Chapitre 23


Après avoir réussi à grappiller quelques heures de sommeil, Eames et Benson avaient bouclé leurs sacs et chargé la voiture. Mais avant de prendre la route, les inspectrices faisaient un dernier arrêt au commissariat pour régler les derniers détails avec Goldwin et Davenport. Eames trépignait sur son fauteuil, n'ayant plus qu'une hâte : celle de reprendre le volant et de rouler jusqu'à New-York sans s'arrêter. Cependant, cette fichue courtoisie professionnelle la retardait. Pour le bon maintien des relations entres les forces policières, la politesse voulait qu'elle remercie le commissaire pour son hospitalité et l'aide apportée. Benson lui jeta un regard à la fois amusé et pour la réprimander de son impatience.

- Nous ferons le maximum pour retarder la mise en accusation de Parker, ajouta la commissaire, afin que cette affaire ne s'ébruite pas trop rapidement dans la presse et vous laisser ainsi du temps.

- Merci, fit Benson.

- J'espère que vous allez retrouver tous ces gamins disparus et démanteler ce réseau pédophile. Et surtout que la petite Aliénor s'en sortira.

Eames apprécia la sollicitude de Davenport.

- Mon partenaire Goren, déclara-t-elle en appuyant ses propos pour rappeler au lieutenant où était sa place, s'assurera qu'on prenne correctement soin d'elle. Et nous ferons en sorte de terminer cette enquête peu importe où elle nous mènera.

Le sourire en coin qu'arborait Goldwin depuis le début de leur conversation ne disparut pas pour autant. Bien au contraire, il continua de la fixer avec ses yeux bleus, le bout de fesse toujours posé nonchalamment sur le bureau de sa supérieure.

- Si j'ai bien compris, fit-il pour intervenir, je suis votre officier de liaison pour la partie de l'enquête que je vais continuer de superviser ici. Et c'est avec vous, détective Eames, que je dois communiquer et envoyer tous les éléments du dossier, puisque l'enquête est sous la juridiction de votre unité, la Major Case.

- C'est ça, lui répondit-elle en serrant les dents.

Après avoir raccroché avec son partenaire, à son soulagement, Goldwin n'avait pas lancé de contre-attaque lorsqu'elle était revenue dans le bureau. Depuis le tout début, il la mettait sur des charbons ardents en analysant tout ce qu'elle faisait ou disait. Il lui pointait tout ce qu'elle désirait garder caché sous le tapis en ce qui concernait Bobby. Elle avait peut-être une chance de prendre du recul avec son partenaire. Néanmoins, il était comme un trou noir. Une fois prise dans son champ de gravité, il était pratiquement impossible de s'en défaire. Un jour ou l'autre, il lui serait nécessaire de prendre conscience réellement de cette vérité sur la nature du lien qui les liait pour décider quoi en faire : l'assumer ou le rejeter ?

- Nous vous garderons, bien entendu, dans la boucle, ajouta Olivia.

Elle se leva et tendit la main vers Davenport, signifiant ainsi à Eames qu'elle sonnait enfin l'heure de leur départ.

- Eames et moi, poursuivit Benson, nous vous remercions de l'aide précieuse que vous nous avez apportée.

- Je vous assure que cela a été fait avec un grand plaisir de notre côté ! S'exclama un Goldwin guilleret. Détective Eames, vous êtes bien sûre d'avoir mes coordonnées ?

- J'ai au minimum votre carte de visite en trois exemplaires, lui répondit-elle lasse avec le maigre espoir de s'exorciser du lieutenant en les brûlant dès que cette enquête serait bouclée.

- Et puis, ajouta-t-il, si jamais vous venait l'idée de revenir dans la région, professionnellement ou non, il ne faudra pas hésiter à me contacter ! J'ai de magnifiques coins à vous faire visiter !

Eames jeta un regard vers sa partenaire, la suppliant de la sortir d'ici le plus rapidement possible. Olivia se contenta de lui répondre par un sourire narquois. Les poignées de mains enfin échangées, les détectives laissèrent le bureau de Davenport derrière elle. Zélé, Goldwin poursuivit son rôle d'hôte jusqu'au bout en les accompagnant jusqu'au hall du commissariat. Alex s'agaça lorsqu'elle le vit reprendre son air de chiot abandonné.

- Dommage que vous partiez si vite, se lamenta-t-il. Nous avons été trop efficaces.

