Chapitre 43
Avec les lunettes de soleil posées sur le nez, Alex était étendue sur le plaid, appuyée sur ses coudes de façon à regarder Bobby et Aliénor participer au match de baseball. La plupart des parents s'étaient portés volontaires et faisaient équipe avec leur progéniture. Bobby avait été tout naturellement le premier à proposer sa participation. Alex avait préféré passer son tour. Les vacances scolaires d'été allaient débuter dans quelques jours et l'école avait organisé un pique-nique dans le parc pour fêter la fin d'année, le tout dans une ambiance colonie de vacances. Les enfants s'amusaient, dévoraient des sandwichs tout en faisant des excès de sucreries. Il y avait certainement des meilleures façons de passer son samedi après-midi mais Alex n'en voyait aucune à l'heure actuelle.
A vrai dire, depuis des semaines, Eames passait pratiquement tout son temps libre avec Bobby et Aliénor. Au début, elle avait un peu forcé la cohabitation avec son partenaire en posant ses valises pour quelques semaines sans qu'il ait son mot à dire. Elle l'avait fait dans le but de le soulager un peu et de s'assurer qu'il prenne un peu plus soin de lui, en veillant notamment à ce qu'il dorme correctement. Le rapprochement avec Aliénor et la routine qui s'était installée naturellement entre eux trois avait fait en sorte qu'elle n'arrivait plus à les quitter ou à les laisser seuls. Bobby, à vrai dire, ne se posait même plus la question de savoir si elle rentrait avec lui le soir. Il semblait s'être accoutumée ou résigné à la voir s'approprier son canapé pour y dormir. C'était elle qui devait se faire violence pour passer de temps en temps chez elle. Elle s'obligeait ainsi à relever son courrier et à faire ses lessives pour démontrer qu'elle y vivait toujours. Cela lui était tout simplement difficile de se retrouver seule chez elle sans avoir à écouter le babillage incessant de Bobby à l'attention de Aliénor ou de leur lecture du soir. Alex se sentait dorénavant beaucoup plus chez elle chez son son partenaire que dans sa propre maison, bien trop vide de chaleur et de rires.
De toutes manières, Alex faisait quasiment tout avec son partenaire. Il n'y avait pratiquement plus de limite entre leur vie professionnelle et privée. Avant de se rendre au travail, elle l'accompagnait le matin pour déposer Aliénor à l'école. Il était même arrivé que Bobby l'amène avec lui à l'une des réunions scolaires. Les deux détectives embarquaient la fillette dans tout un tas de sorties dès qu'il leurs était possible. Bobby lui confiait aussi Aliénor lorsqu'il partait rendre-visite à sa mère. Cet instant "entre filles" dans la semaine était devenu précieux pour toutes les deux. Cela leur permettait d'édifier leur propre complicité.
Si Alex sentait que Bobby avait besoin d'une pause dans son quotidien chargé et au moindre signe de fatigue décelé, elle l'obligeait à se reposer afin d'éviter un nouveau drame avec Aliénor. Cet homme faisait tout dans l'excès, en s'investissant complètement dans son travail ou bien dans ses relations comme avec sa mère ou Aliénor. Il ne se permettait jamais de prendre du temps pour lui, juste pour souffler quelques minutes. Alors Alex veillait à prendre soin de lui et de Aliénor, à sa manière. Son partenaire avait été réticent mais elle avait finalement réussi à le persuader de lui laisser à sa charge quelques-unes des tâches domestiques comme faire les courses afin qu'elle puisse participer au quotidien et l'en décharger. En fait, Alex n'avait pas rencontré de réelles difficultés à son invasion, Bobby s'étant plutôt laissé faire. Chacun avait trouvé ses marques et son rôle dans cette insolite cohabitation.
La détective sourit lorsqu'elle entendit les éclats de rire de la fillette. C'était nouveau depuis quelque temps chez elle. Aliénor semblait enfin libérer ses émotions. Il y avait moins de tristesse et de douleur dans ses yeux mais plus de joie et de rire. Eames jeta un coup d'œil vers son partenaire pour y lire l'expression de son visage. C'était un vrai nounours qui s'extasiait sur toutes les choses que faisait sa fille. Alex se souvenait de lui avoir prédit, il y a quelques mois qu'il serait un vrai papa poule. Et c'était ce qu'il était devenu sans s'en rendre-compte. Elle lui avait aussi dit qu'il avait besoin de Aliénor dans sa vie. Chaque jour lui apportait une nouvelle preuve de cette vérité. Bobby et Aliénor s'apportaient beaucoup de choses l'un à l'autre. Ils s'épanouissaient tous les deux de leur relation père-fille.
