Tu m'apprendras… ?
Bonne année 2022 ! Voilà une phrase qui fait plaisir ! Vous n'imaginez même pas le merdier qu'a été le mois de décembre (maladie, accident de voiture, drama familial, le tout sur fond de stress de Noël, non vraiment je suis contente d'être en janvier !). Et aussi de recommencer à publier !
Nous avions laissé Brianna sur le point de rejoindre Stephen et Jocasta pour leur premier dîner en tant que mari et femme, croyez-moi, il va y avoir du sport… et quelques punchlines ! J'espère que vous vous amuserez à lire ce chapitre autant que je me suis amusée à l'écrire et j'ai hâte d'avoir votre avis !
Bonne lecture !
Merci à GiselleLevy et Wizzette pour leurs reviews (pour une fois, j'ai répondu en MP ahah).
~o~
5. Too Good At Goodbyes
Tenant toujours la main de Brianna dans la sienne, Bonnet l'entraîna en direction des escaliers, sans presser le pas, comme le voulait la bienséance lorsqu'on escortait une dame. Il sentait à ses doigts tremblants et à la raideur de son attitude qu'elle n'était pas à l'aise, et bien que cela l'agace légèrement, il n'en laissa rien paraître. Le procès était maintenant terminé et il lui avait permis de garder son fils et sa maison de famille. Alors pourquoi agissait-elle ainsi ? Cela ne pouvait pas être à cause de leur rencontre, pas quatre ans après ? Oui, il l'avait quelque peu malmenée, mais une femme comme elle, seule à la nuit tombée dans un tel établissement, elle cherchait forcément les ennuis… Pourquoi serait-il le seul à être blâmé dans cette histoire ? MacKenzie aussi avait sa part de responsabilité et pourtant ça n'avait pas empêché Brianna de l'épouser. Non, il devait y avoir autre chose… Une autre raison à son comportement.
« Tu es en colère contre moi, c'est ça ? », demanda-t-il en descendant la première marche de l'escalier. Brianna se figea sur le palier et le toisa de toute sa hauteur avec une expression qu'il ne parvenait pas à définir. « Parce que je t'ai un peu poussée à bout lors du procès ? »
La jeune femme fronça les sourcils et retroussa la lèvre supérieure, à la fois incrédule et scandalisée qu'il puisse croire qu'il s'agissait là de la seule raison pour laquelle elle ne se montrait pas des plus amicales avec lui. Il avait tort sur toute la ligne et il ne le réalisait même pas.
« Il le fallait bien, sans quoi tu n'aurais pas accepté mon offre. Et je dois avouer que MacKenzie a été splendide dans son rôle de père démissionnaire. Très utile… Enfin, c'est du passé, pourquoi ne pas passer l'éponge sur tout ça ? Prendre un nouveau départ, toi et moi ? »
Brianna déglutit et dut se faire violence pour parvenir à articuler une réponse. « Un… un nouveau dép… » Non, impossible d'aller au bout de cette phrase tant elle était ridicule.
« Je ne suis plus le même homme que celui que tu as rencontré il y a quatre ans… J'ai bien plus qu'un malheureux diamant à t'offrir, cette fois. A toi et à Jeremiah. »
Ce n'est pas une question de diamants !, voulut-elle lui hurler au visage mais sa mâchoire s'était à nouveau pétrifiée et elle se contenta de fermer les yeux pour respirer profondément, juste avant que la voix d'Ulysse en provenance du hall d'entrée la fasse sursauter.
« Mme Innes vous attend dans la salle à manger… », fit le majordome, surprenant également Bonnet qui desserra légèrement son emprise sur les doigts de Brianna. Celle-ci n'attendit pas qu'il se reprenne et retira sa main de la sienne, avant de le contourner pour descendre les escaliers avant lui. L'intervention d'Ulysse avait achevé d'agacer Bonnet, lequel gagna le rez-de-chaussée en dévalant les marches, les genoux légèrement tournés vers l'extérieur, et non maintenus bien droits comme le faisaient les hommes bien éduqués. Mais il ne fit aucune remarque et suivit Brianna jusqu'à la table où se trouvait déjà Jocasta, immobile et raide comme la justice. Deux autres couverts étaient installés sur l'immense table en bois et Bree se tourna vers sa tante.
« Monsieur Innes ne se joindra pas à nous ? », demanda-t-elle, tandis que Bonnet passait derrière elle pour tirer sa chaise et l'inviter à s'asseoir. Elle s'exécuta, grimaçant devant son petit numéro insupportable de gentilhomme. Après avoir fait asseoir Brianna, il regagna sa propre place tout en jetant un regard appréciateur aux carafes de vin déjà installées sur la table. Sans attendre un valet, il retira le bouchon en cristal de l'une d'elles et commença à se servir, avant d'arrêter son geste, visiblement gêné.
« Mon époux est parti faire ouvrir en catastrophe son pavillon de chasse en Virginie, afin que nous ayons un toit au-dessus de nos têtes, le temps de trouver plus adéquat », répondit Jocasta, tandis que Bonnet s'empressait de corriger son erreur en servant les deux femmes, puis en achevant de remplir son propre verre.
