Tu m'apprendras… ?

Et voici le chapitre 3 ! Je vais être honnête avec vous, ça va être un véritable film d'horreur. Petit rappel : Brianna est sur le point de perdre la tête (et son fils), Roger fait de la merde (comme d'hab', j'ai envie de dire) et le verdict sera rendu le lendemain…

J'espère que vous apprécierez ce chapitre et j'ai hâte d'avoir vos réactions ! Bonne lecture !

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3. Got My Name Changed Back

Brianna sortit en trombe du tribunal, suivie de près par son avocat et sa famille, et tentant d'ignorer les regards indignés du public qui quittait les lieux en même temps qu'elle. Sa crise de colère avait fait son petit effet sur la Cour, pas de la bonne manière cependant. Cela allait certainement lui valoir la garde de Jeremiah mais elle n'avait pas pu se retenir. Une fois dans la rue, elle s'arrêta et porta ses mains à son crâne pour y enfoncer les ongles, prête à hurler de rage.

« Je peux savoir ce qu'il vous a pris ? », tempêta Bellingham en s'arrêtant à son niveau.

« Ce qu'il m'a pris ? » Brianna laissa retomber ses bras le long de ses hanches et le dévisagea avec colère. « Vous étiez là, non ? Vous avez vu comme moi ce qu'il s'est passé ? »

« C'est tout à fait courant de faire venir un expert pour présenter des faits scientifiques lorsque le domaine dépasse les compétences du- »

« Me cracher au visage que j'aurais joui dans les bras de mon violeur, vous appelez ça de la science ? », aboya-t-elle, si fort que l'avocat balaya les alentours d'un air gêné. Plusieurs personnes, dont des femmes, les regardaient d'un air proprement scandalisé et il leva les mains devant lui en signe d'apaisement, mais Brianna n'avait pas fini d'évacuer sa haine. « Le dossier d'instruction n'a jamais été complet ! Forbes nous a tous bien eus. Il savait qu'en n'étant pas préparée à ces deux derniers intervenants, je réagirais avec violence et me ridiculiserais. » Elle frotta ses paumes contre son visage et secoua la tête en gémissant. Le regard rieur de Bonnet alors qu'elle insultait le médecin la hantait et un hoquet brutal secoua ses épaules. « Il a ri… Il a osé rire de moi… »

Claire transvasa Jemmy dans les bras de son mari et se précipita vers Bree pour la réconforter. « Ce procès était une vaste blague depuis le début, je t'ai déjà raconté combien la justice est expéditive ici. Surtout avec les femmes… », murmura-t-elle en caressant les cheveux roux de sa fille. Elle faisait bien entendu référence à son propre procès pour sorcellerie en Ecosse, au terme duquel elle avait échappé in extremis au bûcher. Ainsi qu'à leur ami Gavin Hayes, pendu ici-même à Wilmington pour avoir tué le mari jaloux de la femme avec qui il avait une liaison, par légitime défense.

« Je ne trouve pas qu'on s'en sorte si mal, pour être honnêtes… », reprit Bellingham, sur un ton plus doux. « J'ai déjà vu ce genre d'affaires et généralement, en quelques minutes, l'enfant est accordé au père et on reproche à la mère de s'être rendue coupable de fornication. Le simple fait qu'ils n'aient pas rendu leur verdict immédiatement prouve qu'ils ont encore besoin de réfléchir… Le récit détaillé de votre viol les a perturbés. Ce n'est pas quelque chose qu'ils ont l'habitude d'entendre. Croyez-moi, c'est positif. La seule chose qui vous a empêchée de remporter le procès dès ce soir, c'est le témoignage du gardien de prison. Vous m'aviez pourtant assuré que vous étiez seule avec Bonnet ce jour-là. »

Brianna prit une grande inspiration et opina du chef. « Je le croyais. J'étais tellement occupée à surveiller le moindre de ses gestes et à m'énerver contre lui que j'ai dû occulter tout le reste… » Un grognement provenant de la gorge de Roger s'éleva quelques mètres plus loin et elle croisa les bras sur sa poitrine, l'interrogeant du regard. « Quelque chose à ajouter, peut-être ? »

Elle n'avait aucune envie de devoir supporter les états d'âme de Roger à cet instant précis. Qu'il reste silencieux passait encore, mais qu'il en rajoute après l'humiliation qu'elle venait de vivre, c'était hors de question. Roger n'eut toutefois pas le temps d'exprimer le fond de sa pensée : une charrette venait de s'arrêter devant le bâtiment et des valets en livrée en descendirent, déchargeant une caisse de vins français, plusieurs plateaux de fruits de mer et autres gourmandises.

« Ah ! Enfin ! C'est par ici, messieurs ! », fit la voix de Forbes en haut des marches qui menaient au tribunal. Toute la famille se retourna pour regarder Bonnet et son avocat inviter les serviteurs à les suivre à l'intérieur. Bellingham poussa un grognement de dépit.

« Qu'est-ce qu'ils font encore, nom de Dieu ? », jura Brianna, qui commençait à en avoir plus qu'assez des manigances incessantes de ces deux-là.

« Il est d'usage lorsqu'une Cour ou un jury se réunit pour délibérer, d'interdire tout feu dans la cheminée, toute nourriture et toute boisson jusqu'à ce qu'un verdict soit établi. Cela permet d'éviter que les délibérations traînent en longueur… Mais visiblement, votre Monsieur Bonnet préfère les voir se remplir la panse à ses frais et passer une excellente soirée… »

Ce n'est pas mon Monsieur Bonnet, soupira intérieurement Brianna, tout en se passant une main sur le visage, abattue. Après le dossier d'instruction trafiqué, les mensonges, les sourires charmeurs au public et les experts à la mords-moi-le-nœud, Stephen Bonnet venait d'ajouter le pot-de-vin à la longue liste de ses outrages.

