Chapitre 26
Tellement accaparés par leurs recherches que les détectives ne virent pas les heures passées. Ce fut Benson qui sembla les sortir de leur bulle. Elle frappa à la porte de la salle où ils s'étaient enfermés pour ne pas être dérangés. Une carte de la ville était toujours placardée sur le tableau de liège. Une multitude de punaises bleues et noires concentrées en groupe ou isolées y étaient épinglées. Sur le tableau accroché au mur de la pièce, il y avait par-dessus les affiches, un agrandissement d'un quartier isolé à deux blocs de l'East River ainsi qu'une copie de son cadastre. Sur celui-ci, des propriétés avaient été barrées d'une croix.
Eames était assise à la table avec son ordinateur portable. Son coéquipier était penché au-dessus de son épaule pour regarder l'écran. Munch s'était installé en face d'eux et avec un sourire en coin semblait plus les observer que réellement les aider.
- Sur quoi travaillez-vous ? Les interrogea Benson.
Les deux inspecteurs de la Major Case ne semblaient pas avoir entendu sa question. Eames montra de son doigt quelque chose sur l'écran et son géant de partenaire hocha de la tête. Il se retourna et fit une nouvelle croix sur une propriété du cadastre.
- Nous essayons de localiser les lieux possibles où Peck et ses acolytes pourraient retenir les enfants, expliqua Munch.
Benson fronça des sourcils, soupçonneuse de la méthode employée.
- Avec des punaises et des croix ?
- Avec Goren, nous nous sommes dit qu'on allait analyser les dépenses de Peck pour avoir une idée du périmètre où il circule. Chaque punaise indique un lieu où il effectué des achats professionnels ou non. Une fois, c'est une exception, deux une coïncidence, trois c'est en passe de devenir une habitude.
La détective s'assit sur le bord de la table et se mit à observer les punaises avec un regard neuf.
- Pour quelle raison la différence de couleurs ? Fit-elle.
- Bleu pour le personnel, noir pour le professionnel.
Pendant que Goren et Eames continuaient leurs affaires, Olivia repéra rapidement sur la carte le domicile connu de Peck. Les punaises formaient effectivement un cercle autour son domicile, ainsi qu'un chemin jusqu'à ce quartier de l'East River. Et elle comprit.
- C'est ainsi que vous avez supposé que ce quartier, lança-t-elle en pointant du doigt la copie du cadastre, était la zone où les enfants seraient retenus.
Munch hocha de la tête.
- Oui, nous avons des achats effectués à la même station depuis au moins trois ans, des retraits effectués au même distributeur et ainsi de suite...
- Un criminel comme lui, fit remarquer Benson, devrait tout payer en espèces au lieu de se servir de sa carte de crédit. Ce n'est pas très malin de sa part.
John sourit.
- Eames en a tiré la même conclusion. Pour Goren, c'est une raison supplémentaire indiquant que Peck n'est qu'un lieutenant. Ce n'est pas le chef à la tête du trafic. Il est plutôt négligent.
Benson était plutôt d'accord. Peck laissait trop de traces derrière lui maintenant qu'il était dans leur viseur pour ne pas le marquer à la culotte. Une question se bouscula dans sa tête.
- Est-ce que vous...
- C'est la première chose que Goren a vérifié, la devança Munch. Cela a été concluant pour au moins trois enfants avec les dates que vous a donné Parker.
- Aliénor en fait partie ?
- Peck a dû se sentir trop à l'aise sur ce coup-ci. Le jour où il est venu prendre la petite, il s'est arrêté à une station-service à une vingtaine de kilomètres du foyer.
- Il accumule les erreurs.
- Nous pensons tous la même chose. Considérant que leur petite affaire marche très bien, il y a du laisser-aller. Ils gagnent en confiance et relâchent leur attention.
- Cela fait assez d'éléments pour demander un mandat d'arrêt.
- Oui, mais le substitut du procureur ne semble pas vouloir négocier un marché avec Peck. Et je suis assez d'accord avec Goren sur le fait qu'il ne nous dira probablement rien lorsqu'on l'arrêtera. Il ne nous fera que perdre notre temps en nous mettant la pression pour sauver les enfants alors qu'il n'en a aucune intention.