« Me voilà rassuré », fit le pirate avec un sourire narquois. « Je m'en serais voulu de vous forcer à dormir dans une taverne sordide ou sous un pont. Quoique les nuits sont chaudes en ce moment, ce ne doit pas être si désagréable… »
« Oh, je suis certaine que vous m'auriez recommandé vos meilleures adresses. Vous êtes un habitué de ce genre d'endroits, m'a-t-on dit », rétorqua Jocasta en portant son verre de vin plein à ses lèvres d'un geste exagérément lent. Bonnet accusa le coup mais n'eut pas le loisir de répondre : plusieurs valets se présentèrent avec un plat de gibier, des légumes et une sauce à part.
Alors qu'ils le servaient, Bonnet ne cessait de leur jeter des regards en coin par en-dessous, comme s'il suspectait tout le monde de vouloir attenter à sa vie, même le plus frêle des esclaves chargé de napper sa viande d'une cuillère de sauce. Suspicieux, menaçant et craintif à la fois… Peut-être est-ce normal quand on est soi-même habitué à trahir tous les gens que l'on rencontre…, gronda intérieurement Brianna avant de se laisser servir à son tour. Ce regard, elle le voyait le diriger vers à peu près tout le monde, même Forbes, son partenaire de crime. Mais c'est précisément cet instant que les yeux du pirate choisirent pour délaisser les valets et se poser sur elle, changeant du tout au tout pour devenir avide, avec une pointe de malice. Tout le monde sauf moi…, corrigea-t-elle en baissant le nez sur son assiette.
« Ne m'en voulez pas de poser la question, Monsieur Bonnet, mais comment comptez-vous gérer la plantation sans aucune expérience dans ce domaine ? », demanda Jocasta sans aucune agressivité. L'interpellé tendit un bras vers le petit pain individuel placé à côté de son couvert et mordit dedans à pleines dents.
« Je ne compte pas la gérer », répondit-il la bouche pleine, ce qui n'échappa pas aux oreilles aguerries de Jocasta.
Brianna esquissa un rictus dédaigneux. « J'imagine que vous allez laisser cela à Forbes… »
« Non plus. » Cette fois, les deux femmes semblèrent interpellées, mais l'Irlandais attendit d'avoir englouti sa bouchée de pain avant de répondre. « Je vais vendre les terres cultivées. »
« Je vous demande pardon ? », s'insurgea l'ex-propriétaire en se redressant sur son siège. Derrière elle, Ulysse haussa un sourcil inquiet.
« Je voulais simplement la maison, je n'ai nul besoin de toutes les terres qu'il y a autour. Mes activités rapportent bien assez pour subvenir aux besoins de ma femme et de mon fils. »
« Quel genre d'activités, exactement ? »
Bonnet esquissa un sourire à l'attention de la vieille dame, bien qu'elle ne puisse pas le voir. « Ça, vous n'avez pas besoin de le savoir… » Il avala un morceau de gibier, avec un hochement de tête appréciateur et reprit : « Vous emporterez avec vous tous vos esclaves également. J'ai pour habitude de payer chaque personne qui travaille pour moi. Une garantie de loyauté, en quelque sorte. »
« Jusqu'à ce qu'une offre plus généreuse se présente… », marmonna Brianna sans le regarder, mais il se pencha vers elle par-dessus son assiette et elle ne put s'empêcher de lever les yeux vers lui.
« Je suis toujours l'offre la plus généreuse, mon cœur… »
Bree fronça les sourcils, tant son regard insistant et libidineux lui laissait penser qu'il y avait certainement un double sens à sa phrase, et dissimula une grimace en portant sa fourchette à la bouche. Sa tante posa de nouveau une question sur l'ascension fulgurante de Bonnet dans la société, lui demandant qui était le grand ponte haut-placé qui l'avait aidé à se hisser jusque-là, mais Brianna n'écouta pas la réponse de Bonnet – qui serait certainement vague et/ou mensongère, d'ailleurs. La jeune femme commençait progressivement à perdre son calme, au milieu de sa tante et de son violeur qui prétendaient pouvoir avoir une conversation normale malgré tout ce qu'il venait de se passer. Certes, les questions de Jocasta n'étaient pas innocentes, elle tentait de tirer au clair comment un homme comme Bonnet avait pu aussi facilement la déposséder de tous ses biens. Mais cela restait néanmoins une situation des plus angoissantes pour sa nièce.
En moins de cinq minutes, Bonnet avait vidé son assiette et s'attelait maintenant à récupérer les restes de sauce avec un bout de pain, sous les regards sombres d'Ulysse et de Brianna. L'Irlandais les remarqua et se pencha de nouveau vers Brianna. « Je ne suis pas censé faire ça, n'est-ce pas ? »
« Non », répondit la jeune femme froidement.