« Je crois que nous avons tous besoin de décompresser un peu… Allons prendre un bon repas chaud et essayons de nous détendre jusqu'à demain matin. Il n'y a plus grand-chose à faire à ce stade, de toute façon… », acheva l'avocat en tapotant amicalement l'épaule de Brianna.

« Ils pourraient fuir », gronda Jamie, qui tenait toujours Jeremiah dans ses bras. L'idée que sa fille quitte ce siècle en retraversant les pierres et qu'il ne la revoie jamais ne l'enchantait pas, mais ce serait toujours mieux que de la voir perdre son fils. « Roger, Brianna et Jeremiah. Tous les trois. »

« Je vous le déconseille fortement », s'empressa de répondre Bellingham avant de baisser d'un ton. « Vous voyez l'homme au tricorne noir à l'angle de la rue ? Et celui qui fait mine d'observer la devanture de ce joaillier un peu plus loin ? » Jamie jeta un bref coup d'œil dans les directions indiquées et hocha la tête. « Je croise ces hommes chaque jour depuis que j'ai accepté de défendre votre fille et quelque chose me dit qu'ils ne sont pas les seuls à nous surveiller. Bonnet sera sans nul doute prévenu de la moindre tentative de quitter la ville et à ce moment-là, la soustraction d'enfant sera requalifiée en enlèvement… Et ce ne sont plus des dommages-intérêts ou la perte de la garde exclusive qui vous attendent mais la prison pour femmes, Madame MacKenzie. »

« C'est cette ordure de Bonnet qui devrait être en prison… », gronda Jamie, son accent Ecossais lui faisant rouler les R encore plus que d'habitude sous l'effet de la colère.

« Il y serait resté si quelqu'un n'avait pas fait ouvrir la porte de sa cellule juste avant l'attaque des Régulateurs… », rétorqua Roger en enfonçant les mains dans ses poches. Bien mal lui en prit, car il ne put pas parer la gifle magistrale que Brianna fit claquer sur sa joue gauche. Il avait dépassé les bornes. On venait de lui reprocher de traîner dans une taverne, d'avoir suivi un homme malhonnête, d'avoir été violée pour une bague, d'avoir menti sur ledit viol, d'avoir joué avec les sentiments d'un condamné à mort… La dernière chose dont elle avait besoin, c'était qu'on lui reproche aussi d'avoir évité la mort du condamné. Roger la dévisagea avec stupeur et il était à deux doigts de protester, lorsqu'il croisa le regard menaçant de Jamie.

« Merde, Roger ! Merde, MERDE et RE-MERDE ! », aboya-t-elle en s'éloignant en trombe, sans voir que Bonnet l'observait toujours depuis l'entrée du tribunal, un sourire narquois flottant sur ses lèvres.

Bellingham poussa un grognement et s'adressa une dernière fois à Roger avant de s'élancer à la poursuite de sa cliente : « Heureusement que j'ai dit qu'il fallait qu'elle se détende, Monsieur MacKenzie… »

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Le lendemain matin, ils étaient de retour et la tension entre Brianna et Roger était encore montée d'un cran. L'Ecossais évitait obstinément le regard de son épouse, ce qui ne la perturbait pas plus que ça étant donné l'état d'énervement dans lequel elle se trouvait, mais il ignorait également Jeremiah et rejetait toute tentative de l'enfant de l'approcher. Cela, elle ne l'avait pas supporté et la soirée s'était terminée dans les cris et les reproches mutuels. Depuis, ils n'avaient plus échangé le moindre mot. Alors qu'elle faisait les cent pas dans le couloir du tribunal, Brianna sentit l'angoisse la prendre à la gorge, comme un étau qui se resserrait inexorablement, jusqu'à la faire suffoquer. Elle qui était partie plutôt confiante se retrouvait maintenant face à l'impitoyable réalité : celle d'une époque où le patriarcat régnait en maître, où les femmes ne possédaient aucun droit et où son fils pouvait lui être arraché du jour au lendemain sur décision d'une cour de Justice exclusivement masculine. Elle en venait presque à regretter de ne pas être partie avant que sa grossesse ne soit trop avancée, loin de ce siècle maudit qu'elle ne comprendrait jamais complètement. Et voilà que maintenant, elle risquait d'être séparée de la seule chose qu'elle souhaitait plus que tout au monde ramener à la maison : son fils. Sa merveille. Qui que fut son véritable père, elle l'aimait plus que la vie elle-même et jamais elle ne pourrait envisager de repartir au vingtième siècle sans lui.

« Le verdict n'a pas encore été rendu, il y a toujours un espoir… », marmonna Jamie. Il se voulait rassurant mais son intonation sonnait faux et cela n'eut pour conséquence que d'angoisser un peu plus sa fille.

Adossée contre le mur, la mine sombre, Claire croisa les bras sur sa poitrine. « S'il y a une chose que j'ai apprise au cours de mes années ici, c'est qu'une femme n'a que peu d'espoir face à un homme, encore moins toute une cour… »

Les manigances de Bonnet l'avaient d'abord enragée, et elle n'avait pas imaginé une seule minute qu'un criminel de son espèce puisse obtenir justice contre sa douce et tendre fille. Mais ce sale cafard s'était bien préparé, s'entourant des bonnes personnes et bénéficiant d'un tout nouveau statut social certainement acheté à grand renfort de pots-de-vin et d'argent sale.

« Je ne le laisserai pas détruire notre famille, sassenach… », gronda Jamie en balayant le couloir du regard afin de s'assurer que personne ne les entendait. « Dussé-je passer le restant de mes jours en prison pour meurtre. »

« Personne ne tuera personne… », rétorqua Brianna en s'arrêtant de tourner en rond pour jeter un regard appuyé en direction de l'Ecossais. « Je risque de perdre la garde de mon fils, la dernière chose dont j'ai besoin c'est de perdre aussi mon père. »

« M. et Mme MacKenzie ? », fit une voix un peu plus haut dans le couloir. Brianna fit volte-face et vit Bellingham approcher au petit trot. Elle le dévisagea, anxieuse.

