Chapitre 33


Les feuilles bruissaient doucement sous les doigts du travailleur social. Assis de l'autre côté du bureau, Bobby, tendu, l'observait feuilleter son dossier d'agrément. Dossier qu'il avait mis la journée à remplir avec l'aide de Mitchell la veille, après avoir passé une bonne partie de la nuit à chercher et à rassembler des documents administratifs personnels nécessaires pour le compléter. Ce n'était pas parce qu'une juge avait ordonné qu'on lui confie Aliénor qu'il n'était pas exempté de toutes les formalités obligatoires pour devenir son tuteur légal.

Feignant d'ignorer la nervosité de Goren, le responsable du foyer s'arrêta sur une page en particulier, plissa des yeux à sa lecture, puis leva la tête pour l'évaluer du regard. Bobby sentit son visage se crisper. L'homme lui adressa un sourire purement mécanique avant de se remettre à étudier la page en question. Il hocha finalement de la tête et passa au document suivant. L'inspecteur posa la main sur son genou pour tenter d'endiguer les tressautements de sa jambe. Il ne se souvenait pas d'avoir ressenti un jour une telle anxiété. L'angoisse que quelque chose se passe mal lui avait broyé l'estomac au moment même qu'il s'était présenté à la porte du foyer, où Aliénor avait été placée. Bobby s'obligea à se redresser sur sa chaise et à tenter de retrouver l'assurance et la confiance qu'il avait dans son travail. Après de longues minutes qui poussa l'inquiétude de Bobby à son paroxysme, le responsable finit par apposer sa signature puis un coup de tampon sur tous les exemplaires du dossier d'agrément.

- Voici l'exemplaire que vous devez conserver, fit-il à Goren en lui glissant une copie du dossier devant lui. Et je vous rends votre pièce d'identité.

Le travailleur social fouilla dans une pile de documents qui se trouvait dans une bannette et trouva ce qu'il y cherchait. Il tendit une chemise cartonnée à Bobby.

- A l'intérieur se trouve une copie de l'ordonnance du juge Morgan indiquant que vous êtes désormais le tuteur légal d'Aliénor Davies. Ce document vous sera nécessaire pour toutes les démarches que vous ferez en son nom.

Goren se saisit du dossier et l'ouvrit pour parcourir rapidement la liasse de feuilles. Mais il dut s'y reprendre à plusieurs fois. Il ne semblait pas vraiment croire ce qui était écrit noir sur blanc et ce qui lui arrivait. Pourtant c'était bien certifié. L'état de New-York lui confiait bel et bien l'autorité parentale de Aliénor Davies.

- Une dernière chose, Monsieur Goren, voici une liste qui vous sera nécessaire.

Bobby réussit à détacher les yeux de l'ordonnance pour relever la tête. Il posa le document sur le bureau et attrapa la feuille que lui tendait l'assistant social.

- Vous trouverez sur cette liste différentes coordonnées. Il y a celles notamment du Docteur Ellis, la psychologue mandatée du suivi de Aliénor. Elle m'a chargé de vous dire de la contacter pour fixer un rendez-vous. Elle souhaite rapidement s'entretenir avec vous. Il y a aussi le nom de la pédiatre. Il vous faudra appeler son secrétariat aussi pour vous renseigner sur les dates déjà arrêtées pour assurer à Aliénor un suivi médical régulier. Je vous remercie de vous y tenir du mieux que vous le pouvez.

Le ton de la voix indiquait clairement à Bobby que ce n'était pas que de simples instructions.

- Vous trouverez aussi les coordonnées de l'assistante sociale qui a repris le dossier, suite au désistement de Madame Blum. Elle sera votre référente principale pour tout ce qui concerne l'enfant. Et diverses autres choses qui peuvent vous être utiles.

Bobby hocha de la tête, signifiant qu'il avait bien compris les consignes qu'il devait suivre.

- Dossier d'agrément, ordonnance, liste, récapitula le directeur avec ses doigts. Nous en avons donc terminé.

- C'est tout ? Demanda Goren qui avait l'impression d'être un idiot car il ne rencontrait pour le moment aucune difficulté.

- On vous recontactera dans quelques semaines pour fixer un entretien avec vous et Aliénor. Il s'agira alors de faire le point et de constater comment ça se passe pour vous deux.

- Et c'est tout ? Répéta Bobby, incrédule.

- Pour le moment oui. Je vous demanderais juste d'émarger quelques documents avant que vous ne partiez afin de nous décharger de la responsabilité de Aliénor.

- Je prends Aliénor avec moi, et c'est tout ?

- Vous êtes désormais son tuteur légal, Monsieur Goren, répondit patiemment le travailleur social.

