Chapitre 24


Silencieuse, Eames suivait Goren qui se dirigeait sans le moindre doute à travers le labyrinthe des couloirs de l'hôpital. Elle ne fut pas réellement surprise quand le personnel de pédiatrie qu'il croisèrent saluait son partenaire comme s'il faisait partie des leurs. Il pouvait être un envoûteur, s'il le désirait réellement. Il aurait pu charmer Ross comme toutes les grosses pontes du NYPD et s'éviter bien des problèmes. Il s'arrêta enfin devant une porte légèrement entrouverte et la fit coulisser sans un bruit pour y passer la tête afin de jeter un coup d'œil à l'intérieur de la pièce. Puis il se retourna vers sa coéquipière, un sourire lumineux sur les lèvres. Il se recula et lui fit signe de passer la première. Alex s'exécuta. Une petite chose était assise au milieu du lit, penchée sur un jeu d'assemblage. Ses longs cheveux noirs dissimulaient son visage.

- Ally ? Appela doucement Bobby.

Instantanément, la masse sombre s'anima sur le lit et il s'en dégagea une frimousse surprise avant qu'elle ne s'emplisse de joie. Tandis que Goren se rapprochait du lit, la fillette se mit rapidement debout et commença à sautiller d'empressement. Même ainsi elle n'arrivait pas à la hauteur du nœud de la cravate de Goren. Elle s'accrocha à sa taille, ses deux bras allant aussi loin qu'ils le pouvaient, la joue pressée contre sa veste. Il lui ébouriffa tendrement les cheveux en riant. Un beau rire. Léger et joyeux. Il tordit l'estomac de Eames en quelque chose d'étrange et de contradictoire à la fois. Celle-ci les observa interagir sans intervenir. C'était attendrissant de voir ce géant et cette petite fille se retrouver. Bobby était de nouveau métamorphosé en cet être lumineux. Il couvait la fillette d'un regard débordant d'amour et d'affection. Eames se posa la question si elle n'avait pas eu tort sur le rapprochement entre ces deux êtres. D'une manière ou d'une autre, elle commençait à reconnaître qu'ils avaient besoin de l'un et de l'autre.

Aliénor finit par se décrocher de Bobby, seulement dans le but de lui tendre les bras. Il ne fit pas mine de lui résister une seule seconde. Il l'attrapa aussitôt par la taille pour la soulever et la laissa s'agripper à son cou. L'enfant nicha son visage dans le creux de son épaule. Il affermit son étreinte autour d'elle comme si cela lui était nécessaire, comme pour combler une partie du manque qu'il ressentait dès qu'il était séparé d'elle. Eames résista à la tentation de sortir son téléphone pour les prendre en photo. Elle voulait garder cet instant rempli de grâce et de charme à tout jamais, conserver une trace physique de ce souvenir lumineux et plein de magie pour Bobby et elle. Aliénor avait trouvé refuge dans le cœur de Bobby qui ne désirait que son bonheur.

Alex continua à rester discrète, laissant Aliénor et Bobby profiter de l'ici et maintenant. Puis son partenaire sembla se souvenir tout d'un coup qu'il n'était pas venu seul. Il se tourna vers sa partenaire.

- Ally, tu te rappelles d'Alex ? Fit-il en se rapprochant de Eames. Elle travaille avec moi. Elle est venue avec moi aujourd'hui pour venir te voir.

La fillette releva la tête vers la détective. Le bleu sur sa joue commençait à être moins effrayant car il se paraissait tout juste d'une palette de nuances violettes. Elle lui offrit un sourire timide. Eames la regarda avec curiosité attraper le pouce de son partenaire.

- Elle te reconnaît, ajouta Bobby comme s'il lisait la réponse à sa question dans ce geste.

- Bonjour Aliénor, la salua alors Alex. Tu vas bien ?

L'enfant lâcha le pouce de Bobby pour tendre la main vers Alex. Celle-ci jeta un regard décontenancé à son partenaire.

- Comme elle ne parle pas, expliqua-t-il en repoussant les mèches de cheveux qui barraient le visage de la fillette, j'ai dû trouver un moyen de communication simple et non verbale pour elle. Elle serre le pouce une fois pour dire oui ou qu'elle comprend, deux fois pour le contraire.

Alex se sermonna mentalement d'être surprise de la démarche de son partenaire. C'était Goren, après tout. Il aurait pu tout aussi bien inculquer à Aliénor quelques notions du langage des signes pour qu'elle puisse s'exprimer plus facilement. Il ne l'avait d'ailleurs tout simplement pas fait parce qu'il avait manqué de temps.