« Quelles sont les nouvelles ? »

« Avant l'énoncé du verdict, Monsieur Bonnet s'est dit prêt à négocier un accord à l'amiable, afin de vous épargner l'humiliation de perdre vos droits parentaux en public lors du jugement final. Il vous attend dans le bureau du juge. »

Brianna fronça les sourcils et se tourna vers Roger, interdite. Connaissant Bonnet, il s'agissait forcément d'un énième traquenard mais son esprit embrouillé par la peur et l'angoisse ne parvenait pas à imaginer ce qu'il préparait.

« Suivez-moi, je vous prie… », reprit l'avocat avant d'ajouter à l'attention de Jamie et Claire qui s'avançaient aussi : « Seulement M. et Mme MacKenzie. »

Brianna se retourna brièvement pour adresser un regard qu'elle voulait apaisant à ses deux parents, avant d'emboîter le pas à son avocat, Roger sur les talons. Il les conduisit jusqu'à un immense bureau, où le juge, Bonnet et Forbes les attendaient déjà confortablement assis. Lorsque Brianna passa le seuil, elle vit Bonnet sauter sur ses pieds, comme s'il essayait de faire croire au magistrat que son éducation lui interdisait de rester assis en présence d'une dame. Le regard mielleux qu'il coula ensuite dans sa direction faillit lui donner la nausée. A quoi jouait-il ?

« Veuillez vous asseoir, Mme MacKenzie… », lâcha lentement le juge avec un raclement de gorge solennel. Brianna s'exécuta, ignorant superbement Bonnet qui faisait de même après elle, et Roger se plaça derrière sa chaise, posant ses mains sur le dossier. « Je ne vous cache pas que la situation n'est pas en votre faveur, Madame. C'est pour cela que le plaignant vous propose maintenant une solution moins radicale et qui vous semblera certainement moins injuste qu'une perte totale et définitive de vos droits parentaux sur votre fils, Jeremiah Alexander Ian Fraser MacKenzie. Maître Forbes, voulez-vous bien présenter à M. et Mme MacKenzie les termes de l'accord proposé par votre client ? »

« Assurément, votre Honneur. » Forbes tourna sa petite tête de fouine en direction de Brianna, et celle-ci eut la très nette impression que l'avocat jouissait de la voir dans cette situation. « Mon client est prêt à renoncer à vous priver de votre fils, à condition que vous acceptiez de vivre avec eux à River Run, dans la propriété dont Jeremiah est l'unique héritier légitime. »

« Je vous demande pardon ? », éructa Brianna, tandis que derrière elle Roger esquissait une grimace outrée qui aurait pu presque être comique dans d'autres circonstances. Mais Forbes reprit, imperturbable :

« Si vous acceptez, le juge annulera sur-le-champ votre mariage avec M. Roger Wakefield MacKenzie ici présent et vous deviendrez l'épouse légitime de mon client, conservant de ce fait l'intégralité de vos droits sur votre fils. La gestion de la propriété reviendra en revanche à mon client jusqu'à ce que Jeremiah atteigne sa majorité. »

Brianna bondit hors de son siège, les joues rouges de colère. Elle tremblait de tous ses membres. « C'est donc ça ? C'est ça qui a tout déclenché ? Vous n'avez pas supporté que ma tante change son testament et ne vous laisse rien en échange de vos années de 'bons et loyaux services' ? » Elle avait prononcé les derniers mots sur un ton dégoulinant de sarcasme et secoua la tête. « C'est une putain de blague… ? »

« Je vous en prie, Mme MacKenzie, mesurez vos propos… », couina son avocat avec une grimace.

« Me permettez-vous… quelques mots, votre Honneur ? »

Toutes les têtes se tournèrent vers Bonnet, qui venait d'interrompre l'avocat de la partie adverse, sans aucune agressivité. Son attitude, sa manière de parler, sa gestuelle… Tout était calme et posé, et il poussait même le vice jusqu'à y ajouter une pointe de… tristesse ? Était-il même capable d'éprouver un tel sentiment ? Brianna en doutait fortement et elle serra les poings, se préparant aux nouveaux mensonges et autres manipulations qui ne manqueraient pas de sortir de sa bouche. Le juge esquissa un geste de la main pour l'inviter à continuer et avec toute l'élégance dont il était capable malgré ses manières encore un peu grossières, Bonnet se leva de sa chaise et s'approcha lentement de Brianna. Cette dernière se sentit brusquement nauséeuse, comme à chaque fois qu'il pénétrait dans son espace vital, mais elle releva le menton et soutint son regard.

« Mon amour, nous pouvons tout leur dire à présent. Nous n'avons plus besoin de nous cach- »

La gifle partit à la vitesse de l'éclair et claqua comme un coup de fouet dans l'immense bureau du juge. Avec un plaisir incommensurable, Brianna sentit ses propres doigts picoter quelques secondes après l'impact, tandis que la joue gauche de Bonnet rougissait autour de sa cicatrice. L'avocat des MacKenzie se passa une main lasse sur le visage, conscient que sa cliente était loin d'arranger son cas, tandis que Forbes se mordait la lèvre pour dissimuler un sourire triomphant. Lentement, Bonnet porta une main à sa joue et il se tourna vers le Juge, la lèvre inférieure tremblante, comme s'il venait de se prendre le râteau le plus douloureux de toute sa vie.

« Monsieur Bonnet, vous venez d'être agressé physiquement en présence de témoins, souhaitez-vous porter plainte ? », énonça laconiquement le Juge tandis que Roger passait ses nerfs en plantant ses ongles dans le dossier de la chaise de sa femme. Il luttait de toutes ses forces contre son envie de réduire Bonnet en bouillie. Brianna venait de faire une énième erreur, mais le pirate l'avait prise par surprise avec sa fausse déclaration d'amour et elle avait réagi exactement comme il l'avait espéré.