Il hésita un moment, son morceau de pain déjà imbibé de sauce coincé entre le pouce et l'index, fit mine de le reposer dans son assiette, avant finalement de l'engloutir pour le faire disparaître plus vite. « Il faudra que tu m'apprennes. Je suis sûr que ta tante serait rassurée de savoir qu'elle te laisse ici en compagnie d'un gentleman. »
Jocasta haussa un sourcil dubitatif, mais Brianna fut plus rapide. Elle commençait à perdre patience face à cette mascarade de conversation polie. « Je ne pense pas qu'on puisse te faire rentrer quoi que ce soit dans le crâne. »
« Dans le cr- », toussota Bonnet, riant à moitié avant de la dévisager avec amusement. « Je suis toujours surpris d'entendre un tel langage dans ta bouche, mon cœur… Tu penses qu'un vaurien tel que moi ne peut pas s'améliorer ? » Le regard méprisant qu'elle darda sur lui était suffisamment éloquent mais il ne s'en formalisa pas. « Ce dont j'ai besoin, ni mon argent, ni mes relations ne peuvent me l'offrir. »
« Une boussole morale ? », ironisa Brianna en reposant sèchement sa fourchette sur son assiette. Elle avait tellement serré ses doigts autour du manche que ses ongles étaient rentrés dans sa paume. Heureusement, Bonnet ne sembla pas l'avoir entendue, ou bien il avait choisi de ne pas l'entendre, si bien qu'il reprit son petit discours sans même avoir fait le moindre geste pour lui trancher la gorge. Un bon point pour moi, j'imagine ?, pensa Brianna. Du coin de l'œil, elle vit Jocasta se tourner vers Ulysse. L'Ecossaise devait sentir que la conversation dérapait.
« Pour être sûr que notre fils saura quoi faire, saura comment se conduire en société. Tu me montreras comment me comporter dans ton monde et dans le sien. Ce qu'il convient de faire. Comment être un vrai gentleman, et aucun mal ne te sera fait. »
Il avait dit tout cela dans le plus grand des calmes, ponctuant même ses phrases de sourires et de moues adorables. Comme si… Comme si c'était censé me rassurer ? Me faire plaisir ? Je n'y comprends rien, nom de Dieu ! Qu'est-ce que tu attends de moi ?, hurla intérieurement la jeune femme, sa respiration s'accélérant de plus en plus.
« Par le Christ », soupira soudain Jocasta avec une pointe d'exaspération. « Vos paroles m'auraient presque touchée si la fin n'avait pas autant ressemblé à une menace. »
Toute douceur quitta le visage de Bonnet et il tourna un visage furieux en direction de l'aveugle, qui venait de ruiner ce qu'il avait considéré – selon ses propres critères – comme un instant romantique. Mais avant d'avoir pu rétorquer quoi que ce soit, Brianna s'était levée d'un bond, le souffle court et les yeux écarquillés. L'Irlandais la considéra avec surprise, ne comprenant pas trop ce qui était en train de se passer.
« Je ne peux pas ! », siffla Brianna. L'angoisse qui lui avait serré les entrailles toute la journée était en train de déborder comme du lait hors d'une casserole trop chaude. « Je ne peux pas faire ça ! Je… Veuillez m'excuser. » Et sans attendre de réponse, elle quitta la salle à manger en courant pour monter s'enfermer dans sa chambre. Claquant le panneau de bois derrière elle, elle réalisa qu'elle était seule. Par chance, Jemmy et Phèdre devaient être en train de dîner aux cuisines. Elle se laissa glisser contre la porte, jusqu'à se laisser tomber sur le sol, les genoux repliés contre elle, tentant de calmer sa respiration erratique. Mais plus elle tentait de prendre de longues inspirations, plus la douleur dans sa cage thoracique devenait cuisante et la forçait à haleter. Très vite, les halètements se transformèrent en sanglots et toute la pression de la journée se relâcha dans un torrent de larmes.
Trois légers coups à la porte la firent sursauter et elle cessa tout bonnement de respirer, attendant de savoir qui se trouvait là.
« Brianna… »
Elle ferma les yeux, désespérée d'entendre sa voix grave et légèrement rauque à travers le panneau. Plaquant une main sur sa bouche dans une vaine tentative de rester silencieuse, elle se figea et attendit qu'il parte… réalisant soudain que la clé n'était pas tournée dans la serrure. S'il tournait la poignée, il pourrait ouvrir de quelques centimètres et c'était déjà beaucoup trop. D'un geste rapide, elle se redressa juste assez pour atteindre la clé et verrouilla la porte, provoquant un grognement de l'Irlandais de l'autre côté.
« Ouvre-moi… », gronda-t-il, sans pour autant élever la voix pour ne pas alerter toute la maisonnée.
Va te faire foutre !, répondit intérieurement la jeune femme, en s'adossant de nouveau à la porte, les mains plaquées au sol.
« Mon cœur, souviens-toi de ce que j'ai dit en revenant du tribunal… Pense à Jeremiah… Il me sera bien plus facile de rendre cet enfant heureux si tu es avec moi, mais je n'hésiterai pas à te le retirer si tu continues à… »
Brianna fronça les sourcils, scandalisée par ses menaces, mais encore plus par le fait qu'il venait de les interrompre pour soupirer bruyamment, comme s'il venait de se rendre compte que ce n'était pas la bonne méthode. Elle entendit ses bottes racler contre le plancher et plaqua une oreille contre la porte, aux aguets. Quand soudain, quelque chose de chaud et de vivant effleura l'un de ses doigts, par terre. Baissant les yeux, elle vit que Bonnet venait de glisser ses doigts dans l'interstice entre le sol et la porte, pour tenter de caresser sa main gauche. Avec une grimace dégoûtée, elle serra le poing droit et l'écrasa de toutes ses forces sur les doigts de Bonnet, qui retira sa main avec un juron furieux. Avec une intense satisfaction, elle l'entendit se relever et la porte vibra dans son dos lorsqu'il tenta de l'ouvrir à nouveau. La jeune femme étouffa un cri, mais le bruit dut malgré tout parvenir à Bonnet, car il cessa aussitôt son vacarme. Il y eut un second soupir, plus long cette fois, et Brianna sentit qu'il abandonnait la partie. Comme pour confirmer ses conclusions, les bottes firent demi-tour sur le palier et il s'apprêtait à redescendre lorsque quelque chose poussa Brianna à lui poser la question qui lui brûlait les lèvres depuis des semaines.