L'arrivée d'un enfant était toujours quelque chose de perturbant et d'exceptionnel à la fois. Bobby avait eu très peu de temps pour se préparer à accueillir Aliénor. Pourtant, il avait embrassé pleinement et sans réserve son nouveau rôle de père, le prenant à cœur. Alex ne s'était pas attendu à moins de toutes manières de sa part. Il ne s'impliquait jamais à moitié dans tout ce qu'il entreprenait. C'était un peu comme leur partenariat. L'un et l'autre n'avait pas fait de réel effort au début pour le faire fonctionner. Puis il y avait eu ce déclic entre eux -la tasse- qui avait été le point de départ d'une fructueuse collaboration et avait fait naître cette extraordinaire relation entre eux. Toutefois, cela n'avait pas dû être facile pour Bobby de tout concilier au début. Il restait un obnubilé des mystères que son rôle d'inspecteur lui amenait à résoudre.
Goren serait toujours Goren. Au travail, il restait ce flic agité, faussement maladroit, bourré de tics et de tocs. Mais dès qu'il était en présence de sa fille, il se métamorphosait en cet bel être de lumière et de douceur. Alex savait qu'il n'avait pas accepté la garde de la fillette par compassion ou parce qu'il aurait pu se sentir pris au piège par la proposition de la juge. Mais parce qu'il aimait Aliénor. Dès le début, il lui avait porté de l'amour et de la tendresse. Il s'en était occupé comme si c'était la personne la plus précieuse au monde. Il était d'une bonté et d'une patience inégalée avec elle. Alex ne l'avait jamais vu s'énerver ou se mettre en colère, préférant privilégier la discussion avec Aliénor. C'était un vrai moulin à paroles en compagnie de sa fille. Il lui parlait tout le temps, de tout et de rien à la fois, pour l'aider à retrouver l'usage de la parole. Il la baignait continuellement dans un flot de paroles. N'importe quoi pour lui devenait un sujet de discussion. Il pouvait expliquer à sa fille comment se formait la pluie avant d'enchaîner sur la manière dont une graine poussait. Il lui racontait l'histoire du monde avec un simple nom lu sur une affiche qu'il venait de voir ou des différentes traditions culinaires des pays en cuisinant. Il était intarissable. Aliénor l'écoutait toujours avec un air concentré et fasciné.
Alex rencontra le regard émerveillé de son partenaire et ne put s'empêcher d'élargir son sourire. Aliénor voyant son père regarder dans sa direction lui fit un coucou de la main. Elle était mignonne, habillée d'un short bleu et d'un tee-shirt rouge, avec une casquette vissée sur la tête, sa queue de cheval sortant de l'attache. Alex lui rendit son signe à son plus grand bonheur. Puis le père et la fille retournèrent leur attention sur le match.
- Madame Goren ? Fit soudainement une voix féminine au-dessus d'Alex.
L'inspectrice pencha la tête en arrière, puis leva les yeux et reconnut l'une des mamans qu'elle avait croisé à la réunion de l'école. A sa grande surprise, Bobby lui avait demandé de l'y accompagner. Cela avait piqué sa curiosité lorsqu'elle s'était rendue-compte qu'il était pratiquement au bord de la supplication. Alex avait accepté, seulement en échange qu'il l'accompagne avec Aliénor à l'une de ses immenses et souvent interminables journées de grande réunion familiale. Elle avait très rapidement compris la raison qui avait poussé son partenaire à lui demander un tel service. Elle faisait office de repoussoir aux mamans célibataires qui voyaient en lui un bon parti ou à celles qui cherchaient un peu de piquant à leur vie. Goren était capable d'un gérer une ou deux à la fois mais pas une armée entière. Sur le chemin du retour, elle avait eu un Goren renfrogné à ses côtés dans la voiture, pendant qu'elle riait de l'image de cet homme si grand et si intelligent mis à mal par une armada de maman, alors qu'il avait affaire à des personnes bien plus dangereuses chaque jour en tant que détective. Encore aujourd'hui, elle avait envie de glousser à ce souvenir.
- Madame Goren ? Répéta la voix.
Alex se leva, gagnée par ce réflexe inutile de s'épousseter les vêtements.