Comme pour confirmer ses soupçons, Bonnet reporta son attention sur Bree et malgré l'air peiné qu'il s'efforçait d'afficher devant le magistrat, son regard de serpent brillait d'une lueur malsaine. Quant à Brianna, elle devait avoir réalisé dans quel piège elle venait de tomber. Ses yeux, rivés dans ceux du pirate, se remplirent de larmes et elle se sentit prête à réellement craquer. Toute cette mascarade, cette assignation en justice, ce procès, cette proposition d'accord amiable, tout n'avait eu pour but que de lentement faire monter la pression, jusqu'à ce qu'elle soit au bord de l'implosion ou de la crise de nerfs. Un rictus cruel presque imperceptible se profila sur les lèvres de Bonnet, mais il disparut aussi vite qu'il était venu, remplacé par une expression douloureuse. « Non, votre Honneur. Je pense qu'il est temps que je fasse le deuil… de notre relation… Aussi passionnée qu'elle fut. » Il se détourna, se rapprochant lentement de sa chaise. « J'aimerais me concentrer sur mon fils, à présent. »

« C'est pas vrai… », gémit Brianna en plaquant ses deux mains sur son visage. Cet énorme fils de pute était littéralement en train d'embobiner le juge en la faisant passer pour la pire des garces. Elle sentit sa poitrine se serrer dans son corset inconfortable et une crise d'angoisse pointer le bout de son nez.

Le juge poussa un soupir et referma le dossier qui était ouvert à plat sur son bureau. « Très bien, dans ce cas je vous invite chacun à regagner votre place en salle d'audience et nous procèderons à l'annonce du verdict. »

Bonnet récupéra sa veste sur le dossier de sa chaise et s'apprêtait à quitter la pièce lorsque Brianna attrapa entre son pouce et son index un pan de la manche bouffante du pirate, tirant légèrement dessus. Bien qu'ayant pris soin de ne toucher que le tissu et de rester à bonne distance du corps qui se trouvait en-dessous, elle ne savait pas vraiment pourquoi elle avait choisi de faire ce geste, plutôt que de le héler pour qu'il se retourne. Mais le résultat fut le même : il reporta son attention sur elle, plongeant son regard froid et calculateur dans le sien.

« Ne fais pas ça… », souffla-t-elle, suppliante et volontairement familière, espérant ainsi attendrir ne serait-ce qu'une infime partie de l'être sombre et cruel qui la toisait. Bonnet refit un pas vers elle et Brianna lâcha aussitôt sa manche de peur de frôler par inadvertance ce qu'il y avait sous le tissu. Il s'arrêta à quelques centimètres d'elle, la dominant d'une bonne tête, et se pencha légèrement vers son oreille.

« Moi, je ne fais rien, mon cœur. Tant que nous sommes dans cette pièce, tu as toutes les cartes en main. C'est à toi de prendre cette décision… » Alors qu'il murmurait, il surprit le regard haineux de MacKenzie posé sur lui et prit un malin plaisir à rapprocher un peu plus ses lèvres de la tempe de Brianna, qui tressaillit involontairement.

Perdue, elle tourna légèrement la tête pour accrocher le regard de Bellingham. Elle espérait y lire quelque chose qui la convaincrait qu'il lui restait encore une chance de garder Jeremiah sans accepter cet accord ignoble, mais l'avocat semblait résigné. « Je… non… », articula-t-elle, les sons peinant à se frayer un chemin hors de sa gorge. Le regard de Bonnet se durcit aussitôt et il haussa les épaules.

« Comme tu voudras », feula-t-il avant d'ajouter à l'attention de Forbes : « On y retourne. »

Brianna ferma les paupières et retint un gémissement. Le trajet retour jusqu'au banc des accusés se fit comme dans un rêve : elle avait l'impression de flotter au-dessus de son corps et d'être spectatrice de sa propre descente aux Enfers. Ses parents et Jeremiah se trouvaient déjà assis à leur place et elle prit machinalement l'enfant à Claire pour le serrer contre elle et s'asseoir avec lui à sa table. Jeremiah était si chaud, si doux sous ses doigts, ses cheveux fleurant bon le chèvrefeuille avec lequel Claire parfumait les pains de savon qu'elle fabriquait à Fraser's Ridge. L'idée qu'elle la humait peut-être pour la dernière fois lui brisait le cœur et elle resserra ses bras autour de Jemmy, collant son front contre le sien, et se balançant légèrement d'avant en arrière, comme en transe. Bonnet avait réussi à la briser, quelques minutes à peine avant l'annonce du verdict final. Pourquoi ? Pourquoi est-ce qu'il m'en veut à ce point ?

Le Juge et les magistrats arrivèrent enfin, prenant place sur leur estrade, et les yeux toujours clos, elle attendit qu'ils prennent la parole. Mais le vacarme de son cœur affolé et le bourdonnement atroce qui emplissait ses oreilles ne permirent qu'à quelques mots du jugement de parvenir jusqu'à ses neurones. Garde exclusiveusufruit de la plantation dite de River Run… Tout son corps s'était mis à trembler sans qu'elle puisse faire quoi que ce soit pour l'arrêter. Entre ses bras, l'éponge émotionnelle qu'était Jeremiah dut sentir que quelque chose de très grave venait de se passer et il s'agita en gémissant. « Maman, ai peur… »

Il lui était impossible de dire combien de temps elle était restée là, paralysée par la stupeur avec son fils pour seul ancrage à la réalité, mais ce fut seulement lorsque deux mains puissantes et rudes tentèrent de lui arracher l'enfant des bras qu'elle retrouva brutalement ses esprits. Son premier réflexe fut de serrer Jeremiah encore plus fort et le petit poussa un cri de terreur. « Ne le touchez pas ! », aboya-t-elle au soldat qui tentait de lui soustraire Jemmy. « Reculez ! »