Eames roula des yeux face à tant de simagrées et préféra se passer des suivantes en filant vers le véhicule, sans un mot pour le lieutenant. De toutes manières, elle aurait très certainement de ses nouvelles dans la journée. Il n'allait malheureusement pas l'oublier de sitôt. Elle se faufila derrière le volant avec félicité. Le moteur ronronna dès qu'elle tourna la clef dans le neiman. Elle boucla sa ceinture et contempla avec ravissement son tableau de bord. La jauge du carburant indiquait que le réservoir était plein. Eames allait pouvoir faire le trajet d'une traite.

- Pressée de rentrer ou satisfaite d'être débarrassée ? Lança amusée Benson en claquant la portière.

- Il est toujours difficile de se débarrasser d'un chewing-gum.

- Comparaison peu flatteuse.

Eames mit son clignotant et vérifia dans son rétroviseur avant de déboiter pour commencer à mettre quelques kilomètres entre Golwin et elle, afin de se rapprocher de New-York et de la personne qui l'attendait là-bas.


Goren ramassa les messages laissés à l'évidence sur l'amoncellement de dossiers posées sur son bureau. Il y avait des notes de services, plusieurs annotations de personnes à rappeler ainsi qu'une convocation pour lui rappeler qu'il devait bientôt s'acquitter de l'un des deux entraînements annuels obligatoires pour garder le droit de porter son arme de service. Il en parlerait à Eames, à son retour, car elle avait sûrement la même sollicitation sur son bureau, pour qu'ils le fassent ensemble comme à leur habitude. Elle le transformerait bien entendu en une compétition amicale qu'elle gagnerait à coup sûr puisqu'elle était bien meilleure que lui dans ce domaine. Bobby poussa un léger soupir d'impatience en cherchant une pendule des yeux. Quand Eames allait-elle arriver ? Il n'avait plus qu'une hâte, celle de la retrouver. Leurs conversations téléphoniques de ces deux derniers jours n'avaient été qu'un très maigre ersatz pour palier au vide de son absence.

Bobby ramassa tous ses messages et les fourra dans son tiroir avec les autres. Il s'occuperait de l'administratif plus tard. Puis il se laissa tomber sur son siège. Il se frotta le visage plusieurs fois. La veille, après avoir raccroché avec sa partenaire, il avait réussi à dormir quelques heures dans une couchette du dortoir avant d'aller rendre-visite une nouvelle fois à Aliénor. Il l'avait retrouvée endormie, roulée en boule dans un coin de sa chambre. Dans son sommeil, elle s'agitait et poussait des petits cris de terreur. Cela lui avait rappelé cette nuit durant laquelle il l'avait veillé au dortoir. Les monstres revenaient hanter ses rêves pour les transformer en cauchemars. Il avait essayé d'être le plus doux possible mais elle s'était à moitié réveillée lorsqu'il l'avait ramassé pour la recoucher dans son lit. Perdue entre la réalité et l'illusion de ses cauchemars, elle avait commencé à se débattre dans ses bras prise de panique et à pousser des hurlements effrayants. Ce n'est qu'au son de sa voix qu'elle avait commencé à se calmer. Il l'avait bercé contre lui en lui fredonnant une vieille mélodie qu'il chérissait. Ce n'est qu'une fois certain qu'elle s'était rendormie profondément et de manière paisible qu'il s'en était séparé, le cœur bien trop lourd d'un sentiment de culpabilité de la laisser seule.

Munch lui tapa légèrement l'épaule pour manifester son retour et alla s'asseoir sur le fauteuil rose de Eames.

- Ça va, Goren ?

Bobby poussa un "hum" pour réponse qui sembla convenir à Munch.

- Howard nous attend dans la salle d'interrogatoire avec son avocat et le substitut.

Goren hocha de la tête et farfouilla dans les dossiers entassés sur son bureau. A sa satisfaction, l'enquête prenait enfin consistance même si le service de juricomptabilité se cassait toujours les dents sur le montage juridique et financier dont Sauvion faisait partie. O'Halloran, l'un des techniciens des scènes de crimes, avait travaillé toute la nuit pour leur rendre son rapport préliminaire, comme promis, sur les empreintes relevées lors de la perquisition. Celles d'Aliénor avaient été rapidement identifiées parmi toutes celles dont la taille correspondait à un enfant. L'autre partie beaucoup plus dense du rapport était celle concernant les adultes. Et il y avait sept gagnants dont Howard. Trois d'entre eux étaient des hommes déjà reconnus pour des faits d'agressions sexuelles et des violences administrées aux enfants. Logan et Wheeler étaient déjà partis s'en occuper avec l'aide de Tutuola, le partenaire de Munch à l'USV, pour avoir violé leur liberté conditionnelle en passant outre leur interdiction d'entrer en contact avec des mineurs.

