte pour le travail de perquisition qui les attendait.