En entendant la voix stridente et paniquée de sa mère, le garçonnet se mit cette fois à pleurer bruyamment, tandis que les mains de l'homme exerçaient une pression toujours plus forte autour de sa petite taille. Derrière elle, un tumulte s'était élevé dans la salle et elle perçut vaguement les beuglements furieux de Roger et de Jamie, certainement maîtrisés par la garde. Mais elle se fichait pas mal de Jamie ou de Roger à cet instant précis tout son être était concentré sur une seule et unique chose : empêcher ces deux mains calleuses et abîmées de lui prendre son fils. Malheureusement, un autre garde surgit par derrière et lui tordit douloureusement le bras gauche dans le dos et avant même d'avoir eu le temps de pousser un cri, Jemmy avait quitté ses bras et était emporté de l'autre côté de la salle en direction de Bonnet. « Non… Non… Non… », fut tout ce qu'elle parvenait à dire tandis que le garde dans son dos continuait de l'immobiliser. Elle tourna la tête vers la salle et vit brièvement Claire, les bras levés en l'air, tentant d'apaiser les soldats qui semblaient déterminés à en découdre avec Jamie. L'un d'eux avait le nez en sang et elle en déduisit qu'il avait dû goûter aux phalanges de l'Ecossais.

Galvanisée à l'idée que son père ait pu frapper l'un des soldats et être toujours en vie, elle jeta son coude en arrière dans le ventre de son agresseur qui se plia en deux avec un « oof » étouffé. Sans attendre qu'il reprenne ses esprits, elle contourna le banc des accusés et se précipita vers celui de la partie adverse. « Je vous en supplie, rendez-moi mon fils ! », hurla-t-elle au soldat qui tenait toujours Jemmy, hurlant et pleurant, dans ses bras. « Ayez pitié, par le Christ ! »

« Madame, veuillez reculer ! », aboya le soldat en tendant l'enfant à Bonnet, qui le prit avec un sourire qu'il voulait certainement apaisant mais qui, aux yeux de Brianna, aurait tout aussi bien pu être le sourire de Lucifer lui-même. Le pirate essuya maladroitement les joues humides de Jemmy en murmurant quelques paroles que Bree ne pouvait entendre, et ce fut la goutte d'eau. Voir son fils dans les bras de ce monstre, le consolant, approchant ses maudites lèvres de son petit front délicat, elle ne pouvait pas le supporter. Elle décida de jouer sa dernière carte, ou du moins ce qu'elle croyait l'être. Elle se tourna vers Bonnet et se mit à supplier.

« Je t'en prie, ne me fais pas ça… Rends-moi mon fils… Tu ne peux pas me séparer de lui, j'en mourrai… », gémit-elle, mais le regard de Bonnet était toujours concentré sur Jeremiah, comme s'il n'entendait pas un traître mot. « Je t'en supplie… Stephen ! »

Elle avait presque hurlé son prénom et comme elle l'avait espéré, les yeux verts avaient à présent quitté Jemmy pour se diriger droit sur elle. Elle l'avait appelé par son prénom pour la première fois de toute sa vie, priant pour atteindre ainsi le brin d'humanité qui devait forcément sommeiller quelque part en lui. Elle ne savait pas si elle avait réussi cet exploit, mais en tous cas il lui accordait maintenant toute son attention. Toutefois, c'était une étincelle de triomphe qui brillait dans son regard vicieux. Ce qu'elle avait éveillé n'était pas sa compassion, mais son égo démesuré. Ils se jaugeaient depuis quelques secondes en silence, elle les yeux écarquillés de terreur et lui plissés en deux étroites fentes horizontales, lorsque la voix exaspérée de Roger s'éleva depuis la salle :

« Bree ! Sois raisonnable, nom de Dieu ! »

La phrase, et surtout la hargne avec laquelle elle avait été prononcée, arracha Brianna au duel de regards qu'elle disputait avec Bonnet et elle se tourna vers Roger, incrédule. « Comment ça, raisonnable ? »

Son mari se fraya un chemin parmi les soldats, levant les mains en l'air pour signifier qu'il n'allait attaquer personne et s'arrêta à deux mètres de la table de Forbes, lequel réunissait calmement ses papiers comme si rien de ce qui se passait autour de lui n'avait d'importance.

« Tu vas finir en cellule, si tu fais un scandale devant le Juge… Laisse tomber… », siffla-t-il en jetant un regard inquiet aux gardes tout autour d'eux.

Brianna n'en croyait pas ses oreilles. « Je suis en train de perdre notre fils et tu voudrais que je laisse tomber ? »

« Moi, c'est toi que je ne veux pas perdre… Brianna… »

Il avait prononcé ces mots avec douceur, comme s'il considérait cela comme la chose la plus romantique qu'il lui ait dite, mais il sut immédiatement que son choix de mots n'était pas le bon lorsque la bouche de la jeune femme s'ouvrit toute grande et qu'elle le considéra avec tout le dégoût dont elle était capable. Elle avait toujours senti au plus profond d'elle-même, et tout particulièrement depuis qu'elle avait reçu son assignation en justice, que Roger était mal à l'aise avec Jemmy et que malgré les berceuses qu'il lui chantait le soir ou les jouets qu'il lui fabriquait, il évitait tout contact physique ou presque avec l'enfant. Mais elle avait toujours espéré que cela passerait avec les années, qu'il parviendrait à mettre son orgueil de côté et finirait par considérer Jemmy comme son fils, faute de pouvoir le prouver scientifiquement.

« Tu es donc prêt à lui laisser notre fils pour pouvoir me garder ? », gronda la jeune femme en pointant son index sur sa propre poitrine.