Les trois individus restant étaient ceux qui intéressaient le plus Goren. Deux hommes et une femme. Particulièrement l'un d'entre eux. Puisque Munch et lui l'avaient déjà identifié plus tôt, après quelques recherches sur la description et la plaque en partie incomplète fournies par Parker,comme le propriétaire du van noir. Il se nommait Adrian Peck. Âgé d'une quarantaine d'années, il avait très tôt embrassé une carrière criminelle plus au moins couronnée de succès. Déjà condamné à plusieurs reprises dont l'une pour une affaire de mœurs, ses faits d'armes étaient principalement du proxénétisme et des agressions. Depuis quelques années, il était mystérieusement passé sous le radar. Ce qui faisait de lui une personne très intéressante. Le fait de retrouver ses empreintes sur les lieux en plus de l'avoir identifié comme l'homme du van noir le confondait et confirmait aux inspecteurs qu'il était très probablement l'un des intendants du réseau pédophile.

- J'ai appelé Goldwin, ajouta John. C'est le lieutenant qui a travaillé avec nos partenaires, pour lui demander de montrer la photo de Peck à Parker pour voir si elle reconnaîtrait.

- Et ? Fit Goren en rassemblant les documents dont il avait besoin pour leur nouvel entretien avec Howard dans son conférencier.

- Elle l'a parfaitement identifié comme l'homme qui venait récupérer les enfants au foyer.

L'étau se resserrait autour de ce Peck. Ses empreintes le situaient sur les lieux désignés par Aliénor. Il y avait désormais le témoignage de Parker que Goren allait pouvoir exploiter. Et Howard allaient certainement finir par le confondre comme l'un des bourreaux d'Aliénor. Mais cela ne satisfaisait pas vraiment Bobby. Il visait plus haut. Le créateur et l'architecte du réseau. Il n'y avait qu'une seule femme que les empreintes avaient permis d'identifier. Et son profil ne correspondait aucunement avec celui qu'il avait établi pour la mystérieuse femme au téléphone. Si celle-ci aurait été présente, elle n'aurait pas cédé à la panique de la disparition. Au contraire, elle aurait agi méthodiquement pour effacer les traces physiques de leur présence afin que personne ne puisse remonter jusqu'à eux ; le montage juridique et financier couvraient ses agissements. Elle menait son réseau d'une main de maître. C'était elle qui gérait pratiquement tout : la partie commerciale, l'approvisionnement, la logistique et le recrutement. Comme pour Parker. Elle avait ciblé cette dernière en raison de son poste et de ses difficultés financières insurmontables en visant son point faible : l'amour incommensurable pour ses enfants. Même si Peck paraissait avoir un certain positionnement hiérarchique puisqu'il semblait être, jusqu'à preuve du contraire, le seul en charge de récupérer les enfants et de les ramener, il n'était qu'au-dessus des simples exécutants. Cette femme était disciplinée, détachée et audacieuse. Il en fallait du culot pour subtiliser des enfants aux services sociaux. D'ailleurs pourquoi semblait-elle les cibler précisément ? Il y a avait certainement une raison précise car malheureusement il existait des cibles beaucoup plus faciles pour un trafic d'êtres humains.

- Par contre, continua Munch, soudainement perplexe, Goldwin m'a expressément précisé qu'il était déçu que ce ne soit pas vous qui le contactiez.

Bobby ne releva pas le commentaire de son coéquipier, referma son classeur et vérifia sur son bureau qu'il n'avait pas oublié un dossier.

- Je suppose que vous ne voulez pas montrer à la petite les photos des sept individus identifiés ?

Goren se crispa légèrement en repensant à ce matin. Aliénor avait déjà bien assez de monstres contre qui lutter pour qu'il lui rappelle que certains étaient biens réels.