- Alex, se présenta-t-elle sans savoir pourquoi elle ne réfutait pas le nom attribué. Vous êtes ?
- Katie Moreland. Je suis la maman de Samantha.
La femme marqua une pause, laissant le temps à Alex de se remémorer qui était Samantha. C'était l'une des camarades de classe de Aliénor.
- J'organise un goûter d'anniversaire pour Sam, poursuivit-elle. Et j'aimerais y inviter votre fille.
Eames fut prise de court qu'on la prenne visiblement pour la mère de Aliénor. D'ailleurs, rien ne pouvait contredire réellement cette idée toute faite. Qu'importe où allait Bobby avec Aliénor ces derniers temps, elle était toujours dans leur sillage. De plus, comme la fillette ne parlait toujours pas et ne les appelait pas par leurs prénoms, leur trio renvoyait une fausse image de ce qu'ils étaient réellement. Les gens extérieurs à l'histoire de la fillette ne pouvaient donc en tirer que des conclusions erronées.
- Je ne suis pas la mère de Aliénor, crut-elle bon de préciser. Bobby est son seul tuteur légal.
Alex vit la confusion dans les yeux de son interlocutrice.
- C'est un peu compliqué, reprit-elle avec un sourire.
- Je suis désolée d'avoir mal interprété la situation. On vous voit tout le temps ensemble avec Monsieur Goren et...
- Ce n'est rien, la rassura Alex. Ally serait certainement ravie d'aller au goûter d'anniversaire. Cependant, je ne pense pas si...
- Sam nous parle beaucoup de Aliénor. Elle a beaucoup insisté pour l'inviter. Je lui ai promis de vous le proposer.
- C'est gentil de votre part.
- Ce sera en petit comité, rassurez-vous. Mon mari et moi serons là pour surveiller les enfants à chaque instant.
- Je vais en parler à Bobby et à Aliénor. Mon partenaire reviendra vers vous quand ils auront pris leur décision, cela vous va ?
Madame Moreland parut enchantée de cette solution. Elle donna son numéro à Alex avant de la saluer et de la quitter. La détective observa la suite de chiffres griffonnés sur un bout de papier, un peu perdue par ce qui venait de se passer. Elle ne se comprenait pas elle-même. Pourquoi avoir réfuté le simple fait que Aliénor ne soit pas sa fille et laissé un doute sur tout le reste ? Elle rangea le numéro dans la poche arrière de son jean, décidant de ne plus y penser et que cela ne voulait absolument rien dire.
Aliénor aidait Alex à ranger les restes de leur pique-nique. Agenouillée sur le plaid, la fillette semblait sur le point de s'endormir. Bobby, quant à lui, donnait un coup de main pour ranger le matériel. Alex le chercha du regard pour voir où il en était et le trouva en pleine discussion avec la directrice de l'école. Aliénor avait rattrapé une bonne partie de son retard. Mais le fait qu'elle demeurait mutique posait un problème. L'école souhaitait qu'elle reste une année de plus en Kindgarden, alors que Bobby y était vivement opposé. Il voulait que sa fille rentre au first grade dès la rentrée prochaine. Il la poussait sans cesse à apprendre pour l'éveiller afin de la faire sortir de son cocon et la rendre plus indépendante. C'est pourquoi il ne souhaitait pas qu'elle reprenne une année en Kindgarden afin de ne pas bloquer son apprentissage et ses progrès. Alex referma le sac et demanda à Aliénor de l'aider à plier le plaid. C'est à ce moment-là que Bobby se décida à les rejoindre.
- Vous êtes prêtes à rentrer ?
Aliénor se leva avec paresse et alla se coller à la jambe de son père tout en baillant. Aujourd'hui, Bobby avait troqué son habituel costume dans lequel Alex était si habituée à le voir habillé pour un bermuda et une chemise à manches courtes imprimée. Il affichait un sourire éclatant qui indiqua à Alex qu'il avait réussi à faire changer d'avis la directrice de l'école.
- Je pense que oui, fit-il pour répondre à sa propre question en posant la main sur la tête de la fillette.
Alex lui tendit un papier qu'elle venait de retirer de la poche arrière de son jean.
- Tiens, avant que je l'oublie.
- Qu'est-ce que c'est ? S'étonna Bobby.
- Madame Moreland, la maman de Samantha a invité Aliénor à une fête d'anniversaire. Je lui ai promis de te faire part de son invitation et que tu la rappellerais pour lui dire ce que tu auras décidé avec Ally.