« Pourquoi tu me fais ça, à moi ? », gémit-elle contre la porte, consciente d'avoir délibérément insisté sur le dernier mot. Après tout, s'il avait besoin d'une nanny pour Jeremiah et d'un professeur de bonnes manières, il aurait pu demander cela à n'importe qui. Pourquoi s'acharnait-il donc sur elle, en particulier ? Il devait y avoir une raison.
Le bruit des bottes se rapprocha de nouveau et il y eut un choc sourd contre la porte, comme si Bonnet venait de laisser son front tomber contre le bois. Il était si proche qu'elle entendait même sa respiration lourde, quelques centimètres dans son dos. Il y eut un silence, tellement long et pesant, que Brianna douta un instant qu'il lui donne une réponse. Mais elle se trompait.
« Tu as vu quelque chose en moi. Tu es attirée par moi. On est attirés l'un par l'autre, c'est pour ça que le destin nous a réunis encore… et encore. » Sans même le voir, elle savait à son intonation, qu'il avait répété la dernière partie avec un large sourire. « Pour être les parents de Jeremiah. Mais pour que cela soit officiel, nous avions besoin d'un coup de pouce de la Justice. »
Il est complètement timbré…, fut la première pensée de Brianna, dont les yeux s'étaient agrandis d'horreur à la mention de ce « destin » qui l'avait soi-disant unie à Stephen Bonnet. Avant de réaliser une chose : Roger avait raison. Raison de s'être fâché en apprenant qu'elle était allée voir Bonnet en prison. Sans le vouloir, elle avait fait naître en l'Irlandais une obsession à son égard, une obsession malsaine qui l'avait poussé pendant presque quatre années entières à changer tout ce qu'il était dans l'espoir de se rapprocher d'elle et de Jemmy. Sans même vraiment les connaître. C'est de ma faute… Tout est de ma faute…
Lassé d'attendre devant une porte close, Bonnet avait fini par partir, mais Brianna ne bougea pas du sol, où elle persistait à s'auto-flageller pour cette maudite visite en prison qui était à l'origine de tout. Lorsque Phèdre et Jemmy étaient remontés des cuisines le ventre plein, Brianna avait fait jurer ses grands dieux à la femme de chambre que personne d'autre qu'eux ne se trouvait dans le couloir avant d'ouvrir la porte. Mais ils étaient bel et bien seuls, Bonnet n'était pas tapi dans un coin comme elle s'y attendait, prêt à lui sauter dessus. Voyant l'état dans lequel se trouvait la jeune femme, Phèdre lui ordonna d'aller se coucher, insistant sur le fait que Jemmy dormait déjà littéralement debout pour la convaincre. A bout de forces, Brianna avait fini par céder et quelques minutes plus tard, Phèdre ressortait de la pièce – aussitôt verrouillée de l'intérieur – pour la laisser s'allonger aux côtés de son fils. Celui-ci s'était déjà endormi, son petit poing serré autour de son nouveau foulard et elle se surprit à envier sa capacité à oublier aussi vite toutes les péripéties de la journée pour sombrer dans un sommeil paisible. Elle-même en était incapable. Les heures s'écoulaient et bien que ses yeux déshydratés et gonflés d'avoir pleuré la supplient de leur accorder du répit, elle ne parvenait toujours pas à fermer les paupières. Vers deux ou trois heures du matin, la faim prit le relais, faisant gargouiller son ventre et creusant son estomac. Elle avait à peine touché à son assiette au dîner et n'avait quasiment rien avalé du reste de la journée. Avec un soupir, la jeune femme se releva sans faire de bruit pour ne pas réveiller l'enfant, consciente qu'elle n'arriverait pas à dormir le ventre vide. Avec d'infinies précautions, elle fit tourner la clé dans la serrure mais celle-ci émit un claquement sonore qui sembla se répercuter dans toute la maison. Brianna étouffa un juron, tendit l'oreille mais personne ne semblait avoir entendu quoi que ce soit à l'étage. Elle ouvrit la porte et se glissa dans le couloir éclairé par la lumière de la lune qui filtrait à travers une fenêtre du palier, avant de descendre les escaliers jusqu'aux cuisines.
Les restes d'un gâteau aux raisins secs et aux amandes trônaient sur l'un des plans de travail, recouvert d'un chiffon et son estomac gargouilla de nouveau à la vue du dessert qu'elle avait manqué quelques heures plus tôt. Elle souleva le plat, le déposa sur la table au centre de la cuisine, puis se retourna vers un placard pour y trouver une assiette, avant de se figer en voyant par la fenêtre le véritable campement que les soldats anglais avaient dressé dans l'arrière-cour. Des tentes, des abreuvoirs à chevaux, des feux de camp avaient été installés à la va-vite. Quelques soldats montaient la garde, somnolant à moitié, et elle fronça les sourcils en se rappelant que ces gars-là seraient chargés dans quelques heures d'escorter Jocasta Cameron Innes hors de sa propre maison.