- Je ne préfère pas en arriver à cette extrémité, répondit-il d'un ton sombre en se levant. Le témoignage d'Howard devrait bien être suffisant même pour Carver. Elle en a bien fait assez.

Il contourna son bureau et ouvrit son casier. Il s'était vu attribuer, à cause ou grâce à sa taille, celui qui dominait la colonne. Il souleva sa veste pour attraper son arme puis en retira le chargeur. N'ayant pas d'endroit sécurisé, Munch l'imita et lui confia son arme vide pour qu'il puisse la ranger dans le casier avec la sienne. En ramassant son classeur débordant de dossiers, Goren consulta une dernière fois son téléphone. Eames n'avait pas essayé de le contacter.

- On y va, Goren ? Demanda Munch qui après avoir avancé de quelques pas avait remarqué que le géant de l'avait pas suivi.

Bobby prit une profonde inspiration en refermant le clapet de son téléphone.

- Je vous suis.

Et les deux inspecteurs quittèrent la salle principale de l'unité pour se rendre vers les salles d'interrogatoires.


Même après avoir roulé plus de cinq heures, avec l'exploit de dissuader Benson de prendre sa place derrière le volant en lui concédant une pause déjeuner, Eames se sentit revigorée en posant le pied au onzième étage du One PP. Elle était enfin sur son territoire. De l'ascenseur, ses pas rapides la menèrent rapidement au virage du couloir. Elle s'arrêta net aux portes de son escouade où elle avait une vue parfaite sur leurs bureaux. Son géant de partenaire était courbé sur le sien à lire et à relire le moindre rapport dans le doute perpétuel d'avoir loupé quelque chose. Benson la dépassa et se dirigea vers Munch qui occupait son bureau. Toutefois, Eames resta sans bouger à observer son coéquipier. Elle en oubliait Goldwin et ses remarques désobligeantes, même l'affaire sur laquelle elle travaillait. Bobby était toujours là, où elle l'avait laissé il y a quelques jours. Comme s'il était resté là, à l'attendre.

Alex se demanda si elle n'avait pas appelé son partenaire psychiquement. Olivia n'était pas encore arrivée au niveau des bureaux que Bobby se redressa d'un coup et se tourna sans hésiter vers Alex. A l'instant où leurs regards se croisèrent, Bobby s'éclaira et son sourire troubla Alex. En deux pas, il la rejoignit. Elle releva légèrement la tête vers lui tandis qu'il s'inclinait vers elle. Il était bien trop proche d'elle car elle pouvait ressentir la chaleur qu'il dégageait et sentir le parfum de son eau de Cologne. Il y avait une telle tendresse dans les prunelles de Bobby qu'Alex n'arriva pas à s'en détacher, aspirée par la profondeur infinie de son regard. Elle dut lutter contre la tentation de se mettre sur la pointe des pieds afin de le serrer contre elle. Une réaction tout aussi surprenante qu'elle était naturelle et instinctive à la forte affection qu'elle éprouvait pour lui à cet instant.

- Eames, la salua-t-il.

Alex réprima un violent frisson au son de sa voix. Elle ne lui rendit pas son salut, préférant rester silencieuse pour l'étudier. Bobby leva un sourcil interrogateur face à l'analyse inopinée de sa personne, peu habitué à ce comportement de sa part. Elle nota qu'il s'était rasé avec soin ce matin, n'ayant pas ce duvet poivre et sel qu'il arborait habituellement sur ses joues. Il lui semblait éblouissant habillé d'un costume gris et d'une chemise blanche rehaussée d'une cravate rouge, même si elle le préférait habillé de bleu. Si elle pouvait discerner une pointe de fatigue dans ses traits, il semblait aller parfaitement bien. Alex se réprimanda d'avoir pensé l'espace d'une seconde qu'il n'était pas capable de s'occuper de lui-même. Il n'avait pas besoin d'elle pour le faire.

- Je suis comme un boomerang Bobby, tu devrais le savoir après tout ce temps. Il t'est impossible de te débarrasser de moi. Tu auras beau essayer, je reviendrais toujours. Même si c'est pour te hanter.

Eames s'en voulut de telles paroles à l'instant même où elles sortaient de sa bouche sans pourtant pouvoir en maîtriser le flux. Son coéquipier n'était pas un nigaud lorsqu'il s'agissait de comprendre les sous-entendus. Ceux d'une promesse et d'une menace en même temps. Quelque chose se mit à pétiller dans les yeux de Goren. Des splendides et mystérieuses paillettes dorées. Il se pencha un peu plus vers elle.