Benson à la mention du géant se retourna vers le couple étrange qui avait continué silencieusement leur curieuse danse. Goren était penché au-dessus de sa petite coéquipière, une main posée sur la table et l'autre sur le dossier de la chaise. Il semblait presque l'envelopper. Ils travaillaient avec une parfaite symbiose, sans qu'ils aient besoin de se comprendre avec des mots. Il y avait une extraordinaire cohésion entre ces deux-là, une synergie. En les observant, Olivia comprenait un peu mieux le comportement d'Alex des derniers jours. Ainsi que ce désir farouche de protéger son partenaire et de vouloir mordre lorsque Goldwin avait gratté un peu trop cette chose qu'elle ne semblait pas vouloir comprendre ou même accepter. Est-ce qu Goren le savait ou faisait-il lui aussi l'autruche ?
- Tu as remarqué toi aussi, s'exprima Munch face à l'observation silencieuse de sa coéquipière du couple.
- Que font-ils ? Lui demanda Olivia en sachant qu'il n'attendait pas de réponse à l'évocation de son sous-entendu.
- Ils éliminent chaque propriété du quartier dont ils arrivent à identifier parfaitement le propriétaire.
- Pourquoi ? A quoi cela peut-il nous servir ?
- Notre mystérieux cerveau criminel a dû cacher le fait qu'il était le véritable propriétaire des lieux où sont retenus les petits. Notamment par des sociétés écrans comme pour les locations à court terme.
Les deux détectives regardèrent leurs deux homologues de la Major Case travailler pour éliminer une nouvelle propriété.
- Au fait, des nouvelles de Huang ? L'interrogea Munch.
- J'arrive de son bureau, expliqua Benson.
- Il a réellement un bureau au FBI ?
Olivia sourit à la plaisanterie de son coéquipier.
- Je l'ai aidé à faire quelques recherches. Cependant, nous n'avons rien trouvé sur un réseau ou un trafic ayant le même mode opératoire. D'ailleurs, les fédéraux commencent à être très intéressés par cette enquête.
Munch grimaça.
- Vous avez des nouvelles d'Aliénor ? Comment va-t-elle ?
- Demande à Goren, il saura mieux te répondre que moi sur ce sujet.
La voix douce du géant se fit entendre.
- Elle va bien.
Il n'avait pas levé les yeux de l'écran mais Benson vit ses traits s'adoucir. Le téléphone de Eames sonna au même moment. Cette dernière l'attrapa rapidement et grimaça de dégoût lorsqu'elle lut le nom de son interlocuteur.
- Veux-tu que je m'en occupe et que je lui dise que tu es occupée ? Proposa Goren à sa partenaire.
Eames failli dire oui, mais elle n'était pas du genre à se décharger de ses responsabilités. C'était son fardeau. Et elle savait que si elle laissait Goren répondre, cela ne ferait qu'envenimer la situation. Elle secoua la tête et lui fit signe de se pousser pour qu'elle puisse se lever afin de quitter la pièce pour aller prendre l'appel. Le géant soupira et se redressa pour que sa partenaire puisse passer avant de bouger à son tour de manière à la garder dans son champ de vision à travers les lamelles du store. Benson profita de l'absence de Eames pour se rapprocher de l'extrait du cadastre. Le couple de détectives avait bien travaillé et n'avait pas fait les choses à moitié. Le périmètre de recherche était assez large et vaste pour s'assurer de rien louper, pourtant les deux tiers des propriétés avaient été déjà écartées.
- Et si par cette méthode, nous ne parvenons pas à trouver les enfants ? Demanda Benson.
Goren se tourna vers Olivia. Bien qu'elle ait l'habitude de traiter avec le pire de l'espèce humaine, il réussit l'exploit de l'intimider. Ce n'était pas tant par sa taille ou par sa présence imposante mais ce fut le regard intense qu'il darda sur elle. Il n'avait plus rien de doux comme à l'instant où avait été évoqué Aliénor.
- Je sais, affirma-t-il, que nous trouverons les enfants par cette méthode.
Benson n'eut pas le temps de lui demander d'argumenter son affirmation car Eames revenait et accapara aussitôt son attention.
- Qu'est-ce qu'il te voulait cette fois-ci ? Lança-t-il à sa partenaire d'une voix bourrue.
Olivia crut distinguer une pointe de jalousie dans le ton de Goren.
- C'était Goldwin, expliqua-t-elle avant de se rasseoir. Il m'appelait pour me prévenir qu'il ne pouvait plus retarder la mise en accusation de Parker. Elle aura lieu demain matin. Il y a donc un fort risque que l'affaire sorte dans la presse locale...