Bobby dévisagea l'homme face à lui, attendant qu'une catastrophe lui tombe sur la tête. Il s'était préparé psychologiquement à ce qu'un inconnu fouille sa vie. Il s'était attendu à ce que ses drames familiaux posent problèmes. Il s'était imaginé que son dossier soit refusé ou pire que la juge Morgan ait changé d'avis. Mais rien n'arrivait.

- Voulez-vous que je vous amène à Aliénor, Monsieur Goren ? Ou avez-vous d'autres questions ?

Bobby ne savait pas si c'était en raison de l'atmosphère confinée du bureau, mais il éprouva soudainement le besoin de s'en échapper. Alors il secoua de la tête, encore quelque peu perturbé qu'on lui laisse si facilement la garde de la fillette. Malgré sa fébrilité, il ramassa soigneusement les papiers et les rangea dans son classeur qu'il referma avec l'aide de sa fermeture éclair. Le directeur repoussa sa chaise. Bobby prit son manteau posé sur le dossier du fauteuil puis le suivit en silence dans les couloirs du foyer. A l'idée de retrouver Aliénor, il était à la fois inquiet et enthousiaste. Terrifié mais aussi plein d'espoir. Était-ce les joies de la parentalité qu'il commençait à ressentir ?

Le responsable du foyer se stoppa dans un couloir et montra à Goren une porte entrouverte.

- C'est toujours ici que Aliénor se réfugie, expliqua-t-il avant de prendre un ton grave. En concertation avec l'équipe pédagogique, nous avons décidé de ne pas informer Aliénor de votre venue, ni que vous venez la chercher. C'est une petite fille très perturbée depuis qu'on nous l'a confiée. Comme elle refuse toutes nos interactions, nous ne savions pas comment elle aurait pris cette annonce de notre part, sans que vous soyez là.

Bobby acquiesça silencieusement, comprenant la position prudente que le directeur avait adoptée vis-à-vis de la bombe émotionnelle que devait être la fillette.

- Même si Aliénor risque de mal réagir à votre présence au début, le docteur Ellis pense qu'il est préférable que nous vous laissions gérer seul la situation. Je suis du même avis. Vous êtes le seul avec lequel Aliénor a créé des liens affectifs. Vous n'aurez qu'à m'appelez si vous avez besoin d'aide.

Bobby respira profondément et avança vers la porte. La pièce avait été aménagée en une petite bibliothèque. Les étagères où régnait un désordre de livres de toutes tailles et de toutes les couleurs, étaient toutes à hauteur d'enfant. Des coussins étaient éparpillés partout dans la pièce pour apporter un peu de confort. Il chercha Aliénor du regard, le cœur au bord des lèvres. Cela faisait des jours qu'il ne l'avait pas vu et il appréhendait la manière dont elle allait gérer sa présence après leur séparation contrainte. Il la trouva prostrée dans un coin. Elle avait l'air d'être la même petite chose terrorisée et perdue qu'il avait trouvé dans le sacristi. Il n'y avait pas de bleus cette fois-ci sur son corps, mais son atonie et l'ample tee-shirt sale qu'elle portait, lui rappelait douloureusement ce moment où elle avait eu peur de lui alors qu'il cherchait à gagner sa confiance. Bobby aurait voulu se précipiter vers elle. L'attraper farouchement dans ses bras. Ressentir le souffle de vie qui l'habitait. Puis la palper, les bras, les jambes, afin de vérifier qu'elle n'était pas blessée en se répétant inlassablement qu'elle était saine et sauve. Au lieu de ça, il se força à se réfréner et marcha avec prudence vers elle.

- Ally ? L'appela-t-il d'une voix légèrement tremblante d'émotion.

La fillette leva immédiatement la tête au son de sa voix. Un sourire illumina son visage lorsqu'elle découvrit Goren à quelques pas d'elle. Mais il s'effaça aussi vite qu'il était apparu. Elle remonta les genoux contre sa poitrine pour enfouir son visage contre ses cuisses avant d'encercler les jambes de ses bras. Pour ne pas effrayer la fillette, Bobby laissa l'équivalent de deux pas pour marquer une distance entre eux afin de la sécuriser sur sa présence. En s'asseyant sur ses talons, il posa son classeur et son manteau sur le sol. Il se mit à observer la fillette recroquevillée sur elle-même face à lui, laissant une culpabilité corrosive le ronger de l'intérieur. Il serra les dents, surmontant la douleur émotionnelle.

- Ally ? C'est Bobby. Tu te souviens de moi ?

En continuant de regarder la fillette, Bobby attendait sa réponse tout en essayant de contrôler son malaise. Il encaissa sa passivité, tandis qu'une vague d'angoisse le submergeait. La main fouillant dans la poche de sa veste, Bobby en retira la cravate bleue qu'il avait gardé précieusement avec lui depuis que l'infirmière la lui avait rendue.

- Regarde ce que j'ai amené avec moi, Ally, tenta-t-il pour l'amadouer. Ta cravate magique.