- Je tâcherais de m'en souvenir Eames, murmura-t-il lorsque leurs doigts se frôlèrent. Et si un jour je m'hasarde à l'oublier, ne te gênes surtout pas pour me le rappeler.

Alex ne trouva rien à lui redire. Il lui offrit un sourire et prit son sac de voyage et sa sacoche avant de la guider d'une main sur le bas de son dos vers leurs bureaux. Munch et Olivia étaient déjà en grande conversation, contents de se retrouver comme de vieux amis qui se racontaient les dernières nouvelles. Alex se laissa conduire par son coéquipier qui l'installa sur son siège jaune après l'avoir aidé à retirer son manteau.

- Eames, la salua Munch chaleureusement. Vous souhaitez reprendre votre bureau ?

- Je vous le prête bien volontiers puisque vous n'y avez pas mis le désordre.

Alex ne s'était jamais considérée comme une maniaque. Elle aimait juste l'idée de retrouver son bureau propre et bien rangé quand elle arrivait le matin.

- Et puis, ajouta-t-elle, vous semblez vous être très bien acclimaté.

Elle jeta un regard malicieux vers son partenaire, qui après avoir rangé son manteau, ramenait des bureaux adjacents des chaises pour Olivia et lui-même. Il n'eut pas l'audace de lui répondre mais le grattement inconscient de sa nuque lui donna la réponse qu'elle attendait de sa part.

- Est-ce que vous voulez quelque chose ? Un café ? Un thé ?

Eames se sentait pleine d'énergie, toutefois un café servi par Goren avait toujours un bien meilleur goût. Et tel un garçon de café, il alla de son pas déglingué chercher leur commande. Elle en profita pour se couler un peu mieux sur la chaise de bureau de son coéquipier en écoutant d'une oreille distraite la conversation légère des deux détectives de l'USV. Elle laissa vagabonder ses yeux sur les dossiers étalés sur le bureau et conférencier grand ouvert devant elle. Elle fut soudainement curieuse de ce qu'il contenait. Il y avait l'inégalable bloc-notes dont certaines pages étaient griffonnées de notes et de symboles. Elle repoussa quelques dossiers empilés à gauche sur la droite pour regarder ce qu'ils dissimulaient. Elle y trouva les cartes de visites professionnelles de son partenaire ainsi que deux photographies d'Aliénor. L'une d'elle était un portrait fait par Rodgers, l'autre étant celui qu'elle avait trouvé dans le dossier des services sociaux. Surprise, elle ne put pourtant pas s'empêcher de sourire en trouvant le badge visiteur de la fillette qu'il avait tout compte fait conservé et épinglé soigneusement à l'une des pochettes. Elle ne lui connaissait pas ce côté sentimental.

Alex parcourut le reste des pochettes et quelque chose avec un cadre blanc attira son attention. Elle ne se posa même pas la question de savoir si elle franchissait des limites en furetant comme elle le faisait en sortant l'objet de sa curiosité de sa cachette. C'était un simple polaroid. Elle cligna plusieurs fois des yeux lorsque dessus elle se reconnut, elle et un Bobby, tous les deux un peu plus jeune de quatre ans. Elle se rappelait des circonstances de cette photo. C'était durant une enquête et comme à son habitude, son partenaire avait joué avec ce qu'il avait trouvé sous la main : un polaroid. Il avait alors approché son visage du sien et avant de comprendre son attention, le flash de l'appareil l'aveuglait. Avait-il eu cette idée derrière la tête en apercevant l'appareil ou était-ce juste un geste irréfléchi ? Quoi qu'il en soit, Alex s'était toujours demandée ce qu'était advenu du polaroid, une fois que son partenaire l'ait rangé dans la poche intérieure de sa veste. Alors comme ça, il l'avait gardé avec lui tout ce temps en la conservant soigneusement dans son classeur. Cet objet qu'il trimballait partout avec lui où qu'il aille. Eames rangea le conférencier comme elle l'avait trouvé avant que Bobby ne revienne. Déroutée, elle ne savait décidément pas comment interpréter le geste si singulier de son partenaire.


Tout en sirotant leurs boissons, Goren et Munch détaillèrent à leurs coéquipières le déroulement de leur mâtinée et les informèrent de l'avancement de leur enquête.