Tous les détectives grimacèrent. Les médias pouvaient leur être très utiles parfois dans leurs enquêtes comme ils pouvaient tout autant les desservir. Si leur affaire commençait à s'ébruiter au niveau local, elle ferait grand bruit au niveau national, surtout si le lien avec New-York était établi. Ils imaginaient très bien les gros titres sur ces enfants confiés à la protection de l'enfance vendus à un réseau pédophile. L'avantage non négligeable d'une enquête discrète allait être définitivement perdu.
- C'est très mauvais pour nous, déclara alors Munch à voix haute ce que tout le monde pensait. S'ils savent que nous avons trouvé Parker, ils vont en conclure que nous avons la petite et que nous sommes sur leur trace. Ils risquent de disparaître dans la nature et qui sait ce que vont devenir les petits.
Goren commença à s'agiter nerveusement. Il fit plusieurs allers et retours entre les deux cartes.
- Eames et moi, annonça-t-il, nous allons finir de passer au crible les propriétés.
- Et nous ? Demanda Munch.
- Vous allez effectuer une reconnaissance des adresses que nous n'aurons pas réussi à éliminer. Je vous les envoie par message.
- Compris, fit Benson avant de s'adresser à son partenaire, on y va John ?
- Faites attention, les interpella Eames.
Les deux équipes se séparèrent sans autres explications. Le temps commençait à être contre eux.
Benson arrêta la voiture et se pencha au-dessus du volant pour observer le bâtiment industriel abandonné qui se situait à environ une trentaine de mètre devant elle. C'était la troisième adresse que venait de leur donner le couple de détective de la Major Case. Les deux premiers lieux visités ressemblaient à tout point de vue au troisième. Un bâtiment lugubre, abandonné depuis des années. Olivia savait qu'elle et son partenaire n'y trouveraient certainement pas les enfants. Cependant par acquis de conscience, il fallait aller vérifier.
Après un signe de son partenaire pour lui dire que c'était bon pour lui, elle sortit du véhicule, alluma sa torche et attrapa son arme. Munch l'imita. Ils avancèrent en silence. Les restes d'une chaîne et d'un cadenas rouillés traînaient par terre devant la porte. Elle prit position contre le mur et d'un mouvement de tête, elle indiqua qu'elle était prête. Munch poussa la porte avec force et Olivia se lança dans les ténèbres. Sur ses gardes, elle avança, balayant les lieux avec sa lampe. En constatant que les lieux étaient vides, elle finit par baisser son arme après avoir échangé un regard avec son partenaire.
- Un endroit tout aussi charmant que les deux premiers que l'on a visité, plaisanta Munch.
Ils fouillèrent quelques minutes les lieux. Mis à part quelques vieux tags sur les murs, il n'y avait pas la moindre trace que le bâtiment avait eu un visiteur récent. Benson soupira en rangeant son arme.
- Ne perdons pas notre temps, retournons à la voiture.
Les deux détectives regagnèrent leur véhicule. Munch se saisit de son portable pour envoyer un message.
- J'espère que ce n'est pas une pure perte de temps, s'exclama Benson maussade en démarrant le moteur pour remettre en marche le chauffage.
- Non Olivia, lui assura Munch. Notre profilage géographique est bon. Je ne sais pas comment Goren a fait, mais il n'a pas hésité une seule seconde sur le choix de la zone.
- Tu es devenu l'un de ses fervents défenseurs comme Eames ? Rétorqua moqueuse Benson.
- J'ai aimé travailler avec lui, répondit John avec sérieux. C'est un bon flic. Tu sais ce qui m'a le plus touché chez lui ?
Olivia se tourna vers son coéquipier et secoua de la tête.
- C'est sa détresse de laisser la petite à l'hôpital. On aurait dit qu'on lui arrachait le cœur. Cela m'a convaincu qu'il n'était pas cet homme et ce flic que décrivent les rumeurs que l'on peut entendre.
- Peut-être bien. Mais il a fait cette erreur de s'attacher à Aliénor.
Munch fronça des sourcils en sentant chez Benson une certaine irritation envers Goren qu'il ne comprenait pas.
- Alors la petite, aussi, a commis cette erreur, Olivia. Goren est remarquable. Il a sacrifié de son temps pour aller la voir, pour s'en occuper ces derniers jours.
- Et que va-t'il se passer, une fois que l'enquête sera terminée, John ? S'exclama-t-elle agacée. Lorsque Aliénor sera de nouveau dans le système des services sociaux ? Peut-être qu'elle sera renvoyée dans le Delaware ? Goren va-t-il passer à autre chose ? Il s'en occupe pour le moment mais que va-t-il vouloir faire après ? Tu as pensé à elle ? A cet abandon qu'elle ressentira ? Tout cela parce qu'il s'est trop lié à elle ?