Roger leva les yeux au ciel et secoua la tête. « Soyons honnête, Bree. Il n'a jamais vraiment été mon fils… Mais au moins maintenant, c'est officiel. »

Les mots firent à Brianna l'effet d'une douche froide et elle se demanda un instant qui était cet homme plein de fiel qui venait de les prononcer. Certainement pas son mari, pas l'homme qu'elle aimait depuis maintenant plus de quatre ans, avant même d'avoir remonté le temps pour venir jusqu'ici. Tu as la mémoire courte, ma belle. Rappelle-toi sa première demande en mariage, au festival… Tu te souviens ? Ce merveilleux moment où il t'a traitée de traînée juste parce que tu as eu l'audace de ne pas vouloir l'épouser à votre premier rencard… Bree détestait cette petite voix dans sa tête, celle qui de temps à autre venait lui rappeler combien Roger avait été loin d'être l'homme idéal, avant de s'acheter une conscience et d'avoir consenti à renouer avec elle malgré son viol et son enfant de père indéterminé. « Consenti », c'était d'ailleurs bien le mot. Comme s'il lui faisait une faveur de l'épouser et de sauver son honneur. Tout en étant aujourd'hui ravi de se débarrasser littéralement du bébé avec l'eau du bain.

« Tu es un incroyable salaud… », souffla Bree, presque aussi étonnée de le réaliser que de le dire à haute voix. Roger se redressa légèrement, surpris par la véhémence de ses propos. Brianna jeta un rapide regard en direction de Jemmy, qui s'était un peu calmé dans les bras de Bonnet mais pleurait toujours à chaudes larmes, et elle vit que l'Irlandais se délectait de la scène à laquelle il était en train d'assister. Au point qu'elle n'aurait même pas été surprise de le voir soudain sortir un paquet de popcorn de nulle part pour le déguster en admirant le chaos qu'il venait de créer. Je suis entourée de véritables salopards…, ajouta-t-elle intérieurement, tandis que sa respiration s'accélérait. La crise d'angoisse n'était pas loin, plus rien n'avait de sens et elle ne savait plus quoi faire. Se séparer de Jemmy était exclu, tout comme retourner vivre auprès de cet homme si prompt à l'abandonner. Elle était toujours immobile, haletante, lorsque soudain le bras de Roger tenta de la tirer vers lui. Vers la sortie.

« Non ! », protesta-t-elle, totalement ignorée de son mari qui persistait à l'entraîner à sa suite. Mue par l'énergie du désespoir, elle le repoussa de toutes ses forces, avant de faire volte-face en direction du juge qui se levait de sa chaise, prêt à quitter les lieux. « J'accepte l'arrangement à l'amiable ! »

Le juge se figea aussitôt, tout comme l'intégralité des personnes présentes dans la salle, et posa sur elle un regard presque las. Visiblement, ce n'était pas encore maintenant qu'il allait pouvoir passer à une autre affaire. « J'ai bien peur qu'il soit trop tard, Mme MacKenzie. L'offre ne tient plus une fois le verdict rendu… »

Brianna trottina jusqu'à sa chaire et joignit ses deux mains devant elle. « Je vous en prie, il doit bien y avoir un moy- »

« Un instant, votre Honneur… », fit la voix de Bonnet dans le dos de la jeune femme. Elle le regarda approcher à pas lents, tenant toujours Jemmy dans ses bras puissants. Ses bras qui l'avaient maîtrisée sans aucune peine ce soir-là dans la taverne. La seule vue de ses biceps autour de son fils si petit, si fragile, la faisait frissonner d'horreur. Il s'arrêta à côté d'elle, beaucoup trop près à son goût, et elle résista à l'envie de faire trois pas en arrière. « Si je désire, moi, que cette offre soit toujours valable… Cela ne pose pas de problème, n'est-ce pas ? »

« En effet, mais sachez Monsieur Bonnet que vous serez tous les deux tenus pour responsables d'avoir fait perdre un temps précieux à cette Cour… », soupira l'homme en leur jetant un regard sévère.

« Et le temps, c'est de l'argent… », minauda Bonnet avec un sourire sarcastique. D'un petit sursaut du bras droit, il repositionna correctement Jemmy qui avait glissé sur le côté de son torse. « Je suis évidemment prêt à dédommager la Cour pour la gêne occasionnée. »

Brianna n'en croyait pas ses oreilles : les deux hommes étaient-ils réellement en train de parler pot-de-vin en toute décontraction, alors même que le procès – ou plutôt simulacre de procès – venait tout juste de se terminer ? Le Juge, si on pouvait encore lui faire l'honneur de l'appeler par ce titre, poussa un nouveau soupir et tendit un bras en direction de la sortie.

« Très bien, dans ce cas, veuillez me suivre dans mon bureau… encore. »

Un peu plus loin, Roger avait réussi à se libérer de l'emprise des gardes qui l'empêchaient d'approcher depuis l'annonce choc de Bree et il eut à peine le temps de hurler « Ne sois pas stupide ! » avant que le Juge, exaspéré, saisisse son maillet de bois et frappe plusieurs fois durement contre son pupitre. « Faites évacuer la salle ! », aboya-t-il à l'attention de la garde. Oh, alors maintenant je suis stupide… ?, cracha intérieurement Brianna en faisant exprès de ne pas accorder le moindre regard à Roger.

« Tu as ce que tu voulais, rends-le-moi maintenant ! », feula-t-elle à l'attention de Bonnet. Celui-ci la considéra un moment, les yeux mi-clos et sembla prendre conscience qu'il avait assez joué avec elle pour le moment et qu'il était temps de lui faire relâcher un peu de pression. La mettre en confiance. Lui laisser à nouveau prendre dans ses bras ce fils qu'elle avait failli perdre pour mieux la contrôler ensuite. Roulant discrètement des yeux, il transféra Jemmy dans ses mains tendues et Brianna glissa aussitôt ses doigts dans les cheveux blonds du garçonnet, amenant sa tête contre ses lèvres pour l'embrasser avec fougue. « Maman est là… Maman est là, mon amour… », chuchota-t-elle, au bord des larmes. Bonnet avait laissé un peu de son odeur sur les vêtements de Jemmy et elle tenta de faire abstraction, se concentrant sur celle du chèvrefeuille.