La fillette sembla se réveiller de son indolence. Elle leva la tête vers son père avec appréhension.
- Tu aimerais y aller, Cookie ? L'interrogea-t-il.
Aliénor s'agita et signa plusieurs mots. Bobby sourit.
- J'appellerais alors la maman de Samantha pour lui dire que nous acceptons son invitation.
Alex approuva silencieusement la décision de son partenaire. Aliénor devait avoir ses propres amis en dehors du cercle familial. Elle devait fréquenter des enfants de son âge, et ce même en dehors de l'école. Bobby et elle devaient apprendre à sortir de leur bulle. Il rangea le papier dans une des poches de son bermuda et hissa sa fille sur ses épaules comme si elle n'était pas plus lourde qu'un sac de plumes. Cette dernière s'accrocha à son cou et posa le menton sur ses cheveux.
- On peut y aller ?
Alex termina de plier le plaid avant d'acquiescer, puis attrapa leur sac contenant les restes de leur pique-nique. Le parc n'étant qu'à quelques blocs de l'appartement de Bobby, ils marchèrent un peu plus tranquillement qu'à l'aller tout en discutant de la journée. Goren cherchait les clefs de son appartement dans ses poches lorsqu'il entendit quelqu'un le héler. Il reconnut aussitôt le son de cette voix, même après toutes ces années de silence. Un son du passé. L'effet fut immédiat. Alex vit son partenaire se pétrifier, se transformant en un bloc compact. Raide, il se retourna et se trouva face à cet espoir qu'il avait perdu, il y a quelques années. Son frère Franck.
Une altercation violente avait brouillé les deux frères. La drogue, le jeu, la maladie de leur mère, les récriminations avaient fini par les opposer et les séparer.
- Bobby...
Goren étudia attentivement son frère, cherchant un quelconque signe de son addiction à la drogue. Il n'y avait aucune brume dans les yeux, ni lésions autour de la bouche, ni sur les lèvres ou les mains. Il ne semblait pas non plus pris de tremblement dû au manque et ne se grattait pas. Puis Bobby cessa de l'observer en tant que flic mais plus comme un frère. Lui aussi avait vieilli, ses cheveux étaient dorénavant comme lui, plus poivre et sel que bruns.
- Bobby, je…
Franck avança vers Bobby de quelques pas mais s'arrêta net en voyant qu'il reculait. Les échos de leur confrontation s'amplifiaient, réveillant en Bobby le souvenir de la douleur de voir la descente aux enfers de son frère, de n'être pas capable de le sauver, ni de l'aider à s'en sortir du cercle vicieux dans lequel il s'était isolé. Il y avait aussi la souffrance d'avoir dû se séparer de lui pour son propre bien. Tout ça étouffait le peu de joie que Bobby pouvait éprouver de revoir son frère.
- Bobby, tout va bien ? Demanda sa partenaire, inquiète face à son immobilisme.
Sans quitter des yeux son frère, Bobby descendit Aliénor de ses épaules pour la poser devant lui et la coller à ses jambes, poussé par un instinct primaire de protection.
- Alex... Ally, je vous présente Franck, mon frère. Franck, voici Aliénor et Alex.
Eames forma un O de surprise avec sa bouche avant de sourire poliment.
- Salut, dit alors le frère ainé de Goren en faisant un signe de la main.
- Alex, cela t'embêterait de...
La détective comprit aussitôt ce que son partenaire attendait d'elle.
- Viens Ally, fit-elle en lui prenant la main, nous rentrons.
- Vas-y Cookie, la pressa Bobby en la poussant doucement vers Alex. Suis-là. Je n'en aurais pas pour très longtemps, c'est promis.
Après avoir attrapé les clefs de l'appartement, Alex réussit à entraîner la fillette avec elle. Il ne les lâcha pas du regard tant qu'elles n'avaient pas disparu du hall d'entrée de son immeuble, avant de se tourner entièrement vers son frère.
- Tu as une jolie famille, lança Franck pour engager la conversation. Maman doit être enchantée d'avoir une petite-fille.
Goren ne pût s'en empêcher. Un sourire fleurit sur ses lèvres. Oui, Alex et Aliénor étaient sa famille. Pas au sens traditionnel du terme. Mais c'était celle qui l'avait choisie, composée des deux personnes les plus précieuses de sa vie.