Munch comprit tout à coup pourquoi Olivia semblait être si hostile à l'inspecteur de la Major Case. Cela lui ressemblait tellement de se préoccuper avant tout de la victime et de ses intérêts. Elle avait peur que Aliénor ne soit qu'un jouet entre les mains de Goren et qu'il s'en désintéresse une fois l'enquête terminée. Toutefois, il se demandait si elle n'avait pas une once de jalousie envers lui, blessée quelque part de s'être vu éclipsée dans le rôle qu'elle occupait le plus souvent, celui de la figure d'attachement de la victime.
- Je sais que Goren en a conscience et qu'il ne laissera pas tomber Aliénor comme tu sembles le croire. Il va se battre pour elle afin de s'assurer que tout ira pour le mieux. Cependant tu ne peux pas lui reprocher d'avoir été le premier vrai être humain après tout ce qu'elle a vécu à avoir réussi à s'approcher d'elle. Et Aliénor ne s'est pas simplement attachée à lui parce qu'il a été le premier à lui manifester de la gentillesse ou de la tendresse mais parce que je pense sincèrement qu'il y a véritablement quelque chose entre eux. Un lien très fort.
Olivia resta silencieuse, le temps de digérer les paroles.
- Si c'est le cas, murmura-t-elle, ils vont en souffrir tous les deux.
- Cela l'est déjà. Tu sais Olivia, je te connais bien et tu aurais pu faire la même chose que Goren avec Aliénor ou un autre enfant. Toi et Goren, vous vous ressemblez plus que tu ne le crois.
Elle préféra rester silencieuse face à la remarque de son partenaire pour faire avancer la voiture. Un signal sonore leur indiqua que Munch venait de recevoir un message sur son téléphone.
- Laisse-lui une chance, Olivia, de te prouver qu'il fera tout ce qu'il peut dans l'intérêt de la petite. Tu pourrais être surprise.
Olivia hésita quelques secondes et finit par lâcher :
- C'est ce que Alex m'a dit aussi.
- Alors écoute-là. C'est elle qui le connaît le mieux après tout.
- Quelle est l'adresse suivante ? Lança-t-elle pour conclure la conversation et revenir à la raison principale de leur présence dans ce quartier.
Munch soupira devant l'entêtement de sa partenaire et lui indiqua leur prochaine destination. Ils ne tardèrent pas à la trouver. Et quelque chose remua les tripes des deux inspecteurs à sa vue. Olivia ralentit en passant devant, avant de s'arrêter à une cinquantaine de mètres. Munch ouvrit la boîte à gant et lui tendit une paire de jumelles qu'il trouva à l'intérieur. Benson se retourna et observa le bâtiment. C'était un ancien local industriel à usage de dépôt, constitué d'un seul niveau avec une grande parcelle de terrain tout autour. Les rares fenêtres étaient barricadées et le quai de chargement semblait vétuste et délabré. La porte de garage métallique à deux battants l'était encore plus. Mais l'impression de ruine sonnait complètement faux.
- Tu vois quelque chose ? Demanda Munch.
Olivia lui rendit les jumelles.
- Je vais aller voir de plus près. Reste-là, je vais en faire rapidement le tour.
Munch commença à protester mais Benson ne l'écouta pas. Elle se dégagea rapidement du fauteuil et s'engouffra dans le froid. L'homme pesta et prit les jumelles à son tour. Il observa sa partenaire courir vers l'entrepôt. Elle s'arrêta à peine une minute sur le quai et sortit son téléphone, puis elle disparut au coin du bâtiment. Munch consulta sa montre et décida de lui laisser cinq minutes avant d'aller la chercher. Les secondes lui parurent une éternité tandis qu'une angoisse sourde montait en lui, le regard alternant entre sa montre et l'entrepôt. Puis il relâcha son souffle lorsqu'il aperçut une silhouette familière revenir vers la voiture.
- Stabler déteint trop sur toi, Olivia, fit Munch pour la sermonner de sa prise de risque.
- Ne sois pas si grincheux, lui répondit-elle en claquant la porte.
Elle se frotta les cheveux pour en faire tomber les flocons car il commençait à neiger de nouveau.
- Surtout que j'ai quelque chose pour étayer votre profilage géographique.
Elle sourit en lui montrant son téléphone.
- Sois gentil, préviens Goren et Eames que nous revenons.