Ses paupières se rouvrirent toutes grandes et elle sursauta violemment lorsque la main de Bonnet se glissa dans le bas de son dos et qu'il se pencha vers son oreille droite. « Ce n'est pas fini, mon cœur, il faut encore signer quelques papiers… Et ensuite, toi, Jeremiah et River Run serez légalement ma propriété. »

Mon cœur… Ce surnom… Ce maudit surnom qu'il avait susurré tant de fois pendant qu'il la violentait, elle ne le supportait plus. Au point où elle avait presque fui en courant la première fois que Roger l'avait appelée comme ça par inadvertance, quelques semaines après son retour. Quand il t'avait abandonnée parce qu'il ne supportait pas l'idée que tu aies été souillée par un autre…, ironisa la petite voix acerbe dans un coin de son cerveau. Une larme roula sur sa joue tant ces deux simples mots faisaient naître en elle de terribles souvenirs, mais elle serra Jemmy un peu plus fort et parvint à se maîtriser suffisamment pour suivre le Juge dans son antre, Bonnet sur les talons. Ils venaient d'entrer dans le bureau lorsque leurs avocats respectifs se présentèrent sur le seuil à leur tour, Forbes d'un calme olympien et Bellingham complètement à l'opposé.

« Bien, maintenant que tout le monde est là, finissons-en… Cette affaire nous a déjà fait perdre suffisamment de temps comme ça… », maugréa le Juge en s'asseyant derrière son bureau. « Maître Forbes, j'imagine que tous les papiers sont prêts ? »

« Absolument, votre Honneur… », pépia Forbes en lui tendant une liasse de documents avec un sourire suffisant. En d'autres circonstances, Brianna aurait certainement adoré cracher à sa face de fouine, mais tout son être était concentré sur une seule chose : ne plus laisser quiconque emporter Jemmy loin de ses bras. « Il y a tout d'abord une déclaration sur l'honneur indiquant que Mme MacKenzie accepte l'accord proposé par mon client et les conditions de celui-ci. Ensuite, nous pourrons procéder à l'annulation administrative du mariage entre M. et Mme MacKenzie pour le remplacer par une nouvelle union, entre elle et mon client. »

Brianna réprima un haut-le-cœur et déporta le poids de Jemmy sur son bras gauche pour se pencher sur la déclaration sur l'honneur et son contenu que Forbes avait fait glisser jusqu'à elle. Mais les mots couchés sur le papier ne semblaient plus avoir le moindre sens pour elle, comme si elle tentait de lire un texte écrit en alphabet cyrillique. L'épuisement, la peur, la colère monopolisaient toutes ses fonctions cérébrales et elle se sentit de nouveau trembler, incapable de lire un traître mot.

« Voulez-vous que je lise pour vous ? », proposa gentiment Bellingham en constatant son émoi. Brianna hocha la tête, d'autres larmes venant mouiller ses joues en silence. Avec la plus douce des voix, pour ne pas la brusquer, son avocat lut l'intégralité du document sous les regards patients des trois autres occupants de la pièce. Brianna devait se concentrer de toutes ses forces pour écouter et même si son esprit divaguait par moments pour imaginer tous les pires scénarii de ce qui allait se produire ensuite, elle avait saisi l'essentiel. En signant ce papier, elle déclarait accepter de devenir l'épouse légitime de Stephen Bonnet, de le nommer tuteur légal de Jeremiah et par conséquent lui accorder la gestion de River Run jusqu'à sa majorité. Toute insubordination, toute tentative de soustraire à nouveau l'enfant à son père, tout refus de se plier à son devoir d'épouse rendraient l'accord caduc et Bonnet aurait alors le loisir de la répudier et de conserver son fils ainsi que le domaine. Elle avait vu les yeux de l'Irlandais briller d'une lueur malsaine à la mention de ce paragraphe, mais il se composa aussitôt une expression neutre, hochant la tête lentement avec déférence, comme s'il n'y avait jamais eu texte plus juste en ce monde. Quel cinéma

Lorsque Bellingham eût achevé sa lecture, il leva sur Brianna un regard désolé et lui demanda si elle acceptait toujours les conditions énoncées. Les yeux de la jeune femme firent un rapide tour de salle, passant du Juge qui semblait avoir hâte de classer le dossier, à Forbes qui la dévisageait toujours avec son petit sourire narquois, et enfin à Bonnet. Nouveau haut-le-cœur. Ses yeux avides trahissaient son désir de la voir approuver, signer ces foutus papiers, et consentir par là même à devenir sa femme. A la seconde où il avait posé son regard sur elle dans la taverne, il avait voulu la soumettre, la posséder, la faire sienne et la rendre intouchable par qui que ce soit d'autre. Mais il l'avait laissée partir, persuadé que son désir mourrait de lui-même après l'avoir prise sur cette table. Et ça avait été le cas… Jusqu'à cette visite en prison. Brianna ferma les yeux de nouveau, pressant son nez contre les cheveux de Jemmy pour humer son odeur et se rappeler pourquoi elle faisait tout cela.

« Mme MacKenzie ? », s'impatienta le Juge, la forçant à rouvrir les paupières. De sa main droite tremblante, elle fit un geste vers la plume qui reposait sur l'encrier du bureau et tout en calant Jemmy contre elle de son bras gauche, elle apposa sa signature « Brianna Ellen Fraser MacKenzie » à l'endroit indiqué par son avocat, essayant de ne pas penser au fait qu'il s'agissait peut-être de la dernière fois qu'elle signait sous ce nom-là. Un long souffle d'air s'échappa des narines de Bonnet, comme un soupir de soulagement, mais Brianna ne lui fit pas le plaisir de le regarder. Le Juge récupéra le document, l'ajouta à son dossier et procéda ensuite à l'annulation de son mariage avec Roger. Encore une fois, son esprit s'évada et elle se contenta de signer d'une main molle le second document, attendant le troisième la mort dans l'âme. Mais le troisième ne vint pas tout de suite et elle mit du temps à réaliser qu'autour d'elle, tous les hommes s'étaient levés et la dévisageaient dans l'expectative.