Les trois derniers mots de Goren provoquèrent une réaction en Aliénor. Elle leva ostensiblement la tête, de manière à ce que ses yeux soient juste au-dessus de ses genoux. Elle vérifiait l'authenticité des paroles de Bobby. Ce dernier, encouragé par ce résultat très ténu, tendit ses longs doigts vers elle, la bande de soie posée en boule à l'intérieur de sa paume. Il afficha un sourire encourageant pour inciter la fillette à lui prendre la cravate. Après de longues minutes, elle finit par dégager son visage de ses genoux. Elle se retenait visiblement très fort de ne pas céder à Goren en reprenant ce bout de tissu qu'elle avait considéré comme son doudou. Bobby se mit à contempler ce visage de bébé, ces grands yeux verts pleins de tristesse et de peurs mêlées. C'était de sa faute si on lui avait fait croire qu'elle avait été abandonnée.

- Je suis désolée Ally, s'excusa-t-il d'une petite voix, d'avoir mis tant de temps à te retrouver. Vraiment désolé.

Butée et blessée, Aliénor détourna le regard promptement afin de lui faire comprendre qu'elle ne l'écouterait pas. Bobby soupira. Cela allait être plus compliqué qu'il ne se l'était imaginé pour regagner sa confiance, si jamais il pouvait y arriver. Qu'avait-il cru ? Que la fillette lui sauterait dans les bras dès qu'elle l'aurait aperçu ? Qu'elle lui pardonnerait son abandon ? D'avoir renié involontairement ses promesses d'être toujours là ? C'était si naïf de sa part. C'était tout lui, ça. Faire souffrir les personnes qui gravitaient autour de lui. Peut-être que Blum avait eu raison sur le fait que Aliénor et lui s'étaient trop attachés l'un à l'autre ? Qu'il n'avait pas pensé aux conséquences psychologiques que leur lien aurait sur elle. De cette dépendance affective qu'il avait créée sans le vouloir. Un non puissant résonna soudainement en lui. Non, se réprimanda-t-il. Tout n'était pas entièrement de sa faute. Blum était en grande partie responsable de la situation actuelle. Elle l'avait éloigné délibérément de la fillette en lui interdisant de lui rendre-visite. Elle s'était refusée l'aide qu'il pouvait lui apporter. Il lui en voulait pour avoir fait croire à Aliénor qu'il l'avait abandonné en le privant de la possibilité de lui expliquer ce qui allait se passer dorénavant pour elle et d'adieux. Blum les avait arraché l'un à l'autre dans l'intérêt supposé de la fillette. Quoi que... En analysant un peu plus la situation, Bobby se surprit à penser qu'il devrait sans doute la remercier. C'était en grande partie par son animosité envers lui, qu'on lui avait donné l'opportunité de devenir le tuteur légal de Aliénor, de lui offrir un foyer.

- Si tu es d'accord, poursuivit-il, la main toujours tendue vers elle, tu vas venir habiter avec moi pour que je m'occupe de toi.

Aliénor resta sans réaction à sa déclaration, comme si les mots ne l'atteignaient plus. Elle resta immobile, complètement indifférente à son sort. La gorge sèche, Bobby referma les doigts sur la cravate et ramena la main vers lui. Il sembla se voûter. Aliénor était en train de le rejeter. Comment pouvait-elle lui faire de nouveau confiance, après avoir brisé bien malgré lui sa promesse ? Cette promesse qui lui avait permis de se débattre de ses sables mouvants, sans aucun repère, ni certitudes de s'en sortir un jour.

- Aliénor, tu peux vraiment rester avec moi, fit-il la voix aussi douce qu'un vœu pieux. Je peux te promettre que quoi qu'il arrive désormais, nous resterons ensemble. Tous les deux. Jusqu'à ce que tu sois grande et que tu décides de partir faire ta vie.

La fillette leva enfin les yeux vers lui. Quelque chose finit par se briser en Bobby lorsqu'il se rendit-compte qu'elle pleurait. Sans aucun sanglot, les larmes ruisselaient sur ses joues. Elles s'imbibaient de la crasse accumulée et collaient des mèches de cheveux sur son visage. Elle le dévisageait entre espoir et crainte. Cela poussa Bobby à se jurer qu'il assumerait ses responsabilités envers elle jusqu'au bout. Il garderait Aliénor avec lui quoi qu'il puisse leur arriver. Il se battrait pour la garder. Il ne la laisserait plus jamais croire qu'elle était abandonnée, seule au monde. Il ouvrit la bouche pour continuer de parler mais il s'arrêta net face au visage crispé de la fillette. Il finit par s'asseoir sur le sol en déposant la cravate magique entre eux.

- Je suis désolé, vraiment désolé de t'avoir laissé toute seule ici.

Les traits de la fillette se détendirent légèrement.