« Ils seront partis demain… », fit une voix dans son dos, la faisant sursauter violemment. Bonnet, vêtu d'une simple blouse ample et de braies qui devaient constituer sa tenue de nuit, était appuyé contre le chambranle de la porte et Brianna recula aussitôt de quelques pas pour s'éloigner le plus possible. Son regard chercha instinctivement une issue, mais il n'y en avait qu'une et il se trouvait juste devant. Autrement dit, elle était piégée. Le pirate dut comprendre qu'il lui avait fait peur car il leva les deux mains en signe d'apaisement, avant de pointer son index droit en direction du gâteau avec un haussement de sourcils interrogateur. Comme Brianna ne répondait pas, il s'approcha lentement de la table, saisit la pelle à tarte de la veille – qui avait déjà été lavée et essuyée par les employés de maison – et découpa deux parts. Puis il releva les yeux vers elle et l'assiette qu'elle serrait toujours entre ses doigts, l'invitant à la lui présenter. Brianna tendit le bras timidement et posa l'assiette sur le bord, le forçant à se pencher en avant pour l'attraper. Une fois la part de gâteau servie, il refit glisser le tout dans sa direction, s'assit à table et lui fit signe de faire de même en face de lui. Le regard de Brianna se dirigea de nouveau vers la sortie, mais fuir revenait également à abandonner tout espoir de se remplir l'estomac et donc de dormir. Retour à la case départ.
Avec des gestes lents, elle s'assit à l'autre bout de la petite table et pinça son assiette entre deux doigts pour la rapprocher d'elle. Puis avec une fourchette à trois dents propre qui attendait d'être rangée, elle entama sa part de gâteau sans cesser de surveiller Bonnet du coin de l'œil. Celui-ci saisit également un couvert, qu'il planta dans la seconde part – directement dans le plat – pour en arracher de gros morceaux qu'il engloutissait comme s'il n'avait rien mangé depuis dix jours.
« J'ai peut-être eu tort de dire à la vieille d'emporter tout son personnel avec elle… Ce cuisinier va définitivement me manquer… », déclara-t-il d'un ton léger. Voyant que Brianna ne réagissait pas, il pinça les lèvres. « Son remplaçant devrait arriver sous peu, je ne voulais pas prendre le risque qu'on nous empoisonne dès notre arrivée ici… »
Le silence retomba dans la pièce. Brianna avalait patiemment son gâteau, bouchée par bouchée, sans lui prêter aucune attention et il la fusilla un bref instant du regard. Il n'avait cependant pas pour habitude d'être ignoré et décida donc de changer de tactique. Une question directe, à laquelle elle serait forcée de répondre plutôt que de le laisser pédaler dans la semoule comme maintenant.
« Tu as réfléchi à ma proposition ? »
Comme il l'avait prévu, les yeux de la jeune femme quittèrent son assiette pour se poser sur lui. Elle resta un moment silencieuse, attendant d'avoir avalé avant de parler. « Laquelle ? »
« De m'apprendre à me comporter comme un gentleman. »
Bree haussa un sourcil et piqua nerveusement sa fourchette dans sa pâtisserie. « Pour les miracles, vois directement avec Dieu. Je crois qu'il y a une chapelle quelque part sur ces terres. Essaie donc d'y allumer un cierge ? »
Le pirate gloussa et enfourna une nouvelle bouchée de gâteau. « Par Danu, tu es redoutable… Moi qui croyais que seuls les laiderons avaient de la répartie… »
Brianna grimaça à sa remarque sexiste, mais choisit de ne pas relever. « Pourquoi est-ce si important pour toi de devenir quelqu'un que tu n'es pas ? Tu es conscient que ça ne peut t'apporter que du malheur ? Non pas que j'en ai quelque chose à faire… », s'empressa-t-elle de préciser.
« Je veux être un exemple pour Jeremiah », répondit-il avant de baisser les yeux, comme s'il avait honte de ce qu'il s'apprêtait à ajouter. « Mais pas seulement en société. Je veux pouvoir le consoler quand il est triste, le gronder quand il désobéit, lui apprendre à devenir un homme convenable et lui raconter… comment découvrir son existence m'a donné envie de changer. »
« C'est vrai que la différence entre l'ancien et le nouveau Stephen Bonnet est saisissante… », marmonna lentement Brianna. L'ancien se contentait de prendre par la force tout ce qui lui faisait envie et le nouveau… fait exactement la même chose. Mais cette fois avec l'aide de gens haut-placés, ajouta-t-elle intérieurement.
Le pirate ne sembla toutefois pas saisir l'ironie de sa remarque car son visage s'éclaira aussitôt d'un large sourire. « Ah, tu as donc remarqué ? », fit-il, tandis qu'elle roulait discrètement des yeux. « C'est entièrement grâce à toi, tu sais ? »
Il se tortilla sur son siège pour se pencher un peu plus vers elle, par-dessus la table, et la jeune femme dut se faire violence pour ne pas reculer sa propre chaise. « Quand tu es venue me voir à la prison, et que tu m'as dit qu'il resterait quelque chose de moi sur cette terre… je n'ai jamais pu oublier l'effet que ça m'a fait. Pour la première fois de mon existence, je désirais plus que de l'argent ou… du pouvoir. J'avais envie d'avoir ce que tout le monde a : de l'amour. Aimer et être aimé. Voudras-tu bien m'apprendre cela également ? »
Brianna déglutit, légèrement sous le choc de cette invraisemblable confession, et elle secoua la tête. « Je ne suis pas sûre qu'on puisse vraiment enseigner l'amour… »
« Eh bien, j'ai entendu l'expression 'apprendre à aimer'… Peut-être pourrais-tu d'ailleurs apprendre à m'aimer pour le bien de notre fils. Moi, je pourrais aisément apprendre à t'aimer », acheva-t-il avec un hochement de tête convaincu.