« Miss Fraser, si vous voulez bien vous lever et donner votre fils à votre avocat un instant… », fit la voix agaçante de Forbes, en insistant bien sur son nom de jeune fille, maintenant qu'elle était – à nouveau et pour très peu de temps – officiellement célibataire. Brianna s'extirpa de sa chaise et murmura contre le front de Jemmy :

« Tu vas aller dans les bras de Maître Bellingham un moment, d'accord ? Juste un tout petit moment… »

Jemmy hocha la tête mollement le pauvre enfant était épuisé par les émotions et les drames de la dernière heure, incompréhensibles pour son jeune âge, et il se laissa transférer dans les bras tendus de l'avocat sans même pleurnicher. Bonnet s'était déjà tourné vers elle et elle lutta contre l'envie soudaine de prendre ses jambes à son cou. Elle avait souvent lu dans les livres d'époque des histoires où les mariages forcés ou arrangés sont légion – certains se finissant bien et d'autres moins – et bien qu'elle ait eu autrefois conscience que ce genre de pratique était terrible, elle n'en avait jamais vraiment mesuré la violence. Ou peut-être ne trouvait-elle cela violent à présent que parce qu'elle avait un point de vue et une éducation modernes ? N'importe quelle autre femme de son époque aurait simplement courbé l'échine et prié pour que son époux ne la traite pas comme une moins que rien. Les attentes étaient certainement moins élevées qu'au vingtième siècle… Mais en ce qui la concernait, ici et maintenant, l'atrocité de ce mariage n'avait d'égale que le détachement et la décontraction avec lesquels les trois hommes l'y forçaient. Pour eux, ce n'était ni plus ni moins qu'une formalité. Comme on cède une maison ou un cheval à un autre propriétaire. C'est un cauchemar… C'est un cauchemar et je vais finir par me réveiller…

Elle tressaillit lorsque Bonnet esquissa un mouvement vers la poche intérieure de son gilet, s'attendant presque à ce qu'il dégaine une arme de poing pour la menacer – ce qui aurait achevé de rendre ce mariage totalement honteux pour être honnête – mais au lieu d'un pistolet, c'est un petit écrin qu'il disposa au creux de sa paume avant de l'ouvrir avec un sourire satisfait. L'écrin contenait une bague, un anneau en or simple réhaussé d'une émeraude d'un vert profond. D'où est-ce qu'il sort ce- ?, pensa Brianna avant de lever les yeux vers les siens. C'est alors qu'elle comprit quelque chose qu'elle aurait dû voir depuis le début. Quelque chose qu'elle se haïssait de ne pas avoir percuté plus tôt, non pas que cela aurait changé grand-chose au résultat. Il avait tout prévu. D'une manière ou d'une autre, il savait qu'il gagnerait le procès et qu'elle finirait par accepter son accord à l'amiable, trop terrifiée à l'idée de voir Jemmy disparaître de sa vie. Ce matin-là, quand il avait enfilé son gilet et glissé l'alliance à l'intérieur, il savait qu'il ressortirait du tribunal marié à Brianna Fraser. Jamais elle ne s'était sentie aussi humiliée, trahie, manipulée de toute sa vie. Ses yeux s'agrandirent de colère et elle le dévisagea avec incrédulité, mépris, dégoût et toute autre émotion qu'elle pouvait concentrer dans un seul regard.

En face, l'expression de Bonnet avait tout d'un gentleman : il attendait patiemment que le juge prononce les mots qui l'uniraient à elle et qui lui permettraient de glisser l'émeraude à son doigt. Mais ses yeux, ses deux yeux verts puaient la fourberie et le triomphe. Brianna était à deux doigts d'exploser et Bonnet dut le percevoir car il fit la seule chose qui pouvait désamorcer la véritable bombe à retardement qu'il avait devant lui : rapidement, il déporta son regard sur Jemmy, avant de revenir à elle. Le message était clair : pense à ton fils.

« Monsieur Bonnet, acceptez-vous de prendre pour épouse Miss Brianna Ellen Fraser ici présente ? », demanda le Juge, qui en avait clairement assez et ne pensait plus qu'à une seule chose : s'offrir une bonne part de tarte aux pommes en sortant.

« Oui. » Sans attendre, il extirpa l'anneau hors de son écrin et tendit la main en direction de Brianna pour qu'elle lui accorde la sienne, ce qu'elle fit avec autant d'entrain qu'un condamné à mort qui approche de l'échafaud. Il avait suffi d'un regard, un seul minuscule regard en direction de Jemmy, pour la priver de toute volonté de se battre. Du moins de se battre contre le système judiciaire à cet instant-là. Un autre combat se livrerait plus tard, bien plus subtil, dans l'intimité de River Run. Avec des gestes lents, Bonnet retira l'anneau que Roger avait glissé à son annulaire deux ans plus tôt pour le remplacer par le sien.

« Miss Brianna Ellen Fraser, acceptez-vous de prendre pour époux Monsieur Stephen Bonnet ici présent ? »

La rage se lisait dans les yeux bleus de Brianna et même un être dénué de toute empathie, tel le psychopathe qu'elle avait en face d'elle, était capable de la ressentir. Malgré les tremblements qui agitaient tout son corps et la haine qu'elle se sentait prête à vomir sur chacun des protagonistes de son malheur, la jeune femme ouvrit la bouche pour répondre.

« Oui. »

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C'est ok, vous pouvez hurler ahahah. Comment avez-vous trouvé ce chapitre ? Je crois que personne n'aimerait être à la place de Brianna en ce moment même. Bonnet est tellement obsédé par l'idée de la posséder, et d'être le père de Jemmy, qu'il ne recule devant aucune méthode pour obtenir ce qu'il veut… En tous cas, il est maintenant le propriétaire légitime de River Run et là vous vous dites… mais que va-t-il faire de tante Jocasta ? La réponse dans le prochain chapitre… :p

A dans 3 semaines pour le chapitre 4 ! Je vais changer de maison dans les 15 prochains jours mais j'essaierai malgré tout d'être au rendez-vous ! Bonne semaine !

Xérès