- Même si c'est très basique, reprit-il, cela l'aide à se faire mieux comprendre. C'est moins ambigu que les signes de tête et cela facilite le travail du personnel hospitalier.

Le géant commença à piétiner sur place, mal à l'aise face au silence de sa partenaire.

- C'est une bonne idée, Bobby, le rassura-t-elle avec un sourire.

Alex tendit la main vers Aliénor.

- Comment ça va ? Lui demanda-t-elle de nouveau.

Aliénor exerça une pression sur son pouce après l'avoir attrapé pour lui répondre.

- Est-ce que Bobby s'occupe bien de toi ?

Alex obtenu une simple pression unique comme réponse.

- Il m'a raconté qu'il te lisait des histoires, cela te plaît ?

A cette mention, un sourire éclaira le visage de la fillette. Elle abandonna le doigt et commença à se tortiller dans les bras de Bobby pour lui faire comprendre qu'elle voulait descendre. Alex remarqua que son partenaire ne sembla pas vouloir s'en séparer car il résista quelques secondes avant de céder. Il la lâcha finalement en la reposant sur le lit. A quatre pattes, Aliénor rampa jusqu'à la tête du lit pour chercher quelque chose sous l'oreiller. Puis elle brandit fièrement le trésor qu'elle venait de dénicher. C'était un livre. Alex se rapprocha pour pouvoir lire le titre "Matilda". Aliénor s'assit en tailleur, ouvrit le livre pour le feuilleter jusqu'au marque-page inséré à l'intérieur. Une carte professionnelle de Bobby s'était nichée entre deux pages. Celle-ci indiqua que leur lecture était plus proche de la fin que du début.

- Vous avez bientôt fini votre histoire, fit remarquer Eames en pointant le peu de pages qu'il restait à son partenaire à lire.

L'œil pétillant de malice, Bobby glissa ses longs doigts dans l'une de ses poches de manteau et en retira comme par magie, un autre livre, au grand bonheur de la fillette.

- Tout est prévu, Eames. Après "Matilda", nous enchaînons sur "Alice Au Pays des Merveilles" !

Alex ne put s'empêcher de rire, se demandant qui était soudainement le plus enfantin dans la chambre. Aliénor tira la manche de Goren pour qu'il puisse lui montrer le livre. Il finit par s'asseoir à ses côtés sur sa gauche afin que son arme de service ne soit pas un obstacle entre eux et lui donna le livre pour qu'elle puisse le regarder. Il l'observa avec tendresse, tourner les pages à la recherche des dessins éparpillés dans le texte.

- Que dirais-tu Ally d'aller faire un tour à la cafétéria avec Alex avant que l'on termine de lire l'histoire de Matilda ?

La fillette cessa l'étude approfondie de son nouveau livre. Elle jeta un regard plein d'espoir à Goren.

- Bien sur que oui, fit-il en riant pour répondre à la question silencieuse. Tu pourras avoir des cookies. Enfin si tu ne les as pas tous dévorés la dernière fois. On y va ?

La petite fille s'engouffra dans les bras de Goren dès qu'il les lui ouvrit, face à une Eames complètement charmée par cette scène.


L'escouade était pratiquement vide en ce milieu de soirée. Après avoir fini d'analyser l'une des nombreuses pages des relevés financiers de la société de Peck, Bobby se concéda une pause de quelques minutes. Il leva la tête vers sa partenaire. Au retour de leur visite à Aliénor, ils avaient retrouvé sur leurs bureaux toutes les données réclamées par un mandat, les mettant ainsi tout de suite au travail. Bobby se permit d'observer quelques secondes Eames, très concentrée sur l'étude des documents qu'elle tenait dans ses mains. Elle était enfin de retour. A sa place, assise face à lui. Ce n'était pas qu'il avait apprécié de travailler avec Munch, cela avait été même étonnamment plaisant. Mais Eames restait Eames. Personne à ses yeux ne pourrait la remplacer. Et il ne parlait pas seulement de la coéquipière mais de l'amie qu'elle était devenue au fil des années. C'était un roc auquel il pouvait s'accrocher lorsqu'il traversait une tempête. Elle était la seule chose de sa vie qui ne s'était pas écroulée. Tout le monde autour de lui faisait du bruit. Sauf elle. Eames restait une présence silencieuse qui l'avait apprivoisé et qui savait quand il avait besoin d'elle ou bien au contraire le laisser seul quand c'était nécessaire.