A ces mots, la jeune femme s'étouffa avec une miette et toussota dans son poing, tandis que Bonnet la dévisageait avec le sourire, manifestement très fier de son petit discours. Comme pour lui signifier que c'était à présent à son tour de parler, il piqua dans sa part de gâteau et avala le morceau qu'il venait de détacher avec une expression satisfaite. Brianna n'avait aucune idée de ce qu'elle devait dire en réponse à son délire malsain. Le rejeter ne ferait que l'énerver à coup sûr, et elle n'avait aucune envie d'énerver Stephen Bonnet alors qu'elle se trouvait seule avec lui en plein milieu de la nuit. Mais elle se sentait également incapable de lui mentir et d'accepter sa proposition. Alors elle fit la seule chose qui lui semble neutre et qui garantisse sa sécurité : lui donner un peu de ce qu'il voulait, mais pas trop.
« On ne met pas les coudes sur la table dans la bonne société », déclara-t-elle sèchement, sur le même ton qu'elle employait quand elle devait répéter la même consigne à Jemmy pour la dix-huitième fois. Aussitôt, elle vit Bonnet se redresser, regardant ses coudes d'un air accusateur, comme s'ils étaient responsables de sa mauvaise tenue. « Et on ne se penche pas vers sa nourriture. On porte les aliments à sa bouche. »
Pour appuyer ses propos, elle sépara un petit morceau de gâteau, le piqua avec sa fourchette et tout en restant bien droite, leva délicatement le coude. Bonnet avait observé chacun de ses gestes avec attention, et même esquissé un léger rictus libidineux lorsque l'aliment avait franchi la barrière de ses lèvres, avant de l'imiter fièrement. Malgré la semi-obscurité et la lueur blafarde de la lune à travers les vitres, Brianna distinguait nettement un éclair de triomphe dans ses iris verts, comme si cette simple leçon de maniement des couverts signifiait pour lui qu'elle acceptait toutes ses conditions. Si bien que lorsqu'ils remontèrent à l'étage, elle fut un instant terrifiée à l'idée qu'il tente de l'entraîner jusqu'à sa chambre pour consommer leur mariage.
Mais Stephen Bonnet aimait savourer ses victoires les unes après les autres. Et celle de ce soir avait déjà une délicieuse saveur de raisins secs et d'amandes qu'il ne voulait pas gâcher. Il se contenta donc de lui souhaiter une bonne fin de nuit avec une courbette maladroite et Brianna put regagner sa chambre, seule et tremblante, attendant qu'il ait fermé sa propre porte à l'autre bout du couloir pour tourner la clé dans sa serrure.
~o~
Après une très courte nuit, Brianna fut réveillée au petit matin par un véritable vacarme. Partout dans la maison, on traînait des malles, on vidait des placards et on rapatriait le tout au rez-de-chaussée. Jemmy entendait tout cela à travers la porte et regarda sa mère avec une certaine inquiétude lorsque celle-ci émergea difficilement de son sommeil.
« Maman, est quoi le bruit ? », ânonna-t-il, sortant son foulard de sa bouche juste le temps de poser sa question.
Brianna soupira et tenta malgré tout d'esquisser un sourire rassurant. « Tante Jocasta doit partir quelque temps avec son mari… Pendant ce temps, ce sera à nous de nous occuper de la maison… Tu penses pouvoir faire ça ? Être sage et ranger tes jouets quand on le demande ? »
Jemmy réfléchit quelques secondes, puis hocha la tête vigoureusement. Avec lui, pour faire passer un changement, mieux valait toujours annoncer la mauvaise nouvelle et lui demander d'agir en grand garçon juste après. Jeremiah accordait une grande importance au fait d'être responsable, et il ne faisait jamais de caprice à partir du moment où on l'incluait dans les affaires des adultes.
« Et le monsieur, l'est avec nous ? »
Brianna acquiesça. « Mais tu n'es pas obligé de l'approcher si tu ne le veux pas. »
« Si, je veux. »
Coup dur pour la jeune femme. Elle ne s'était pas attendue à une telle réponse de la part de l'enfant.
« Hier étais sur ses genoux. »
« Papa aussi te prenait souvent sur ses genoux, tu te rappelles ? », fit Brianna avec un sourire doux, pressée de changer de sujet. Mais Jemmy ne l'entendait pas de cette oreille et il secoua la tête.
« Papi. Pas papa. »
En effet, la dernière fois où Roger avait pris Jeremiah dans ses bras devait remonter à plusieurs mois, et la mémoire d'un jeune enfant étant ce qu'elle était, il ne devait pas s'en souvenir. Mais heureusement, il avait eu deux grands-parents et une maman qui avaient redoublé d'efforts pour qu'il ne manque jamais d'affection. Sans cesser de jeter des regards inquiets en direction de la porte, Jeremiah avait patiemment attendu que sa mère s'habille avec une jupe simple, une blouse et une large ceinture en cuir, pour lui enfiler à son tour une tenue qui lui permettrait de gambader partout dans la maison.