- Pour les empreintes retrouvés à l'intérieur de la maison indiqué par Aliénor, expliqua Goren, le système a identifié sept individus. Quatre d'entre eux étaient des clients et ont été arrêtés. Les trois qu'il nous restait ont été reconnus par Howard comme les proxénètes.

Bobby farfouilla ses dossiers et trouva ceux qu'ils voulaient. Il tendit trois chemises cartonnées à sa partenaire pour qu'elle regarde leur contenu. Elle ouvrit la première. Sur la liasse de feuilles était accrochée à l'aide d'un trombone une photo d'une blonde platine qui avait connu certainement des jours meilleurs.

- Il y a tout d'abord Rénée Olsen, arrêtée plusieurs fois pour racolage et pour des agressions sur des clients. Elle se fait surnommer Nanny et semble gérer les enfants.

Eames lut en diagonale les documents et les transféra à Olivia avant de s'intéresser au deuxième dossier.

- Celui-ci c'est Peter Malet, fit Munch pour prendre le relais de Bobby. Son sobriquet est Teddy. Comme l'historique de ses arrestations l'indique, il doit principalement servir en tant que videur en quelque sorte.

- Le dernier individu est le plus intéressant du lot, reprit Goren soudainement excité de partager ses découvertes en pointant de son doigt le cliché d'un homme aux traits secs. Il s'agit d'Adrian Peck mais il s'est assigné comme surnom Bill. Pour Howard, c'est lui qui est aux commandes. De plus, il est le propriétaire d'un van noir dont la plaque correspond à celle partielle que vous a donné Parker. Munch a envoyé une photo à Dover ce matin et elle l'a reconnu. C'est bien à lui qu'elle lui a laissé les neuf enfants.

- Cette Renée Olsen, intervient Benson en fronçant des sourcils, c'est elle qui contacte les clients et exerçait le chantage ?

- Howard nous a assuré que ce n'était pas elle qui l'avait contacté par téléphone, lui répondit Bobby. Pas la même voix. De plus, je ne pense pas qu'elle ait, vu son background, les capacités ou même les connaissances pour échafauder un réseau organisé et dissimulé à travers un montage juridique et financier sophistiqué abrité derrière le secret des affaires garanti par le Delaware.

- Cependant, enchaîna Munch, en cherchant ce qu'il était advenu de Peck ces dernières années, nous avons découvert qu'il était devenu son propre patron. Il a créé une société, il y a quatre ans. A moins que ce soit la chance qui tourne en notre faveur, il n'a pas été très malin sur ce coup-là. Il a immatriculé sa société à New-York qui est beaucoup moins regardant sur la confidentialité. Officiellement, sa petite affaire a pour objet l'audit, le conseil et le soutien à destination des entreprises.

- Qu'est-ce qu'un gars comme lui fait dans ce business ? S'étonna Eames.

- Aucune idée pour le moment, donna comme réponse Bobby. On a demandé une réquisition pour ses données financières personnelles et professionnelles pour le comprendre. Toutefois, je pense qu'il doit l'utiliser comme un moyen pour blanchir l'argent qu'il gagne grâce à l'exploitation des enfants.

- En attendant d'en savoir un peu plus sur le bonhomme, ajouta Munch, le capitaine Ross, sur la suggestion de Goren, nous a autorisés à mettre son domicile sous surveillance.

- Pourquoi le mettre sous surveillance et ne pas aller l'arrêter plutôt ? Le coupa Benson.

- Parce que c'est le seul qui a un domicile fixe à son nom parmi le trio de vermines, lui rétorqua Munch. Les deux autres sont pour le moment introuvables. Pas de domicile, pas de famille connue. Quant à Peck, les voisins disent ne pas l'avoir vu chez lui depuis plusieurs jours. Pour le moment, il est le seul qui peut nous aider à localiser les enfants retenus ou ses associés en nous menant à eux.

- Qui se charge de la surveillance ? Lança Eames curieuse.

- Logan s'est gentiment proposé comme volontaire. Deux équipes prendront le relais dont Finn mon partenaire à l'USV.

- Donc on attend pour le moment qu'il réapparaisse ? Fit Olivia, peu convaincue de cette stratégie.