- Alex est ma coéquipière dans la police, expliqua-t-il pour éclaircir la situation. Aliénor n'est pas notre fille. Je l'ai recueillie, il y a quelques mois. C'est une orpheline.
- Ah... Vraiment ? Lui rétorqua Franck étonné. Je t'assure que ce que je viens de voir de vous trois ressemble plus à une famille que ce que tu viens de m'apprendre.
- Qu'est ce que tu veux Franck ? Pourquoi tu es ici ?
Bobby venait de perdre son sourire et enfonça les mains dans ses poches. L'ainé des Goren parut soudainement moins assuré.
- Je suis sobre depuis plus d'un an, Bobby... Et je... Je suis venu faire la paix avec toi...
- Je ne sais pas si j'en suis capable, s'exprima le détective avec rancœur. Je ne t'avais demandé qu'une seule chose !
Franck leva les deux mains en signe d'apaisement.
- Je sais... Je sais... J'ai été en-dessous de tout. Je t'ai déçu en rompant la seule promesse que tu m'avais demandé mais...
- Mais quoi Franck ! S'époumona Bobby. J'ai essayé de passer l'éponge parce que notre mère me l'a demandé ! Je t'ai cherché ! J'ai fouillé toute la ville pour te retrouver ! Tu es l'aîné ! Tu es censé être mon grand frère et tu m'as laissé tomber !
Bobby ferma les yeux après son explosion de colère. La tête entre ses deux mains, il dut s'asseoir sur les marches du perron de son immeuble. Il pensait avoir mis tout cela derrière lui mais il se rendait-compte qu'il avait juste tout enfoui profondément. Franck avait été tout pour lui à une époque. Pratiquement un héros à ses yeux. Un grand frère n'était-il pas censé s'occuper de son petit frère, le protéger, le soutenir, l'aider et assumer ses responsabilités ?
- Je ne pourrais jamais réparer ce que j'ai brisé Bobby, déclara Franck d'une voix tremblante. J'en ai bien conscience. Je t'ai fait beaucoup de mal aussi. Pourtant nous avons besoin d'avancer tous les deux, de clore cette histoire entre nous pour faire la paix. Laisse-moi essayer, je t'en prie. Je ne te promettrais rien. Si cela ne marche pas, je laisserai tomber mais nous aurons au moins essayé. Il n'y aura pas de regret à avoir.
Bobby resta silencieux. Franck sortit un papier de sa poche et lui tendit.
- C'est mon numéro de téléphone. Tu n'auras qu'à m'envoyer un message quand tu te sentiras prêt à me parler autour d'un café.
Bobby ne fit aucun geste pour l'attraper alors son frère lui fourra dans sa main d'une manière autoritaire.
- J'attendrai le temps qu'il te faudra, Bobby. Prends soin de toi et de ta famille.
Franck offrit un sourire crispé à son frère avant de lui tourner le dos. Bobby l'observa s'éloigner, perdu dans un torrent d'émotions toutes plus contradictoires les unes que les autres.
Alex avait déjà rangé les restes de leur pique-nique et commençait la vaisselle lorsqu'elle entendit la porte d'entrée s'ouvrir. Elle continua ce qu'elle faisait en surveillant du coin de l'œil son partenaire. Il s'était appuyé contre la porte, l'air sombre. Elle se demanda ce qui avait bien pu se passer entre les deux frères pour avoir ressentit une telle animosité de la part de Bobby. Elle en savait très peu sur ce frère. Goren n'en parlait jamais comme s'il avait tiré un trait sur son existence et qu'il ne faisait plus parti de son monde. Tout ce que Alex savait, elle l'avait appris de tiers. Franck était l'aîné des deux enfants Goren. Selon toutes vraisemblances, il avait suivi les traces de leur père un peu trop fidèlement en devenant un joueur compulsif avant de tomber dans la drogue.
Son partenaire se redressa et se recomposa un visage avenant dès qu'il entendit les pas de sa fille se rapprocher. Celle-ci le contempla avec un sourire, heureuse qu'il soit rentré avant qu'elle ne fronce des sourcils. Aliénor était d'une perspicacité extraordinaire lorsqu'il s'agissait de lire les humeurs de son père. Elle savait toujours lorsque quelque chose clochait chez lui.
- Cookie... Si tu allais choisir un dessin-animé à regarder avant le dîner. Je pense que nous l'avons bien mérité après cette journée.