Lorsque Brianna déverrouilla enfin la porte, Jemmy se rua à l'extérieur, et partit comme une fusée en direction du rez-de-chaussée.
« Jeremiah ! Tu m'attends ! Et ne cours pas dans les escaliers ! »
Seul un cri strident lui répondit et elle sortit en trombe de la chambre, s'attendant déjà à trouver son fils tout en bas, avec une jambe ou un bras cassé. Mais Jemmy se portait comme un charme, flottant actuellement à près de deux mètres du sol, avant de retomber dans une paire de bras massifs qui l'avaient attrapé au vol et fait bondir en l'air comme s'il pesait à peine plus lourd qu'un chaton.
« Que vient de dire Maman ? », le réprimanda Bonnet, mais gronder un enfant avec le sourire n'étant absolument pas une méthode crédible, Jemmy se contenta de glousser et de crier : « Encore ! » en levant les mains vers le plafond. Le pirate ne se fit pas prier et fit à nouveau léviter le garçonnet, tandis que Brianna esquissait un geste réflexe en voyant son fils quitter la terre ferme. Pour la seconde fois, Jeremiah retomba avec un rire ravi dans les bras de Bonnet. Celui-ci avait clairement vu la jeune femme pâlir lorsqu'il avait fait décoller l'enfant et il décida de ne pas l'affoler davantage. « Tu as faim, Jeremiah ? », demanda-t-il en le juchant sur ses épaules.
Jeremiah parut ravi de dominer si bien la situation, d'autant plus qu'il serait certainement plus amusant de descendre les escaliers ainsi que sur ses deux jambes, et répondit par un « oui » franc et massif. Bonnet se tourna cette fois vers Bree et la dévisagea, dans l'expectative, tendant une main dans sa direction, de la même façon que la veille au soir. A la différence près que son autre main n'était pas dans son dos mais tenait la jambe de Jeremiah sur son épaule gauche. « Deuxième chance ? », demanda-t-il avec un rictus gêné. Brianna ne répondit pas mais s'avança vers lui, sans toutefois faire un geste en direction de sa main tendue, pour descendre les marches à ses côtés.
Après un petit-déjeuner plutôt calme, la curiosité de Jeremiah s'était portée vers le remue-ménage qui régnait dans la maison et notamment la pile de malles qui s'était amoncelée dans l'entrée, avant de diminuer progressivement lorsqu'elles furent emportées une par une dans plusieurs voitures tirées par des chevaux. Lorsque Jocasta sortit enfin de sa chambre, au bras d'Ulysse, Brianna ne put que constater qu'elle avait semblé vieillir de dix ans en une seule nuit. Si elle avait réussi à garder son masque d'aristocrate inébranlable jusqu'à présent, l'agitation du départ avait laissé apparaître un voile de tristesse dans son regard mort et sa nièce se retint de le prendre dans ses bras. Tout est de ma faute…, se répétait-elle encore et encore, à chaque fois que le souvenir de sa conversation de la veille avec Bonnet lui rappelait qu'elle avait causé tout ceci. Par faiblesse. Par orgueil, aussi peut-être.
Mais la plus grosse claque de la matinée fut de voir Phèdre apparaître à son tour, vêtue d'une cape de voyage par-dessus son tablier habituel. Brianna n'avait pas réalisé que sa seule confidente allait devoir partir elle aussi. Elle avait encaissé l'absence de Jocasta mais celle de Phèdre… elle ne l'avait même pas envisagée. « Tout va bien, Madame ? », demanda la jeune fille en la dévisageant d'un air inquiet.
« Je… Oui, je… je n'avais juste pas pensé que vous partiriez aussi… », balbutia Brianna, soudain paniquée à l'idée de se retrouver complètement seule avec son fils, à la merci de Bonnet, sans personne avec qui parler ouvertement de son malheur. Mais en même temps, était-il bien raisonnable de faire peser un tel fardeau sur les épaules de sa jeune femme de chambre ? N'était-ce pas un peu égoïste de vouloir la garder auprès d'elle dans ces conditions ? « C'était stupide de ma part… C'est mieux pour vous. Prenez soin de ma tante, s'il-vous-plaît… »
Quelques larmes se formèrent dans les yeux noisette de Phèdre et elle prit la main de Brianna dans la sienne. « Croyez-moi, si je pouvais rester… »
« Où tu vas ? », fit soudain une voix furieuse, environ un mètre plus bas. Les deux femmes baissèrent les yeux en direction de Jemmy, qui dévisageait sa tendre nanny de River Run avec colère et une pointe de trahison. Il n'avait pas cillé lorsque sa mère lui avait parlé du départ de Jocasta, mais dans sa tête Phèdre n'était pas incluse dans l'équation. La femme de chambre s'agenouilla sur le sol et tenta de le prendre dans ses bras, comme elle le faisait souvent lorsqu'ils jouaient ensemble ou pour le transporter d'un étage à l'autre. Mais l'enfant recula d'un pas. « Non ! Tu restes ! Pas au revoir ! »
« Jeremiah… », murmura Phèdre, suppliante. « Viens dans mes bras, ce ne sera plus possible avant longtemps ensuite… »
Voire jamais…, pensa Brianna avec amertume. L'expression bouleversée de son fils lui fendait le cœur, mais elle ne savait que faire pour le consoler.