Eames sentit son partenaire s'agiter à ses côtés. Devoir poireauter sans qu'il puisse faire quoi que ce soit pour accélérer le cours de l'enquête n'était pas vraiment à son goût. Olivia se leva en ayant obtenu la réponse sans équivoque à sa question par le mutisme de ses coéquipiers.

- Si l'on a pas besoin de moi pour le moment, je vais passer à l'USV, voir ce qui s'y passe et rentrer chez moi. Je serais joignable à tout moment si vous avez besoin de moi.

Munch l'imita et attrapa son manteau et son chapeau.

- Je t'accompagne Olivia. Je dois voir Finn. Ça vous va Goren ?

- Pas de problème, lui répondit le géant.

Les deux détectives de la Major Case saluèrent de la main leur homologue de l'USV avant de les voir disparaître dans le couloir qui menait aux ascenseurs. Eames se tourna vers son coéquipier et se cogna les genoux contre les siens, quelque part satisfaite de se retrouver enfin seule avec lui.

- Et nous ? On fait quoi ?

Goren garda le silence. Ses yeux noisette qu'elle n'avait eu cesse de chercher ces derniers jours rencontrèrent les siens. Elle fut hypnotisée quelques secondes avant de secouer la tête. Ce n'était pas vraiment un comportement approprié pour eux deux, au milieu de leur unité, leurs genoux se touchant, tout en restant silencieux.

- Bobby ! Qu'est-ce que tu veux faire ? Lui redemanda-t-elle avec un peu plus d'insistance.

Il se passa les doigts sur les lèvres, l'air songeur, avant de subitement relever les épaules.

- Tu rentres chez toi, Eames. Cela fait quatre jours que tu n'y as pas mis les pieds.

- Quoi ? Mais non ! Protesta-t-elle. Tu ne vas pas rester seul et faire tout le boulot de l'étude de la situation financière de Peck !

- Eames, soupira-t-il. Rien n'est arrivé pour le moment.

Elle se redressa et croisa les bras pour lui montrer son désaccord.

- Alors qu'est-ce que tu veux faire en attendant ? Je suis certaine que tu connais par cœur le moindre rapport, ainsi que tes notes ! Et le labo nous préviendra dès qu'il aura d'autres résultats à nous fournir des perquisitions.

- Je sais, grogna-t-il, mécontent qu'elle lui rappelle la stagnation soudaine de l'enquête après la vive accélération qu'ils avaient obtenue.

- Ah ! Tu as l'intention d'aller rejoindre Logan pour son quart de surveillance ! Plaisanta-t-elle. Puisque tu lui dois un café, pense à prévoir un thermos de café pour votre tête à tête ! Je suis sûr qu'il appréciera.

Le mécontentement de Goren disparut pour laisser place à un petit sourire sur les lèvres.

- Non, Eames...

Alex commença tout d'un coup à ressentir l'embarras qui naissait en lui. Puis inconsciemment, sa jambe commença à tressauter, montrant la nervosité qui le gagnait. Elle lui posa la main sur le genou pour l'intimer d'arrêter.

- Bobby ?

Il fit cesser le tremblement de sa jambe avant de se redresser en inspirant profondément.

- Je voulais... J'aimerais aller passer un peu de temps avec Ally, finit-il par déclarer. Elle dormait toujours ce matin quand je suis passé.

Eames retira la main du genou de son partenaire et chassa quelques unes de ses mèches blondes rebelles derrière l'oreille.

- Comment va-t-elle ?

- Difficile à dire même si elle supporte plutôt bien les traitements. Physiquement, elle devrait aller de mieux en mieux.

- Elle te parle ?

- Non, soupira-t-il. Elle se réfugie toujours dans le mutisme. Elle a subi d'importants chocs psychologiques ces derniers mois. Il va lui falloir beaucoup de temps pour se rétablir de ces troubles. C'est pourquoi j'aimerais si possible lui épargner d'autres traumatismes. Je l'ai déjà trop poussée en lui demandant de me désigner la maison dont elle s'enfuie.

- Je peux t'accompagner ?

- Tu veux venir ? Lança-t-il étonné.

- J'aimerais bien la revoir. Seulement si tu veux de ma présence, bien entendu.

Le visage de Bobby s'éclaira à-nouveau. Et le fait de savoir qu'elle en était à l'origine fit ressentir à Alex un sentiment indescriptible qu'elle refoula aussitôt sous le tapis.