Bobby s'était assis sur ses talons pour être au même niveau que Aliénor. Échappée de la queue de cheval, il fit glisser tendrement la mèche rebelle derrière l'oreille. Deux étoiles se mirent à briller instantanément. Regarder un dessin-animé chez les Goren, où les livres étaient érigés en une véritable religion, était un fait assez rare pour être souligné. Bobby allumait rarement la télévision, préférant se concentrer sur ses lectures avec Aliénor ou à faire des activités diverses et variées avec elle. Leur dernière lubie était le jardinage. Il y avait un pied de tomate cerise qui poussait sur le rebord de la fenêtre de la cuisine ainsi qu'un assortiment d'herbes aromatiques et dans le salon des petits pois et des fraisiers. Aliénor ne se fit pas prier pour courir vers la pile de DVD posée près de la télévision pour en choisir un.
- Laisse-moi t'aider, fit Goren en s'approchant d'Alex.
Sa partenaire secoua la tête.
- J'ai bientôt terminé, ne t'inquiètes pas.
Étrangement, Bobby ne protesta pas. Généralement, il le faisait dès qu'elle voulait se sentir utile. A la place, il se versa un verre d'eau qu'il but d'une traite, puis sortit de sa poche deux bouts de papiers. Il en accrocha un sur le frigo, qui était toujours la salle d'exposition officielle de la fillette, à l'aide d'un magnet avant de se mettre à fixer le deuxième. Autant, il était ouvert avec tout ce qu'il le tracassait au sujet de Aliénor, autant il restait blindé en ce qui concernait sa famille. Il parlerait s'il en avait besoin. Peut-être pas maintenant, mais plus tard, voire jamais.
- Il m'a laissé son numéro de téléphone, déclara tout d'un coup Bobby. Il veut parler pour que l'on puisse faire la paix.
Alex referma le robinet, s'essuya les mains en s'adossant à l'évier pour lui montrer qu'il avait toute son attention.
- Que s'est-il passé avec Franck ? Demanda-t-elle doucement, maintenant qu'elle avait l'accord tacite pour en parler.
Bobby baissa la tête.
- Il a brisé la seule promesse à laquelle je tenais, souffla-t-il.
Alex sentit en son partenaire une vraie fêlure. Pourtant elle ne fit aucun geste pour aller vers lui, ni pour le réconforter. Elle attendait patiemment et silencieusement, sans bouger. Elle savait que c'était difficile pour lui de se confier sur une chose aussi intime. Bobby levait un voile sur une partie de son passé, et elle voulait qu'il le fasse à son rythme.
- Tu sais que j'ai travaillé pour la police militaire, reprit-il, et que j'ai été basé en Allemagne.
Alex lui fit signe que oui.
- Avant de partir, j'ai fait promettre à Franck de prendre soin de notre mère. Il devait s'assurer qu'elle prenait bien ses médicaments et que tout allait bien. C'était la seule chose que je lui demandais. Cela avait l'air de bien se passer lorsque je suis revenu pour ma première permission. Des mois plus tard, j'ai été prévenue que notre mère était à l'hôpital. Elle s'était blessée lors d'une crise psychotique car elle ne prenait plus son traitement depuis des jours. C'était un des voisins qui avait prévenu les secours.
- Où était ton frère ?
- Dans un squat en train de planer avec sa petite-amie du moment. J'ai réussi à obtenir un congé pour revenir. Lorsque je l'ai retrouvé, nous nous sommes battus. J'étais tellement en colère contre lui, d'être un égoïste, de ne pas s'occuper de notre mère. Avec Franck, nous nous sommes dit des choses qui n'auraient jamais dû l'être. Nous nous sommes blessés mutuellement, non seulement par les coups mais aussi par les mots. Suite à cela, comme elle ne pouvait plus rester seule, j'ai dû prendre la décision en urgence de placer ma mère en établissement psychiatrique. Je ne pouvais pas faire autrement. Je devais retourner en Allemagne terminer le contrat qui me reliait à l'armée avant de pouvoir rentrer définitivement à New-York.
- Et c'est là que tu t'en engagé au NYPD.
- Oui, je suis rentré aux narcotiques pour retrouver mon frère. Notre mère me l'avait demandé. Suite à notre altercation, il avait disparu de la circulation. Elle m'a aussi demandé de lui pardonner.
Bobby marqua une pause pour prendre une profonde respiration.