- Bobby ?

Goren sursauta lorsqu'il rencontra le regard quelque peu inquiet de Eames.

- Ça va ? Tu as l'air songeur ? Tu as trouvé quelque chose ?

Il baissa la tête, embarrassé qu'elle ait pu le surprendre en pleine rêverie.

- Non, rien.

A son regret, les finances de Peck ne donnaient pas grand-chose. Les mouvements d'argent ne justifiaient pas un train de vie d'un grand criminel. La valeur de son patrimoine, son salaire de gérant de société, le chiffre d'affaires de son entreprise ne trahissaient pas à première vue d'irrégularités notables et répréhensibles. L'argent du trafic était certainement ailleurs. Dans une société domiciliée dans un quelconque paradis fiscal. Les bénéfices pouvaient ainsi facilement y transiter grâce à des filiales. Un moyen fiable pour blanchir l'argent et quasiment impossible à prouver avec le secret bancaire garanti dont il usait. Tout espoir commençait à se reposer sur la seule surveillance de son domicile pour le retrouver, lui et ses associés ainsi que les enfants.

Le téléphone de Eames sonna. Elle décrocha aussitôt. Les sourcils froncés par une contrariété qu'elle exprima soudainement piqua la curiosité de Goren. Elle répondait par monosyllabe à son interlocuteur. Bobby maudit celui-ci pour ternir l'humeur de sa partenaire. Elle qui avait été si rayonnante depuis son retour. Même pendant leur temps passé avec Aliénor, elle avait été vive, joyeuse et chaleureuse. Cela avait été une si jolie parenthèse pour eux trois. Après avoir passé un moment à la cafétéria pour un goûter, il avait servi une nouvelle fois d'oreiller à la fillette durant leur lecture sous l'œil bienveillant de Eames. Bobby se surprit à souhaiter qu'un tel moment se reproduise. Cela avait paru être un instant joyeux et à la fois si banal qu'il aspirait à un peu plus de normalité dans sa vie. D'avoir autour de lui des personnes pour qui se soucier et qui se soucierait en retour pour lui. Une vie où il trouverait de la lumière allumée en rentrant chez lui, le soir. Cela lui avait fait du bien de se croire l'espace d'une seconde à l'intérieur d'une bulle parfaitement sécurisée, baignant dans la quiétude du moment, tout en étant illuminé par les sourires d'Ally et d'Alex.

La conversation fut brève mais ce fut suffisant pour qu'Alex raccroche et dépose son téléphone avec une certaine forme d'agressivité. Bobby savait reconnaître quand sa partenaire était en colère et qu'il valait mieux parfois attendre qu'elle se calme mais la question lui brûla les lèvres.

- Qui était-ce ?

Quelque chose le déconcerta dans la réaction de Eames. Il s'était attendu à une pique acerbe sur sa curiosité sauf à cette expression tétanisée, comme si elle venait de se rendre-compte qu'il était toujours face à elle. Cela ne dura pas longtemps, l'agacement refit rapidement surface.

- Goldwin.

- Votre agent de liaison ?

Eames répondit d'une monosyllabe, avant de commencer à rassembler les feuilles éparpillées sur son bureau.

- Qu'est-ce qu'il te voulait ? Demanda Bobby. Il y a du nouveau de son côté ?

- Non, il voulait juste savoir si Benson et moi étions bien rentrées.

- C'est tout ? S'étonna son partenaire que cela ait pu provoquer tant de contrariété chez elle.

Tendue, Alex continua de ranger les feuilles, puis les dossiers pour en faire une pile toute droite où rien ne dépassait. Alors qu'il attendait une réponse, Goren continua d'observer sa partenaire alors qu'elle fuyait systématiquement son regard. Il s'interrogea alors sur ce qui avait bien pu se passer dans le Delaware pour la mettre dans un tel état. Peut-être quelque chose qu'il n'était pas censé savoir.

- Quoi qu'il ait pu se passer dans le Delaware, reste dans le Delaware, crut-il bon de dire pour détendre l'atmosphère.

Goren regretta aussitôt ses mots. Eames se figea avant d'exploser de fureur.

- Quoi ? S'écria-t-elle. Mais d'aucune manière ! Sors-toi cette idée de la tête immédiatement Goren ou tu le regretteras !

Le géant gigota sur sa chaise, surpris par la virulence de sa réaction et se gratta la joue d'inconfort.