« NON ! », aboya l'enfant de nouveau, avant de se mettre à geindre. Là, on était bel et bien dans le caprice, et Brianna aurait beau essayer de le convaincre d'agir comme un grand, il était trop tard. Beaucoup trop tard.
« Qu'est-ce qu'il se passe, ici ? », tonna une voix en provenance du salon. Bonnet s'y était isolé après le petit-déjeuner et les hurlements de Jeremiah avaient dû le déranger dans ses activités, quelles qu'elles soient.
Et merde…, jura Brianna en tentant de récupérer son fils, mais celui-ci s'éloigna un peu plus, pleurant maintenant à chaudes larmes.
« Veux pas… Phèd'… part… », hoqueta le gamin, tandis que Bonnet esquissait une grimace. Le bruit n'était pas des plus agréables, mais si en plus il n'articulait pas, on n'allait pas s'en sortir.
« Qu'est-ce qu'il a dit ? »
« Il ne veut pas que je parte, Monsieur… », répondit Phèdre en se relevant, penaude. « C'est de ma faute, j'aurais dû passer par la porte de service pour qu'il ne me voie pas. Je m'en vais tout de suite. »
Cette fois, le « NON » que poussa Jemmy perça les tympans de tous les occupants de la pièce et Bonnet sursauta avant de froncer les sourcils, étonné qu'un si petit bonhomme puisse faire autant de boucan. Il se tourna ensuite vers Brianna, avec une expression interrogatrice, comme s'il lui demandait mentalement où se trouvait le bouton pour arrêter cette machine infernale.
« JEMMY, ÇA SUFFIT ! », s'écria Brianna, terrifiée à l'idée que Bonnet puisse perdre patience et faire taire son fils d'une manière plus brutale. L'enfant se figea, regarda sa mère avec surprise, puis se remit à sangloter mais à un niveau sonore bien plus confidentiel. Bree vit les yeux du pirate se plisser, comme à chaque fois qu'il préparait un mauvais coup, puis il se baissa pour prendre Jemmy dans ses bras.
« Allons, allons… », marmonna Bonnet en le calant contre sa hanche. « Ça ne sert à rien de hurler, mon cœur… Notre fils est manifestement bouleversé… »
Brianna croisa les bras, agacée, et secoua la tête. Qu'allait-il encore inventer pour se mettre Jeremiah dans la poche ? Il y avait d'abord eu le foulard, et maintenant quoi ?
« Tu aimes beaucoup… Phèdre, c'est ça, Jeremiah ? »
Jemmy acquiesça tout en frottant son visage mouillé de ses poings.
« Et si je te disais que j'avais le pouvoir de la faire rester parmi nous, tu serais content ? »
La tête de Jemmy se redressa d'un coup et il ouvrit des yeux ronds comme des soucoupes, avant de hocher la tête frénétiquement.
« Alors c'est décidé. Elle reste ! », conclut l'Irlandais avec un large sourire. Sourire qui s'agrandit encore quand l'enfant, pour toute réponse, entoura son cou de ses petits bras et acheva de sécher ses larmes sur son épaule.
Brianna était extrêmement partagée : entre le soulagement, d'une part, de pouvoir garder une personne de confiance auprès d'elle, et la colère de voir Jemmy tomber un peu plus encore dans le piège émotionnel que lui tendait l'homme. Bonnet se fichait pas mal de Phèdre. Tout ce qu'il voulait, c'était que Jeremiah l'aime. Et quoi de plus simple pour se faire aimer d'un si jeune enfant que de lui donner tout ce dont il a envie ? Collant sa bouche contre l'oreille de Jemmy, Bonnet darda son regard de serpent sur Brianna et murmura :
« De rien, mon fils. »
Jeremiah se redressa et le regarda avec un froncement de sourcil étonné, mais comme rien ne semblait anormal dans le sourire de l'homme qui le tenait dans ses bras, et que ce même homme venait d'empêcher Phèdre de l'abandonner, il décida de ne pas poser plus de questions. Avec un rictus satisfait, Bonnet reposa l'enfant sur le sol et après un dernier coup d'œil en direction des autres spectateurs de la scène, il disparut à nouveau dans le salon, verrouillant la porte derrière lui.
oOoOoOoOoOoOoOoOo
Je pense que vous l'aurez remarqué, j'ai repris quelques-uns des dialogues de la série pour ce chapitre puisque je voulais garder les motivations de Stephen telles quelles et cela me permettait de faire un petit clin d'œil à cet épisode 10 que j'aime tant. Ahah.
Qu'avez-vous pensé de ce chapitre ? Du comportement de Stephen et de la crise de nerfs de Brianna ? Stephen semble aussi très attentif à Jeremiah, pour lui donner exactement tout ce qu'il veut quand il le veut. Pensez-vous qu'il pourrait arriver à se faire aimer, comme il le souhaite ?
J'ai hâte d'avoir votre avis d'ici le prochain chapitre (comptez au max 3 semaines). En attendant de vous lire je vous fais plein de gros bisous et je vous souhaite encore une merveilleuse année 2022 !
Xérès