- C'est pourquoi je ne partirais pas d'ici sans toi, Ally, continua t-il. Je veux vraiment que tu viennes habiter avec moi.

Les doigts du géant, qui se nouaient et dénouaient, trahissaient son angoisse intérieure. Aliénor le regardait fixement. Bobby s'obligea à rester immobile alors qu'il n'aspirait qu'à prendre ce petit être contre lui pour le consoler. Il devait se montrer patient. Même si cela devait prendre des heures, il attendrait que Aliénor lui indique qu'elle était prête à l'écouter de nouveau. Comme un animal sur le qui-vive, elle commença à s'incliner vers l'avant. Sans le quitter des yeux, elle attrapa d'un geste pressé un bout de la soie bleue. Elle se recula aussitôt en entraînant la cravate avec elle. Elle porta le tissu à son visage, laissant glisser la soie sur sa joue et son nez, puisant du réconfort dans sa douceur et dans l'odeur qui en émanait. C'était un premier signe encourageant pour Bobby. Aliénor venait de lui montrer qu'elle ne le rejetait pas entièrement. Elle reprenait possession de cet objet qu'il lui avait offert. Celui-ci représentait le lien qui les unissait et faisait office de trait d'union entre eux, témoin privilégié et gardien des souvenirs des moments passés ensemble.

Tout en manipulant le doudou, par des gestes répétitifs et rassurants, Bobby observa le protocole sensoriel que s'administrait Aliénor qui commandait et liait toucher et odorat. Peu à peu, elle se calma et s'apaisa. Bobby croisa alors ses yeux. Il lui offrit un sourire pour la rassurer, la priant silencieusement de faire un autre pas vers lui. Ce n'était pas de sa faute à elle. Quelle réaction était-il possible d'avoir à l'âge de cinq ans, alors que ses parents étaient morts, après avoir survécu à un cauchemar et qu'un homme, qu'elle connaissait si peu tout compte fait et qui s'était occupée d'elle quelques jours jours, déclarait qu'elle allait habiter avec lui dorénavant ? La fillette finit par renifler et se leva. Il retenu son geste de sortir le mouchoir en tissu qu'il avait dans l'une de ses poches. Aliénor s'approcha de Bobby. Celui-ci se tétanisa par peur de l'effrayer s'il faisait un geste brusque. Il la laissa procéder à son étrange rituel de lui toucher les cheveux, la joue et le torse. Puis elle se pencha afin de lui attraper le pouce dans sa petite main. Quelque chose se bloqua dans la gorge de Bobby face à ce signe manifeste qu'elle souhaitait communiquer avec lui.

- Ally, est-ce que tu veux bien venir habiter avec moi ? Lui demanda-t-il alors d'une voix basse et tremblante.

Son cœur cessa de battre lorsqu'il attendit la réponse de la fillette. La panique le gagna lorsqu'elle tarda à la lui donner. Que se passerait-il si elle refusait ? Bobby n'avait pas réellement envisagé ce scénario. Quoi qu'il se passe, eux deux, c'était pour le meilleur et le pire désormais. Cela serait difficile de l'amener de force à vivre avec lui si jamais le lien entre eux était définitivement détruit. Qu'elle ne lui faisait plus confiance pour la protéger et prendre soin d'elle. Toutefois il ne sentit qu'une longue et unique pression sur son doigt. Le soulagement explosa en lui. Il tendit lentement une main vers l'une de ses joues. Elle eut un mouvement de recul avant de se laisser faire.

- Je suis très content que tu sois d'accord pour venir habiter avec moi, lui répondit-il avec beaucoup d'émotions dans la voix en lui caressant la joue. Je te promet que quoi qu'il se passe maintenant, nous ne serons plus jamais séparés. Je ferais tout pour te garder avec moi.

Le menton de la fillette se mit à trembler avant qu'un sanglot la secoue. Elle avait tellement vécu ces derniers temps. Elle était passée par tant d'épreuves difficiles et d'émois. Elle avait besoin que Bobby lui offre un refuge, un lieu où elle trouverait enfin la sécurité et l'apaisement qu'elle cherchait. Alors il lui ouvrit ses bras. Elle s'effondra contre lui. Il l'enveloppa aussitôt, posant la joue contre ses cheveux. Il était à la fois bouleversé et rassuré de pouvoir enfin serrer contre lui ce petit être fragile et perdu.

- C'est promis Ally, lui chuchota-t-il en la berçant. Je ne te laisserais plus jamais. Je te le promets.

Bobby répéta ces phrases à Aliénor encore et encore. Un peu comme s'il psalmodiait un mantra. Il était mû par le besoin irrépressible de lui rappeler qu'il était là et qu'elle comptait énormément pour lui. C'était la fin d'un voyage tumultueux pour elle, ainsi que le début de leur grande aventure à deux.