- Je suis désolé... Je ne voulais en aucun cas...

- Tais-toi, s'il te plaît !

Le ton dur de sa partenaire lui coupa la parole. Il leva les mains en signe de reddition. Elle laissa tomber sa tête dans ses paumes. Bobby commença à réellement s'inquiéter. Qu'est-ce que ce Goldwin avait bien pu faire à sa partenaire ? Comment pouvait-il la pousser à se mettre dans un état pareil ? Entre la colère et la confusion. Elle qui avait toujours eu jusque-là la main mise sur ses émotions.

Eames poussa un profond soupir avant de se redresser pour passer quelques mèches blondes derrière l'oreille.

- Écoute Bobby, Goldwin est juste profondément irritant. Il a essayé de flirter avec la subtilité d'un pachyderme. Je l'ai repoussé mais ça ne semble pas le décourager.

Les mots de sa partenaire plombèrent l'estomac de Goren d'un poids douloureux à supporter. Ce Goldwin avait essayé de séduire Eames. C'était loin d'être le premier et pourtant cela agaça prodigieusement Bobby. Il n'avait pas été là pour l'aider à couper net l'élan de ce Goldwin et de l'en protéger. Puis sa contrariété se transforma brusquement en un soulagement accompagné par une certaine forme d'exultation. Elle avait refusé les avances. Goren ne l'aurait pas jugé si cela avait été le cas contraire. Elle n'avait certainement pas de compte à lui rendre. Pourtant, elle avait dit non et c'était important pour lui. C'était purement égoïste de se délecter de cette vérité l'espace d'une seconde car une profonde angoisse commençait à refaire surface. Un beau jour, cela devrait arriver. Eames trouverait quelqu'un et peut-être qu'alors, elle déciderait de mettre un terme à leur partenariat dans le pire des cas qu'il pouvait s'imaginer. Sinon, cela devrait signifier la partager. Ce serait avoir moins de temps avec elle, de prendre moins de place dans sa vie et la laisser le quitter. Goren n'était pas prêt à cette réalité. Pourrait-il même accepter qu'elle refasse sa vie et qu'il en soit juste un spectateur passif ? Une petite voix s'élevait en lui pour lui souffler qu'il ne le pourrait pas, que ce serait trop difficile de le supporter. Malgré tout, il le faudrait bien. Et il le ferait car Eames méritait autre chose que d'être associée à lui, à ce partenaire fou que personne ne lui enviait. Elle méritait d'être heureuse et de fonder sa famille en portant cette fois-ci son propre enfant.

- Il finira bien par comprendre par lui-même, ajouta Eames face au silence assourdissant de son partenaire.

Goren se garda bien de lui proposer de s'en occuper ou de l'aider. Elle le prendrait très mal. C'était une femme farouche, fière et indépendante. Elle n'attendait aucunement qu'un quelconque prince charmant vienne le secourir. Encore moins lui qui n'avait pas à se mêler de sa vie sentimentale.

- Bobby, tu penses que l'on peut arrêter pour ce soir ?

- Oui, bien sûr, réussit-il à articuler.

Eames termina de ranger ses affaires, puis passa son manteau avant d'attraper celui de son partenaire et son sac de voyage.

- Toi aussi, tu rentres.

Alex arrêta Bobby avant même qu'il prenne la parole pour protester par un doigt menaçant. Elle lui fourra brutalement son sac et le manteau dans les bras. Puis elle empila grossièrement les dossiers étalés devant lui et referma le classeur d'un coup sec. Elle le prit contre elle et se dirigea vers la sortie de leur escouade.

- Au moins avec ça, déclara-t-elle sans s'arrêter, je suis certaine que tu me suivras hors de l'enceinte.

Bobby se surprit à sourire face au fichu caractère de sa coéquipière. Il appréciait particulièrement ces moments où elle pouvait se montrer mutine avec lui. Les bras chargés, il bondit de son fauteuil, bien décidé à dîner avec elle avant d'être une nouvelle fois séparés pour quelques heures afin de récupérer tout le temps perdu sans elle de ces derniers jours. Il souhaitait prolonger cette soirée et leurs retrouvailles. Il désirait aussi profiter de ces instants avec elle, tant qu'elle était d'une certaine manière toute à lui. Leur relation était si précieuse à ses yeux. Alors autant rattraper sa partenaire avant que l'ascenseur l'engloutisse, même si Bobby savait qu'elle attendait patiemment qu'il la rejoigne.