- Elle a toujours réussi à lui trouver des excuses pour son comportement, même quand cela la blessait. Pendant quatre ans, j'ai cherché Franck jusqu'à ce que je décide de tout arrêter et demander ma mutation dans un autre service. C'est à ce moment que Deakins m'a trouvé et a demandé à ce que j'intègre la Major Case. Et tu connais la suite.
Alex comprenait mieux l'accueil glacial que Bobby avait offert à son frère. Il était toujours en colère contre lui en raison de sa trahison. Il lui en voulait très probablement aussi de lui avoir laissé cette décision difficile et lourde de conséquence de placer leur mère. Un choix qu'il avait dû prendre seul et assumer par la suite. Cependant, Alex connaissait assez bien son partenaire, pour comprendre qu'il devait se sentir avant tout responsable de la disparition de son frère durant toutes ses années. La culpabilité était plus forte que sa rancœur.
- Et que veux-tu faire ? L'interrogea-t-elle d'une voix douce.
Il soupira.
- Je ne sais pas, répondit-il avec franchise. Je n'ai pas envie qu'il gâche tout ce que j'ai pu construire ces derniers mois avec Cookie et toi.
- Mais tu as envie de le revoir malgré tout, devina Alex.
- Oui. Il reste mon frère.
Chose étonnante de la part de ce géant, il sembla se recroqueviller sur lui-même.
- Alors fais-le Bobby. Je ne sais pas si tu te rends-compte comment cela a dû être difficile pour Franck de venir à toi après tout ce temps. Je peux comprendre que tu ne veuille pas l'inclure dans ton monde pour le moment et que tu souhaites te protéger, ainsi que Ally. Pose-lui des limites. Je suis sûre qu'il comprendra et parlez vous. Si cela ne marche pas, tu pourras au moins te dire que tu auras essayé.
- C'est ce qu'il m'a dit aussi.
- C'est qu'il lui reste un brin de bon sens alors, sourit-elle.
C'est à ce moment-là que Aliénor réapparut avec un DVD à la main. Comme si elle savait que leur conversation venait de se terminer. Elle montra à son père ce qu'elle avait choisi. Un film Disney : "Oliver et Compagnie". Depuis quelque temps, c'était son obsession. Elle regardait et lisait tout ce qu'elle pouvait trouver en rapport avec des chiens et des chats. Cependant l'histoire de ce petit chaton orphelin avait sans doute une résonance plus intime pour elle.
- Bon choix, approuva Bobby. Peux-tu le mettre dans le lecteur et le lancer ? J'arrive.
Alex l'entendit rire alors qu'il regardait sa fille bondir de joie avant de se précipiter dans le salon. Son passage avait grandement allégé l'ambiance.
- Ne la fait pas attendre, lui fit Alex. Profite d'elle. Je vais m'occuper du dîner.
- Tu détestes cuisiner Alex, lui rétorqua son partenaire en levant un sourcil soupçonneux.
- Homme de peu de foi ! S'écria-t-elle faussement offusquée par sa remarque.
Elle lui balança le torchon qu'elle avait en main en représailles. Il l'attrapa avec aisance avec un sourire.
- Je sais faire cuire des pâtes et assaisonner une sauce tomate quand même !
Les deux détectives rirent. Cela leur était arrivé si souvent ces derniers temps
- Allez va t'en, je m'occupe de tout ce soir !
- Laisse-moi t'aider.
- Hors de question Goren !
Bien décidée à le chasser, Eames s'avança vers lui, posa ses deux mains sur son bras et mit toutes ses forces pour le pousser hors de la cuisine. Même en y mettant tout son poids, elle n'arriva pas à faire bouger son partenaire d'un seul millimètre. Avec un sourire jusqu'aux oreilles, il se moquait d'elle et de sa pathétique tentative de lui faire quitter la cuisine.
- Bobby ! Le gronda-t-elle.
Il leva les mains, amusé par sa réaction.
- J'y vais ! Mais ne transforme pas ma cuisine en un champ de bataille, Eames.
Bobby accrocha le numéro de téléphone de son frère sur le frigo et partit rejoindre sa fille. Une demi-heure plus tard, Alex trouva la petite fille lovée contre son père. Ils étaient tous deux endormis, épuisés par leur journée. Elle décida de les laisser ronfler un peu plus longtemps. Elle les réveillerait pour le dîner après avoir appelé sa sœur. Mais sûrement pas avant de s'être assurée de garder cette image d'eux deux pour la postérité.
